‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 67 sur 176 · Ibid., III, p. 39. — •'i. Ibid., III, p · texte numérisé non relu

Ibid., III, p. 39. — •'i. Ibid., III, p

Pour la « réception valide » des sacrements (excepté celui de la pénitence), « la foi n'est pas requise. » C'est la coutume de FEglise et l'affirmation de saint Thomas. : « Ni la vraie foi {recta Jïdes) du baptisant, dit-il, ni la vraie foi du baptisé, parce que le sacrement est accompli non par la justice de l'homme qui donne ou qui reçoit, mais par la vertu de Dieu '. »

A défaut de foi, une intention suffit. Quelle ? « Sauf pour le sacrement de l'Eucharistie, l'intention de recevoir le sacrement comme une chose sainte, est requise chez les adultes pour la validité du sacrement. Mais cette intention ne doit pas nécessairement être actuelle; il suffit qu'elle ait été précédente, e\. qu'elle n'ait pas été rétractée -. »

Pour l'Extrême onction, il suffit de moins encore. « Il suffit d'une intention présupposée ou interprétative [prœsumpta seii interpretaliva), qui n'a pas été conçue d'une manière explicite, mais qui ejt présupposée avoir été eue implicitement d'après les dispositions et la manière de vivre. » Le Rituel romain dit : « Il faut administrer ce sacrement à ceux qui sont sans connaissance {sensibus destiiutis), et qui l'ont autrefois demandé ou qui l'auraient demandé vraisemblablement ^ »

Enfin aucune de ces intentions, afi"aiblies, précédentes, implicites ou supposées, n'est nécessaire pour recevoir validement le sacrement de la sainte Cène. « Car, est-il dit, ce sacrement ne passe pas avec l'acte {non transit actu) comme les autres sacrements, mais il dure après son administration {permanet post cnnfectionem), et c'est pour cela qu'il est validement reçu indépendamment de quelque intention que ce soit, tant de celui qui le reçoit que de celui qui l'administre [et ideo valide suscipitur independenter a quavis inteutione tam suscipientis quant ministrantis) '*. »

Bref, 0 comme celui qui reçoit le sacrement est passif, l'intention suffit en lui comme disposition, et même il suffit qu'il l'ait eue et ne l'ait pas rétractée ~\ »

Quant à la réception fructueuse, il n'est pas très facile de voir en quoi elle diffère de la réception valide. Pour la réception fructueuse du baptême et de la pénitence, il suffit de « l'attrition supernaturelle », et pour la réception fructueuse des autres sacrements, il suffit de l'état de grâce, c'est-à-dire, en termes plus clairs, que cela revient toujours à ceci : les sacrements ont leur eflPet, ex opère operato., sur tous ceux qui n'y font pas obstacle délibérément, non obicem ponentibus ^

Il résulte de ce que nous venons de dire que la conception du sacrement, même chez les théologiens modernes, est une conception très matérialiste, qui laisse complètement de côté la foi. Que devait-il en être dans le peuple, dans les masses populaires au moyen âge ? C'était la ruine de la foi évangélique et spiritualiste.

Et de ce fait si grave découlaient deux autres conséquences non moins graves : 1° le prêtre était tout ; 2° le fidèle n'était rien.

1. Ibid., m, p. 104-105. — i. Ibid., m, p. 105. - 3. Ibid., III, p. 107. — 4. Ibid., III, p. 107. — r,. Ibid., III, p. 108. — 11. Ibid., III, p. loS-iio.

