CINQUIEME PARTIE Les diaconesses
ARxVlI les diacres, les diacres-hospitaliers, ceux qui « font miséricorde » et « servent les malades et les autres povres, » « ceux qui avoyent la charge de penser les povres et leur servir, » Calvin cite « les vetves ». (i Car les femmes ne pouvoyent exercer autre office publique, que de s'employer au service des povres '. « — Et nous savons qu'Achelis voit dans cette formule « les commencements de la charge des diaconesses dans la communauté, dans l'Eglise évangélique -. »
Il faut toutefois commencer par constater que le mot de diaconesse a aujourd'hui un sens qu'il n'avait pas tout à fait au seizième siècle, et que la diaconesse moderne, actuelle, date seulement d'un siècle environ. — « Maisons de diacones et maisons de diaconesses sont le fruit de ce mouvement ecclésiastique du dix-neuvième siècle qui porte le nom de Mission intérieure '. « C'est même le produit le plus original, le plus spécifique de ce mouvement. <. Ici paraît quelque chose de vraiment nouveau, la préparation d'ouvriers, d'ouvrières, qui, par fonction, accompliront les œuvres de la charité. Cela manquait; c'était une des principales lacunes de la charité ; sur ce point le protestantisme était en arrière sur le catholicisme ''. »
La question qui se pose à nous est donc celle-ci : Qu'a été la diaconesse dans l'Eglise primitive et quelle part ont eue Calvin et le calvinisme dans la transformation qui de la diaconesse primitive a fait la diaconesse moderne ?
I. Le Nouveau Testament contient deux indications : i" L'une se trouve dans Rom. XVI, 1. Il est parlé de Phébé, « \a diacre » (-h Si^xôvo;); elle servait dans la communauté de Cenchrées, le port de Corinthe ' ; — 2" L'autre se trouve dans
1. IV, m, y. 2. Achelis, III, p. 179. Uhlhorn dit: « Ainsi au moins une indication ne manque pas. . Et encore: < Dans l'Eglise réformée nous rencontrerons un essai de renouveler la charge des diaconesses à côté de la charge des diacres. Dans l'intérieur de l'Eglise luthérienne nous ne trouvons rien de pareil au seizième siècle. . (III, p. 150, 131.) - 3. Real-Encychpudie, 3= éd., IV, art. Diakonen und Diakonissen-Hâuser. - 4. Uhlhorn, III, p. 348. - .^. On a dit que c'était une dame de la haute société, jr^ocfTiTiç, patrona ? Achelis, III, p. J33.
3o2 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
I Tim. V, 9-10, où il est question du « rôle des veuves » : « Il faut pour être inscrite qu'une femme n'ait pas moins de soixante ans, qu'elle n'ait eu qu'un mari, qu'elle se soit rendue recommandable par ses bonnes œuvres, comme d'avoir élevé des enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, secouru les malheureux, pratiqué toute sorte de bonnes œuvres. » Et c'est tout : donc très peu explicite.
2. C'est par la lettre de Pline le jeune, gouverneur de Bithynie, au commencement du second siècle, que nous constatons l'existence des diaconesses dans l'Eglise des martyrs. Deux esclaves, diaconesses, sont mises à la torture afin d'obtenir d'elles des renseignements sur le culte chrétien. Mais on peut presque dire que les diaconesses n'apparaissent guère que pour disparaître, en se transformant profondément. Il y eut vite des abus. Déjà du temps de saint Ignace, à Smyrne, il y a des << veuves » qui en réalité sont des « vierges ». Tertullien parle d'une « vierge », à peine âgée de vingt ans et inscrite au rôle des « veuves ».
3. Alors, dans l'Eglise de l'empire, les diaconesses furent réintroduites à la place des veuves. Comme les diacres, elles étaient consacrées par l'évéque avec prières et imposition des mains. Mais leur charge consistait à garder les portes, par où les femmes pénétraient dans l'Eglise, à faire placer les femmes étrangères, à servir d'intermédiaire entre le représentant de l'évéque et les femmes, à préparer les catéchumènes du sexe féminin au baptême par un enseignement sur la foi et la vie chrétiennes, et à les assister au moment même du baptême. Le soin des malades n'a pas complètement disparu, mais il a passé à l'arrière-plan '. Olympias et Macrine se distinguèrent. Et quand le Montanisme parut, les prophétesses jouèrent un rôle considérable. La diaconie des femmes fut discréditée. L'institution des diaconesses tomba en ruines et disparut en Orient au milieu du troisième siècle.
