‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 60 sur 176 · QUATRIÈME PARTIE Le Système d'Elberfeld · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE Le Système d'Elberfeld

A question des rapports de l'Eglise et de l'Etat dans le soin des pauvres, — à laquelle nous amène notre étude historique du diaconat calviniste, — est l'une des moins étudiées jusqu'ici. Il faut donc procéder avec circonspection et textes en mains '.

Le calvinisme a proclamé que le soin des pauvres, exercé par le diaconat, c'est-à-dire par l'Eglise, avait une portée sociale. Nous venons de le voir, et c'est le fait initial. — Le professeur Holl, de Berlin, a dit : « Il faut se rappeler jusqu'à quel point le calvinisme a été préoccupé des intérêts sociaux. Calvin a créé dans le diaconat une charge qui a constamment rappelé aux Eglises leurs devoirs envers ceux qui sont moins favorisés de la fortune. Les institutions charitables des Eglises calvinistes en imposent non seulement par l'importance des sommes dépensées et par la manière systématique dont ces sommes sont dépensées, mais surtout par l'esprit qui inspire la préoccupation sociale -. »

Or une action sociale peut-elle, normalement, s'exercer en dehors de l'Etat, quand il s'agit du paupérisme, de l'organisation, du relèvement de la société pauvre ? — Normalement ? Non. C'est ce qu'a compris, senti le protestantisme, et surtout le calvinisme ^ C'est son honneur.

1. L'on dirait bien que c'est du diaconat calviniste que Tomy Fallet parle quand il écrit: « Les ministères d'activité sociale, — c'était bien là le sens de l'antique diaconat, — doivent être combinés de façon à assurer tout à la fois l'existence et l'œuvre matérielle de l'Eglise. C'est aux diacres à tenir la générosité des fidèles toujours en éveil et à diriger leurs efforts pratiques : distribution des aumônes, assistance par le travail, patronage de la jeunessse : toutes les questions de charité, de justice et de mutualité qu'il faut résoudre dans l'intérêt de l'Eglise les concernent. » T. Fallot, Qu'est-ce qu'une Eglise ? 1897, p. 131, 132. — 2. Karl Holl, Johannes Calvin, 1909, p. 30, 31.

3. On sera certainement tenté d'opposer à ces affirmations l'attitude de Chalmers. Mais il y a ici un préjugé qu'il importe de dissiper.

Les économistes, qui ne connaissent guère de Chalmers que le nom, le rangent dans l'école libérale, c'est-à-dire parmi les économistes qui repoussent toute intervention de l'Etat. Or c'est inexact. Chalmers a été le grand adversaire de l'assistance légale, mais non de toute intervention de l'Etat en matière d'assistance. Nous l'avons déjà constaté. — De plus, les biographes de Chalmers ont eu soin de nous raconter

Le catholicisme dit : c'est sa honte. — Et en effet, si Ton y fait bien attention, le catholicisme ne pouvait pas avoir ce sentiment; le protestantisme le pouvait, pour plusieurs raisons, parmi lesquelles une, essentielle. Tout en réformant

que si la tentative de Clialmers avait fini par échouer, c'est que l'Etal n'avait pas tenu envers lui les engagements que Chalmers lui avait demandés et que l'Etat avait consentis. Chalmers, dit Feldner [Grundziige, etc., p. 6) avait offert, à trois conditions, de s'occuper des pauvres de la paroisse de Saint-Jean, avec 5000 thalers : 1° en cas de misères exceptionnelles et générales, qui provoqueraient des mesures exceptionnelles et générales pour la ville de Glasgow, sa paroisse ne serait pas exclue du bienfait de ces mesures; 2° sa paroisse n'aurait pas à supporter les frais des pauvres, venus d'autres paroisses dans la sienne (à charge de réciprocité) ; 3" à mesure que les pauvres, directement secourus par la Maison des pauvres de la ville, au moment de l'introduction du nouveau système, viendraient à mourir, et ne seraient plus à charge à la Maison des pauvres communale, les paroissiens seraient exemptés de l'impôt communal pour les pauvres. Le bons sens lui-même posait les conditions de cette entente, mais enfin c'était bien une entente. — Et un autre biographe de Chalmers, A. de Mestral (Vie du D^ T. Chalmers, 1856, p. 18, 19) répète : Malgré « les résultats les plus brillants. » la réforme fut « abandonnée au bout de dix-huit ans. » « Le fardeau était disproportionné, parce que d'un côté la paroisse de Saint-Jean ne fut pas dispensée de fournir sa quote-part pour le fonds des assistances légales et que, de l'autre côté, elle resta exposée à l'invasion des pauvres des autres paroisses de la ville. » Ainsi le calviniste Chalmers ne pose pas en principe la séparation de l'Eglise et de l'Etat en matière de bienfaisance, mais l'entente, une entente entre eux. Cette entente pourra être cherchée de différentes façons. Chalmers l'a recherchée. — Le fait est capital.

Faute de connaître et de distinguer, les auteurs les plus'divers ont répandu des idées bien confuses sur le protestantisme et l'assistance légale. Nitti, dans son ouvrage Le socialisme catholiqiie, 1894, fait de Luther « le vrai précurseur du socialisme d'Etat. » « Luther était d'opinion que l'Eglise ne devait point se préoccuper de la question du paupérisme [?] et que le devoir de pourvoir aux besoins des pauvres [?], de venir à leur secours par de sages mesures économiques incombait à l'Etat. A ce titre il fut, jusqu'à un certain point, plutôt d'intention que par les résultats, le vrai précurseur du socialisme d'Etat » (p. 78). — Mais à la page suivante Nitti ajoute ; « Le protestantisme est d'origine trop individualiste pour pouvoir embrasser avec foi le programme socialiste » (p. 79).

D'autres auteurs déclarent ; « C'est une idée très répandue que le protestantisme est essentiellement individualiste » ; mais ils ajoutent: « Quelque part de vérité qu'il y ait peut-être dans cette appréciation, au point de vue dogmatique et historique, n'empêche que sur le terrain économique le protestantisme social a été beaucoup plus loin que le catholicisme social, car son extrême gauche ne se contente pas, comme l'extrême gauche catholique, de l'abolition du salariat, mais y ajoute l'abolition de la propriété individuelle et ne s'arrête donc que là où le communisme lui-même ne peut aller plus loin » (Ch. Gide et Ch. Rist, Histoire des doctrines économiques, 1909, p. 576, 577). — Une discussion détaillée nous entraînerait trop loin. Nous nous bornons à répéter pour la constitution sociale ce que nous avons dit pour la constitution ecclésiastique: il faut distinguer entre le protestantisme luthérien et le protestantisme calviniste. Et, quant à celui-ci, il a posé une série de principes destinés à se compléter, à s'équilibrer. Rompre l'équilibre, accepter un principe et rejeter l'autre n'est pas du tout être fidèle au calvinisme. C'est une façon particulière, mais une façon de le contredire.