Le prêtre était tout, lui qui seul transformait les éléments physiques, de cette transformation absolument nécessaire au Hdèle à tous les instants de sa vie, à sa naissance, à sa confirmation, après tous ses péchés, au moment de son mariage, au moment de sa mort. Il y avait là un pouvoir magique qui faisait du prêtre un Dieu. Un des prêtres les plus pieux du dix-neuvième siècle, l'abbé Pereyre, dira : (1 A Tautel le prêtre est Dieu par Jésus-Christ, quand, à l'instant du sacrifice, posant la victime divine dans son état d'immolation, il dit sans détours: Ceci est mon corps, ceci est mon sang '. » — Mais le rôle du prêtre n'est pas moins divin, moins magique dans les autres sacrements, et il ne faut pas nous étonner que des Manuels à l'usage des séminaristes, et même le Catéchisme romain, parlent de ces anges, de ces dieux ^ qui obtiennent facilement, de droit, ce qu'ils demandent. Et en face de ce prêtre qui est tout, qu'est le fidèle ? Rien. Il était « passif», nous l'avons vu. Le concile de Florence, sous Eugène IV, dans son décret sur l'instruction des Arméniens, dit : « Tous les sacrements consistent en trois choses : la matière, pour les choses ; la forme, pour les mots, et la personne du ministre conférant le sacrement avec l'intention de faire ce que fait l'Eglise. Si une des trois choses manque, le sacrement n'est pas accompli \ » II n'est pas question du fidèle. Comme on l'a dit, c'est plus que le sacrement ex opère operaio, c'est le sacrement ex opère operaniis '*.

Déclaré majeur à l'âge de sept ans (l'âge où Louis XIV et ses conseillers ecclésiastiques estimeront qu'un enfant peut se soustraire à l'autorité paternelle), le fidèle catholique reste mineur toute sa vie. Il ne peut lire, étudier librement la Bible. Et le sacerdoce universel est une hérésie scandaleuse à l'usage des luthériens, des Wiclifites, des Hussites.

Ainsi toute la foi évangélique niée: tous les abus du sacerdotalisme consacrés; tous les droits de l'individu, du fidèle, de sa personnalité supprimés, — voilà ce qu'était la doctrine et la pratique romaine des sacrements : le centre, la source, le cœur des erreurs, des superstitions, des abus, des scandales qui s'étaient accumulés à la fin du moyen âge ^.

). Cité par Bungener, Rome et le vrai, p. 291, 292. — 2. (Juare merito non solum angeli sed Dei etiam eo quod Dei immortalis vim et numen apud nos teneant, appelantur. Cat. rom. De ordine. — 3. Theologia dogmatica, III, p. 2.

4. Seeberg, Lehrbiich der Dogmengeschiclitc, 1898, II, p. 112.

.S. Voici quelques remarques de Calvin au sujet des sacrements catholiques ; Le baptême et le crachat. « On ne peut nier que le crachat, qu'ils mettent sur les oreilles des enfants ne soit... [une cérémonie sotte et ridicule]. Jésus-Christ a bien touché de son crachat la bouche du muet, auquel il voulait rendre le parler. Mais n'est-ce pas une sotte singerie de vouloir faire le même aux petis enfans ? » (La vraye façon, rééd. Vicies p. 127.)

L'huile de la confirmation. — « Quiconque n'aura point eu l'huile épiscopale, n'est point chrestien... que sera-ce donc des apostres, et de tant de martyrs, qui n'ont jamais esté enhuilés? Qui est-ce qui ne voit qu'ils transportent à leur huile, empreinte au pressoir de leur imagination, ce qui est tout contenu au baptesme? » (Ibid., p. 167, 164.)

L absolution. — « C'est un licol mortel, pour estrangler les consciences, quand on conjoint aux hommes ceste nécessité de confesser leurs péchés, pour en être absous. » {Ibid., p. 169.)

L'e.xtrême onction. — « Ils usent de ceste fanfare de rhétorique, pour faire peur aux petis enfans... Les apostres, les moines St-Marc, guérissoyent ceux qu'ils enhuiloyent. Maintenant on n'enhuile point que

Tel était Tabus. On prévoit ce que sera la Réforme. Telle était Rome, on prévoit ce que sera Genève.