4. II est vrai que le centre de l'Eglise se trouvait alors en Occident. Et comme ici la situation de la femme était plus libre, il n'y avait plus autant besoin de diaconesses, intermédiaires entre elle et le prêtre. Et puis le nombre des baptêmes d'adultes (où la présence de la diaconesse était nécessaire) diminuait. Enfin et surtout les diaconesses furent remplacées par les nonnes, et au moyen âge l'institution des diaconesses disparut complètement ".
1. C'est contre les « nonnes » de la fin du moyen âge que Calvin dirige une polémique plus violente encore que contre les diacres. Elles ont été « inventées par Satan, dit-il, ce singe qui contrefait tousjours les œuvres de Dieu. » — Entre
1. Voir aussi Uhlhorn, Dk christlichc Lkbesthntigkeit in der alten Kirche, 1882, p. 161, 164. -2. Theodor Schiifer, Evangelisches Volkslexikon fiir Orientinmg in den sosialen Fragen der Gegeiiwart, 1900. Article Diakonie, p. 164, 165.
LE DIACONAT 3o3
les nonnains et les diaconesses, il y a « autant à dire qu'entre le jour et la nuit '. »
Et voici comment Calvin s'exprime du haut de la chaire de Saint-Pierre : « Ces petites bigotes qui veulent manger le crucifix (comme on dit), » saint Paul les appelle les femmelettes: « il ne dit pas \qs femmes , mais il dit \es femmelettes. »
« Elles feront bien semblant de vouloir estre prochaines de Dieu ; elles auront leurs finfreluches, elles feront tant d'agios, et de ceci, et de cela, pour dire qu'elles sont plus dévotes que les autres ; mais cependant jamais ne vienent, et ne peuvent venir à la cognoissance de vérité : car aussi elles ne vont que par circuits, et ne tienent point le droit chemin ". »
« Elles ont des questions, je ne sçay quelles, pour dire : « Or ça, nostre » Maistre, ou beau-père, comment est-ce que je doy faire quand il est la veille » d'un tel Sainct ? Il est vray que je jusne ; mais encores, je vous prie, lequel » seroit meilleur de disner, ou de soupper ? » Et puis après : « Quant aux autres » jusnes, comment m'y doy-je gouverné ? » Et puis : « Comment faut-il observer » un tel pèlerinage r » Et puis : « Que faut-il faire quand je vien pour adorer » une telle Saincte, et une telle? »... Après: «Comment est-ce que je dois discer- » ner la vierge Marie d'avec saincte Agathe, ou saincte Geltrude ? »... Et puis après : « Comment se gouverne-on en paradis ? Et quand j'y seray, me mettra- » on au rang des Martyrs ou des Confesseurs ^ ? "
Voilà « les questions que font les bigotes, » et elles « se glorifient d'une saincteté particulière. » — Et pendant ce temps « les unes seront pleines d'orgueil et d'ambition ; on verra qu'elles ont un œil aigu, et veulent estre tousjours les premières, les plus avancées. Que s'il y a quelque pompe, s'il y a, brief, rien [quelque chose] de mondanité, il faut qu'elles y soyent les premières. Et combien qu'elles soyent grandes bigotes, si est-ce qu'elles sont pleines de tous vices ; elles en sont maistresses, tellement qu'elles pourroyent tenir escole et d'orgueil, et de toute vanité, et de mespris de leurs prochains. Les autres seront pleines d'avarice; on les verra cruelles ; elles n'auront nulle humanité, ni en leur famille, ni entre leurs voisins. Les autres mesmes seront des paillardes vileines, et moyennant qu'elles barbotent, pour trotter d'autel en autel, qu'elles prenent beaucoup d'eau bénite, qu'elles facent beaucoup d'agios, les voilà sanctifiées, ce leur semble ! Brief, qu'on regarde toutes ces bigotes de la papauté, on n'en verra pas une qui ne soit chargée de péchez,... et qui ne se veulent nourrir en rébellion de Dieu, en malice, en hypocrisie. Il faut donc que le diable les tiene bridées, et qu'il les tiene pour les transporter çà et là, puis qu'elles ne veulent point porter le joug de nostre Seigneur Jésus Christ '*. »
2. L'action de Calvin va être d'autant plus violente que le mal était plus grave. 11 va réagir contre le vice, agir pour la morale. — La femme est destinée au mariage, à la famille. Nonnains et bigottes, avec leur piété contre nature,
1. Sermon XXXVII sur la Preiiiiàe à Timotlice, V, 1-2. Opéra LUI, p. 450. — i. XX"-" sermon sur la Seconde à Tiinothée, III, 6-7. Opéra LIV, p 234. — •'!. Ibid., p. 238. — i. Ibid., p. 235, 236.
malsaine, inspirent à notre Réformateur une répulsion instinctive. — Il va donc, d'un coup, remonter à l'origine et n'admettre que la diaconesse décrite, selon lui, dans i Tim. V, la femme respectée, âgée de soixante ans. — Et autant il a flétri la (^ nonnain « du moyen âge, autant il exalte cette diaconesse apostolique.
