‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 74 sur 176 · Bf, p. 638, 639. — â. Bf, p. 639, 640. — 3. Bf, p · texte numérisé non relu

Bf, p. 638, 639. — â. Bf, p. 639, 640. — 3. Bf, p

4. Br, Ibid., p. 643. — « L'adoration charnelle n'est que pure ydolatrie. Car de se prosterner devant le pain de la Cène, et là adorer Jésus Christ comme s'il y estoit contenu, c'est en faire un ydole, au lieu d'un sacrement. Nous n'avons pas commandement d'adorer, mais de prendre et de manger.... D'une mesme source sont procédées les autres façons superstitieuses, comme de porter en pompe le sacrement par les rues une fois l'an, et luy faire l'autre jour un tabernacle, et tout au long de l'année le garder en une armoire pour amuser le peuple, comme si c'estoit Dieu. » (Opéra V, p. 452)

">. Bf, p. 644. — fi. Bf, p. 654. — 7. B", p. 654.

JF..\N CALVIN V 44

346 LA PENSÉK KCCLÉSIASTIQUE

Teffect et efficace de ce sacrifice dure sans fin. Autrement nous ne Taurions en plus grand estime que les bœufz et veaux, qui en la loy estoient immolez, desquelz les oblations sont prouvez avoir esté inefficaces, imbécilles et de nul efFect et vertu ; par cela qu'elles estoient souventesfoys réitérées '. »

c) « Si Jésus-Christ, à chascune messe, est sacrifié, il faut que en chascun moment, en mil' lieux, il soit cruellement tué et occiz. Ce n'est pas mon argument, mais de Tapostre disant : Si Jésus Christ eust eu besoin de s'offrir soymesme souventes fois, il eust falu qu'il eust souffert souventesfoys depuis le commencement du monde -. »

d) « Telle doctrine a été semée par les ministres de Satan, et telle aujourdhuy la défcndent-ilz par cry, par glaive et par feu, que quand nous ofirons Jésus Christ au Père en la messe, par l'œuvre de ceste oblation, nous acquérons rémission des péchez et sommes faictz participans de la passion de Jésus Christ. Que reste-t-il plus à la passion de Jésus-Christ, sinon qu'elle soit un exemple de rédemption, par lequel nous apprenons d'estre nous mêmes noz rédempteurs ^. »

e) « La Cène est un don de Dieu, lequel doit estre prins et receu avec action de grâce. Et au contraire on faint que le sacrifice de la messe est un payement qu'on faict à Dieu, lequel il receoive de nous en satisfaction. Autant qu'il y a à dire entre prendre et donner, autant il y a de différence entre sacrement et sacrifice'*. »

Et rénumération impitoyable continue. Ces erreurs ont ouvert la voie aux « messes privées, tant celles qui sont, à cause des chantz et hault cris, nommés grandes messes, que celles où le prestre seul murmure et barbotte. » Ces messes privées « ostent la commune participation de la Cène » — et c'est une « excommunication » plutôt qu'une communion''.

Puis on a réservé la coupe « en propre à je Ae sçay combien de tonduz et greffez tandis que les fidèles s'habituaient à ne communier qu'une fois l'an.... Ce sacrement n'a pas esté institué à ce qu'il feust pris une fois l'an, et ce par forme d'acquit, comme maintenant en est la coutume ''.... Il falloit que nulle assemblée d'Eglise feust faicte sans la Parolle, ne sans aumosne, ne sans la participation de la Cène, ne sans oraisons. On peut bien aussi conjecturer dçs escris de S. Paul, que cest ordre estoit institué en l'Eglise des Corinthiens. » — La coutume de ne communier qu'une fois l'an « est une très certaine invention du diable. » On devrait « à tout le moins chascune sepmaine une fois proposer à la congrégation des chrestiens la Cène de nostre Seigneur ; » nul ne devrait être « contraint de la prendre ; mais tous devroient estre exhortez, et ceux qui en seroient négligens,

I. Bf , p. 655. — -2. Bf, p. 657, 658. — .1. B", p. 65S. — 4. Bf, p. 658. — s. BF, p. 659.

>'<■ " Le Seigneur n'a pas ordonné qu'un seul prestre, après avoir faict son sacrifice, feist son cas à part, mais a voulu que le sacrement feust distribué en l'assemblée, à l'exemple de la première Cène qu'il feist avec ses apostres. Mais après qu'on a forgé ceste mauldicte opinion, d'icelle, comme d'un gouffre, est sortie ceste malheureuse coustume, que le peuple, se contentant d'assister là pour participer au mérite de ce qui s'y faict, s'abstient de la communion, à cause que le prestre se vante d'offrir son hostie pour tous, et spécialement pour les assistans. > (O/xra V, p. 450.)

LKS SACREMENTS

reprins et corrigez'. « — Ce sont les idées, nous l'avons vu, qui avaient inspiré les Articles de 1537 et le projet d'Ordonnances de 1541.

Cela dit, Calvin s'arrête, mais non sans observer qu'il n'a pas daigné toucher « seulement du petit doigt les lourdz et gros abuz » qui ont encore été ajoutés : les « vilaines foires et marchez, » les ^'. gaings meschans et deshonnestes ; » les « grandes pilleries ». Il estime ce qu'il a dit suffisant pour montrer « qu'elle est môme la sanctissime sainteté de la messe -. »

3. Pour Luther il faut distinguer deux périodes : celle qui précède et celle qui suit les discussions avec Zwingle.

a) Le sacrement de la (Jène a pour but, et pour résultat, la « communion » avec le Christ et avec tous les saints dans le ciel et sur la terre. Cette communion a pour symbole le pain et le vin, qui sont constitués par beaucoup de grains de blé ou de raisins.

Ici apparaît l'idée de ce qu'on pourra appeler la consubstantiation : « La chair vraiment naturelle de Christ est dans le pain (yn dem Bvoi). » « Le pain est transformé (l'onvaitdelt) dans le corps vraiment naturel, et le vin dans le sang vraiment naturel. » Alors que devient le pain ? Peu importe, c'est une question subtile. Luther se contente de ces indications vagues ; ce qu'il faut, c'est que le communiant dirige ses regards sur le corps spirituel plus que sur le corps matériel.

Ainsi, dès le début, Luther affirme la présence du corps de Christ dans la Cène. — Mais s'il indique vaguement une consubstantiation, il rejette la transsubstantiation, dans laquelle il voit une fiction thomistique. Le pain et le vin sont des signes ; le corps et le sang sont sous (siib pane et vino) ou dans {ini). — L'importance de la présence du corps de Christ, c'est qu'elle nous donne « un gage et un sceau ipignus et sigillum), et de tous les plus fidèles et les plus précieux. » Tout est là : « penser » à Christ ; « être fortifié dans la foi ; » « être excité dans l'amour. » « Le manger {das Essen) du corps n'a pas d'importance ■'. »

Tel est le résumé que nous donne le théologien luthérien Seeberg.

b) Mais en i522 s'opère un changement. Le Hollandais Honius propose son interprétation : est veut dire signifie. Carlstadt intervient.... Luther est amené à s'occuper du rapport entre le corps de Christ et les éléments de la Cène, et ce qui était pour lui au second plan (où ? comment ?) passe au premier ''.