Un sacrement, dit Calvin, c'est tout signe « que Dieu a jamais donné aux hommes » pour les rendre certains de ses promesses. Sacrements, dans ce sens, ont été Tarbre de vie dans le paradis, l'arc-en-ciel après le déluge, etc. Toutefois, par sacrements, nous entendons aujourd'hui ceux que le Seigneur a donnés à son Eglise non seulement en signes, mais en cérémonies^ — « Ce sont davantage enseignes de nostre profession, » « tellement qu'on peut diffinir telz sacremens estre cérémonies, par lesquelles le Seigneur veult exercer son peuple, premièrement à entretenir, exciter et confermer la foy au dedans du cœur ; en après, pour testifier la religion devant les hommes -. »

Le sacrement i"" confirme la foi dans nos cœurs ; 2" atteste notre foi devant les hommes.

De ces deux buts du sacrement le « principal » est le premier.

Le sacrement est a un signe extérieur, par lequel nostre Seigneur nous représente et testifie sa bonne volonté envers nous, pour soustenir et confermer l'imbécillité de nostre foy; » ou encore: c'est un « tesmoignage de la grâce de Dieu, confermé par signe extérieur. » — Le « sacrement est un signe visible de chose sacrée, ou une forme visible de la grâce invisible ^. » — Dès lors « sacrement n'est jamais sans que la ParoUe de Dieu précède, mais est à icelle adjousté comme une appendance ordonnée pour la signer, la confermer et de plus fort certifier envers nous, » à cause de « l'ignorance de nostre sens, et de l'infirmité de nostre chair ''. »

Ainsi la première vérité dont il faut bien se pénétrer, c'est que le sacrement est précédé par la Parole ; à proprement parler, ce sacrement est l'aide de la Parole. Serait-ce donc « que la ParoUe ne soit assez ferme de soy-mesme'' ? » Non certes : « mais c'est pour nous confirmer en elle, » « d'autant que nous sommes tant ignorans, et tant addonnez et fichez aux choses terriennes et charnelles, que ne pensons ne ne pouvons comprendre ne concevoir rien qui soit spirituel. » Et alors « le Seigneur miséricordieux s'accommode en cecy à la rudesse de nostre

ceux qui doyvent rendre l'esprit, tellement que si un homme reschappe de la maladie après avoir esté enhuilé, peu s'en faut qu'ils ne prennent cela pour une pollution de leur sacrement. » (La vraye façon, rééd. Vicies, p. 172, 173.)

1. « Les hommes ne se peuvent unir en quelque religion que ce soit, ou vraye ou fausse, sinon par le moyen de quelques sacrements. » — « Les hommes ne se peuvent passer de signes externes, quand ils veulent protester d'avoir quelque religion. > 1543, IV, xiv, 19.

2. B'', p. 576, 577, IV, XIV, 19. — 3. 1543, Ibid., IV, xiv, i. — i. B^, p. 565. Ibid., 3.

•ï. « Comme de coin public discerne entre la bonne et la fausse monnoye, pareillement partout où je ne verray point la parole de Dieu engravée, je diray hardiment qu'il n'y a nul sacrement. » {La vraye façon, rééd. Vieles, p. 156.)

sens, que, mesmes par ces élémens charnelz, il nous mesne à soy, et nous fait contempler mesmes en la chair, ce qui est de Tesprit '. »

Calvin insiste sur la « Parole spéciale » qui est la Parole de consécration. Par cette Parole, « il ne faut pas entendre un murmure qui se face sans sens et mtelligence, en barbotant à la façon des enchanteurs, comme si par cela se faisoit la consécration : mais il nous faut entendre la Parole qui nous soit preschée, pour nous enseigner et nous faire sçavoir que veut dire le signe visible. Pourtant ce qui se fait sous la tyrannie du pape est une meschante profanation des sacremens. Car il leur semble advis que c'est assez si le prestre fait la consécration en murmurant sans sens, le peuple estant là tout esbahy et la gueule bée... en subsillant tout bas, tellement qu'on oye pas mesmes le son. » Et en iSSg Calvin ajoute : « Mesme on sçait que depuis le commencement du monde, quand Dieu a donné quelque signe aux pères, il l'a conjoinct d'un lien inséparable avec doctnne, pour ce que sans icelle le regard muet ne peut sinon estonner nos sens. » (' Quand doncques il se fait mention des paroles sacramentales, par cela entendons la promesse, laquelle doit estre preschée haut et clair du ministre, pour mener le peuple où le signe tend -. n