« Cest estât estoit honorable, comme en la maison de Dieu, tous estats sont sacrez. Et combien que, selon le monde, ce soit une chose contemptible de servir aux povres, tant y a que ce sont autant de sacrifices de bonne odeur à Dieu. Et ainsi cest estât estoit noble devant Dieu et devant ses anges ^ « — Conformément au texte de saint Paul dans l'épitre à Timothée, la diaconesse doit d'abord être une « veuve » et une veuve d'au moins soixante ans. Elle doit avoir été femme d'un mari unique et ne pas avoir d'enfants '^.
On voit bien l'intention de Calvin. A tout prix il veut éviter ce qui porterait préjudice à la sainteté du mariage : tout ce qui aurait l'air de créer un préjugé favorable en faveur de la virginité des « nonnains » et des « bigottes ». En conséquence il faut que toute femme, autant que possible, se marie, ait des enfants et les élève. Tel est l'ordre et la règle. Une veuve jeune pourrait avoir envie de se remarier, « en renonçant à la promesse qu'elle avoit donnée •*. » Or il ne faudrait pas l'en empêcher, et ce serait « confusion, qu'après s'estre ainsi dédiée au service de l'Eglise, elle s'en fust retirée. » Et quant aux veuves, même de soixante ans, mais qui ont des enfants, elles doivent les « gouverner et se employer à cela '\ »
lit
Mais ce que Ton a beaucoup ignoré, c'est que pour la diaconesse il s'est passé ce qui se passa pour bien d'autres principes posés par Calvin. C'est en dehors de Genève qu'ils se développent et se réalisent le mieux. Les idées de Calvin sur les diaconesses furent introduites dans le cercle des Eglises réformées allemandes parles Ordonnances ecclésiastiques du Palatinat, i563, et par les décisions du Synode général d'Herborn, i586\
Et nous trouvons la diaconesse dans le diaconat calviniste le plus développé et le pkis calviniste, celui du Rhin '"'.
1. Sermon XXXIX sur la Première à Timothée, V, 7-12, LUI, p. 473.
2. Calvin admet que les veuves promettaient de ne pas se remarier. Mais cette promesse ne ressemblait en rien au vœu de chasteté des papistes. Ce n'était point du tout parce que le mariage est moins saint qu'elles promettaient de ne pas en contracter un nouveau, mais seulement parce qu'il est difficile d'être adonné au service de sa maison et des pauvres. Et surtout : « de ce temps-là, elles renonçoyent à la liberté de se pouvoir marier, estans déjà parvenues à l'aage qui n'est plus propre au mariage. Car pour le moins il faloit qu'elles eussent soixante ans.... Brief, ces vefves estoyent autant différentes des nonnains qu'Anne la prophétesse de Claude la Vestale. » Commentaires, Première épître à Timothée, ch. V, 12.
.t. Opéra LUI, p. 478. — i. Ibid., p. 473- — 3. Achelis, III, p. 179.
6. A propos des diaconesses de Wesel et de l'ouvrage de Sardemann, Dos Diakoiiissen Amt, etc., on nous dit: « Cela a été une découverte historique parce que le fait que sur le Bas-Rhin, à l'époque de la Réformation, la charge appelée charge de diaconesse a existé, avait peu à peu été complètement oublié. » Kraft, dans le journal Fliedners Armen- und Krankenfreund, 1854.
LE DIACONAT 3o5
Dans le premier Synode général ou Convent de l'Eglise réformée des Pays- Bas et du Bas-Rhin, à Wesel, la troisième Genève, en i568, il est dit : « Dans les grandes villes, en particulier, il ne sera pas inconvenant d'élire deux sortes de diacres, dont les uns auront la charge de recueillir les aumônes et de les distribuer, et dont les autres s'occuperont surtout du soin des malades. Et dans ces localités nous estimons utile que des femmes d'une foi et d'une probité reconnues, et avancées en âge, soient régulièrement choisies pour remplir cette charge à l'exemple des apôtres '. » — Cette décision, remarque Achelis, fait époque dans l'histoire de la charge des diaconesses {isi epochemachend). — Or c'est l'idée et ce sont les termes mêmes de Calvin, distinguant entre les diacres-procureurs et les diacres-hospitaliers, — et parmi les diacres-hospitaliers mettant les femmes, les veuves.