Il concentre donc ses efforts sur la démonstration de Vitbiquité du corps de Christ et la « communication des idiomates ». Il distingue trois sortes de présence corporelle: circumscriptive, définitive et replétipe ; circumscriptive ou « locale », celle du vin dans le tonneau; définitive, ou « incompréhensible », celle d'un ange dans une maison ou dans une noix ; — replétive ou « surnaturelle », celle de quelque chose qui est partout et remplit tous les lieux, sans être mesu-

I. Bf, p. 650, 651, 652. — i. Bf, p. 660. — .1. « Auf das Esscn des Lcibes kommt es hiebei ttar nicht an. » Résumé de Seeberg, Lehrbuch der Dogiiieiigeschiclite, 1898, II, p. 272 274. — \. Ibid., p. 275.

rée et comprise par aucun lieu. La présence corporelle du Christ est replétive'. R. Seeberg dit : « Que Christ, le rédempteur historique, lui-même, est présent, que ce n'est pas notre imagination qui le rêve, voilà ce qui importe à Luther. L'appareil scolastique, avec lequel cette idée est défendue, ne sert que comme moyen au but ^ » Il y a donc manducation morale et manducation spirituelle. Et Seeberg conclut qu'il n'y a pas un abîme entre la première et la seconde conception de Luther. « Ce qui fut ajouté à l'idée principale, ce sont les idées particulières sur la nature du corps céleste, idées provoquées par la polémique. Au début, c'étaient des idées auxiliaires, mais peu à peu elles devinrent partie intégrante du dogme de la sainte Cène ^. »

Encore ici nous avons tenu à reproduire les paroles d'un théologien très luthérien. Toute sa bienveillance, contre laquelle nous ne protestons pas, ne nie, ni même ne dissimule la grande différence entre les deux périodes de la pensée de Luther et le rapprochement si scolastique entre les idées de Luther, seconde période, et les idées catholiques.

Ce qu'indique et reconnaît le théologien luthérien suffit pour nous montrer que le moins que nous puissions faire est de conclure avec un théologien réformé : « L'importance de la doctrine sur la présence réelle consiste en ceci, dans l'Eglise luthérienne, qu'elle a introduit un élément non évangélique, dangereux par ses conséquences, et qui, malgré toutes les restrictions formulées par la théologie de l'école, se montre menaçant pour la piété populaire. Nous ne portons pas ce jugement sur toute la doctrine relative au sacrement. Celle-là est, à l'origine, correctement évangélique et n'est faussée que par la présence réelle ou du moins par l'état d'âme de Luther, état d'âme qui se manifeste par son insistance sur la présence réelle ''. «

c) Mais à côté des idées générales de la pensée elle-même, il faut toujours compter, quand il s'agit de Luther, avec le langage, les mots.

Sans doute il ne faut pas trop s'étonner que ce langage soit impuissant à exprimer ce qui est un mystère et plus qu'un mystère. Ainsi il est question de recevoir {empfangeii) le corps de Christ, pas seulement spirituellement (nicht allein geistlich) par la foi, et cependant pas d'une « manière caperna'ite » (?), mais d'une manière « surnaturelle et céleste ^. » — Mais ailleurs il est question de mâcher le corps de Christ avec les dents (dass der Leibe Chvisti mit den Zahnen {u bissen werde) ''. — Les dogmaticiens parlent de manger avec la bouche du corps, cependant d'une manière ultraphysique {ore corporis, modo tamen hyperphysico) '. De telle sorte que l'incrédule, le vaurien, prend le « vrai sacrement ».

1. Ajoutons que la présence locale n'existe qu'au moment où le sacrement est pris: « Et ils ne pensent pas qi;e l'inclusion locale (localiter, ràumlich eingeschlossen) dans le pain ou une conjonction durable quelconque existe en dehors de l'usage du sacrement (ausserhalb der Niessung). > Luthers Schrifttn, Formula Concordiae, éd. Walsch, XVII, p. 2529.

2. Seeberg, p. 313-315. — :!. Ibid., p. 317-318. — 4. K. Mûller, Symbolik, p. 344. — ."i. Mélanchthon, cité par K. Mûller, p. 350. — 6, Luther à Mélanchthon. De Wette, IV, p. 572. — 7. Cité par Muller, p. 35 o et n. 14-

« Si un vaurien {ein Biibe) prend le sacrement ou le donne, il prend le vrai sacrement » {das redite Sacrament) '.

Et puis le corps de Christ a une grande influence sur le corps du fidèle. « Par ce que le pauvre sac à vers, notre corps, a aussi Fespoir de la résurrection des morts et de la vie éternelle, il faut qu'il devienne aussi spirituel, et tout ce qui est chair en lui doit être digéré et absorbé [veriehren). C'est ce que fait cette nourriture spirituelle ; s'il la mange corporellement, elle digère sa chair et le transforme, pour qu'il devienne aussi spirituel, c'est-à-dire éternellement vivant et heureux '. » — « Dieu donne la parole pour l'âme et l'œuvre (Werk) pour le corps, et les deux sont rassasiés et deviennent bienheureux par la même nourriture ^ » — « Dieu est dans cette chair, un Dieu de chair (ein Gottfleisch)^ un esprit de chair » (ein Geistjleisch) '\

De pareilles expressions avaient contribué à fausser « l'idée populaire de la sainte Cène et conduit plus d'un fidèle à voir dans la Cène un remède universel et mécanique à toutes les maladies du corps et de l'âme ". » — Notons du reste que ces propos, ces images de Luther ne sont pas seuls. Si la Confession d'Auggbourg (art. X) se contente d'affirmer la présence réelle et d'exclure les Zwingliens, quand les Confutations catholiques réclamèrent des éclaircissements, l'Apologie, par la plume savante et didactique de Mélanchthon, les donna en ces termes : « La présence corporelle est attestée non seulement par l'Eglise romaine, mais par l'Eglise grecque : panem non tantum Jîguram esse^ sed vere in carnem imitari ^. » La doctrine catholique de la Cène appelée en preuve de la doctrine protestante !

Enfin l'exégèse elle-même eut à souflFrir de cette conception. Elle devint d'un littéralisme obstiné et passionné. « Si j'ai les mots, dit Luther, je ne veux rien voir, rien penser de plus. — Restons exactement aux mots et fermons nos yeux et nos sens ^ » — On sait qu'à Marbourg Luther avait écrit avec de la craie, sur la table, les mots fatidiques : Hoc est corpus meum^ et qu'il les opposa obstinément, aveuglément, à toutes les objections.

Ne nous étonnons pas de voir un luthérien, aussi luthérien que Frank, être obligé de donner tort à Luther, et d'avouer : « Nous ne nions pas du tout que ces mots : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, ne pussent être compris comme des images '*. » — Et ne nous étonnons pas davantage si un autre théologien a pu dire dernièrement : « Dans l'Eglise qui porte le nom de Luther, du moins chez les membres cultivés, les neuf dixièmes ont une pensée non pas luthérienne, mais réformée ". »

4. Il est dans la nature des choses et de l'esprit humain qu'à un excès s'oppose

1. Catéch. maj. R. 554, 16. Cité par Mûller, p. 350. — i. Œuvres de Luther (Erl. Ausg.), XXX, p. 101. •T. Ibid., p. 93. — 4. Ibid., p. 125. — .ï. Muller, p. 369. — 6. Mûller, p. 347. — 7. « Wenn ich die Worte habe, will ich nicht weiter sehen nocli gedenken. Darum bleiben wir stracks bei den Worten uiid thun darnach Augen und Sinnen zu. > Sermon von dent Sacrement, 1526. — 8. Die christliche Walirheit, II, p. 295. Cité par Miiller, p. 344. — '.'. Cornili, Ztt Jolianiies Calvins Cedachtniss, 1909, p. 19.

35o LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

un excès contraire. En face de Luther paraît Zvvingle, en face, ou, plus exactement, entre la première et la seconde période de la pensée de Luther.

Seulement, — ce qui peut paraître étonnant, — Zwinglc est beaucoup moins connu que Luther, et il n'est pas sûr que l'opinion générale et courante soit parfaitement exacte.

