Opéra I, p
à propos du salut. En réalité il n'y a qu'une question de mots, ou, si l'on veut, une obscurité de mots.
Mais cette obscurité disparaît dans les éditions postérieures : « Ce qui nous est monstre par l'ordre du Symbole, c'est que la rémission des péchés ne nous est point donnée pour nostre mérite, mais par la seule grâce de Dieu. Car après qu'il a esté declairé, que, par la justice de Christ, Dieu nous est rendu propice, et nous veut estre bon Père : qu'il a aussi esté parlé du Sainct-Esprit, par lequel nous sommes sanctifiez, pour communiquer avec Christ, [il est parlé] finalement de l'Eglise, laquelle est pvoduicte de cela. Maintenant conséquemment il est faict mention de la rémission des péchés, par laquelle nous sommes faicii membres de l'Eglise. Par lequel ordre il est signifié, que ceste rémission ne dépend d'ailleurs, et ne .consiste en autre, qu'en un seul Christ, par la pertu du Sainct-Esprit. » Ici il est bien clair que l'Eglise n'accorde pas à ses membres la rémission des péchés, puisque la rémission des péchés nous fait membre de l'Eglise ; que l'Eglise n'est pas cause mais produit ; et que la rémission des péchés consiste uniquement « en un seul Christ, par la vertu du Saint-Esprit '. »
Enfin en iSSg : « La somme revient là, que Jésus-Christ en nous illuminant en la foi nous ente (inserere) en son corps pour nous faire participans de tous ses biens "'. »
S'il est dit, en i536 : « entés au corps de l'Eglise », il est dit, en i539 : « entés au corps de Christ». — S'il est dit dans le Catéchisme de 1542 : « que pretnièrement le fidèle soit incorporé au peuple de Dieu, » il est dit dans la traduction française de V Institution, de 1541, «sinon que premier nous adhérions à Jésus- Christ. » — Le corps de l'Eglise, c'est le corps de Christ. L'Eglise, c'est Christ '\
4. Enfin, dans l'édition de i53g, si Calvin ne modifie pas son attitude vis-à-vis des Romanistes, il ne la modifie pas davantage vis-à-vis des Anabaptistes.
i. Bf, 1541, p. 284. Ces lignes sont supprimées en 1559. — -. III, II, 35, ajouté en 1559.
3. Cette question est traitée par M. Werdermann à propos des lignes suivantes du Catéchismt de 1542 : « Pourquoy metz-tu cest article [de la rémission des péchez] après l'Eglise ? — Pource ce que nul n'obtient pardon de ses péchez, que premièrement il ne soit incorporé au peuple de Dieu, et persévère en unité et communion avec le corps de Christ : et ainsi qu'il soyt vrai membre de l'Eglise. — Ainsi hors de l'Eglise il n'y a que damnation et mort? — Il est certain. Car tous ceux qui se séparent de la communauté des fidèles, pour faire secte à part, ne doyvent espérer salut, cependant qu'ilz sont en division >• (Opéra vi, p. 42). — M. Werdermann fait l'observation que nous avons faite, à savoir que jamais Calvin ne distingue complètement entre l'Eglise visible et l'Eglise invisible. « D'après Calvin, il n'y a pas une Eglise purement invisible ; il n'y a qu'une Eglise qui n'est pas complètement visible » (Werdermann, p. 312). — Il fait une seconde observation : il ne faut pas trop presser un mot isolé. Car précisément dans le Catéchisme, c'est tantôt la € Parole de Dieu ». (« sa saincte Parole, laquelle nous est comme une entrée en son royaume céleste » Opéra VI, p. 107), et c'est tantôt le « baptême », qui donne « comme une entrée au royaume céleste » (' le baptême nous est comme une entrée en l'Eglise de Dieu » Opéra VI, p. 115). — Enfin, il fait observer que le passage ne doit pas être compris « comme indiquant une Institution de salut supérieure à l'individu. » Car quelle est cette Eglise ? l'ensemble des élus. Quel est le « vrai membre de l'Eglise » ? l'élu, et l'élu seul. — L'ambiguité provient du seul mot « premièrement » (ante). Il ne faut y voir qu'une expression appelée ici par la polémique contre ceux qui se séparent de l'Eglise (Werdermann, p. 312, 313). — Voir ce que nous avons dit plus haut sur le mot ■■ premièrement ».