La communauté de Wesel eut donc des diaconesses. En 1574, l'Ordonnance ecclésiastique de cette Eglise met en première ligne les diaconesses. « En été, les diacres doivent préparer la provision d'étoffe de laine et de lin. » Le lin doit être acheté « par les femmes, qui sont choisies pour prêter leur secours aux femmes pauvres. » Et ensuite : « Pour aider les diacres, pour soigner les femmes malades ou en couches, que quelques veuves soient ordonnées, afin d'interroger exactement ces femmes sur leurs besoins, ce qui ne convient pas aux diacres.... La charge de ces femmes est aussi d'acheter la toile, de couper, et de faire coudre.... » Et encore: « Il faut aussi avoir sous la main quelques veuves pieuses, ou bien quelques femmes mariées, avec le consentement de leurs maris, de bonne réputation, pour s'en servir en cas de besoin auprès des pauvres, les garder et les soigner -. »
C'étaient donc des aides pour les diacres. Leur charge était ecclésiastique, elles étaient nommées par les membres du presbytère, tout de suite après la nomination de ceux-ci. Les registres portent : « sur l'élection des diaconesses, 8 mars 1574, 22 décembre 1578, etc. » Et encore le 26 juillet 1604: « La veuve du pasteur Heidfeld, et Béatrice femme de Laurenz Dohl, sont nommées diaconesses ^. » La durée de la charge était sans doute un an. Mais les diaconesses pouvaient être renommées, et quelquefois on les priait de rester. Il semble même qu'il y eut une sorte d'ordination ; mais ce n'est pas précis. — D'abord il y en eut quatre, puis deux '*.
En nommant des femmes mariées en même temps que des veuves, on modifiait un peu le texte de i Tim. V, 9. Et il y eut des discussions. Après l'élection du 22 décembre 1578, il est dit dans le procès-verbal du 5 janvier 1579 : « Parce que quelques frères ont été émus par le choix qui a eu lieu des diaconesses, parce que selon eux il faut choisir seulement des femmes âgées de soixante-six
1. « Quibus locis erit opportunum existimamus etiam mulieres spectata fide ac probitate et aetate provectas ad hoc munus, apostolorum exemplo, recte adsisci posse. » Achelis, III, p. 179.
2. Nous résumons Sardemann, Das Diakonissen-Aiiil in lier reformirten Gemeinde zh Wcset ht der Re formations zeit dans le journal Reformirtes Wochenblatt A'K\b&ri&\d, X, 1S65. Ibid., p. 18.
:!. Ibid., p. 19. — 'i. Ibid., p. 19.
3o6 LA PENSÉE ECCLESIASTIQUE
ans et veuves, et pas d'autres, il est décidé qu'on demandera l'avis des cinq pasteurs. » Puis la question est portée devant l'instance suprême, le Synode de classe, à Wesel, et l'article V des décisions prises, le 27 avril iSyg, dit : « Les frères de la ville de Wesel demandent s'il ne serait pas bon que, dans les communautés, là où le besoin et les mœurs le réclament, en particulier à propos des femmes faibles, on rétablisse la charge des diaconesses ; — parce que cette charge n'a encore été en usage dans aucune communauté réformée. [Ceci est une façon de parler, comme le fait précédent et la suite de la délibération le montrent.] Et au cas 011 il serait trouvé bon de rétablir cette charge, est-ce qu'il faudrait choisir seulement des veuves ou bien aussi des femmes mariées avec le consentement de leurs maris ? et pourraient-elles avoir moins de soixante ans, selon le texte de saint Paul, i Tim. V ? La question est renvoyée au prochain Synode de classe pour que les communautés rctléchissent sérieusement ; et quant à celles qui déjà sont élues (celles de la ville de Wesel), elles doivent rester en charge jusqu'à ce que la classe ait pris une décision à ce sujet, à moins que quelques-unes ne désirent être délivrées de leur charge. » Le Synode de classe, réuni à Wesel, i58o, fit la réponse suivante (art. 12) : « Les frères ont exprimé l'opinion que si cette charge, qui est tombée en ruine dans l'Eglise, doit être restaurée, elle doit l'être comme elle fut dans l'Eglise primitive, et comme elle a été ordonnée par Paul, à savoir que l'on choisisse des veuves et des femmes non mariées {Wittjpcn iiud uiirere/ielichle Fraiien). Quant à l'âge, les frères pensent qu'on peut l'abaisser de quatre à cinq ans au-dessous de soixante, si les autres