Actuellement le but auquel tend l'assistance, c'est une entente, un accord entre l'Etat et l'initiative individuelle. C'est ce qu'a déclaré le Congrès de la charité internationale (Internationaler WohltStigkeii- Kongress), tenu à Francfort en 1857. — C'est ce que dit déjà Uhlhorn dans la Real-Encyclopiidie (H, Armenpflege, p. loi) : « Sur ce point l'accord se fait de plus en plus que le but ne peut être atteint que par le travail en commun de l'assistance publique légalement organisée et de l'assistance privée. Trouver le juste rapport de ces deu.x activités et un accord convenable est un des problèmes les plus importants à résoudre. > La remarquable étude: Essai d'assistance comparée, publiée par Henri Lasvignes, 191 1, a été analysée et résumée en ces terme.s dans L assistance éducative de mars 1912 : « Dès maintenant, il apparaît que l'œuvre immense de l'assistance réclame le secours de deux agents qui peuvent s'entr'aider ou se contrarier, mais non se supplanter : l'initiative privée, vigilante, charitable, toujours prête à adapter ses méthodes, délicatement, aux formes infiniment variées de la misère, et l'assistance publique, forte de sa réglementation et du bloc de ses ressources. L'évolution industrielle, qui caractérise notre époque, a fait sentir puissamment son influence dans l'organisation de la charité privée connue dans celle de l'assistance publi

ridée de TEglise, la Réformation avait aussi réformé l'idée de TEtat. Pour le catholicisme du moyen âge, comme nous le verrons, l'Etat est en dehors de la religion. Toute la religion est l'affaire de l'Eglise. L'Etat n'est pas une institu-

que. Mais ce n'est pas au point que toutes deux agissent de concert. Les principes directeurs sont encore débattus. Il y a toutefois un principe qui tend à s'établir dans tous les pays civilisés en matière d'assistance, le principe de l'obligation légale. Cette obligation, d'ailleurs, signifie un devoir de la société plutôt qu'un droit de l'individu, et ce devoir justifie l'emploi de la contrainte dans certains cas. Les peuples les plus libres (la Suisse, l'Angleterre) fournissent à cet égard des exemples remarquables. Si des peuples qui, entre tous les peuples civilisés, sont considérés comme les plus soucieux de la liberté individuelle, portent de pareilles atteintes aux libertés essentielles du chef de famille, c'est qu'ils considèrent la négligence du père à l'égard des siens comme destructive de la liberté même des éléments sociau.x qui sont un devoir dans la famille. L'assistance légale ne peut exister que comme contre-partie de l'assistance intégrale, assistance qui comprend non seulement l'assistance matérielle, mais l'assistance éducative. Or cette assistance éducative, qui a pour but d'élever à l'indépendance le plus grand nombre possible de citoyens, l'organisation publique est encore bien loin de l'avoir réalisée, et il est notable que dans toute l'Europe, au point de vue de la recherche des énergies sociales à mettre ou à remettre en valeur, elle ait été distancée de loin par la charité privée, qui lui a indiqué la marche à suivre. Aussi l'Etat ne justifie jamais mieux l'initiative privée que lorsqu'il exerce les fonctions qui lui sont spéciales. Inversement, la charité privée arrive à faire appel à l'organisation publique parce que l'aumône pure et simple ne suffit pas. L'aumône qui ne tire pas le pauvre de sa déchéance matérielle ne sert à rien pour son relèvement moral. Pour éclairer son âme il faut éclairer sa vie, pour faire œuvre morale il faut faire oeuvre sociale. » — Qui ne voit jusqu'à quel point la conception moderne est la conception calviniste ? Qui ne voit que le calvinisme avec son entente entre la charité privée et la charité légale, avec sa lutte contre la mendicité et sa loi du travail, avec son effort vers l'assistance intégrale, socio-morale, a jalonné la route que tous les philanthropes avisés déclarent aujourd'hui la vraie, la seule ?

Certains économistes catholiques, aveuglés par leurs préjugés, ne peuvent le comprendre. Ainsi Joseph Rambaud, qui écrit : « C'est un fait reconnu par les esprits les moins suspects de prévention en faveur des catholiques, que les pays protestants n'ont pu résister aussi longtemps à la nécessité d'organiser l'assistance avec un caractère de contrainte, c'est-à-dire avec le système de l'impôt pour l'alimenter. » (J. Rambaud, Eléments d'économie politique, 1895, p. 688.) Rambaud mêle tout, et ignore que les rois de France organisant la taxe et les bureaux d'assistance n'étaient pas plus protestants qu'Henri VIII. — Il confond l'accord avec l'Etat et la contrainte de l'Etat, etc.

Il est vrai qu'il cite M. Gide protestant e.t fils de pasteur [ce qui est une indication fausse mêlée à beaucoup d'autres]. Principes d'économie politique, 4= édit., p. 390, en note. — Le sujet étant très peu connu jusqu'ici, il n'est pas très étonnant qu'un économiste, même aussi distingué que M. Ch. Gide, n'ait pas connu les détails de l'histoire charitable du calvinisme et du diaconat (où l'aurait-il prise ?) et ne soit pas remonté aux principes théologiques en activité dans toute cette histoire. Nous ferons toutefois remarquer que M. Gide finit par conclure à un accord entre l'activité du gouvernement et l'activité privée, et qu'il trace en définitive le tableau d'une activité conforme à celle du diaconat calviniste d'Elberfeld. •> Cela ne veut pas dire que l'assistance publique doit s'interdire absolument le secours à domicile. Ce mode d'assistance présente même de grands avantages, notamment d'être beaucoup moins dispendieux et de ne pas briser la vie de famille par une séparation forcée. Mais une administration publique est en général incapable d'exercer ce genre d'assistance avec discernement, et l'expérience prouve qu'entre ses mains il favorise les pauvres indignes et surtout tend à en multiplier le nombre dans des proportions indéfinies. Ceci nous amène précisément à la dernière règle.