D'après cette opinion, le Réformateur de Zurich a fait de la Cène un pur symbole, un pur mémorial. Ainsi, par exemple, Seeberg : « La théorie de Zwingle est simple. Le pain et le vin sont les signes du corps et du sang de Christ donnés pour nous. Ces signes signifient le corps et le sang donnés pour nous et nous rappellent l'œuvre de la rédemption. Le verbe : est, est synonyme de sigiiificai. La foi seule peut saisir le salut et se l'approprier. Mais la foi n"a affaire qu'avec des grandeurs spirituelles. En conséquence, manger le corps de Christ ne peut signifier que nous approprier par la foi le salut acquis par le sacrifice de ce corps. Dans la Cène, le Christ est présent pour la contemplation de la foi [coutetnplatione fidei) et non par essence et réellement i per cssciiiiani cl rcalilev). La foi en Christ, voilà proprement la manducation de son corps. Tiiitc cditiir corpus Chrisii, cum pro nnbis crediiiiv cœsiim '. »

Telle est, dis-je, l'opinion reçue, avec cette seule modilication que chez certains auteurs elle est plus vague et confuse : ainsi VEucyclopcdic Lichtciibergcr' il est dit que Zwingle a insisté sur l'idée que le pain et le vin ne sont que des symboles du corps et du sang de Christ ; que le repas eucharistique est un simple mémorial ; mais il est ajouté qu'on pourra facilement citer de nombreux passages où Zwingle appelle la Cène « la nourriture de l'àme chrétienne. » — Lt enfin il est déclaré que Zwingle « défend les droits d'un sain mysticisme ; » que sa conception de la Cène ne mérite pas la qualification de « signe vuide et frustatoire ; » — et que, en conséquence, pour « reconstruire » le dogme de la Cène, il faut « bien comprendre et développer largement » la tradition de Zwingle et rejeter « l'hypothèse intermédiaire et insoutenable de Calvin, » du reste « de plus en plus abandonnée.... »

Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? L'auteur est un adversaire de Calvin : c'est clair. Mais, d'après lui, quelle est l'idée de Zwinglc ? Bien fin serait celui qui le devinerait. L'obscurité est parfaite.

Ce que nous avons à faire, c'est donc de nous demander si l'opinion reçue est exacte, et si, selon l'heureuse expression d'un auteur, Zwingle a été zwinglien ? — Suivons cet auteur.

a) Zwingle a écrit des textes où il déclare que la Cène est une pure et simple commémoration. En voici deux: Dans son traité: De vcra et falsa religione, il dit : '; L'eucharistie, ou la Cène du Seigneur, n'est donc qu'une simple commémoration (nihil aliud quam coininemoratio), par la.quelle ceux qui se croient fermement réconciliés avec le Père par la mort de Christ annoncent cette mort vivifiante (vitalem mortem), c'est-à-dire la louent, s'en félicitent et l'annoncent-. »

1. Seeberg, p. 308. — i. De vera et falsa religione, Commentarius, 1525, Zimnglii Ofeia, III, p. 263-

— Et, dans son Commentaire sur l'Exode, à propos de la Pàque : « L'essentiel iprincipuum) dans la cène, c'est que nous rendons à notre Dieu des actions de grâce éternelles pour la mort de son Fils, mort qui est notre vie.... Ni le pain n'est le corps, ni le vin n'est le sang : ce sont des figures seulement [tantitm], des symboles du corps livré, du sang versé pour nous '. »

Ces deux textes suffisent et ils justifieraient parfaitement Seeberg et l'opinion reçue s'ils étaient seuls, s'ils n'étaient pas accompagnés d'autres textes qui les modifient, en les complétant. Or il y a d'autres textes : c'est ce dont ne tiennent pas compte Seeberg et l'opinion reçue.

b) Les textes cités, et d'autres qui leur sont semblables, datent de 1524 a i52S. Or avant cette période il y en a eu une autre, sur laquelle nous renseigne, avec une exactitude remarquable, l'article de VExposi/or (1901)2.

En i522, Zwingle publia son Sermon sur la liberté des, aWmentsi Die Frei/ieit der Speiseti). Et ce sermon, avec d'autres qui n'ont pas été conservés, amenèrent la première Dispute de Zurich, 19 juin i523. Zwingle, pour cette Dispute, rédigea 70 propositions ou articles. Dans le i8'"% la messe (la vraie, c'est-à-dire la sainte Cène) est appelée « non un sacrifice, mais une commémoration du sacrifice, et la garantie de la rédemption que Christ nous a procurée l » Puis, dans l'exposition de ces articles, publiée la même année, Zwingle répète et explique que la sainte Cène est « une commémoration et renouvellement de ce qui, ayant trouvé place une fois, est toujours effectif'.... Voilà pourquoi j'ai appelé ce repas {dise spys niessen), il y a quelques années, une commémoration des souffrances de Christ et non un sacrifice. Quelque temps après, Martin Luther a appelé ce repas un testament. Ce nom, je veux l'accepter volontiers, car il l'a choisi d'après la nature et la propriété du repas. Moi, je l'avais désigné d'après son usage et manière de faire. Il ny a pas contradiction entre les deux noms ■'. » — Accord dio-ne de remarque. Il ne s'agit, il est vrai, que d'un nom : mais un nom détermine une chose.

Et en effet, à la première Dispute succéda la seconde (août i523). Les déclarations de Zwingle deviennent plus explicites : « Tout d'abord, que tout le monde le sache, ni mon discours, ni celui de mon frère Léo, ni celui de notre frère Engelhard, ne tendent et ne tendront pas dans l'éternité à faire supposer qu'il y ait ici quelque mensonge ou fausseté {einigerley betrug oder falsch) dans le pur sang et corps de Christ. Mais tout notre effort a pour but de montrer que ce n'est pas un sacrifice, lequel l'un peut offrir pour l'autre.... Mais, selon son premier nom, c'est un sacrifice, c'est-à-dire une rançon pour notre péché que Dieu lui-même a offert pour nos péchés ''. »

Un passage de la Kur:{e christenliche Einleitung, publié à la fin de la même

1. Annotationes in Exodum, publiées en 1527, ch. XIII, Zwinglii Opéra, V, p. 238. — i. Rev. C. Andersen Scott, M. A. Zivinglts Doctrine of the Lord's Supper, dans The Exposilor (mars 1901, p. 161-171).

;i. « Nit ein opfer. sunder des opfers ein widerged.ïchnuss, und sichrung der erlôsung. » Zimnglfs tVerke, éd. Schulthess (1828), I, p. 154. — i. Widergcdachtniss und Ernûwerung. Ibid., I, p. 248. — .">. //>«/., I, p. 2.19. — 6. Ibid., I, p. 498.

année, dit la même chose. « Si Ton veut parler de la messe, il faut tout d'abord faire comprendre, pour que personne ne soit scandalisé {verlet{et), que personne n'a rintention {nieman der meiming syé) de supprimer le corps et le sang de Christ, ou de dénigrer, ou d'enseigner que ce n'est rien, ou que la messe a une autre signification que la participation [niesseu) au corps et au sang de Christ. » Le sacrement est la participation {niessen) au corps et au sang de Christ, répètet-il {den fronlychnam und Bliit christi niessen)*.

Enfin dans le De Canon Missae, liturgie rédigée en i523 pour l'usage de la communauté réformée à Zurich, Zwingle fait donner le pain et le vin aux communiants avec les mots : Corpus domini nostri Jesit Christi : sanguis Domini nostri : prosit tibi ad ritam œternam -. — 11 dit : « Non content de cela, pour que rien ne nous manque, il se donne lui-même en nourriture et en breuvage [se ipsiitn quoque in cibuni potum que donavit) \ » — Et, dans les prières, nous trouvons des phrases comme celle-ci : « Afin que nous nous approchions de ce sacro-saint repas de ton fils, dont il est lui-même l'hôte et l'aliment (hospes et epuliim), donne que nous soyons participants en quelque manière (quotqunt) à la nourriture du corps et du sang de celui-ci ton fils ''. »

Ainsi, avant i524, nous trouvons deux choses: i° Toute la polémique de Zwingle est concentrée sur un point : la messe n'est pas un sacrifice ; 2° La messe est la commémoration d'un sacrifice et quelque chose de plus que cette pure et simple commémoration. II y a une vraie participation au corps et au sang de Christ.

c) Comment concilier les deux séries d'affirmations, dont les termes peuvent paraître contradictoires ? — La conciliation la plus simple serait évidemment de supposer que, dans la seconde période de sa carrière, Zwingle a abandonné les idées qu'il avait soutenues dans la première. Poussé par la logique, il aura avancé dans une négation de plus en plus radicale de la messe, il se sera de plus en plus séparé du catholicisme pour professer un protestantisme de plus en plus spiritualiste, ultra-protestant.

Mais cette explication si commode, si simple, qui supprimerait la difficulté, n'est pas possible. Car il se trouve que Zwingle a eu, dans sa carrière si courte, non pas deux périodes, mais trois. Et dans la troisième, de i528 à i53i, il a soutenu les mêmes idées que dans la première, de i523 à 1524.