qualités requises par Paul sont remplies, et que l'on se rapproche autant que possible de l'âge indiqué par Paul. Les frères estiment qu'il faut rappeler au prochain Synode la question de savoir s'il faut restaurer cette charge aussi dans d'autres Eglises '. » — Le Synode avait dit « veuves et non mariées. » On nomma cependant surtout des femmes mariées. — Enfin l'année suivante, i58i, le Synode général de Middelbourg prit une décision définitive. A la question : « Serait-il convenable de rétablir de rechef le service des diaconesses ? » il répondit : « Non, à cause des divers inconvénients qui en pourraient résulter ; mais en temps de peste ou autres maladies, s'il y avait quelque service à faire à l'endroit de quelques femmes malades, qui honnêtement ne se peut faire par les diacres, alors qu'ils y pourvoyent par leurs femmes ou par d'autres qui seront convenables ■. » En conséquence les diaconesses qui avaient été instituées de i568 à i58i restèrent en fonctions jusqu'assez avant dans le dix-septième siècle. Mais depuis i58i on n'en institua pas d'autres, dit Achelis '\
Sardemann indique cependant qu'une dernière nomination de diaconesse eut lieu en 1609. Or en 1610 fut accomplie la transformation définitive de la diaconie. Elle cessa d'être uniquement ecclésiastique, elle devint ecclésiastique et civile. — Dès lors on peut penser, avec Achelis, que les Eglises rhénanes avaient suivi de trop près le texte de saint Paul, s'étaient trop attachées à l'âge de soixante ans,
1. Sardemann, p. 20. — -2. Achelis, lll, p. iSo. — :t. I/yW.. p. 180.
et que les femmes de soixante ans pouvant être diaconesses étaient rares. Mais ce biblicisme exagéré a-t-il vraiment dicté toute la conduite de ces Eglises, et a-t-il été la vraie cause de la disparition des diaconesses? D'après les textes, il semble que non. Le Synode de Middelbourg parle d'inconvénient possible et de rien d'autre. Il y avait là une conception du rôle de la femme et des moeurs de répoque. Aussi Sardemann, rapprochant les deux dates 1609, dernière nomination des diaconesses, et 1610, transformation définitive du soin des pauvres, croit-il devoir ajouter : « La bureaucratie masculine fut défavorable aux procédés féminins plus délicats '. »
Y eut-il en France, dans l'Eglise réformée, des diaconesses ou quelque institution ressemblant à une véritable institution de diaconesses ? — On dit oui : témoin les dames de la Rochelle et les dames de Sedan. Et ce seraient ces fondations qui auraient servi de modèle à la fondation de Saint-Vincent-de-Paul.
I. Dans son Histoire de l'Eglise réformée de la Rochelle (1870), le pasteur L. Delmas s'exprime ainsi : « La plus belle des fondations de Saint-Vincentde-Paul, l'Institution des Sœurs de charité, a pour point de départ une confrérie de dames laïques, les Dames rochelaises, qui, chassées de leur pays par la guerre civile, fondèrent en Hollande un établissement de diaconesses, auquel le nom de la Rochelle demeura attaché, et se consacrèrent aux soins des pauvres et des malades avec un admirable dévouement '^ y>
Malheureusement, en fait de preuves et de documents, le pasteur Delmas se contente de ceci : Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme. — Rien de plus.
Or dans le Bulletin je n'ai trouvé, — ai-je fait erreur ? — que ces lignes de M. Ch. Read : « Le protestantisme a eu, soixante ans avant Vincent de Paul, ses Dames de la Rochelle et ses Sœurs de Sedan \ » Rien de plus.
C'est uniquement en s'appuyant sur ce passage du Bulletin que Ad. Schfeffer a répété : « Que de fois les ennemis les plus décidés de la foi protestante n'ontils pas été obligés de proposer à l'imitation de tous la charité des protestants,... celle de ces dames de la Rochelle et de ces sœurs de Sedan, qui viennent soixante ans avant Vincent de Paul '* ? »
Nous sommes donc toujours ramenés à une affirmation unique, celle du Bulletin, laquelle n'est appuyée sur aucun document. Elle a passé d'auteur en auteur sans qu'aucun semble l'avoir vérifiée. — Essayons de la vérifier.
1. Sardemann, Geiiicinde ArnieiipJIege, p. 113, 114 et n. — i. Delmas, p. 202, n. i. — 2. Bulletin, 1852, I, p. 214, n. 2.