» Dans les cas où l'assistance publique doit distribuer des secours à domicile, elle doit, autant que possible, s'ai'ler de l'assistance privée, en recourant, pour les enquêtes à faire et même pour les distributions de secours, aux bonnes volontés individuelles. Des agents, désignés d'office par le préfet, comme ceux qui composent nos bureaux de bienfaisance, ou même élus par des commissions comme ceux qui sont chargés de ces fonctions en Angleterre, n'égaleront jamais les volontaires de la charité. C'est justement cette alliance heureuse de l'assistance publique et de la charité privée qui fait la supériorité du fameux système d'Elberfeld. »

tion divine. Pour la Réformation, l'Etat a un caractère moral, donc religieux; religieux, donc moral. C'est une institution divine. Calvin a poussé le plus loin et a formulé le plus nettement cette conception. L'Etat et l'Eglise sont indépendants l'un de l'autre, précisément parce que ce sont deux institutions égales, toutes les deux divines. Mais ni théocratie, ni césaropapie ! Il faut accord et entente entre ces deux pouvoirs et non pas tyrannie de l'un sur l'autre, l'un et l'autre étant soumis à l'autorité suprême, à l'autorité de la Parole vivante, le Christ, et de la Parole écrite, la Bible. Ni théocratie, ni césaropapie, mais logocratie, c'est-à-dire gouvernement du Logos, de la Parole, Christocratie.

Sans doute cette conception a ses défauts et ses dangers, — en quoi elle ne difïère vraiment pas beaucoup des autres conceptions qu'on peut lui opposer. Il est vrai aussi qu'elle n'est plus applicable, — telle quelle, — aux Etats modernes, aux Etats sans Dieu. Mais reste à savoir laquelle de ces conceptions offre le plus de dangers pour les pays, les peuples et les civilisations.

En tout cas, dans le nouvel et actuel état de choses, il semble qu'il n'y a place que pour la séparation entre les Eglises chrétiennes, d'un côté, et, de l'autre côté, l'P^tat dit neutre, ce qui devrait signifier l'Etat a-confessionnel, et ce qui malheureusement signifie trop souvent: l'Etat anti-confessionnel et même anti-religieux. — Mais laissons ces dangereuses aberrations. — C'est le calvinisme qui, après avoir été le plus pour l'Etat chrétien, en vertu de son seul et même principe, la christocratie, sera, a été le plus pour la séparation loyale des Eglises et des Etats.

Mais même dans cette séparation, que devient le soin des pauvres ? Il faut un modiis Vivendi, une transaction, et c'est alors que se présente le système d'Elberfeld, la traduction du diaconat calviniste en assistance laïque, — le système d'assistance moderne sorti des entrailles mêmes du calvinisme.

Qu'est-ce que le système d'Elberfeld, — c'est-à-dire le système d'assistance publique, définitivement organisé dans la ville d'Elberfeld, sur les bords du Rhin, vers i852 ? — Le voici.

« Il y a une commission centrale de bienfaisance composée d'un président, de quatre conseillers municipaux et de quatre autres citoyens, nommés les uns et les autres par le conseil municipal. — Il y a 252 visiteurs, formant i8 comités locaux, dont chacun a son chef. — Les 252 visiteurs ont chacun en moyenne moins de deux domiciles confiés à leurs soins, et quatorze de ces petits quartiers constituent un arrondissement, avec le comité local et son' chef. — Parmi les visiteurs il y a des cordonniers, des banquiers, des tailleurs, des fabricants, des tourneurs, des avocats. En iSyS, le vice-président leur disait : « Laissez-moi vous » dire que nos fonctions sont au nombre des plus honorables et des plus impor- » tantes qu'un citoyen puisse remplir; elles demandent une grande mesure de » charité active et un sentiment profond de ce qui est juste. Ecoutez d'un cceur

2q2 LA PENSEE ECCLESIASTIQUE

» bienveillant et affectueux les demandes du pauvre, mais repoussez fermement » les prétentions mal fondées ; cherchez avec sérieuse réflexion et consciencieux » examen la mesure des secours nécessaires, et prenez soin que les secours accor- » dés n'encouragent pas l'oisiveté et le vice. Ce sont bien souvent des maladies » morales qui engendrent la misère ; entrez dans la maison de l'indigent avec » Tautorité et la dignité que vous donnent vos nobles fonctions, et, comme le » médecin cherche les causes de la maladie, cherchez celles de Tindigence pour » les détruire, s'il est possible; avertissez, exhortez, reprenez, et, si cela est inu- » tile, signalez aux coupables les châtiments dont la loi les menace. Une aumône » n'est pas toujours la vraie assistance ; en mainte occasion le refus ou la réduc- » tion des secours seront, en même temps que vos encouragements affectueux et » sérieux, le meilleur moyen de chasser la misère ; par là vous réveillerez chez » le pauvre, capable de travail, la force morale abattue, vous lui ferez sentir le » privilège, le grand bonheur de l'indépendance '. «

Quand on lit ces règlements, quand on réfléchit sur le programme qui en indique l'esprit, on ne peut pas ne pas faire une double réflexion. D'abord celleci, — qui est celle de l'un des plus savants spécialistes, le D' Miinsterberg : « Dans l'Eglise primitive, les secours étaient organisés d'après le système d'Elberfeld ". « Et ensuite celle-ci : entre l'Eglise primitive et le système d'Elberfeld le lien a été le diaconat calviniste. — C'est ce qu'on ignore trop.

Le diaconat rhénan avait déposé des germes qui ont poussé merveilleusement au dix-neuvième siècle. — Ici est apparu la première Hcrberge {ur Heimat, ICI uns des premières Reilungsliaiiser ; ici une des premières maisons de catéchumènes, Konfirmandenhdiiser ^ un des premiers Jiïnglingsvereine (Unions de jeunes gens), le premier Briïderanstalt (établissement de diacones) ^, la première Versorgiiugshaus (maison de secours). — Ici c'est le pays des collectes,

— qui étonnent par leur nombre et leur importance, leur total représente entre le 3o et le 200 7o des impôts sur le revenu. — Ici on résolut tout de suite et très simplement la question qui parut ailleurs si difficile, la question des rapports entre l'Eglise et la Mission intérieure. Le comité de la Mission intérieure, fondée en 1849, ^ Bonn, se mit tout de suite au service du presbytère de l'Eglise. — Ici enfin a été organisée la charité civile connue sous le nom de système d'Elberfeld*.