Mais alors, dira-t-on, ou nous savons ou nous ne savons pas que la Parole de Dieu est Parole de Dieu ; dans les deux cas, le sacrement est inutile, puisque « sa vertu ne gist qu'en la Parolle. .) — Erreur. « Les seaulx qui sont mis et apposez aux lettres et instrumens publiques, prins par soy ne sont rien ; car s'il n'y avoit rien escrit au parchemin, ilz ne serviroient à aucune chose, et en vain y seroient attachez. Et néantmoins pourtant ilz ne laissent point de confirmer, acertener, et rendre plus autentique l'Escriture qui est dedens les lettres, quand ilz sont à icelles adjoutez. » Et cette comparaison est de saint Paul lui-même, qui appelle le sacrement de la circoncision « séel » [sceau] -^ (Romains IV).

Autre comparaison tirée des « convenances et appointemens des hommes, « et légitimée par le fait que le Seigneur appelle « ses promesses convenances et appointemens ». « Les Anciens pour confirmation de leurs appointemens avoient acoustumé de tuer une truye. Qu'eust faict une truye tuée, si les motz de l'appoinctement ne fussent quant et quant intervenuz, et mesmes auparavant n'eussent précédé ? Car on tue bien souvent des truyes, sans signifier autre mystère. » — On peut donc, avec saint Augustin, appeler le sacrement la « Parolle visible, pour autant qu'il nous démonstre, comme en une paincture, les promesses de Dieu, et nous les représente au vif; « on peut les appeler o pilliers de nostre foy ; » on peut les appeler « miroûers » de la grâce de Dieu ''.

I. Bf, p. 565. IV, XIV3. — 2. 1543, IV, XIV, 4. — ;i. Bf , p. 566. IV, XIV, 5.

i. Bf , p. 567. IV, XIV, 6. <■ Combien que d'eux-mesmes les sacrements ne proufitent de rien, toutcsfois Dieu, qui a voulu qu'ils fussent instrumens de sa grâce, fait par la grâce secrète de son Esprit, qu'ils ne soyent inutiles et sans effet en ses élus. » Cotmneiitaires, Romains, IV, 11.

Et de même que le sacrement doit être précédé par la Parole, il doit être suivi par le Saint-Esprit, « qui donne entrée en noz cœurs et à la Parolle et aux sacremens. » Car les sacrements « produisent lors leur efficace, quand le Maistre intérieur {interior ille magister) des âmes y adjouste sa vertu.... Si cestuy-là deffault, ilz ne peuvent non plus apporter aux espritz, que la lumière du soleil aux aveugles, ou une voix sonnante à sourdes aureilles. Pourtant je metz cette différence entre TEsprit et les sacremens, que je recongnois la vertu résider en l'Esprit, ne laissant rien d'avantage aux sacremens, sinon qu'ilz soient instrumens, dont le Seigneur use envers nous, et telz instrumens, qui seroient inutiles et vains, sans l'opération de l'Esprit, néantmoins qu'ilz sont pleins d'efficace quand l'Esprit besongne par dedans '. »

Le sacrement est donc comme encadré entre la Parole qui le précède et l'Esprit qui le suit. Alors les incrédules, quand ils reçoivent le sacrement, que reçoivent-ils ?