A Marbourg, son attitude vis-à-vis de Luther a été très bien résumée par BuUinger, quand celui-ci a dit : « Les deux parties ont été d'accord sur tous les articles, e.\cepté sur le degré {in der Mass) de la présence du corps et du sang de Christ dans le sacrement ''. » Il n'y a pas d'un côté une négation et de l'autre une affirmation, mais il y a deux affirmations, ne différant que par leur degré.

1. !'='■ nov. 1523. Oder leeren, wie es nût sye, sunder dass die mess ein ander fùrnemen habe, weder nun den fronlychnam und blût christi niessen. Zvvingli's VVerke (éd. Schulthess), I, 562. — Dann dies sacrament nùt anders ist, wider das niessen des lychnams und bliits christi. Ibid., I, 564. — 2. Zwirtgli's Werke, Latinorum scriptorum pars prima. Vol. V, p. 116. — 3. Ibid., p. 114. — i. Ibid., p. 115.

">. « Ohne in der mass der Gegenvvartigkeit des Libs und Bluts Christi »,cité dans E.xpositor, p. 167.

L'article sur lequel Zwingle et Luther s'étaient mis d'accord portait que le sacrement de l'autel est le sacrement du vrai corps et sang de Jésus-Christ et que la prise (suinptio) de ce vrai corps et sang est nécessaire principalement à chaque chrétien '. — Seulement Zwingle n'admettait pas que le corps et le sang de Christ fussent présents corpnralitev in pane et vinn'^. — Voilà le degré. Présence, oui, mais pas présence corporelle. — Or quelque chose peut être re'f/ sans être corporel.

Avec ce témoignage des articles de Marbourg eux-mêmes s'accorde un autre témoignage, non moins précieux, celui de Luther. Il écrivait à sa femme le jour de la signature des Articles : « Je désire que tu saches que notre amical colloque de Marbourg est fini et que nous nous sommes accordés presque sur tous les points, excepté que la partie opposée désire avoir seulement du pain dans la Cène du Seigneur et reconnaît la présence spirituelle du Christ dans cette Cène K »

Du reste ces mêmes affirmations reparaissent clairement, avec quelque chose de singulièrement mystique en plus, dans la Confession adressée par Zwingle, trois mois avant sa mort, au roi François \" : « Il faut manger le pain et boire le vin « spirituellement et sacramentalement \ » — « Tu manges, sacramentalement, le pain et le vin qui sont déjà le corps symbolique du Christ ^ » — «Ce n'est pas le pain vulgaire, mais un pain sacré; il n'a pas seulement le nom du pain, mais il a aussi le nom du corps de Christ''. « — « Le toucher prend le pain dans les mains, lequel n'est plus le pain, mais le Christ par signification. Le goût, et l'odorat sont aussi appelés, pour sentir combien suave est le Seigneur et combien bienheureux est celui qui se confie en lui '. » — « Cela est mon corps, c'est-à-dire cela est le sacrement de mon corps ; c'est-à-dire, c'est mon corps sacramentel ou mystique ; c'est le symbole, sacramentel et vicaire, de celui que j'ai vraiment pris et offert à la mort **. » — L'Expositor, qui ne cite pas ces textes, cite celui-ci : « Nous croyons que Christ est vraiment (vere esse) dans la Cène, même que ce n'est pas la Cène du Seigneur, si Christ n'y est pas {tiisi Christus adsit). — Nous affirmons donc que le corps de Christ n'est pas mangé charnellement et grossièrement {carnaliter et crasse) comme ceux-ci l'affirment, mais nous croyons que le vrai corps de Christ est mangé dans la Cène sacramentairement et spirituellement iverum Christi Corpus credimus in cœna sacramentaliter et spiritualiter edi) par une âme religieuse, fidèle et sainte, selon le sentiment de Chrysostome ''. »

Enfin, il y a un point encore digne de remarque. Zwingle, et spécialement dans sa controverse avec Luther, en appelle, avec la plus grande confiance, à Augustin. II dit à l'empereur Charles : « Augustin est d'accord avec nous {not>is-

1. « Quod sacramentum altaris sit sacramentum veri corporis et sanguinis sumptio praîcipue unicuique christiano sit necessaria. » — i. Cité dans Expositor, i6S. - 3. Ibid., p. i6S. — t. Zivingli's Opéra. — Latinorum scriptorum pars secunda, p. 53. — •^. Ibid., p. 54. — 6. Ibid., p. 56. — 7. Ibid., p. 57. — S. Ibid., p. 58. — 9. « Verum Christi corpus credimus in cœna sacramentaliter et spiritualiter edi, a religiosa fideli et sancta mente, ut Chrysostomus sentit. . Exposilor, p. 168. Nous n'avons pas retrouvé cette citation, faute d'indication suffisante.

ciim sentit Augustinus). « — Il dit aux princes allemands: « Pour ne pas être trop long... dans cette controverse des sacrements et de leur efficacité, je souftVe qu'on me renvoie à Augustin, comme arbitre ou médiateur [ad arbitnim aitt sequestnim augustiuum rejici me patiar). « — Et à Marbourg, Luther admet que c'est parfaitement exact. « Vous avez de votre côté, dit-il à Zwingle, Augustin et Fulgence *. » Or il y a de l'ambiguité, de l'hésitation dans le langage de saint Augustin. On peut y voir l'affirmation de la présence objective, mais spirituelle; mais on ne saurait en faire un fauteur de la conception purement et simplement commémorative.

d) La conclusion qui semble s'imposer après cette étude des textes est donc celle-ci : on a eu tort de s'emparer de certains textes, en ne tenant pas compte de ceux qui les ont précédés et suivis. Du reste, entre les trois séries de textes il n'y a pas contradiction nécessaire, et cela pour deux motifs. Zwingle n'était pas un esprit aussi logique que Calvin : il y a eu du flottement dans ses expressions comme dans celles d'Augustin, et quand il a parlé de pure et simple commémoration, il s'agissait pour lui de nier aussi vivement que possible l'idée de sacrifice dans la messe. Et toute contradiction disparaît si l'on admet la possibilité d'une présence vraie, réelle, qui ne soit pas matérielle, charnelle, si on n'oppose pas ces deux mots et ces deux choses : Vesprit et la réalité. Si l'esprit peut être, est une réalité, Zwingle ne s'est pas contredit.

5. Nous avons vu le sentiment de Calvin sur la doctrine de Rome. Quels sont ses sentiments sur les doctrines de Luther et de Zwingle ? Autant il a été vif contre celle-là, autant il est modéré à propos de celles-ci, et, à leur sujet, il écrit un chapitre de l'histoire du dogme, qui, aujourd'hui, doit nous étonner par son exactitude et sa charité. Un vrai modèle.

La « contention » au sujet de la Cène « trop aigrement débatue » a été si « maleureuse » que « le diable d seul a pu la » susciter pour empescher, voire mesme du tout rompre le cours de l'évangile. » Et C^alvin « désireroit que la mémoire en feust du tout abolyè. « — Malgré lui, il se décide cependant à « dire en brief ce que luy semble advis estre'nécessaire -. »

Et d'abord, dit-il, « je prie au nom de Dieu tous fidèles de ne se point trop scandalizer de ce qu'un si grand différent a esté esmeu entre ceux qui dévoient estre comme capitaines, pour remettre la vérité en lumière. » Car ce n'est pas la première fois que « le Seigneur permet ses serviteurs en quelque ignorance, et souffre qu'ilz ayent débat les uns contre les autres ». C'est pour les « humilier » un moment, pour « oster toute matière de gloire aux hommes, à fin d'estre seul glorifié. » Et puis, il faut considérer « en quel abisme de ténèbres le monde estoit ^ » (( Ceux qui ont commencé de nous réduire à la vérité,... n'ont pas tout congneu du commencement. » Mais « c'est plustot miracle que nostre Seigneur, en si peu de temps, les a tellement illuminez. »