D. V. d. Heydt, appelé populairement « le grand-père » {der Grossvater)'\ était né le 3i octobre 1802. « Dès sa jeunesse le « grand-père » avait eu une affection passionnée, — conformément aux traditions et à l'éducation de sa maison

1. Assistance publique, système d'Elberfeld. Point de mendiants, peu de pauvres. Lyon, 1875, p. 31, 32

2. Cité par P. Strauss, Assistance sociale, p. 30. — 3 Diacone : c'est un diacre de métier, si l'on peut dire, avec une préparation technique, et qui soigne les malades comme infirmier, dirige les auberges chrétiennes, etc. — 4. Simons, Die ait. evang. Genieindearmenpflege, p. 143, 144. Voir Uhlhorn, III, p. 456.

— 5. A. Z. (Adolph Zahn), Der Grossvater, Ein Lebensbild, 1881.

et au caractère de tout le pays de Berg, — pour l'Eglise réformée de sa patrie. Son histoire sacrée depuis ses martyrs jusqu'au premier synode des communautés allemandes de Bedburg, le 3 juillet iSyi, sous la présidence du célèbre homme d'Etat hollandais Marnix de Saint-Aldegonde, et puis jusqu'au premier synode du pays de Berg, dans la maison du pasteur à Neviges, le 21 juillet 1589, tout était écrit dans son fidèle cerveau '. « — Quand l'union fut proclamée entre les Eglises luthériennes et les Eglises réformées, il fonda une Eglise réformée libre avec Kohlbrugge.

Dernier détail. Le petit fait qui mit en mouvement toute cette grande conception fut un verset de l'Ancien Testament. V. d. Heydt réfléchissait beaucoup à la question du paupérisme quand il lut, Exode XVIII, 2i, le conseil de Jethro à son gendre Moïse : « Cherche parmi tout le peuple des hommes capables, craignant Dieu, des hommes sûrs, ennemis de la cupidité, et prépose-les sur eux, comme chefs de mille, chefs de cent, chefs de cinquante et chefs de dix. » — Et c'est ainsi que le diaconat calviniste, « un des produits les plus remarquables de toute l'histoire du soin des pauvres-, » « le meilleur système de charité civile, est sorti d'une ville évangélique de la province du Rhin ^ »

Mais avant d'aller plus loin il est un point qu'il nous faut éclairer : la filiation calviniste du système d'Elberfeld, qui vient de Calvin et du seizième siècle, par l'Ecossais et le calviniste Chalmers, au commencement du dix-neuvième siècle ^

Le pasteur O. v. Gerlach" avait déjà, à plusieurs reprises, exposé les idées du grand calviniste et philanthrope écossais. Il avait imprimé un « Rapport officiel

1. A. Z., p. 43. — 2. E. Simons, Gemeindearmenpjlege, p. 138. — 3. Ibid., p. 145.

l. En Angleterre Chalmers fut vivement attaqué. Le grand ouvrage de Me Culloch, intitulé The Liteiatur of political Economy, a classical Catalogue, 1845, parle ainsi de l'ouvrage de Chalmers, On political Econotity, 1832 : « Les principes sont souvent ou tout à fait malsains (imsoiind) ou portés à un tel extrême qu'ils deviennent inapplicables et absurdes. Cependant l'ouvrage contient quelques discussions ingénieuses » (p. 19); et à propos de l'autre ouvrage de Chalmers, The Christian and civil Economy of large Toivns, 1S21 1826 : « C'est un adversaire fanatique de la loi des pauvres. Rien, ce nous semble, ne peut être plus futile et chimérique que ces projets en contradiction avec les principes de l'expérience et du sens commun » (p. 289). — Ces courtes notices... c'est tout. — Il y a une critique assez forte, mais plus éclairée, dans The Edinbitrgh Revieiv, vol. LVI, 1833, voir p. 52, 54. Toutefois l'influence de Chalmers fut très grande : jusqu'à un certain point Carlyle et Th. Arnold furent ses disciples. En France, Th. Chalmers est presque inconnu et j'ai vainement cherché des renseignements dans des ouvrages français.

5. M. Holl a signalé un très curieux anneau do la chaîne qui relie Chalmers au système d'Elberfeld et à tout le mouvement chrétien-social ecclésiastique en Allemagne.

Fliedner rend visite à Chalmers en 1832. — Tholuck de même. Puis vient l'influence de Th. Arnold. En 1842 Frédéric-Guillaume III est en Angleterre. Bunsen, — le célèbre diplomate, théologien, etc., — lui présente Arnold. Le souverain allemand est séduit. Il emprunte à Arnold son idée de l'épiscopat ; surtout il lui emprunte son idée qu'il est nécessaire de reconstituer dans l'Eglise évangélique le diaconat. Le souverain écrit: « Le diaconat est, si l'on pense à l'Eglise primitive, encore plus défiguré que l'épiscopat. C'est le-diaconat de l'Eglise réformée qui est le plus conforme au diaconat primitif. » Et autour du souverain ces idées se propagent tout de suite. « C'est dans le désir de restaurer au sein de l'Eglise évangé-

2g4 LA PENSÉE ECCLESIASTIQUE

sur Tactivité, qui s'est récemment manifestée en Angleterre, en faveur de la multiplication et de l'élargissement des institutions ecclésiastiques, » et il s'était efforcé de diverses autres manières d'attirer « l'attention sur les écrits remarquables du célèbre D'' Chalmers relatifs au soin des pauvres. « Ses communications furent accueillies avec sympathie dans beaucoup de cercles {in iveiteren Kreisen), Il espérait même « que quelqu'un entreprendrait la traduction des écrits dont il avait parlé. » Mais son espoir ne s'étant pas réalisé, malgré ses occupations il se mit lui-même à l'œuvre et publia un volume composé d'extraits des œuvres de Chalmers, sous ce titre : Le soin ecclésiastique des pauvres^ d'après l'anglais, du D' Chalmers, 1847 '.

Tout de suite ce volume provoqua une autre publication, très enthousiaste, du pasteur d'Elberfeld, L. Feidner, sous ce titre : Caractères principaux d'un soin chrétien des pauvres^ d après les principes du soin ecclésiastique des pauvres du D" Chalmers^ traduit par Gerlach -. » La dédicace de cet écrit est du i'^' novembre 1847.