Il là précise, et l'explique par certains développements. Il y a, dit-il, dans TEglise des « personnes, les quelles sont advouées estre d'icelle par profession de foy, combien que à la vérité elles ne soient point de l'Eglise; néantmoins elles sont estimées y appartenir, jusques à ce qu'on les ayt rejectez par jugement public '. «
Donc « il peut advenir, qu'il nous fauldra traicter comme frères, et avoir pour fidèles ceulx que nous ne penserons pas dignes destre de ce nombre, à cause du consentement commun de l'Eglise, laquelle les souffrira et endurera encores au corps de Christ. Nous n'approuverons pas donc telles gens comme membres de l'iïglise, quant à nostre estime privée ; mais nous leur laisserons le lieu qu'ils tiennent entre le peuple de Dieu, jusqu'à ce qu'il leur soit osté par voye légitime-. » — « Il nous fault bien considérer [en effet] quelle saincteté il y a en l'Eglise. Car si nous ne voulons réputer nulle Eglise, sinon la quelle fust parfaicte depuis un bout jusques à l'autre, nous n'en trouverions nulle telle... Sa saincteté n'est pas encores parfaicte. L'Eglise donc est tellement saincte, que journellement elle proffite, et n'a pas encores sa perfection ; journellement elle va en avant, et n'est pas encores venue au but de saincteté... La perfection que les fidèles n'ont pas encores leur est attribuée par la bonté de Dieu^. » Calvin conclut qu'il ne faut pas se séparer, sans motif extrêmement grave, de cette Eglise : « Dieu estime tant de la communion de son Eglise, qu'il tient pour un traistre de la chrestienté, celuy qui sestrange de quelque compagnie chrestienne, en la quelle il y a le ministère de sa Parolle, et de ses sacremens'*. »
En définitive, si l'édition de i53o tient compte des événements qui se sont déroulés, des circonstances dans lesquelles elle est écrite, et tout en faisant la part des développements naturels nécessaires, on peut bien conclure, avec un récent auteur : «Je ne pourrais indiquer dans cette édition aucun passage qui ne puisse être mis d'accord avec ceux de l'édition de i536^. »
En 1541, Calvin rentre à Genève. Il a vécu à Strasbourg; il a constitué et administré une Eglise ; il a poursuivi ses études sur la Bible ; il a fréquenté Bucer. Et maintenant il entreprend ce que l'on peut proprement appeler son œuvre, il organise l'Eglise de Genève ; et de ses pensées, à ce moment solennel, décisif, nous avons deux documents : les Ordonnances de 1541 et la revision de l'Institution, de 1543. — Nous laisserons de côté les Ordonnances^ qui soulèvent des discussions. Jusqu'à quel point donnent-elles la pensée exacte de Calvin, ou
I. fif p. 271. — i. Ibid., p. 271. — ■'!. Ibid., p. 267. En 1536 Calvin avait dit ; « Les élus sont sanctifiés par le Seigneur. • » Il les revêt de la justice de Christ, par laquelle ils sont parés comme de leur propre perfection, et leur imperfection est couverte, et il arrose ses saints des bénédictions de son esprit, par lesquelles de jour en jour ils sont purgés de la corruption de leur chair, et régénérés en nouveauté de vie, jusqu'à ce qu'ils apparaissent en sa présence tout à fait saints et immaculés. » Opéra I, p. 73. — 't. Ibid., p. 271, 272. — ti. Werdermann, p. 304.
jusqu'à quel point nous présentent-elles sa pensée accommodée aux exigences d'une situation particulière ? C'est ce que nous aurons à examiner plus tard. — L'Institution de i543 (traduite en i545) est autrement importante. Au moment où toutes ses expériences sont faites, Calvin va appliquer, applique son programme, il le revise une dernière fois. Car Tédition définitive de iSôg, n'apportera sur ce point aucune modification notable.
i. Calvin commence par expliquer qu'il parlera « en brief » de l'Eglise invisible : « premièrement des choses que la foy doit contempler » ; ensuite, il déduira « plus amplement la matière de l'Eglise, » c'est-à-dire ce qui concerne l'Eglise invisible '. — Donc, d'un côté : « en brief, » de l'autre : >i plus amplement». Calvin est parfaitement conscient de cette proportion, ou de cette disproportion. Il le veut ainsi : et il ne faut pas lui reprocher d'abandonner ses premières idées; car ce sont seulement les circonstances qui l'obligent à développer les secondes. L'essentiel reste toujours pour lui la foi.
