‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 76 sur 176 · I. Ratramne, etc., p. 164, 165. — 2. Ibtd · texte numérisé non relu

I. Ratramne, etc., p. 164, 165. — 2. Ibtd

« Citer Ratramne, c'est faire voir seulement que l'hérésie de Calvin n'est pas nouvelle. » — La doctrine de Ratramne se trouve placée, dans le temps, à égale distance entre saint Paul et Calvin, entre l'Eglise primitive et la Réformation, à ce moment unique où le christianisme évangélique, la tradition évangélique, subissant une éclipse séculaire, le christianisme romain, la tradition romaine, allait s'étendre et tout obscurcir dans l'Eglise.

Calvin a rallumé le flambeau, que Ratramne avait encore tenu d'une main ferme. Le protestantisme de Calvin, c'est le christianisme de la vraie tradition évangélique. — Vos pères, où sont-ils ? Là.

5. Voici le dernier fait, et pas le moins intéressant, qui va servir de conclusion à notre étude sur le sacrement de la sainte Cène et sur l'ecclésiologie de Calvin.

C'est à propos du sacrement de la sainte Cène que Calvin a conquis le titre qu'on n'était guère habitué à lui donner et que deux auteurs se sont trouvés d'accord pour lui décerner en même temps, c'est le titre de leurs publications, lors du Jubilé: Calvin^ l'homtne de runion: le pasteur morave Luc. -G. ReicheP et le professeur Witz-Oberlin, de Vienne"-.

Deux citations diront tout, tout de suite. La première est de Reichel, résumant la légende : « Calvin nous apparaît tout d'abord comme la rudesse incarnée, impitoyable et inflexible. Celui qui sait peu de Calvin sait qu'il a exercé un joug de fer à Genève et qu'il a brûlé Servet. Mais des sentiments d'union, des efforts vers l'union, c'est ce que nous attendions ie moins à trouver chez lui ^. »

La seconde citation est de Witz-Oberlin résumant la réalité : « Quant au désir et à l'effort pour arriver à une unité embrassant tous les chrétiens évangéliques, Calvin occupe une situation particulière, unique, une situation qui l'élève haut au-dessus des autres Réformateurs et de leurs disciples '*. »

a) On a dit, il est vrai : Calvin s'est exprimé dans son Traité de \b^5 en appropriant son langage aux circonstances. Mais nous l'avons montré ailleurs, sur le point de la sainte Cène, Calvin n'a pas varié et ses idées de la dernière édition de V Institution se retrouvent dans la première : elles s'y trouvent toutes et le plus souvent avec les mêmes mots ; Calvin, selon son habitude, les a reprises dans ses éditions successives. Il est vrai que le Traité de i545 étant un traité populaire, le style en est plus simple. Mais cette simplicité a toujours été une des grandes préoccupations de Calvin, et dans une de ses réponses à Westphal il dit : « Qu'il se mette à fueilleter nos commentaires : là il trouvera une exposition non point scabreuse et entortillée, mais claire et naifve, laquelle il sera contraint de recevoir, en deust-il crever^. » — Quant à la modération dont le Traité fait preuve, nous allons voir que Calvin ne cessa d'en donner des preuves singulières, sinon contre les fanatiques ultra-luthériens, du moins vis-à-vis de Luther. Or

\. Luc. G. Reichel, Calvin a/s Unioitsiiiaiiii, Vortrag gehalten am theolooischen Seminar iler liriidcrgemeine zu GnadcnfeUl, 10 juin 1909.

■2. A. Witz-Oberlin, Ca/vi» der Uiiionsiiianii, Vortrag geliallen am 23. Oktobcr 1909 zu Wicn.

3. Reichel, p. 5. — 4. Witz-Oberhn, p. 3. — 5. Seconde défense contre Westphal, Opuscules, p. 151S.

cette modération caractérise la première édition de V Institution^ à une époque où il n'avait pas pour Luther tous les sentiments de bienveillance qu'il eut plus tard K « Il suffisait, dit-il {satis superqiie habebai] de bien comprendre la force, la dignité du sacrement », et on n'aurait pas soulevé ces horribles discussions [hovribiles istœ dissensiones) « qui ont misérablement tourmenté TEglise [misère vexata est)^ parce que des hommes curieux (curiosi) veulent définir comment le corps de Christ est présent {qiinmodo adsit) dans le pain '^. » — « 11 aurait fallu, dit-il, chercher comment ce corps devient notre.... c'est là posséder le Christ tout entier, et participer à tous ses biens; au lieu de cela on discute seulement cette question épineuse (spinosa) : comment le corps est mangé [voretur) par nous ^. » — Et, toujours dans des termes dont il se servira plus tard, il conclut qu'il s'agit d'une présence spirituelle: que Iç corps de Christ dans le sacrement nous est offert vraiment et efficacement {vere et efficaciter). De la nature même du corps il n'y a pas lieu de s'inquiéter (de natiira ipsa corporis minime sollicitiis)^. » Donc écartons la première objection.