L'auteur part du volume de Gerlach. 11 expose les idées de Chalmers, raconte

lique de l'Allemagne le diaconat de l'Eglise primitive que culminaient les plans sociaux de Frédéric-Guillaume IV et de ses fidèles. » (HoU, p. 42, 43.)

Jusqu'ici l'influence de Chalmers n'était qu'indirecte ; elle devient directe. Le roi envoie une Commission en Angleterre pour étudier les questions d'Eglise. Cette Commission est composée de quatre membres, dont le plus important, de beaucoup, est Otto von Gerlach, et celui-ci subit tout particulièrement l'influence de Chalmers. Dans son rapport officiel il décrit l'œuvre du prédicateur écossais. A son retour, dans sa propre paroisse, il essaie d'introduire son « soin des pauvres ■■ ; enfin il formule un plan de constitution du diaconat dans l'Eglise évangélique.

Les amis de Chalmers et de la Réforme se livrent à une propagande active. En 1845, O. v. Gerlach publie son rapport officiel. La même année Bunsen publie son Hvre intitulé : Sur la constitution de l'Eglise de l'avenir. Il y e.Kpose un grand projet de reconstitution du diaconat. « C'est, dit-il, la charge de la charité, et tout particulièrement la charge de l'Eglise de l'avenir. »

Alors se réunit le Synode de 1846. C'est Stahl (le célèbre ministre et homme d'Etat) qui présente le rapport: et son projet de diaconat est conçu sur le modèle des Eglises du Rhin et de la Westphalie. Il étend seulement les attributions des diacres. La diaconie ne devait pas seulement s'occuper du « soin des pauvres », au sens étroit, mais aussi des autres branches de l'activité chrétienne, écoles, orphelinats, etc. (Holl, p. 44-46.) — C'était le diaconat calviniste intégral.

Malheureusement les décisions du Synode ne furent pas approuvées par le roi. Pourquoi - M. Holl ne le dit pas. — Les amis de Chalmers et du diaconat ne se découragèrent pas. Wichern exposa et défendit l'idée du diaconat, 1841. O. v. Gerlach publia son livre sur les idées de Chalmers (1847). J- Kôstlin rendit compte, dans les Fliegende Blàtter aus dem Raiihen Haus de Wichern, de son récent voyage en Ecosse et de l'œuvre de Chalmers (1849-1850). Mais tout échoua devant l'inertie du Conseil supérieur de l'Eglise iOberkirchenratb). L'occasion fut manquée et peu à peu allait se creuser le fossé entre l'Eglise et le peuple, peu à peu allait se préparer la crise actuelle, — à laquelle les luthériens ne voient de remède que le retour à la paroisse et au diaconat calviniste. (Voir Hoppe, Die Bedcutnng des Kirchenvorstandes fur die Gemeindepflege, dans la Ncue kirchliclie Zeitschri/t, 1913, p. 701.)

1. Tout cela nous est raconté par O. v. Gerlach lui-même dans la préface de sa traduction, p. IV. Otto von Gerlach, Die christliche Armenpflege nach dem englischen des Dr. Thomas Chalmers, 1847.

■i. L. Feidner, Grundziige einer christlichen Armenpflege nach Anleitung der kircliliclmi Armenpflege von Chalmers. Elberfeld, 1847- Après une recherche de près de trois mois, une longue et nombreuse correspondance, après avoir constaté qu'il était impossible de trouver cet opuscule à Elberfeld, j'ai fini grâce au bureau de renseignements de Berlin par le trouver dans la bibliothèque de Stuttgart, qui a bien voulu me le communiquer.

ses efforts, montre que le résultat des quatre premières années dépasse de beaucoup toutes les espérances. Et il conclut par un appel. Puisqu'il y a dans la Bible des principes pour le soin des pauvres, puisque « non seulement l'ancienne Eglise a mis en pratique ces principes, mais que aussi à notre époque oij Ton a remis en vigueur les vrais principes, les plus heureux résultats ont été atteints, » l'auteur presse chacun de ses lecteurs « d'aider, dans la mesure de ses forces, à ce qu'un «soin des pauvres», meilleur et agréable à Dieu, soit restitué aussi parmi nous. »

A ce moment l'appel de Feldner ne sembla pas être entendu à Elberfeld, mais l'ouvrage de Gerlach provoqua une action remarquable à Erlangen. Là se trouvait un jeune vicaire, le héros philanthropique de l'Eglise luthérienne de Bavière, Schunk.

Né à Erlangen le lo avril 1822, saisi par une maladie douloureuse et incurable dès l'âge de vingt-neuf ans, mort à trente-quatre ans. le 16 février iSSy, il entendit d'abord la voix de Wichern, venu à Erlangen en 1849. Erlangen, la petite ville universitaire avec sa célèbre Faculté de théologie, comptait environ 10 000 âmes et 400 ou 5oo personnes y étaient sans ressources. Schunk, plein de foi et de charité, de piété et de pitié, fonda, à l'imitation du Rauhe Haiis de Hambourg, l'établissement de Puckenhof (26 juillet 1849 et 1 9 octobre i85o) et puis il fut enthousiasmé par les idées de Chalmers sur le paupérisme. Son biographe dit : « A la vérité, l'idée d'un soin des pauvres uniquement dominé et dirigé par des principes chrétiens est une graine qui a été jetée dans l'âme de Schunk par une main étrangère. L'idée, le plan avaient germé, avaient grandi dans l'âme du pasteur écossais Chalmers à Glasgow ^ » Et le 6 novembre 1848 fut fondée la Société des pauvres d Erlangen^ bientôt imitée à Ansbach et à Bayreuth -.

Et Schunk lui-même s'exprime ainsi : « Cela paraîtra peut-être étrange si nous déclarons que notre Société a été fondée par un homme en Ecosse. Mais cela est ainsi. C'est l'écrit du pasteur écossais. Th. Chalmers, qui a éveillé les idées et indiqué la manière d'après laquelle il faut subvenir aux lacunes de la charité dans notre ville et aux grands besoins de nos pauvres''. »

1. Pfarrer Dr. Schunk, ein Lebensbild, von P. Langheinrich, in Himmelkron, dans l'ouvrage Helfeu wtd Heileii. Bilder aus der evangelischen Liebesthàtigkeit vornehmlich der bayerischen Landeskirche, gesammelt von Pr. Ostertag, 1890, p. 118, 119. — 2. Ibid., p. 119.