Il est vrai que les sacrements sont « receuz des mauvais », lesquels ne « sentent » pas du tout que Dieu leur est favorable, et n'a acquièrent » que plus « griève damnation ». Ils n'en restent pas moins « tesmoignage de la grâce de Dieu ; » de même que l'évangile reste l'évangile, bien que plusieurs le méprisent; et que les «lettres patentes des princes» restent lettres patentes bien que certains contemnent et détestent le sceau qui les authentique. De même, « il est très certain que nostre Seigneur, tant en sa saincte Parolle que en ses sacremens, nous présente à tous sa miséricorde, et la grâce de sa bonne volunté. Mais elle n'est acceptée que de ceux qui receoivent et la Parolle et les sacremens en certaine foy -. »

Il ne faut donc pas attribuer au sacrement des « vertus secrètes », dont l'Ecriture ne parle pas, comme celle-ci : les sacrements « justifient et confèrent grâce, si nous n'y mettons object ou empeschement de péché mortel. » C'est une opinion « pernitieuse » (exitialis et pestilens). Elle est « plénement diabolique » {plane diabolica), car elle o promet justice sans la foy, elle envoyé et déjette les consciences en confusion et damnation"^. » Comme le dit saint Augustin : « les hommes reçoivent aucunes fois Jésus Christ jusques à la seule réception des sacremens, aucunes fois jusques à la sanctification de vie. Le premier de ces deux est commun aux bons et aux mauvais ; le second est propre et particulier seulement aux fidèles \ » — « La vérité du sacrement est tellement séparée de la figure par l'indignité de ceux qui le reçoyvent mal, qu'il n'y demeure que la figure vuide et inutile. Celuy doncques qui veut avoir le signe avec la chose, et non pas vuide de sa vérité, doit appréhender par foy la Parole qui est là enclose^. »

1. Bf, p. 569, 570. IV, XIV, 9. « Dieu besoygne tellement par le signe, que toutefois toute l'efficace du signe dépend de l'Esprit de Dieu. » Commentaires, Ephésiens, V, 26.

2. B'', p. 567, 568. IV, XIV, 7. — 3. Bf, p. 574. IV, XVI, 14. — 4. 1543, IV, XIV, i4- — -i. 1543, IV. xiv, 15.

— Non pas que « la force et la vérité du sacrement dépende de la condition ou nature de celuy qui les reçoit. » Mais c'est autre chose d'offrir que de recevoir. » Le sacrement conserve sa « vertu » ; le méchant n'en sent point « l'utilité ' ». — Et il doit nous être « certain que les sacremens n'ont autre office que la Parolle de Dieu... et ne servent ou ne proffitent de rien, sinon à ceux desquelz ilz sont prins et receuz par foy ". «

On objecte encore qu'attribuer tant de « vertu » aux choses créées, c'est « diminuer » la gloire de Dieu. En aucune façon. « Les choses qui nous sont proposées pour sacrements n'ont pas de leur nature telle qualité et vertu, mais elles sont signées et marquées de Dieu pour avoir ceste signification ^. » — Aussi bien « comme Dieu nourrist noz corps de pain et autres viandes; comme il esclaire au monde par le soleil ; comme il eschauffe par le feu, et néantmoins ne le pain, ne le soleil, ne le feu ne font rien, sinon en tant que soubz telz moyens il nous eslargist ses bénédictions, aussi pareillement il repaist et nourrit spirituellement la foy par les sacremens.... Et comme nous ne devons mettre aucune fiance aux autres créatures, lesquelles par la bonne volunté de Dieu sont destinées à noz usages, et par le service desquelles il nous élargist les dons de sa bonté, et ne les devons avoir en admiration, ne glorifier, comme causes de nostre bien, ainsi nostre confiance ne se doibt arrester aux sacremens, et la gloire de Dieu ne leur doibt point estre transférée, mais en délaissant et nous destournant de toutes choses, et nostre foy et nostre confession doivent s'eslever et s'adresser à celuy qui est autheur et des sacremens et de tous autres biens '*. »