b) Tout d'abord Calvin poursuivit et réalisa l'union entre les calvinistes et les zwingliens par le Consensus Tigiirinus, l'accord de Zurich, en 1549. — Nous ne raconterons pas ici les péripéties de cet accord, si honorables pour Calvin. Mais nous notons que cet accord explique notre nom de Réformé. Pourquoi y a-t-il des Réformés ? Pourquoi parle-t-on d'une Eglise réformée et pas d'une Eglise zwinglienne, et d'une Eglise calviniste, comme on parle d'une Eglise luthérienne ? Parce que l'Accord de 1549 existe. « En efïetce fut le premier lien entre les protestants évangéliques de la Suisse et leurs frères des autres pays, et ainsi ils eurent conscience de l'unité de la grande Eglise réformée. Le danger menaçant d'une division entre zwingliens et calvinistes fut écarté. L'Eglise réformée, dans les divers pays de l'Europe, reconnut ce qui l'unissait et cette union n'a jamais été rompue depuis.... Ce grand caractère, ce caractère international, l'F^glise réformée le doit à Calvin ■'. » Nous pouvons donc être fiers de notre nom de Réformés.

c) Après s'être uni avec les zwingliens, Calvin essaya de s'unir avec les luthériens. Une grande et universelle Eglise protestante, tel était son but. Nous ne dirons pas ici non plus ses efforts, ses espérances, sa ténacité, ses déceptions. Comme le centre de la division était la question de la sainte Cène, Calvin fit porter ses préoccupations sur ce centre. — Mais les ultra-luthériens prirent les devants et attaquèrent avec colère l'Accord de Zurich.

Calvin, nous l'avons dit, se montra très vif contre les ultra-luthériens, ceux que l'on r. appelés les « Lutherozélateurs », les i^ Lutherolàtres », ceux dont le fanatisme nous paraît aujourd'hui absolument invraisemblable, car ils le poussèrent quelquefois si loin qu'ils méconnurent les sentiments les plus élémentaires

I. Pour les rapports île Calvin et Je Luther, voir l'étude détaillée qui se trouve dans notre Jean Calvin, II, p. 526 et ss. — 2. Opéra I, p. uo. — 3. Ibid., p. 121. — 4. Ibùl., p. 121.— .'i. Witz-Oberlin, p. 10.

LES SACREMENTS SÔQ

non pas seulement de l'Evangile, mais de la nature humaine ! (Nous avons ailleurs cité l'exemple de Rabius, des luthériens du Danemark ^ etc.) Du reste, comment notre Réformateur aurait-il oublié qu'il avait commencé toute sa carrière théologique en répondant aux calomnies de François I"', qui exploitait pieusement la haine des luthériens allemands contre les sacramentaires et voulait faire passer les évangéliques français pour des membres de la secte détestée ? Ce fanatisme aveugle avait eu depuis les pkis terribles conséquences : il avait provoqué, facilité les persécutions. Et environ deux ans après le martyre des cinq de Lyon, quatre mois après le martyre des cinq de Chambéry, Calvin pouvait s'écrier : « Je pren le ciel et la terre en tesmoins que je parle d'une chose qui mest bien certaine, que si aujourd'huy on a exercé grande cruauté contre plusieurs martyrs de Christ, le feu qui les a bruslez a été principalement allumé par les propos de ceux desquels la plus grande piété a esté de crier contre les sacramentaires, et en voyla comme les soufflets". »

On peut donc comprendre qu'au moment où, d'un côté, Calvin faisait tous ses eflforts pour pacifier et concilier les protestants, où, de l'autre côté, les ultraluthériens faisaient tous leurs efforts pour s'opposer à toute pacification et toute conciliation, Calvin ait été vif, très vif contre un des plus acrimonieux et haineux représentants de ce fanatisme : Joachim Westphal ^

Donc les mots violents, les gros mots s'échappent de sa plume, gros et cependant acérés, piquants, mordants. On était, par surcroît, au seizième siècle. Et de quels termes ne s'était pas servi Luther ? Nous avons ici une très bonne occasion de juger la polémique de notre Réformateur.