Or voici comment un des théologiens qui ont étudié la théorie de l'Eglise chrétienne avec le plus de sagacité et de pénétration, Schérer (première manière), caractérise la théorie de notre Réformateur : « Le passage classique pour la doctrine de la Réformation sur l'Eglise se trouve dans V Institution de Calvin, où la distinction et le rapport de l'Eglise visible et invisible (empirique et mystique), la portée des expressions et la nature des faits, la genèse de l'idée et la théorie des notœ [signes, marques], l'importance enfin de l'institution, sont exposés avec une mesure parfaite"-. »
Calvin distingue les deux acceptions du mot Eglise. La sainte Ecriture parle de l'Eglise «en deux sortes»; et d'abord de celle qui est « telle à la vérité {j-evera coram Deo), » en la quelle sont les « vrays membres de Jésus-Christ... les esleuz ». C'est « l'Eglise invisible à nous et connue à un seul Dieu {inpisibilem, solius Dei ociilis conspiciiam). « — L'Ecriture parle aussi de l'Eglise «multitude des hommes», qui font « profession d'honorer Dieu », de l'Eglise qui a le baptême, etc. : c'est l'Eglise visible [visibilis). — La terminologie est arrivée à sa complète précision ■'.
2. De cette Eglise Christ est le seul roi (toujours la Christocratie) : « Jésus- Christ, son seul chef {iinicum capitt) soubz la principauté duquel nous adhérons tous ensemble » (le latin est plus expressif : quia sua auioritate suoque nomine solus regnet ''). — « Que Jésus-Christ soit seul maistre en l'Eglise ■'. »
3. Comme on l'a observé, l'organisation de l'Eglise est plus abondamment justifiée par des citations bibliques et par des références à l'Eglise primitive. — Et de ceci, M. Werdermann tire un argument ingénieux et légitime contre ceux qui reprochent à Calvin de s'être laissé diriger par sa conception mécanique
L Opéra I, p. 537, n. 2. — -2. E. Schérer, Esquisse d'une théorie de t Eglise chrétienne, 1845. P- 125- — :i. Opéra I, p. 542. IV, 1, 7. — t. I, p. 602 — 1545, p. 391. — ri. I, p. 62S. — 1545. p. 436.
{mechanische Auffassung) de la Bible Codex, par sa conception servile de la théocratie, de r Eglise apostolique, type absolu et immuable de l'Eglise'. — Ce reproche est faux. M. Werdermann prend la question du Diaconat. En 1.536, Calvin n'en dit rien. En i539, il cite i Tim. 4 : 14. En i543, les Anciens sont vraiment installés à Genève ; Calvin ne cite plus i Tim. 4 : 14, mais Rom. 12:8, et I Cor. 12 : 28. « Et, dit M. Werdermann, nous avons ici un exemple clair, que une parole biblique a reçu de la vie pratique le sens par lequel Calvin a ensuite appuyé sa conception. Comme Harnack Fa dit : la théorie ecclésiastique suit toujours la pratique-. » — Nous n'y contredisons pas précisément ; pourvu qu'on n'exagère rien. A rechercher qui commence: la pratique ou la théorie, on risque de rétrograder jusqu'à l'infini; autant qu'à rechercher qui a commencé, l'œuf ou la poule. — C'est une théorie générale plus ou moins vague, c'est l'esprit de la Bible, qui ont inspiré Calvin s'occupant d'organiser l'Eglise. A mesure qu'il avançait dans son travail d'organisation, il sentait le besoin de s'appuyer de plus en plus sur des textes particuliers. Et ces textes, il les trouvait, en détail, parce que auparavant ils avaient agi, en bloc, sur sa mentalité. — Il y avait chez Calvin action et réaction de l'esprit et de la lettre, de la lettre et de l'esprit.