En résumé, ajoute Calvin en iSog : « Dieu accomplit ce qu'il promet es figures, et les signes ne sont pas sans leur effect, pour monstrer, en tant que besoin est, que l'autheur d'iceux est véritable et fidèle ; seulement il est question de sçavoir si Dieu besongne par sa vertu propre ou intrinsèque, comme on dit, ou s'il résigne son office aux signes externes. Or j'ay ceci pour résolu, que quelques instrumens qu'il applique à son usage, ce n'est point pour déroguer à sa vertu souveraine. »

Tel est l'effort intense et remarquable de Calvin pour unir le vrai spiritualisme et le vrai réalisme chrétiens. Cet effort est tout entier dirigé contre la notion romaine de Vopits operatum. Pour le spiritualisme réaliste contre le matérialisme magique ! — Après cet effort Calvin a le droit de dire qu'avec sa « doctrine » « la dignité des sacremens est suffisamment esclarcie, et l'usage démonstré, et l'utilité recommandée. » Il a joint le précepte et l'exemple, gardant « bonne modération, » et évitant également les deux écueils : « leur défférer plus qu'il ne fault, et ne leur rien oster de ce qui leur convient ". »

\. IV, XIV, i6; 1543, IV, XIV, 18. — -2. Bf, p. 575, IV, xiv, 17. — 3. Rf', p. 565, 566. IV, xiv, 3. — 4. Bf, p. 572. IV, xiv, 12. — ■'). Bf, p. 576. IV, XIV, 17.

SECONDE PARTIE Le Baptême.

"APRÈS les Ordonnances de 1541 et de i56i, le baptême « ne doit se faire qu'à l'heure de la prédication ; » « il ne doit être « administré que par les ministres. »

On ne doit recevoir pour « compères », c'est-àdire parrains, « que gens fidèles et de nostre communion, veu que les autres ne sont capables de faire promesse à l'Eglise d'instruire les enfans ainsi qu'il est requis '. »

Les noms des enfants et des parents devaient être enregistrés. Il y eut de violentes discussions à propos des prénoms; les catholicisants et les libertins cherchaient à manifester ainsi leurs préférences ou leurs antipathies. Le 27 août 1546, une lutte bizarre s'engagea entre le Consistoire et le libertin Amy Chapuis. Celui-ci voulait appeler son enfant Claude. Or Claude était un saint, une idole du voisinage. Le pasteur refusait d'accepter ce prénom et voulait que l'enfant s'appelât Abraham.

Enfin une Ordonnance spéciale fut adoptée le 22 novembre 1546, qui détermina « les noms qu'il semble n'estre point convenables pour imposer au baptesme. » C'étaient « les noms des idoles, qui ont régné au païs, pour ce qu'il pourroit encores avoir de la superstition, et aussi que c'est un mémorial de l'idolâtrie, dont il a pieu à Dieu délivrer le païs par sa grâce : » comme Suaire, Claude, Marna ; item, « les noms d'offices, pour ce qu'ils n'appartiennent sinon à ceulx ausquelz la charge est commise, et y sont appelles de Dieu : « comme Baptiste, Evangéliste ; item, « les noms appartenantz à Dieu seul ou à nostre Seigneur Jésus Christ : » comme Emmanuel, Sauveur, Jésus ; — item, « les noms ineptes, où il y a quelque absurdité, dont on se peut mocquer : » comme Sépulcre, Croix, Pâque, Dimanche ; item, « les noms qui sonnent mal : » comme Mermet. Allemand ; item, « les noms corrompus, » c'est-à-dire abrégés, comme Tyran, ou Tevenot pour Etienne, Monet pour Simon-.

Et ces interdictions furent rappelées par un article des Ordonnances de i56i.