11 confesse sa vivacité : « Je confesse bien qu'il y a parfois quelque mot picquant en mon livre, mais je l'ay fait à fin que cela servist d'un grain de sel, d'autant qu'il me faschoit qu'en cest homme qui se vante d'estre prescheur de l'Evangile, il y eust si peu de saveur ''. »

A la violence se joint le persiflage, le dédain railleur et hautain. Et cependant, en définitive, en réalité, à quel sentiment obéit-il dans cette polémique ? Il va nous le dire. Et d'abord il explique son procédé de composition. « Quant à ce qu'il dit en quelque endroit, que j'ay affecté d'entasser toutes les injures qu'il est possible, et me suis donné peine pour n'en omettre de pas une sorte, la chose monstrera tout évidemment combien il est loin de son conte. Car il y a de bons tesmoins et beaucoup, qui savent que j'ay fait le livre à la haste, ayant un homme qui escrivoit sous moy. Là j'ay dicté ce que la matière requéroit, et qui me venoit en l'entendement, du premier coup et sur le champ, sans entrer en longue méditation, estant si bien sans fiel (en lieu qu'il dit que j'en estoye plein de toutes parts) que puis après je me suis esbahi comment des mots un peu rudes et aspres m'estoyent ainsi coulez, veu que je n'avois aucune amertume de cœur ^ »

i. Jean Calvin, II, p. 567 et n. 2. — 2. Seconde d(;fense. Opuscules, p. 1509- — '^- Né en 1510 à Hambourg, il y fut pasteur depuis 1541, superintendant depuis 1562. et y mourut en 1574. — 1. Seconde défense. Opuscules, p. 150O. — "i. Dernier avertissement contre Westphal. Opuscules, p. 1580.

JEAK CALVIN V "^7

3jO LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

Ainsi les ouvrages de Calvin, surtout ses Traités, sont des improvisations. Sa mémoire était prodigieuse. On peut dire que sa bibliothèque était tout entière dans son cerveau, et il dictait avec feu, avec impétuosité, avec toute la rapidité de son tempérament ultra-nerveux et colérique. Si bien qu'il était lui-même étonné de son improvisation. Mais il ne la corrigeait pas. Il n'en avait ni le temps, ni le désir, parce que sa conscience était tranquille. Il avait la conscience de ne pas être préoccupé de lui-même. 11 ne pensait pas à lui : il pensait à la vérité. Il nous le dit : « Tout ainsi comme si des lions et des ours, cependant qu'avec une rage ils se jettent sur chacun qu'ils rencontrent, venoyent se plaindre qu'on ne les mignarde point, ainsi cest homme tant douillet, lors qu'il deschire plus qu'outrageusement la doctrine de (Christ et les ministres d'icelle, estime un grand forfait de ce qu'on ne procède pas avec luy fraternellement. Mais tout le poiiict gist là, de savoir si fay voulu me venger de quelque injure faite à ma personne particulièrement, ou bien si c'est pour la défense d'une cause publique, que je me suis opposé vertueusement à Westphal. Car quelque tort qu'il m'ait fait en ma personne privée, c'estoit raison toutesfois et mon devoir d'avaller tout, et porter patiemment les choses. Mais si toute la véhémence, dont j'ay usé, a tendu à empescher qu'une bonne cause, voire la saincte et sacrée j'olontè de Christ ne fust vaincue, et demeurast accablée par les hauts cris et desdaigneux que jettoit Westphal, pourquoy me sera-elle tournée à blasme ? Plust à Dieu que ce contreroUeur indiscret et pervers eust gousté tant peu que ce soit, que veut dire ce mot : le {èle de ta maison m'a rongé. »

Tout est là : Le {èle de la maison m'a rongé. — Un historien a dit que Calvin était un homme « ivre de Dieu. » On ne comprend rien à Calvin, ni à ses qualités, ni à ses défauts, on ne comprend rien de son œuvre si l'on n'arrive à comprendre jusqu'à quel point il est vrai, littéralement vrai, que le ^èle de la maison de Dieu l'a rongé !

Il continue ; « Pourtant [c'est pourquoi i jusqu'à ce que Westphal monstre qu'ayant esté injurié en mon particulier, j'ay voulu rendre injure pour injure, et ay esté plus adonné à ma cause privée qu'à combattre pour la doctrine, les lecteurs entendront bien tousjours qu'il ne fait que gazouiller comme un bavard, en voulant parler de patience et silence. »

Et il aboutit à cette conclusion : « Il m'accuse aussi de ce que je n'ay point mis peine de me réconcilier avec mon ennemi. Mais quant à moy, je di et que dès le commencement j'ay tenu le moyen qui estoit le plus propre pour appaiser toute malegrace et mescontentement ; et que maintenant, s'il veut se réconcilier, après m'avoir tant de fois offensé, je ne refuse point. .l'appelle Christ pour juge, et tous les anges pour tesmoins, que si tost qu'il adviendra à Westphal de se ranger, et laisser son opiniastreté, il ne tiendra aucunement à moy qu'on ne voye naistre entre nous une amitié et affection fraternelle. Mesme, dès maintenant, s'il veut venir à ce poinct de prendre un cœur de frère, je suis prest aussi mutuellement de l'aimer comme un frère '. »

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