\. Ad. Schaeffer, Les huguenots du seizième siècle, 1870, p. 183. Comme référence, Bulletin I, p. 214. — Uhlhorn dit : « On nomme aussi les Dames de la Rochelle. » Et il cite le Bulletin III, p. 158. — Le volume de Mme de Witt-Guizot, La charité en France, ne parle, sauf erreur, ni des Dames de Sedan, ni des Dames de la Rochelle,
3o8 LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
2. Comme pour les Dames de la Rochelle, il est question de la Rochelle et de la Hollande, je m'adressai à un érudit qui connaissait extrêmement bien l'histoire protestante de la Rochelle, M. Meschinet de Richemond (aujourd'hui décédé). Malgré toute sa bonne volonté, il ne put me fournir aucun document. — J'ai écrit en Hollande à un autre érudit, M. le professeur Ruttgers, d'Amsterdam. 11 m'a répondu : « Je n'ai jamais entendu parler des « Dames de Sedan » ou des « Femmes de la Rochelle, » comme diaconesses dans nos Eglises réformées.... J'ai parcouru tous les volumes du Bulletin de la Commission pour l'histoire des Eglises wallonnes ; nulle part il n'y a un article ou une publication de documents qui se rapporteraient à ce sujet. On ne trouve rien non plus dans le Hure synodal (les Actes de toutes les Eglises wallonnes) d'après l'index de ce gros volume *. »
En fin de compte, je n'ai pu mettre la main que sur les textes relatifs à la Société des dames françaises de Harlem publiés par le Bulletin en 1878.
De i683 à 1770 il y eut à Harlem une Société de dames françaises dont le but était de venir en aide aux veuves et aux filles nobles de la religion réformée, que la persécution rejetait alors en grand nombre, sans famille et parfois sans ressources, dans les provinces hospitalières des Pays-Bas".
Le 3o janvier i683 le pensionnaire de Harlem soumit aux bourgmestres le projet suivant : « L'établissement d'une société de filles protestantes pour vivre en communauté sans faire aucun vœu ny rien qui aproche ou sente la superstition papiste....
» Que les filles protestantes qui voudront entrer dans cette Société seront obligées d'apporter au moins la somme de 4000 livres [dont elles laisseront le quart si elles sortent].
» Qu'elles mettront dès à présent à leur tête une dame... laquelle portera le nom de gouvernante ou de directrice de la Société....
» Que la Société apprendra aux pensionnaires la langue française, les ouvrages du sexe, et particulièrement à faire les points de Venise et de France, et tous les ameublements en lin et en soie pour rendre par ce moyen les manufactures communes en ce pays ^ «
La Société de Harlem fut la première de ce genre, mais pas la seule : on en fonda de pareilles à Schiedam, à Rotterdam, à La Haye \ — La Société de Harlem fut dissoute en 1742 ^.
Ainsi donc jusqu'à ce que d'autres documents soient mis au jour, l'existence d'une véritable diaconie des dames de la Rochelle ne saurait être affirmée. Et l'on doit supposer qu'il y a là plusieurs confusions.
3. Certainement le « soin des pauvres » a fleuri dès l'origine chez les calvinistes français d'une façon à exciter la jalousie des catholiques. Ce n'est personne autre que Bourdaloue lui-même qui le proclame. « Dès là, s'écrie-t-il, devant le grand roi, que nos hérétiques font secte, et qu'ils composent une Eglise préten-
I. Lettre du 22 mars 1906. — i. Bulletin, XXVII, 187S, p. 315. — 3. Ibid., p. 316, 317. — 1. Ibid., p. 319. — o. Voir Ibid., p. 518 e' 557.
3og
due, ils commencent à s'cntr'aider. » Et cette phrase, négligée par les auteurs protestants, est extrêmement curieuse : elle montre que les réformés, d'un même coup, proclamaient leur foi (l'hérésie faisait secte), adoptaient une discipline (composaient une Eglise) et organisaient leur diaconat (ils commençaient à s'entr'aider). C'est bien le diaconat que décrit Bourdaloue quand il continue : « Vous en êtes témoins, mes chers auditeurs, et vous savez comment ils sont unis ensemble, comme ils prennent les intérêts les uns des autres, comme ils se prêtent secours dans leurs besoins, comment leurs pauvres sont assistés, comment ils visitent leurs malades,... le petit troupeau, où ils sont ramassés; voilà ce qui les lie, voilà ce qui arrête toutes leurs querelles,... voilà pourquoi ils s'appellent frères et se comportent en frères '. » Aveu précieux ! On croirait entendre Julien l'Apostat dénonçant la charité des maudits Galiléens, et suppliant les païens de l'imiter !