I. Exposilor, p. 171. — -2. Opéra V, p. 457. — .!. ItikL, p. 457.

« Quand Luther commença à enseigner,... touchant la présence corporelle du C.hrist, il sembloit advis qu'il la laissast telle que le monde la concevoit pour lors. »

(I D'autre part se levèrent Zwingle et Œcolampade, lesquelz considcrans Fabuz et tromperie... d'une telle présence charnelle, » ne crurent pas « licite de dissimuler. » « Or pour ce qu'il estoit fort difficile d'oster cette opinion, enracinée si longtemps aux cueurs des hommes, ilz appliquèrent tout leur entendement à crier alencontre Cependant qu"ilz samusoient à ce poinct, ilz ou-

blioient de monstrer quelle présence de Jésus Christ on doibt croire en la Cène.... »

Luther pensa « qu'ils ne vousissent laisser autre chose que les signes nuds.... Ainsi il commença à leur résister en barbe, jusque à les dénoncer pour hérétiques. Depuis que la contention feust une fois commencée, elle s'enflamba tousjours avec le temps '.... » « Nous avons doncq en quoy Luther a failly de son costé, et en quoy (Ecolampade et Zwingle ont failly du leur.... »

Luther aurait dû, dès le début, avertir « qu'il n'entendoit pas establir une telle présence locale que les papistes la songent. » 11 aurait dû aussi « s'abstenir de ces similitudes tant rudes et difficiles à concevoir. » Au contraire. Selon « sa véhémence accoustumée... il a usé de formes hyperbolicques de parler.... »

Les autres ont eu tort aussi « en ce qu'ilz se sont plus efforcez de ruyner le mal, que d'esdifier le bien. (>ar combien qu'il^ nayent pas nyé la i'crilc% toutesfoys ilz ne l'ont pas enseignée si clairement qu'ilz debvoient '\ n

Et Calvin conclut : « Nostre devoir est de n'oublier les grâces que le Seigneur leur a faictes, et les biens qu'il nous a distribuez par leurs mains, et par leur moyen. Car si nous ne sommes point ingratz, et mécongnoissans de ce que nous leur debvons, nous leur pourrons bien pardonner cela et d'avantage, sans les blaisser ni diffamer.... Brief... nous en debvons tousjours juger et parler avec modestie et révérence. »

Et plus loin : « Nous confessons tous d'une bouche, que en recevant en foy le sacrement, selon l'ordonnance du Seigneur, nous sommes vrayment faictz participans de la propre substance du corps et du sang de Jésus-Christ. Comment cela se faict, les uns le. peuvent mieux desduire et plus clairement exposer que les autres.... Cependant il doit nous suffire qu'il y a fraternité et communion entre les Esglises, et que tous accordent, en tant qu'il est nécessaire, pour convenir ensemble selon commandement de Dieu ^. »

Si le protestantisme avait eu les sentiments de Calvin, Rome était perdue. Calvin avait compté sans les ultra-luthériens. Il est plus que certain en tout cas que Calvin n'aurait jamais ainsi parlé si Zwingle et Œcolampade avaient eu l'opinion qu'on leur prête d'habitude ; s'ils avaient nié la présence réelle et spirituelle au sens où Calvin l'entendait. — Aussi bien si une dernière preuve de l'accord, — non pas de Calvin avec Zwingle, mais de Zwingle avec Calvin. — était

1. Opéra V, p. 45S. — '^^ Ibid., p. 459- — •'■ ■/''•'«''■. P- 469.

encore nécessaire, il serait facile de la trouver dans ce fait que les disciples fidèles de Zwingle, Bullinger et les Zuricois, purent facilement s'entendre avec les Genevois sur la sainte Cène et signer avec eux le fameux Consensus.

Consensus : nous retrouverons plus tard ce mot et ce symbole du calvinisme.

Nous arrivons à notre dernier chapitre : qu'a été la sainte Cène pour Calvin ? La familiarité que nos précédentes études nous ont donnée avec la pensée générale de Calvin est bien nécessaire pour arriver à comprendre sa pensée particulière sur la sainte Cène, une pensée dont le mysticisme ne s'arrête qu'à l'extrême limite du réalisme, et dont le réalisme ne s'arrête qu'à l'extrême limite du mysticisme, une pensée si méconnue, si incomprise, si ignorée ou si dénaturée, et dans la profondeur de laquelle se cache Tàme de Calvin tout entière, de ce que Calvin a eu de meilleur.

I . Le saint sacrement de la Cène a été « longtemps embrouillé de plusieurs grans erreurs, et ces années passées a encores esté de nouveau enveloppé de diverses opinions et disputes contentieuses, » dit Calvin, marquant l'occasion de son travail sur la Cène en i545. « Toutesfois, pour ce que c'est une chose fort périlleuse que de n'avoir nulle certitude de ce mystère, » il a estimé « un labeur très utile que de traicter brièvement et néantmoins clairement, » la somme principale de ce qu'il nous faut savoir. — Et voici les deux premières questions que Calvin traite dans son Traité :

1° « A quelle fin et pour quelle raison le Seigneur nous a institué ce sainct sacrement ? »

Dieu comme « un bon père » veut nous nourrir. De quelle nourriture ? « La nourriture corporelle, pour ce qu'elle est commune à tous, que les mauvais en ont leur part comme les bons, n'est pas propre à sa famille. » La vie, « en laquelle Dieu nous a régénérez, est spirituelle : aussi fault-il que la viande, pour nous conserver et confirmer en icelle, soit spirituelle'. »

« Le pain spirituel, c'est la Parolle » d'autant que o en icelle Jésus Christ, nostre vie unique, nous est donnée et administrée. » « Jésus Christ est la seule viande dont noz âmes sont nourries ; mais pour ce qu'il nous est distribué par la Parolle du Seigneur, laquelle il a destinée à cela, comme instrument, elle est aussi appelée pain et eaue. Or ce qui est dist de la Parolle, il appartient aussi bien au Sacrement de la Cène, par le moyen duquel le Seigneur nous meine à la communication de Jésus Christ. Car d'autant que nous sommes si imbécilles que nous ne le povons pas recevoir en vraye fiance de cœur, quand il nous est présenté par simple doctrine et prédication, le Père de miséricorde, ne desdaignant point condescendre en cest endroict à nostre infirmité, a bien voulu adjouter avec sa Parolle un signe visible par lequel il représentast la substance de ses promes-

l. opéra V, p. 433, 434-

ses, pour nous confermer et fortifier, en nous délivrant de toute doubte et incertitude ^ »

« Nous recognoissons Jésus Christ estre tellement incorporé en nous, et nous aussi en luy, que tout ce qui est sien, nous le povons appeller nostre, et tout ce qui est nostre, nous le povons nommer sien.... C'est Feschange que de sa bonté infinie il a voulu faire avec nous ; que, en recevant nostre povreté, il nous a transféré ses richesses ; en portant nostre débilité sur soy, il nous a confirmé de sa vertu ; en prenant nostre mortalité, il a faict son immortalité nostre ; en descendant en terre, il a faict voye au ciel ; en se faisant Fils d'homme, il nous a faictz enfans de Dieu '^ » — Le sacrement de la sainte Cène, c'est Christ.