I. opéra X^', p. 103. — i. Ibid., X'i, p. 49, ot n. i, p. 50.

LES SACREMENTS 3'2q

1. Quant au baptême lui-même, voici d'abord les définitions : « Le baptesme est la marque de nostre chrestienté, et le signe par lequel nous sommes receus en la compagnie de l'Eglise, afin qu'estant incorporez en Christ (itisiti), nous soyons réputez du nombre des enfans de Dieu '. »

Dans cette définition un mot doit tout de suite nous arrêter : incorporés, ou entés (insiti) en Christ. Il doit nous indiquer qu'en entrant dans le domaine des sacrements, nous entrons en plein dans le domaine du mysticisme calviniste, comme c'est admirablement et tout au long expliqué dans le Commentaire sur les Romains : « C'est une chose hors de doute qu'au baptesme nous l'estons {induere) Christ, et que nous sommes baptisez à ceste condition d'estre^bZ/^ un {unttm ciim ipso) avec luy.... Au reste sçachons que l'apostre ne nous exhorte pas ■yci à une imitation de Christ simplement (ad Christi imiiatinnem), comme s'il disoit que la mort de Christ est comme un patron et exemple, qu'il faut que tous chres-

tiens ensuyvent. Car certes il monte plus haut La doctrine est que la mort de

Christ ha une efficace {efficax) d'esteindre et exterminer la malice de nostre chair; et sa résurrection de susciter en nous un nouvel estât de meilleure nature (melioris natiirœ novitdtem) ; et que par le baptesme nous sommes introduits à la participation de ceste grâce ... Par la foy des fidèles est confermé et ratifié en eux tout

ce que le Seigneur présente par le signe visible {visibili symbolo) Car jamais

nous n'avons les signes nuds et vuides (nitda et iiiania symbola), sinon quand nostre ingratitude et malignité empesche l'efficace de la libéralité de Dieu (bene-

Jîcentice energiam) Le terme d'enter ne signifie pas seulement conformité

d'exemple, mais emporte une conjonction secrète (arcanam conjunctionem), par laquelle nous sommes tellement unis à luy (coaluimus), que nous donnant vie par

son Esprit (vegetans), il fait passer et comme descouler sa vertu en nous Non

seulement nous tirons de Christ vigueur, et comme une moelle de vie (non modo vigoretn ac siiccum vitœ a Christo), mais nous passons de nostre nature en la siene {in ejiis naturam ex nostra demigramus) -. o

Mais, en résumé, on peut dire que le baptême a un double but : « Il nous a esté donné de Dieu : premièrement pour servir à nostre foy envers luy ; secondement pour servir à nostre confession envers les hommes ^. »

2. Comment le baptême sert-il à notre foi ? En lui « apportant trois choses, » trois assurances, trois « consolations ».

D'abord le baptême nous confirme l'assurance de notre pardon. « Premièrement, il nous est proposé de Dieu pour nous estre signe et enseigne de nostre purgation ; ou, pour le mieux expliquer, il nous est envoyé de luy comme un message : par lequel il nous mande, confermé, et asseure, que tous noz péchez nous sont tellement remiz, couvers, aboliz et effacez, qu'ilz ne viendront jamais

1. 1543, IV, XV, I. — -i. Coiiimeitlaires, Rom. VI, 3, 4, 5. — •'!. Bf, p. 5S2. IV, XV, i.

à estre regardez de luy, ne seront jamais remys en sa souvenance et ne nous seront jamais de luy imputez K »

Ce baptême, une fois reçu, a une valeur permanente. « En quelque temps que nous sommes baptisez, nous sommes une fois lavez et purgez pour tout le temps de nostre vie. » • — « La purité de Jésus Christ... a tousjours vigueur, tousjours dure, et ne peut estre surmontée d'aucune macule -. »