4. On l'a encore observé : Calvin insiste sur le ministère de la Parole, sur le pastorat. M. Lang y voit l'influence de Bucer, « qui, par les discussions relatives à la Sainte Cène, avait été conduit à accorder plus d'importance au ministère spirituel, et qui, dans son écrit important à plusieurs points de vue : « De la vraie cure d'âme et du vrai service pastoral (i538), avait décrit un haut idéal de l'activité pastorale, des ministres du Christ roi^ » — L'on pourrait accepter l'opinion de M. Lang, si l'on ne considérait que les Institutions de i536 et de 1539. Mais pourquoi ne pas tenir compte des trois documents de i537, que nous avons appelés la Magna charta de l'Eglise calviniste? Or là, nous trouvons des articles spéciaux : « Des pasteurs de l'Eglise, et de leur puissance, » « Ministres de la Parole. » En particulier la Confession définit le pasteur exactement dans les termes par lesquels M. Lang les définit, d'après les textes de i543 : « La tâche du pasteur, dit M. Lang, est tout particulièrement la prédication de la Parole, et l'administration des sacrements ; mais elle est aussi le contrôle et l'exercice de la discipline. » Or Calvin avait précisément dit en i537 : « Les pasteurs ordonnez aux Eglises, enseignent le peuple et en publiq et en privé de pure doctrine et administrent les sacremens, et, par bon exemple, instruissent tous à saincteté et pureté de vie. Ceulx qui mesprisent ceste discipline et cest ordre sont injurieux, non seulement aux hommes, mais à Dieu, et mesmes, comme hérétiques, se retirent de la société de l'Eglise, la quelle nullement ne peult consister sans tel ministère''. « — Et quant à la page célèbre de l'Institution de 1543, où Calvin exalte en ternies si magnifiques et si terribles le minis-
1. Voir Katienhusch, Jti/irùïic/icr fiir deiitsclie Théologie, 1S78. p. 364. — -'• Werdermann. p. 317, 3iS — :î. Lang, Die Refoniiation, p. 423. — 4. Le Catéchisme français, p. 90.
tère pastoral, elle n'est que la reproduction, avec de simples modifications de style, de la page de iSSy^ Nous avons cité le texte de iSSg, voici celui de i543; le lecteur n'a qu'à comparer : « Voylà la puissance ecclésiastique clairement déclairée. la quelle est donnée aux pasteurs de l'Eglise, de quelque nom qu'ilz soyent appelez, c'est ascavoir, que par la Parolle de Dieu, de laquelle ilz sont constituez administrateurs, hardiment ilz osent toutes choses, et contraignent toute gloire, hautesse et' vertu de ce monde, d'obéir et succomber à la majesté divine; que par icelle Parolle. ilz ayent commandement sur tout le monde, qu'ils édifient la maison de Christ, subvertissent le régiment de Sathan, qu'ilz paissent les brebis et tuent les loups; qu'ilz conduisent par enseignemens et exhortations ceux qui sont dociles ; qu'ilz contraignent et corrigent les rebelles et obstinez; qu'ils lient, deslient, tonnent et foudroyent, si mestier est: mais tout en la Parole de Dieu '. »
5. On a enfin observé que la revision de i543 parle beaucoup plus que les éditions précédentes des quatre charges ecclésiastiques : pasteurs, docteurs, anciens et diacres. Et on a cru pouvoir en inférer que ce qui, « à l'origine, était plutôt attendu de la société des élus, dans son ensemble, est maintenant confié, comme un devoir, à des charges spéciales et régulières ^. )i
Mais y a-t-il là vraiment autre chose qu'un développement régulier, normal et nécessaire? — Encore une fois, dans les documents de iSSy, les charges apparaissent, sauf le diaconat. — Et même M. "Werdermann aboutit à une conclusion jusqu'à un certain point contradictoire à celle de M. Lang et que nous croyons plus juste : «Ce qui plutôt caractérise cette époque, c'est que, dans l'organisation complétée, toute la communauté est englobée {herauge:{Ogen), surtout les anciens laïques; c'est que, par la proclamation, avec une insistance croissante, et par l'application du principe que Christ seul est chef de l'Eglise et doit régner partout, tout danger d'une exagération de la charge est évité ''. »
Ainsi de i536 à i543, la ligne est droite. Il y a développement, mais ni changement, ni addition proprement dite. Le grain a été jeté : il pousse. L'arbre grandit et s'épanouit. Et c'est vraiment un spectacle étonnant et presque merveilleux. Le petit livret écrit par le jeune dogmaticien de i536, dans son cabinet, se trouve avoir contenu tout ce qui devait être utile ou nécessaire au Réformateur, organisateur de l'Eglise à Genève, et dans le monde, au milieu de toutes les luttes terribles de 1541 à 1564.
Après 1543, c'est fini. iSSq n'ajoute rien. « Après la victoire, dit M. Lang, on peut dire qu'il n'y a eu dans l'exposé théorique de V Institution aucun changement"'. ))
I. Le Catéchisme français, p. 92. Voir plus haut p. 26. — i. Opéra I, p 633. — 1545, p. 432. — IV, vin, p. g, reproduit mot ;i mot, et met seulement « e.>rterminent » pour « tuent ». — ;i. Lang, Die Reformution, p. 424. — '1. Werdermann, p. 319. — .'i. Lang, Die Rrforiiialioii, p. 424.