3. Erster Bericht des Vereins fiir Artnenpftege in Erlangen; rédigé par J. Schunk, 1850, p. 5. Suivent tous les principes de Chalmers. Notons : 3. Satisfaction convenable des besoins des pauvres par la transformation des dons pécuniaires en dons en nature ; par la recherche des occasions de se procurer des ressources au moyen du travail, etc. — Ce fait est encore rappelé dans le sy rapport (en 1903) de la Société. — Schunk n'est pas très au courant de l'histoire du diaconat ; il ne distingue pas entre les Eglises luthériennes et les Eglises réformées, et il fait des communautés du Rhin des communautés luthériennes et réformées. (Dr. Julius Schunk, Stadtvikar, Die Armenpjlege vom christlichcii Staitdpunkt tind der VerlUillnisse eu Kirche iind Staat, dargestellt auf Grund des bei Gelegenheit der Wittenberg-Conferenz ûber innere Mission, den 14. Sept. 1849, vorgelegten Referats ûber freiwillige Armenpfiege, 1850, p. 8, 9.) En conséquence il attribue à Chalmers l'honneur d'avoir « le premier ouvert la voie. » {Ibid., p. 21.) C'est dans l'activité de Chalmers que se trouvent « historiquement les commencements d'un nouveau soin des pauvres. » (Ibid., P 23.1

Voici comment s'exprime son biographe : « Schunk est le premier qui, dans l'Eglise de Bavière, tenta un essai pour exercer de nouveau le soin des pauvres dans un esprit chrétien et pour montrer, en pratique, que la communauté chrétienne considère comme siens ses pauvres, et retrouve en eux son Jésus '. » ^ L'œuvre de Schunk eut du retentissement. Wichern le fit venir à Wittenberg pour « exposer dans une grande assemblée les vrais principes du soin des pauvres chrétien et pour raconter son œuvre à Erlangen-. » C'est à cette conférence que Schunk présenta son rapport, intitulé : Le soin des pauvres, du point de vue chrétien, et son rapport avec ["Eglise et l^Etat, « où il montre comment il adopte et adapte les idées de Chalmers ^ »

Jugement de l'histoire ! Le pasteur très luthérien, représentant d'une Eglise très luthérienne, vient exposer dans la métropole luthérienne, dans la ville et l'église de Luther, les idées du calviniste Chalmers, de Calvin !

Et cependant Schunk, malgré tout, restait luthérien. Il n'osait ni ne pouvait adopter, ou du moins mettre en pratique, toutes les idées de Calvin, même celles qu'il acceptait le plus. Schunk dit et répète que le soin des pauvres est l'œuvre de l'Eglise, et il ne peut pas en charger l'Eglise ! Il crée pour cela, à côté de l'Eglise, une société chrétienne. 11 faut Técouter : « Quoique le soin des pauvres appartienne à l'essence de la communauté de Christ, de l'Eglise, il n'en manque pas moins {so fehlen der Kirche doch) à l'Eglise, — tout particulièrement à l'Eglise évangélique [c'est-à-dire luthérienne^, — et sans tenir compte de l'affaiblissement de la vie ecclésiastique et de l'opposition de l'Etat qui ne consentirait pas à s'en dessaisir en faveur de l'Eglise, — les organes, par le moyen desquels elle pourrait exercer cette activité (die Organe, diirch ivelche sie dièse Thàtigkeit ausiiben konne) '*. «

C'est bien la vieille parole, le vieux refrain de Luther : « Mais je n'ai pas les » gens pour cela ! » En conséquence, continue Schunk, pour le moment (einstjveilen), il faut se contenter de faire exercer le soin des pauvres dans l'esprit de l'Eglise, dans l'esprit de la charité chrétienne, grâce à la puissance de l'association chrétienne » (die Macht der christlichen Association) ■'.

Ainsi le soin des pauvres chrétien est exercé, non par l'F'glise elle-même, comme chez Chalmers, mais par une société privée, distincte de l'Eglise, et indépendante de l'Etat, toutefois en relation avec l'Eglise, qui l'inspire, et en relation avec l'Etat, qui la surveille, la protège et l'aide de toutes les façons. Le soin des pauvres religieux et le soin des pauvres civil doivent agir d'accord ".

C'est après cette propagande des idées de Chalmers à Elberfeld même et dans toute l'Allemagne, c'est après la réalisation des idées de Chalmers à Erlangen et dans la Bavière que parut à Elberfeld le système d'Elberfeld, « plus jeune que la Société d'Erlangen, et parent avec elle, » comme le dit le rapport de la Société d'Erlangen sur l'année iqio.

1. D' Julius Schunk, Ibid-, \k 122. — "2. Ibit/., p. 123. — ."î. //)/(/., \k 123. — l. J/iiii., p. 18. — 5. Ibii/. p. 18. — 6. Ibid., 127, 128.

La filiation externe et interne est également évidente *.

Sur les résultats du système tous les auteurs ne sont pas moins d'accord que sur ses caractères. Le rapporteur de i858, d'iilberfeld, dit : « La nouvelle organisation a sauvé la ville du désordre de ses finances -. » — L'anonyme de Lyon (le pasteur Aeschimann) dit: « En i853, la ville d'Elberfeld contenait 5oooo habitants et avait près de 4000 pauvres assistés. — En 1873, la ville avait augmenté de près de 3o 000 habitants et le chiff're des assistés avait baissé par une baisse régulière et constante. » Le système est arrivé « au résultat inouï d'avoir réduit, dans une ville industrielle et populeuse, le nombre des assistés hors des hospices à i sur 83 habitants, tandis qu'il est en Angleterre de i sur 32, à Paris de 1 sur 17 et de i sur 10 dans telle Eglise que nous pourrions nommer^. »

La Revue d'économie politique (1887) loue ce système « qui demande autant de raison que de cœur, dont le succès a consacré les principes et qui se généralise dans toute l'Allemagne ''. » — M. le sénateur Paul Strauss (1901) déclare que ce système « justement populaire et célèbre, 0 écarte les indignes, les « cumulards », et fait juste mesure aux pauvres et aux nécessiteux authentiques "'.