2° « Combien la Cène du Seigneur nous est proffitable ? »

« Nous sommes tous pleins de péché et d'iniquité. « Nul ne peut « eschaper de la mort éternelle. Si nous ne sommes endormis et stupides, il faut que ceste horrible cogitation nous soit comme une géhenne perpétuelle pour nous vexer et tormenter ^. »

Eh bien ! « le Père céleste nous donne la Cène, comme un miroir auquel nous contemplions nostre Seigneur Jésus crucifié pour abolir nos faultes et offenses, et résuscité pour nous délivrer de corruption et de mort, nous restituant en immortalité céleste. »

« Pour ceste cause j'ay coustume de dire que la matière et substance des sacremens, c'est le Seigneur Jésus '\ « — « Toute l'utilité que nous devons chercher en la Cène est anéantye, sinon que Jésus Christ nous y soit donné comme substance et fondement de tout. Cela résolu, nous confesserons, sans doubte, que de nyer la vraye communication de Jésus Christ nous estre présentée en la Cène c'est rendre ce saint sacrement frivole et inutile, qui est un blasphème exécrable et indigne d'estre écouté. » De plus : 0 Si la raison de communiquer à Jésus Christ est à fin que nous ayons part et portion en toutes les grâces qu'il nous a acquises par sa mort, il n'est pas seulement question que nous soyons participans de son esprit, mais il nous fault participer de son humanité, en laquelle il a rendu toute obéissance à Dieu son Père pour satisfaire de nos debtes '\ »

Quant au mode de cette communication, Calvin en parle avec une singulière sobriété. « Nous répondrons que le pain et le vin sont signes visibles, lesquelz nous représentent le corps et le sang. » Et « ce nom et tiltre de corps et de sang leur est attribué pour ce que ce sont comme instnimens, par lesquelz le Seigneur Jésus nous les distribue. »

« C'est un mystère spirituel, lequel ne se peut voir à l'œil ne comprendre en l'entendement humain. Il nous est doncq figuré par signes visibles, selon que nostre infirmité requiert, tellement néantmoins que ce n'est pas une figure nue, mais conjoincte avec sa vérité et substance. » Le pain ne nous « représente » pas seulement le corps de Jésus-Christ, « mais aussi nous le présente ^ »

i. Opéra V, p. 435. — « Nous avons le baptême, nous avons la sainte Cène, toutes ces choses-là sont pour l'infirmité de notre nature. » Sermon LXXXl sur le Deutéronome. Opéra XXVII, p. 168.

i. Bf, p. 625, 626. — 3. Opéra V, p. 436- — 4. Ibid., p. 437. — S. Ibid., p. 438. — 6. ItM., p. 43s, 439.

Et c'est tout ce que Calvin croit utile de dire aux fidèles, tout ce qu'il est utile de savoir sur ce sacrement '.

2. Dans son Iiislitiilion et dans ses discussions avec les adversaires, il est naturellement forcé d'entrer dans des explications moins sommaires.

Et cependant, tout d'abord pas de vaine curiosité. « Les hommes curieux veulent difinir comment le corps de Jésus-Christ est présent au pain. Comme si c'estoit une chose digne d'estre débatue par une si grande contention et de parolles et d'espritz.... Ces choses laissées, ou plustost mesprisées et quasi ensevelies, lesquelles estoient de si grand poix et conséquence (comment le corps et le sang de Jésus Christ seroient faicts nostres), cette seule scabreuse question est débatue : comment le corps est de nous avallé et englouty -. «

En outre, et toute curiosité mise à part, il est bien entendu que dans la sainte Cène tout est spirituel. « Afin qu'en une si grande multitude et diversité d'oppinions la seule et certaine vérité de Dieu nous demeure, pensons premièrement que c'est une chose spirituelle que le sacrement, par lequel nostre Seigneur n'a pas voulu repaistre noz ventres, mais noz âmes. Et y cerchons Jésus Christ, non pas pour nostre corps, n'ainsi que par noz sens charnelz il peut estre comprins, mais tellement que l'âme le se voye présentement donné et ofifert. En somme contentons-nous de l'avoir spirituellement. Car ainsi nous l'aurons pour vie : ce qui est avoir receu tout le fruict qu'on peut recevoir du sacrement ^. »

Il faut donc se tenir éloigné également de deux écueils : celui de droite et celui de gauche.

Sans le nommer, Calvin réfute d'abord les idées de Luther : « L'opinion de ceux qui se oppiniastrent à tenir les motz jusques à la dernière syllabe, sans vouloir admettre aucune figure, n'est en rien plus probable. Quelque absurdité qu'on leur allègue, ilz ne s'en soucyent. Et veulent avoir cela résolu, que le pain est vrayement corps, se contentans de ce seul argument que Christ desmontroit le pain quand il dist : cecy est mon corps. Or quelque chose qu'ilz protestent que la révérence qu'ilz portent aux parolles de Christ les empesche de recevoir aucune interprétation à une sentence tant évidente, cela n'est pas couleur suffisante pour rejetter tellement toutes raisons qui leur sont remonstrées au contraire ''. » — Voilà bien Luther dans ses traités et spécialement à Marbourg. On dirait que Calvin a assisté aux fameuses séances. Il réplique calmement et clairement : « Ce que Jésus Christ a nommé pain, son corps, ils prennent cela rie à

1. « Les gens modestes et de sain entendement se contenteront de ce que nous avons yci dit en peu de parolles. Quant au.K curieux, je leur conseille qu'ils aillent chercher ailleurs pour rassasier leur appétit insatiable. Commentaires, i Epitre aux Corinthiens XI, 24.

2. B'', p. 628. — « En sa saincte Cène le Seigneur se met quasi entre nos mains, et veut estre incorporé en nous.... Et cependant ce n'est pas qu'il nous faille imaginer qu'il soit descendu du ciel, et que nous le manions ici entre nos pattes, ou qu'il soit enclos en un lieu certain.... Il semble aux papistes qu'il n'y avait plus de Dieu, sinon qu'il fut enclos dans une boîte. >• — Sermon LXXXI sur le Deutéronome, Opéra XXVII, p. 169. — :t. B^, p. 628, 629. — i. B^, p. 630, 631.

LES SACREMENTS 35g

rie et ne reçoyvent aucune déclaration, laquelle toutesfois y est nécessaire '. » Or il y a une figure appelée « translation », ailleurs il dit « métonymie ». « Le nom de la chose supérieure et plus excellente est transféré à la chose inférieure, » qui est le signe. C'est la « coustume ordinaire de TEscriture. » « La circoncision est nommée alliance ; et Tagneau, passage, et les sacrifices mosaïques, purgations des péchez, et la pierre dont l'eaue découloit au désert est appellée Christ. » — Et du reste l'explication est donnée par les évangiles eux-mêmes : « Ou S. Mathieu et S. Marc réfèrent que le Seigneur a appelle le calice son sang du Nouveau Testament, S. Paul et S. Luc mettent le Nouveau Testament en son sang. Quiconques donc sera l'opiniastre qui vouldra icy insister, qu'il crie tant qu'il vouldra que le pain est corps, que le vin est sang, je maintiendray au contraire que c'est le Testament au corps et au sang. Car que dira-il ? Vouldra-il estre plus certain ou fidèle expositeur que S. Paul ou S. Luc, qui entendent par le sang le Nouveau Testament confermé au sang ?» — Et enfin, il ne s'agit « d'amoindrir en rien qui soit la communication du corps qui est là proposée". »

Calvin a bien soin de déclarer qu'il ne veut pas du tout mettre en doute la puissance de Dieu ^ Il veut seulement reconnaître sa volonté et distinguer entre « mystère » et « absurdité'' ». Car par respect pour Dieu il faut aussi respecter la raison qu'il nous a donnée : « Nous avons tous naturellement ceste raison laquelle, sans déshonorer Dieu mesmes, duquel nous la tenons, ne peut estre condamnée^. »

n II n'est pas icy question que c'est que Dieu a peu ; mais que c'est qu'il a voulu. Et nous affirmons tout ce qui luy plaisoit avoir esté faict.... O insensé, que demande tu à la puissance de Dieu, qu'elle face que un corps soit ensemble corps et non corps ? Comme si tu requèrois qu'elle face la lumière estre ensemble lumière et ténèbres. Mais elle veult la lumière estre lumière, les ténèbres estre ténèbres, un corps estre corps. Certes elle convertira bien, quand elle vouldra les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres. Mais quand tu demandes que la lumière et les ténèbres ne soient point différentes, que veu.x-tu autre chose, que pervertir l'ordre de la sapience de Dieu ? II fault donc que le corps soit corps et que l'Esprit soit Esprit, un chascun en telle loy et condition qu'il a esté créé de Dieu ''. »

Mais immédiatement Calvin se retourne vers la gauche et, sans nommer Zwingle, il le réfute : « II y en a qui difinissent en un mot que menger la chair de Christ, et boire son sang, n'est autre chose que croire en luy. Mais il me semble que luy mesme a voulu exprimer une chose plus haulte en ceste prédication

1. Briève exposition de l'accord. Opuscules, p. 1499- — -• Kf, p. 631, 632.

3. Il < réplique que ce n'est pas un propos plus contraire à la physique qu'un corps soit en plusieurs lieux que qu'il ne soit contenu en aucun lieu. Je reitère encore que nous ne débatons pas ici de la physique, mais que nous insistons seulement sus cela, que la vérité du corps de Christ nous demeure sauve, telle qu'elle nous est proposée en termes exprez en l'Ecriture. (Seconde défense contre VVestphal. Opuscules, p. 1534)

l. Ibid., p. 1535. — ■). Ibid., p. 1706. Contre Hcshusius. — 0. Bf, p. 640, 641.