Ce qui se passait au temps de Louis XIV s'était passé au seizième siècle. On avait vu les plus grandes dames huguenotes soigner admirablement les blessés, par exemple à Orléans.
« Et fut aussi un lieu assigné pour recueillir les blessés, qui estoient pensés et traittés très humainement par les femmes les plus honorables de la ville, n'y espargnans leurs biens ni leurs personnes, en quoy firent, entre autres, un merveilleux devoir les damoyselles de Marets, la baillive d'Orléans, et de Martinville, dignes de perpétuelle mémoire -. »
Il est donc certain que dans l'Eglise réformée de France l'exercice de la charité a été si remarquable qu'il a été fort remarqué par les catholiques. — Il est également certain qu'il y a eu des comités, des sociétés de dames exerçant la charité. Ainsi à Paris il y avait une « assemblée de dames de la R. P. R. pour assister les pauvres de la dite religion, qui se tient chez Mesdames d'Herval (Hervart) et de Monginot, et dont le roi ordonne la suppression (mars 1682) \ «
Il est même certain que, « au seizième siècle et avant, l'exercice de la charité et les soins aux malades étaient une sorte de privilège que se réservaient les dames de la noblesse et de la haute bourgeoisie, tandis que aujourd'hui les sœurs de charité, véritables remplaçantes, sont surtout issues de familles prolétaires. Je crois bien que les hôpitaux de Beaume et de Lyon, par exemple, étaient, dès le quinzième siècle, administrés par des groupements de demoiselles, qui ne prononçaient pas de vœux religieux. A la Rochelle, dès le treizième siècle, l'armateur Alexandre Aufredi, ou Aufrei, et sa femme Pernelle se consacrèrent aux soins des malades dans l'hôpital laïque qu'ils avaient fondé K 0
1. Sermon sur la Très Sainte Trinité. Œuvres de Bourdaloue (éd. Didot, 1877), II, p. 364.
2. Histoire ecclésiastique (éd. Baum, Cunitz), II, p. 345, 346. — Voir < Les huguenots de l'HotcI-Dieu d'Orléans. >• En 1561-1562 l'Hôtel-Dieu entretenait deux diacres huguenots, Claude Marchand et Jean Turquin, à charge pour eux de « consoller les pauvres malades. . (Bulletin, 189S, XLVII, p. 428.)
3. Paul de Félice, Les protestants d'autrefois. Les conseils ecclésiastiques, 1899, p. 93, 94.
4. C'est la réponse que me fit lors de mon enquête le regretté pasteur Danreuther. Il ajoutait: < Je crois que la question est très obscurcie par des préjugés et des partis pris, et qu'il serait très utile de faire un travail nouveau. »
3lO LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE
Ces mœurs charitables se retrouvent à la Rochelle'. Pour le moment on ne peut guère rien affirmer de plus.
4. Heureusement que pour les dames de Sedan nous sommes un peu plus exactement informés. La Chronique inédite du Père Norbert (extrait qui m'a été communiqué par M. Brincourt, de Sedan), dit : « Dans le mois de novembre 1573, Henri Robert de la Marck, prince de Sedan, institua une Société de demoiselles de la charité pour l'assistance et le soulagement des pauvres malades. Le Consistoire leur avait préposé une personne faisant fonction de diacre, lequel était chargé de leur faire le rôle et registre des pauvres, qui méritaient d'être assistés, et elles devaient en tout s'en rapporter au jugement et à la discrétion de ce préposé. Chaque jour ces demoiselles donnaient à dîner aux malades ; on leur donnait aussi, selon l'exigence des cas, de Targent, du grain, des étoffes pour l'habillement. » Ce document indique bien l'existence d'une vraie diaconie de femmes, c'est-à-dire de femmes exerçant des fonctions de diacre. 11 en est du reste question dans les Registres du Consistoire, à la date du jeudi 12 novembre iSyS : « Le faict proposé par M. Fournelet touchant les damoiselles [dames] qui préparent viandes aux malades, et pour cela font enrollement et grosses cœuillettes de deniers, est renvoyé au prochain bureau, et cependant M. de Lestang et Dully parleront aus d. damoiselles pour en faire rapport au bureau. » Et l'on revient sur ce sujet le 17 janvier, et on en parle du haut de la chaire le 3 février.