M. Cormouls-Houlès : « Le système d"Elberfeld, voilà la charité. Cinq francs donnés dans ce système valent autant que cinquante donnés dans la rue comme aumône ". »

Encore deux jugements. Après avoir essayé de refuser son tribut d'éloges à ce système, qui « a fait un certain bruit, » qui est « au fond une alliance de la charité privée et de l'assistance publique, » le très catholicisant Joseph Rambaud cite cette parole : « Le système d'Elberfeld permet d'ajouter toutes les qualités morales de l'assistance individuelle aux principes d'ordre, de contrôle et de sage prévoyance d'une institution régulière '. » Que pourrait-on dire de plus?

1. Dans son étude, M. Holl donne de cette filiation deux autres preuves. Dans les Monatschr.f. inncre Mission, 191 3, p. 222 et ss., Knoke, Fiinfzig Jahre Gottinger Armenpjlege, dit que le système d'Elberfeld s'appuie d'une façon « facile à démontrer » sur des idées que « Chalmers a réalisées dans sa paroisse de Saint-John's à Glasgow. »• — De plus, en 1850, le superintendant Wiesmann, homme très considéré, fit à Lennep et à Bonn une conférence qui fut imprimée la même année dans les Fliegende BUitter ans dent Krankenhaiis. Sans nommer Chalmers, Weismann exposait ses idées. Holl conclut: « Si tout ne trompe pas, le célèbre système d'Elberfeld est sorti des efforts de Chalmers » (p. 48). « J'admets que Lennep et Weismann ont donné l'impulsion à Elberfeld » (p. 52). « On arrive à la conclusion que Chalmers est le père spirituel du système d'Elberfeld » {Ibid., p. 52). — Il semble que si au.x renseignements fournis par Holl on ajoute ceux" que nous avons nous-méme fournis, et qui paraissent avoir échappé au savant professeur de Berlin, c'est-à-dire tout ce qui se rattache à la ten^tive de Schunk et la brochure publiée à Elberfeld même par Feldner, il n'y a plus place pour le moindre doute. Nous sommes en face d'un fait évident, — Holl montre ensuite qu'il y aurait lieu de refaire l'histoire du mouvement chrétien social dans l'Eglise catholique. On en fait remonter l'origine à Mgr Ketteler. Mais celui-ci a été un vulgarisateur et non un initiateur. L'initiateur serait plutôt Fr. v. Baader, avec sa publication de 1835. Or cette publication a pour cause les impressions qu'il avait reçues pendant son séjour en Angleterre.

i. A. Z., p. 122. — :t. Assistance publique, p. 14-16, 33. — 4. H. Saint-Marc, Le système d'Elberfeld dans \3. Revue d'économie politique, 1887, p. 441-447, 443. — r-,. P. Strauss, p. 232, 234, 237, 238. — il. Cormouls-Houlès, t' Assistance par le travail, p. 122. — '. Joseph Rambaud, p. 690, 691.

JE.\N CALVIN' v 38

Et cependant le jugement peut-être le plus important, à nos yeux, est celui du luthérien Achelis.

Le « soin des pauvres » institué par le banquier Daniel v. d. Heydt, i853, n'est pas complètement original. » Et Achelis note d'abord « le soin des pauvres, institué et florissant dès le seizième siècle dans les communautés calvinistes, soin des pauvres qui est le sein fécond d'où sort tout le soin moderne des pauvres (der friichtbare Mutlerschoss fiir die gesamte neuere Annenpflege). » Après avoir noté aussi les Kastenordnitiigeti luthériennes et des essais au dix-huitième siècle à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, il indique « l'ouvrage du calviniste écossais : Th. Chalmers, De la suffisance du système paroissial sans taxe des pauvres pour la droite assistance des pauvres, 1841 '. Cet ouvrage, traduit par O. von Gerlach sous ce titre: Die kirchliche Armenpflege^ i847i posa, pour le soin des pauvres ecclésiastique, le seul que Chalmers reconnaisse, le principe de l'influence personnelle sur les pauvres, afin de les éduquer, et il le posa avec éloquence et d'une façon très pratique. Une vive impulsion s'étendit de ce livre à beaucoup de villes. »

Toutefois, déclare Achelis, « à Elberfeld appartient l'éloge sans restriction d'avoir appliqué les principes posés avec logique et surtout dans cet esprit d"amour chrétien, qui veut vraiment aider les pauvres. Le plan de v. d. Heydt fut tracé pour le « soin des pauvres » ecclésiastique, à Elberfeld, selon le modèle calviniste, et c'est seulement parce que l'Eglise déclara qu'elle n'était pas en état de se charger toute seule de ce « soin des pauvres » que celui-ci passa aux mains de la commune. »

Achelis reconnaît tous les mérites exceptionnels du système d'Elberfeld, — qui « se laisse pénétrer de l'esprit de l'Eglise, ou mieux de l'esprit chrétien. » « Au nom d'une expérience et d'une expérimentation attentive de sept années, je partage l'admiration de Uhlhorn pour ce système. A mon avis c'est le meilleur qui puisse être adopté pour « un soin des pauvres » légal et civil. » — Et ce « soin des pauvres» légal est inévitable, nécessaire. Cependant il offre des inconvénients. Et malgré toutes les précautions il provoque la paresse chez plus d'un pauvre, qui obtient toujours son minimum de secours. Or avec la réclamation, au nom d'une sorte de droit, se manifeste l'ingratitude et le mécontentement. Même le soin des pauvres d'Elberfeld doit être complété par un « soin des pauvres » ecclésiastique -. «

Mais les défauts du système d'Elberfeld proviennent, on s'en aperçoit facilement, des additions qui ont été faites au pur système calviniste ^

1. Th. Chalmers, On the sufficiency of the parochial System, without a Poor-rate for the right Management of the Poor 1S41. ~ 2. Achelis, III, p. 229-231.

.3. Ainsi en est-il des deux obhgations légales : d'après l'une chaque citoyen, sauf cas d'impossibilité, est tenu à être visiteur quand on le lui demande ; d'après l'autre, les ressources de l'assistance sont obtenues par une taxe légale ; c'est là ce que le système d'Elberfeld ajoute au diaconat calviniste. (Voir A. Z. p. 122. — Saint-Marc, p. 45°, 474- — Strauss, p. 232, 234, 237.)

Nous sommes maintenant capables d'embrasser d'un coup dœil général l'histoire et comme la philosophie de notre sujet : le « soin des pauvres, » de manière à marquer enfin la place et le rôle du diaconat calviniste.