36o LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

notable, où il nous recommande la manducation de son corps. C'est que nous sommes vivifiez par la vraye participation qu'il nous donne en soy, laquelle il a signifiée par les motz de boire et menger, à fin que nul ne pensast que cela gist en simple congnoissance. Car comme manger le pain, non pas le regarder, administre au corps la nourriture, ainsi faut-il que Tàme soit vrayement faicte participante de Christ pour en estre soustenue en vie éternelle. Ce pendant nous confessons bien que ceste manducation ne se faict que par foy, comme nul autre ne se peut imaginer. Mais la différence que nous avons à ceux qui font l'exposition que je impugne, est, qu'ilz estiment que menger n'est autre chose que croire. Je dy qu'en croyant nous mengeons la chair de Christ et que ceste manducation est un fruict de la foy.... La manducation est (pour eux) la foy mesme ; je dy que plustost elle provient d'icelle. 11 y a peu de différent aux parolles, mais il est grand en la chose.... [De mesme] l'apostre enseigne que Jésus Christ habite en noz cœurs par foy Ceste habitation n'est pas la foy mesme... mais un singulier bénéfice de la foy '. »

Rien de charnel, rien d'abstrait ! Et Calvin s'évertue. Il rencontre l'objection : dans le pain nous avons la substance du corps de Christ. Le pain est substantiellement le corps de Christ. Calvin n'accepte pas : « Que si on insiste pour débattre sur le mot de substance, nous affermons que Christ de la substance de sa chair inspire vie en nos âmes, mesmes qu'il espand de tous costez sa vie en nous, pour veu qu'on n'imagine point que sa substance passe de luy en nous. » Mais « le pain n'est pas substantiellement le corps de Christ, » de telle sorte « que la bouche d'un infidèle et meschant homme gobe aussi bien le corps et le sang de Christ comme le pain et le vin. » « Ils imaginent la substance en un sens qui n'est point convenable à la Parole de Dieu, que Christ attache substanciellement sa chair au pain -. ))

Et encore : « Combien que je confesse que nos âmes sont vrayement nourries de la substance de la chair de Christ, je ne rejette pas moins aujourd'huy, que j'ay fait du temps passé, la présence substancielle en la sorte que Westphal l'imagine ^ » « La mixtion de la substance du corps de Christ avec nous n'est pas comme si elle découloit par un alambic ''. » — « Westphal voudroit il que la chair de Jésus Christ se mangeast comme on mange les bœufs de son pa'is '"* r »

Rien de charnel et rien d'abstrait : « ...J'ay dit que le corps de Christ nous est présenté en la Cène avec efficace, et non pas naturellement, selon la vertu et non pas selon sa substance '''. »

Et le corps n'est pas la seule réalité. Dieu n'est-il pas réel, parce qu'il n'a pas de corps ? « Comme si un anthropomorphite se compleignoit que tous ceux qui n'estiment pas que Dieu ait corps, sont incrédules '. »

Encore une fois, rien de charnel et rien d'abstrait: « Il dit qu'on a inventé

1. fif, p. 633. — ->. Seconde défense contre Westphal. Epitre. Opuscules, p. 1500. — ,i. Ibiil., p. 1524.

— i. Ibid., p. 1534. — .".. Briève exposition. Opuscules, p. 1471. — 0. Seconde défense. Opuscules, p. 1524.

— T. Jli/(/., p. 1541.

LES SACREMENTS 36l

des figures en ce mot est, ou au mot de corps, pour prouver que Christ n'est pas là présent. Au contraire, selon nostre doctrine, le pain signifie tellement le corps que véritablement, avec efficace, et réalement, il nous convie à communiquer avec Christ '. » — a Quand nous ne voulons point qu'on accouple d'une façon charnelle Jésus-Christ avec le pain, nous n'entendons point de faire un divorce de la figure avec la substance -. » — « Nous confessons ouvertement que le corps de Jésus Christ est vrayement communiqué aux fidèles en la Cène '. » — « Nul de nous ne nie que le corps et le sang de Jésus Christ ne nous soyent communiquez ; seulement il est question de savoir quelle est ceste communication '*. »

Voilà donc le point précis. Quelle est cette communication ? Le problème se précise et devient pour la piété d'un intérêt palpitant. Calvin le pose : nous ne sommes pas seulement « participans de son Esprit, » et il ne faut pas « laisser derrière toute la mémoire de la chair et du sang. »

Puis au moment d'essayer sa réponse il est saisi de trouble. Comme Moïse, il sent qu'il marche sur une terre sainte, et il quitte les souliers de ses pieds. Et dans des paroles qui ont fixé l'attention de Bossuet, il s'écrie : « Despeschons en peu de paroUes... Si toutes foys il est loysible de comprendre en parolles un si grand mystère, lequel je voy bien que je ne puis comprendre en mon esprit. Ce que je confesse voluntiers, à fin que nul ne mesure la grandeur d'iceluy à mes parolles, qui sont si débiles, qu'elles succombent beaucoup au dessoubz. Plustost au contraire j'admoneste les lecteurs de ne contenir point leur sens entre si estroictes bornes et limites ; mais qu'ilz s'efforcent de monter plus hault que je ne les puis conduire. Car moy mesnies, toutes fois et quantes qu'il est question de ceste matière, après avoir tasché de tout dire, je voy bien qu'il s'en fault beaucoup que je n'atteinde à l'excellence. Et combien que l'entendement ayt plus de vertu à penser et estimer, que la langue à exprimer, néantmoins iceluy mesme est surmonté et accablé par une telle grandeur. Parquoy il ne me reste autre chose en la fin que de tomber en admiration de ce mystère, au quel droictement penser, l'entendement ne peut suffire, comme la langue aussi n'est capable de l'expliquer^. »

Après quoi, dans cette lutte inégale, Calvin fait assaut de réalisme et de mysticisme. c( La plénitude de vie habite mesmes en l'humanité de Christ. » Et il ne faut pas séparer l'humanité et la divinité du Christ ; et on ne sait sur laquelle il a le plus insisté ; et nous avons vu que c'était là un des traits originaux de sa théologie.

« Christ est le chef dont tout le corps (de l'Eglise), estant conjoinct, croist selon les lyaisons et joinctures, et nos corpz sont membres de luy. Lesquelles choses ne peuvent estre autrement accomplies, sinon qu'entièrement de corps et d'Esprit il adhère à nous. Mais encores l'apostre esclaircist par un plus grand tesmoignage cette société, par laquelle nous sommes uniz à sa chair, en disant : que

1. Seconde défense. Opuscules, p. 1522.— -2. Briève exposition. 0/>iisi-ii/t'S,p. i495- — ■'• ^/-"'"'-.P- M?'- — '1. Ibiif., p. 1494. — "i- B'', P- 634.

nous sommes les membres de son corps, partie de ses os et de sa chair. Et finalement pour dénotter que la chose surmonte toutes parolles, il conclud le propoz par admiration. C'est, dit-il, un grand secret. Parquoy ce serait folie désespérée, de ne recongnoistre nulle communion en la chair et au sang du Seigneur laquelle S. Paul déclaire estre si grande, qu'il ayme mieux l'avoir en admiration, que l'expliquer par parolles ^ »