J. Peyran, pasteur de l'Eglise réformée de Sedan, dans son Histoire de l'aucienne principauté de Sedan ^ 1826, I, p. 137, dit: « Henri Robert institua des demoiselles de charité pour le soulagement à domicile des vieillards et des infirmes nécessiteux et assigna à cette pieuse fondation les sommes nécessaires pour la rendre durable et efficace. Ces actes d'une philanthropie éclairée et touchante lui permirent de défendre la mendicité dans toute l'étendue de la souveraineté. » — Puis la feuille de Kaiserswerth, Der Armen- und Krankenfreund, 1849, 4^ cahier, cite Peyran, et ajoute « que les dames de Sedan étaient soumises à des règles générales. » — Uhlhorn (III, p. 157, i58) cite le Armen- und Krankenfreund^ et conclut: « Il n'y a pas de diaconesses dans l'Eglise réformée, mais des organisations qui rappellent les sœurs de charité ou nos diaconesses actuelles. »
Quoi qu'il en soit, c'est au di.x-neuvième siècle et en Allemagne que la diaconesse moderne est apparue : la diaconesse de carrière (et c'est là le principal
i. Dans l'inventaire des papiers que possédait le Consistoire de la Rochelle, et que reproduit Tessereau, Histc-re des Réformés de la Rochelle, p. 312, on lit: « 5. Un registre concernant les distributions (sic) faites aux Réfugiés de France en la ville de la Rochelle et les assistances aux blessés pendant le siège, avec les noms des uns et des autres dans les années 1572 et 1573. > — Enfin M. de Richemond possédait des renseignements sur la belle-sœur de son grand-père, Marie-Elisabeth Boue, née à Hambourg en 1737, mariée à un pasteur de Hollande en 1770, et qui appartint après son veuvage, 1781, à la Société des dames de la Rochelle, jusqu'à sa nomination comme gouvernante des princesses d'Angleterre et lectrice de la reine. — Qu'était et où était cette Société des dames de la RocheUe ?
LE DIACONAT 3l l
trait, et le progrès, qui la différencie de la diaconesse apostolique et calviniste), c'est-à-dire l'infirmière qui se prépare à son ministère et consacre sa vie à Dieu et aux malades.
La première maison de diaconesses a été ouverte à Kaiserswerth le i3 octobre iS3o par Th. Fliedner. Sous quelles influences ?
1. Il ne faut pas oublier qu'au même moment agissait à Hambourg celui que Ton a appelé le « père de la Mission intérieure, » Wichern (i 808-1881), qui créa aussi le Diacone à côté de la diaconesse de Fliedner.
Sur Wichern s'étaient particulièrement exercées deux influences : celle du D"" Julius, de Berlin, qui appliquait les résultats de ses profondes études sur le système pénitentiaire de l'Angleterre et de l'Amérique ; — et celle de l'école du dimanche fondée en 1824 à Hambourg par Oncken, l'agent de la Société anglaise continentale. Oncken avait décidé le pasteur Rautenberg (lygi-iSôS); Rautenberg décida Wichern. Les moniteurs de l'école devaient surtout visiter les enfants. De là sortit une Société de visiteurs hommes {Mànnlicher Besuchpereiii), et de cette école du dimanche et de cette Société des visiteurs sortit un asile pour enfants abandonnés. « Qu'est-ce qui nous empêche, avait demandé Rautenberg dans son cinquième rapport sur l'école du dimanche de i83o, comme nos frères de Londres, de Glasgow, de New-York et d'autres grandes villes de l'Angleterre et de l'Amérique, de devenir missionnaires pour le peuple plus que païen de nos villes'. » — Et la réponse à cette question fut le fameux Rauhe Haiis de Wichern en i832". — On voit de quelle importance furent les influences réformées d'Angleterre et d'Amérique, c'est-à-dire les influences d'origine calviniste sur les débuts de la Mission intérieure ^
2. L'œuvre des diaconesses est un des plus beaux fruits de cette Mission intérieure, de son esprit.
Achelis, parmi les « racines » de l'institution des diaconesses au dix-neuvième siècle, en distingue deux principales. La « première et la plus importante » est « la charge des diaconesses de l'Eglise de Calvin, qui fut reconnue comme une charge par le Couvent de Wesel en i568. » A cette première influence vinrent s'ajouter celle de l'Angleterre et d'Elisabeth Fry, qui, en 18 17, fonda sa « Société de femmes pour l'amélioration des prisonnières à Newgate''. » Ces deux influences se combinèrent chez le pasteur Klônne et dans la brochure qu'il publia en 1820.
Klônne était pasteur à Bislich, prés de Wesel^ une des trois Genève du seizième siècle, et, comme le répète un autre auteur, « sur les bords du Rhin,