Laissons de côté le mot charité et l'expression /<7/Ve la charité^ mot et expression équivoques. Charité veut dire tantôt amour, tantôt aumône et tantôt soin des pauvres. Distinguons et parlons du « soin des pauvres, i)

Il y a deux conceptions du « soin des pauvres, » ou mieux encore deux attitudes en face du paupérisme. Les uns, — les catholiques, ceux du moyen âge,— disent : il faut aller au pauvre avec amour (caritas). Et c'est vrai, à condition, naturellement, que, sous prétexte d'amour, on n'arrive pas à l'œuvre pie, méritoire, faite dans l'intérêt de celui qui la fait; à condition que cet amour de plus en plus étrange ne veuille pas maintenir le paupérisme précisément pour avoir occasion de s'exercer, etc. Mais il est très certain qu'il faut aller au pauvre avec amour; que l'amour est affaire de l'individu pour l'individu ; que le soin des pauvres doit être particulier, privé, volontaire, et que le « soin des pauvres » catholique a produit des merveilles, les merveilles des «saints » les plus authentiques.

D'autres, — les modernes, socialistes et économistes, — disent : il faut aller au pauvre avec justice et science. Le paupérisme est une question complexe, vaste, sociale, et seule la justice et la science peuvent supprimer le paupérisme. Et c'est très vrai : seules la justice et la science peuvent se rapprocher de plus en plus de cet idéal qui est la suppression du paupérisme.

Sur quoi les partisans d'un « soin des pauvres « excluent et anathématisent les partisans de l'autre « soin des pauvres. »

Les partisans du « soin des pauvres » = amour disent : L'assistance publique ne constitue pas une fonction essentielle de l'Etat. L'assistance publique, loin de supprimer le paupérisme, l'augmente ; il éteint le sentiment de la prévoyance, de la responsabilité, de la dignité, il étouffe les vertus de famille, etc. *.

Les partisans d'un « soin des pauvres » = justice et science répliquent : « La charité, c'est la pourriture chrétienne qui maintient l'injustice. Organiser la charité, réglementer l'aumône, voilà tout l'effort social du monde chrétien, et cet effort reconnaît la nécessité de la misère ; il la perpétue en feignant d'y remédier ; il dispense enfin de la justice ". » — Nous sommes habitués à ces désastreuses équivoques qui confondent la charité-amour avec la charité-aumône et qui confondent le christianisme évangélique avec le christianisme romain : choses

I. Depuis soixante ans que l'administration parisienne de l'assistance publique exerce ses fonctions, disait Louis Reybaud en 1862, on n'a jamais vu un seul indigent relevé de la misère par ce mode de charité ; au contraire, ce/le assistance constilue souvent le paupérisme à l'état héréditaire [Assistance publique, système d'Elberfeld ; point de mendiants, peu de pauvres. Lyon, imprimerie d'Anne Vingtrimer, 1875, p. 3). Et Maxime du Camp, en 1870; « L'indigence parisienne absorbe annuellement plus de 40000000, ce qui l'entretient peut-être au lieu de la diminuer. ■• (Revue des Deux-Mondes, 15 juin 187 t. Cité par Assistance publique, p. 5.) — i. Bernard Lazare, Le porteur de torches, cité par Ch. Gide, Morale sociale (justice et charité), 1899, p. 193.

3oO LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

en général très différentes, souvent contraires. — Les philanthropes font chorus (quelques épithètes à part, avec les socialistes) : « Ils ont constaté, dit M. Gide, que la charité, du moins sous forme individuelle, loin de faire disparaître les pauvres, les multiplie, et pis que cela transforme les pauvres en parasites, en exploiteurs, en professionnels de la mendicité et que ces déplorables effets sont en raison directe de la régularité, de la fidélité, de l'intensité avec laquelle on pratique la charité '. » — Fouillée cite quelque part le propos d'un économiste éminent : « Comme la chimie, l'économie politique est une science et n'a pas d'entrailles. » — En tout cas les économistes établissent une séparation complète entre le monde économique, qui est le monde de la justice et de la science, oià ne doit intervenir aucun sentiment, même déguisé, et le domaine de la charité, en dehors de la Justice, où il n'y a ni règles, ni lois, ni formules, où régnent le sentiment, la pure liberté individuelle". — Or les deux adversaires ont également tort et raison. Ils ont raison dans la revendication chacun de leur principe particulier et dans la critique de certaines conséquences que le principe adverse produit; mais ils ont tort dans la méconnaissance absolue du principe de leur adversaire et de certains bienfaits que ce principe seul peut produire.

La guerre pourrait donc être aussi éternelle qu'acharnée s'il n'y avait pas un troisième « soin des pauvres ", le soin des pauvres calviniste, préparé par le calviniste écossais Th. Chalmers, appliqué par le calviniste rhénan v. d. Heydt. Sans entrer dans d'autres détails, je me borne à citer la brochure de Lyon, qui en présentant le système d'Elberfeld au public français, portait sur sa couverture ces lignes du Temps ^ 17 août 1S73 : « Ce n'est pas trop de la flamme de la charité et des lumières de la science pour éclairer et résoudre la question vitale du paupérisme ^ » — En effet le système calviniste est la conciliation des deux systèmes ennemis. Autant que faire se peut (donc pas complètement) il élimine leurs défauts et combine leurs qualités. D'un côté il est inspiré par l'amour et de l'autre son but est de supprimer le paupérisme en relevant le pauvre dans sa complète dignité de citoyen laborieux et utile ; — d'un côté il n'est pas exclusivement individuel et privé, c'est-à-dire aveugle, faussé par les ruses et les vices des pauvres ; de l'autre il n'est pas tout à fait institutionnel (ce qui du reste ne lui donnerait pas beaucoup plus de perspicacité). Mais les visiteurs très nombreux joignent l'autorité et la science institutionnelles, si Ton ose dire, à l'amour, à la solidarité individuelle et personnelle. — Pour résoudre la question du paupérisme on n'a pas trouvé, et on ne trouvera pas autre chose que cette traduction calviniste et civile du « soin des pauvres » ecclésiastique et calviniste.

1. Gide Ibid., p. 194. — 2. Ibid., p. 196, 201. — li, V. d. Heydt était un pieux calviniste. Son système était laïque (Confessionslos), mais « sa force résidait dans la foi (Confession) du président « du soin des pauvres », qui communiquait à l'ensemble force et chaleur. •• A. Z., p. 124. Th. Chalmers était un héros de la foi. Leurs systèmes peuvent-ils être appliqués sans foi aucune ? La société peut-elle être administrée sans religion ?

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