Et il pousse à l'extrême le réalisme : « Jésus Christ a vestu et prins nostre vraye chair, quand il est nay de la vierge.... En ressuscitant il a receu et reprins celle mesme vraye chair et à son ascension l'a transportée au ciel. Car ceste est notre espérance, que nous ressusciterons et irons au ciel, d'autant que Jésus Christ est ressuscité et y est monté. Or combien seroit infime et fragille ceste espérance, si nostre chair mesme n'estoit vrayement en Jésus Christ ressuscitée, et entrée au royaume des cieux ? Et ceste est la perpétuelle vérité d'un corps qu'il soit contenu en lieu, qu'il ayt ses certaines mesures, qu'il ayt sa forme visible '■'. »

Et il pousse à l'extrême le mysticisme : « Toutefois les sophistes ont tort d'imaginer... que le corps de Christ descend sur la table et est là posé en présence locale, pour estre touché des mains, mâché des dens, et englouty du gosier. » Et cela n'est pas « nécessaire » ; car « si nous appercevons à l'œil que le soleil luysant sur la terre envoyé par ses rays aucunement sa substance, pour engendrer, nourrir et végéter les fruictz d'icelle, pourquoy la lueur et irradiation de l'Esprit de Jésus Christ seroit elle moindre, pour nous apporter la communication de sa chair et de son sang ?» — Et saint Paul déclare que « Christ n'abite autrement en nous que par son Esprit ^. »

Et Calvin en revient à son dernier et suprême argument : Dieu est vrai, d'une vérité qui est une réalité. Ce qu'il dit est. Il fait réellement ce qu'il dit : « Nous pouvons inférer de ce que le signe nous est baillé, que la substance nous est aussi livrée en sa vérité. Car si quelqu'un ne vouloit appeller Dieu trompeur, il n'osera pas dire qu'un signe vain et vuide de sa vérité soit proposé par luy. Parquoy le Seigneur nous représente au vray la participation de son corps soubz la fraction du pain, il n'y a nulle doubte qu'il ne la baille quant et quant. Et de faict les fidèles, ont du tout à tenir ceste reigle : que toutes fois et quantes qu'ilz voient les signes ordonnez de Dieu, ilz conceoivent pareillement pour certain la vérité de la chose représentée y estre conjoincte, et en ayent seure persuasion.... Il nous fault avoir ceste confiance indubitable que en prenant le signe du corps, nous recevons pareillement le corps '*. »

« Si Dieu ne peut tromper ne mentir, il s'ensuit qu'il accomplit tout ce quil signifie. Il fault doncq que nous recevions vrayement en la Cène le corps et le

1. Br, p. 636. « Nostre Seigneur Jésus nous monstre que nous sommes son corps, qu'un chacun de nous en est membre et qu'il est tellement notre chef Itête] que nous sommes nourris de sa substance et vertu.... Dieu non seulement habite au milieu de nous, mais il habite en chacun de nous... Quand nous avons cela n'est-il point question d'estre ravis en cest honneur inestimable?» (Opeia LUI, p. 314. Sermon XXVI sur la Preiiiiiie à Tiniolliie.) — i. Bf, p. 638. — .'!. K^, p. 637. — 4. B^, p. 638.

sang de Jésus Christ.... Car autrement, que seroit-ce à dire, que nous mangeons le pain et beuvions le vin en signe que sa chair nous est viande et son sang breuvage, s'il ne nous donnoit que pain et vin, laissant la vérité spirituelle derrière ? Ne seroit-ce pas à faulses enseignes qu'il auroit institué ce mystère?... Si la représentation que Dieu nous faict en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjoincte avec ces signes visibles '. »

C'est alors que Calvin avance son affirmation, que Ton a eu tort de prendre pour une explication dernière, et de laquelle on s'est formalisé, scandalisé : à savoir que le fidèle doit s'unir au Christ dans le ciel. « S'il y a homme qui enseigne purement et naïfvement, que la chair de Christ nous est proposée à manger, j'en suis du nombre : seulement je détermine le moyen, que Christ surmonte par la vertu de son Esprit la distance des lieux, pour faire découler de sa chair la vie sur nous -. » « Au reste, si nous dressons nostre veue et nostre cogitation au ciel, et sommes là transportez pour y cercher Christ en la gloire de son royaume, en ceste manière nous serons distinctement repeuz de la chair soubz le signe du pain, nourriz de son sang soubz le signe du vin pour avoir jouyssance entièrement de luy ^ »

« Si Ton ne veut pas qu'on cerche Christ au ciel, qu'on nous démesle donc une difficulté, comment c'est qu'il faut qu'il soit contenu au ciel, selon que tesmoigne S. Pierre \ » « Quant à ce qu'il objecte que quand nous enseignons que la chair est au ciel, nous l'excluons de la Cène, et de toutes les actions divines, ceste cavillation est aisément réfutée ; car l'absence locale n'empesche pas Topération mystique et incompréhensible de la chair -'. »

Je sais bien ce que l'on dira. Tout cela ne résout pas, n'explique pas le problème. Et je sais bien ce que je répondrai : il y a dans cette obstination à poser le problème, dans cet eflFort à le résoudre, dans cette incapacité consciente de le résoudre, plus de théologie, plus de théologie vraie, par où je veux dire plus de science et plus de piété, plus de foi édifiante que dans toutes les solutions qu'on propose.

3. La troisième question que Calvin étudie dans son Traité est celle-ci : quel est l'usage légitime de la Cène ? Il répond : si nous avons « vraye repentance » et « vraye foi » et « vraye charité. »

« Car comme le pain qui est là sanctifié pour l'usage commun de nous tous, est faict de plusieurs grains tellement meslez ensemble qu'on ne sçaurait discerner l'un de l'autre, ainsi devons nous estre unis entre nous d'une amitié indissoluble. Et qui plus est, nous recevons là tout un mesme corps de Christ, à fin d'en estre faictz membres. Si nous avons doncq dissentions et discords ensemble, il ne tient pas à nous que Jésus Christ ne soit desciré par pièces, et serons coulpables d'un mesme sacrilège, comme si nous l'avions faict. 11 ne fault pas doncq que nous présumions nullement d'en approcher, si nous portons quelque haine ou rancune à

I. Opéra V, p. 440. — i. Seconde défense. Opuscules, p. 1532. — ■'!. IJ^, p. 642. — i. Seconde défense Opuscules, p. 1538. — o. Contre Heshusius. Opuscules, p. 1742.

homme vivant, et principallement à aucun chrestien qui soit en l'unité de rEsg'lise. »

Seulement il n'est pas nécessaire que la repentance, ni la foi, ni la charité soient « parfaites ». Car ce serait exclure « tous, sans en excepter un. » « Quand nous sentirons en nous une foy imparfaicte, et que nous n'aurons pas la conscience si pure, qu'elle ne nous accuse de beaucoup de vices, si ne nous doibt pas empescher cela, que nous ne nous présentions à la saincte table du Seigneur, moyennant que au milieu de ceste infirmité nous sentions en nostre cueur que, sans hypocrisie et faintise, nous espérons salut de Jésus Christ et désirons de vivre selon la reigle de l'Evangile. Je dy nomméement qu'il y ayt point d'hypocrisie '. «

En terminant ce chapitre nous notons que Calvin aurait désiré qu'il y eût pour les enfants une première communion. « Nous voudrions bien de nostre part, que ceste façon fut observée par tout, d'offrir à Dieu les enfans, ou jeunes gens, après avoir fait confession de leur foy, en leur imposant les mains. Et ce seroit une approbation décente du catéchisme -. »

4. Quelle place occupe cette doctrine de Calvin dans l'histoire du dogme ? Il suffira à notre but de dire quelques mots d'un autre docteur dont Calvin ne parle pas, sauf erreur, et dont on ne parle pas aujourd'hui, Ratramne, auteur d'un traité : Du corps et du sang du Seigneur ^

Ce traité a été écrit sous le règne de Charles le Chauve, vers le milieu du neuvième siècle, par un prêtre et religieux du couvent de Corbie, natif de Picardie, au moment où, « dans nostre France même, se forma cette grande question de l'Eucharistie, qui commença dès lors à diviser les esprits, savoir si le pain et le vin sont faits le corps et le sang de Jésus-Christ ^ » Moment unique, et auteur unique. Car Ratramne écrivit par ordre du roi. Or « on ne peut présumer raisonnablement que le prince n'eût pas choisi un homme orthodoxe et pieux

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