Mais ce n'est point à dire que l'action du baptême, soit d'une façon quelconque, magique^, comme le prétend le papisme, d'après lequel le baptême nous délivrerait magiquement du péché originel et « nous restituerait en une mesme justice originelle et pureté de nature, que eust eu Adam, s'il eust tousjours demeuré en celle intégrité, en laquelle il avoit premièrement esté créé. » — Non. C'est ne rien entendre ni au péché, ni à la justice, ni au baptême. Le péché originel est « une perversité et corruption » de notre nature. Etant « vitieux et pervertiz en toutes les parties de nostre nature, » nous sommes justement condamnés. Même « les enfans apportent du ventre de leur mère avec eux leur damnation. » Car ils ont « la semence de l'iniquité enclose en eux ; » « toute leur nature est une semence de péché, » donc « odieuse et abominable à Dieu. » Par le baptême, les fidèles sont faits certains que « ceste damnation est ostée et déchassée hors d'eux. » Et ils reçoivent « justice » ; mais telle que « le peuple de Dieu » peut la recevoir en cette vie, par « imputation ». Le Seigneur « par sa miséricorde les tient pour justes et innocents ''. » Seulement, il faut considérer que notre perversité « ne cesse jamais en nous, mais assiduellement produit en nous nouveaux fruictz, c'est à sçavoir les œvres de la chair, tout aussi comme une fournaise ardente tousjours jecte feu et flambettes, ou, comme une source coulante continuellement envoyé son eaue ■'. n « La mortification de nostre chair, dès le baptesme, est en nous commencée, et tous les jours de ceste vie la poursuyvons, mais elle sera parfaicte quand nous serons allez de ceste vie à nostre Seigneur ^ »

« La seconde consolation que nous apporte le baptesme est qu'il nous monstre nostre mortification en Jésus-Christ, et aussi nostre nouvelle vie en luy. » — Seulement ne pensons pas, dit Calvin (reprenant dans son Institution les idées et les expressions de son commentaire sur VEpitre aux Romains), à une simple « similitude», à un simple « exemple ». Son mysticisme réaliste « le prend bien plus hault. » Par le baptême nous sommes « entez ». Et « comme une ente tire sa substance et nourriture de la racine, où elle est insérée, ainsi ceux qui receoyvent le baptesme en telle foy qu'ils doyvent, ilz sentent vrayement l'efficace de la mort

1. Bf, p. 583. IV, XV, I. — 2. Bf, p. 583, 584. IV, XV, 3. — En 1543, Calvin ajoute le § 4, qu'il renforce encore en 1559, et où il polémise contre tous ceux qui oublient que « si le pécheur obtient pardon de ses péchez par le ministère de l'Eglise, c'est en vertu de la prédication de l'évangile. »

3. Pas de fo rmule magique . comme si Jésus-Christ... avait dicté quelque forme de conjuration. » La vraye façon (rééd. Vieles, p. 124). — 4. Br, p. 587, 588. IV, xv, 10.

S- En 1539, Calvin insère un appel nouveau à l'énergie: « Qu'ils ne cessent de batailler vertueusement, prendre courage à s'advancer, et s'inciter et soliciter à la victoire. Car quand ils voyent qu'après s'estre bien efforcez, il leur reste encores grande difficulté, tant plus ont-ils d'occasion à s'esvertuer de plus en plus. » — 6. Bf, p. 587-589, IV, XV, II.

de Jésus Christ en la mortification de leur chair, » et l'efficace « de sa résurrection, en la vivification d'esprit '. »

« Finalement nostre foy receoit ceste consolation du baptesme,que non seulement il nous certiffie que nous sommes entez en la mort et la vie de Jésus Christ, mais que nous sommes tellement uniz à luy, qu'il nous faict participans de tous ses biens. » « C'est un ferme lyen de la société et union, laquelle il a voulu avoir avec nous ^. »

En définitive le baptême est donc, en premier lieu, le gage, la promesse, le signe et le symbole effectifs, — pas une figure vaine, — de l'union mystique du fidèle avec Christ, de l'incorporation mystique du fidèle en Christ.

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