‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 77 sur 176 · Dernier avertissement. Ofiiiscii/es, p · texte numérisé non relu

Dernier avertissement. Ofiiiscii/es, p

LES SACREMENTS Syi

d) Au surplus, Calvin avait le sentiment d'être au fond le vrai représentant de la vraie et commune doctrine protestante, ou du moins de ce qu'il y avait de commun, d'essentiel et de suffisant dans toutes les doctrines protestantes.

D'un côté il se sentait en communion de sentiments avec Zw^ingle et Œcolampade : « Mesme si les deux bons docteurs Zwingle et Œcolampade, qu'on a cogneu estre fidèles serviteurs de Jésus-Christ, vivoyent aujourd'huy, ils ne changeroyent point un mot en nostre doctrine '. » La preuve, n'est-ce pas ce Consensus, cet Accord qu'il vient de signer avec les disciples, les successeurs, les admirateurs fidèles de Zwingle, Bullinger et les Zuricois?

Mais il se sent aussi en communion de sentiment avec Luther et ses disciples les plus célèbres et les plus authentiques. Car il distingue entre Luther et les ultra-luthériens : « O Luther, écrit-il, que tu en as laissé bien peu qui ensuyvent la grandeur des dons excellens qui ont esté en toy ; mais que tu en as laissé beaucoup qui sont comme singes en voulant contrefaire la saincte manière que tu as eu de te glorifier -. »

Et sans reprendre ici notre étude du Jugement de Luther sur les idées de Calvin relatives à la sainte Cène, nous nous bornons à citer ces mots de Calvin : « Que me grèvera il par l'authorité du personnage, lequel tous savent s estre par trop eschaufl^é, et plus que de raison en cest affaire ici ? Combien que tant s'en faut qu'il m'ait tenu pour ennemi quant à mon particulier, que n'estant point ignorant de ce que je sentoye en ceste matière, il a bien daigné toutesfois, en une lettre, escrire de sa propre main qu'il me saluoit par révérence et honneur^. »

Et c'est parfaitement exact. On sait que Calvin avait signé la Confession de foi d'Augsbourg, la seconde édition, il est vrai (la variata, de 1540), mais édition que Luther avait connue et contre laquelle il n'avait pas fait entendre le moindre mot de blâme. C'est en i56o seulement que les ultra-luthériens mirent en guerre, peut-on dire, une édition contre l'autre. — On sait de plus que Calvin était absolument d'accord avec Mélanchthon. Sans doute on a traité Mélanchthon de crypto-calviniste. Mais Mélanchthon n'avait pas caché ses idées, puisqu'il s'était permis de modifier d'après elles le texte même de la Confession d'Augsbourg. Et ce second texte avait été pendant des années aussi officiel que le premier. Luther n'ignorait rien. Or Luther n'avait pas blâmé Mélanchthon ; il ne l'avait pas traité de sacramentaire, de zwinglien, etc. Du reste les ultra-luthériens étaient si embarrassés par ce fait, — fort embarrassant en effet, — que Westphal osa le révoquer en doute. Mais Calvin ne le laissa pas mentir aussi impudemment.

« Comme ainsi soit que luy (Mélanchthon) et moy ayons conféré ensemble de ce poinct de doctrine il y a plus de dix-sept ans, dès le premier propos que nous en eusmes ensemble, nous nous trousvasmes si bien d'accord, qu'il ne fust point question de changer une syllabe l'un de l'autre ''. » — Or Mélanchthon était en

1. Briève résolution sur les disputes, etc. Epistre. Opuscules, p. i473- — -• Seconde défense contre Westphal. Opuscules, p. 1562. — .■!. Seconde défense. Opuscules, p. 1547, 1548. — i. Dernier avertissement. Opuscules, p. 1586.

vie. Que Westphal obtienne donc de lui un mot de démenti, un seul : « Si maistre Joachim ' veut une bonne fois se mettre hors de peine, et terminer le différent, qu'il tire un petit mot pour soy de la bouche du personnage, auquel il a accez bien libre, voye et sans grand travail de chemin... Quant à moy s'il se trouve que j'aye à fausses enseignes mis en avant le nom du dit maistre Philippe Mélanchthon, il n'y a note d'ignominie que je refuse de soustenir-. »

A l'autorité de la Confession de foi d'Augsbourg expliquée par son propre auteur ; à l'autorité de Mélanchthon, l'ami, le disciple, le continuateur de Luther, Calvin joint l'autorité d'un autre ami et collaborateur et collègue de Luther, Gaspard Cruciger : « lequel selon le grand esprit et excellent savoir qu'il avoit, estoit fort aimé de Luther, tellement qu'après M. Philippe, il passoit tous les autres ; » or Cruciger « a si bien embrassé ce contre quoy Westphal combat aujourd'huy, qu'on ne sauroit rien imaginer mieux accordant que ce qu'il en disoit de son costé, et moy du mien ^. »

Fort de cet accord loyal et suffisamment profond, Calvin se dresse entre les combattants de droite et de gauche comme le pacificateur, le conciliateur. Lt ici son rôle est étonnant. Il passe son temps à calmer les esprits des Réformés, à leur demander, presque à leur imposer toutes les concessions, môme les plus difficiles.

Il écrit ses fameuses lettres aux Zuricois, dans lesquelles il exalte la piété et les services de Luther jusqu'à s'exprimer ainsi : « J'ai la coutume de répeter si même Luther m'appeloist un diable, je lui porterai cet honneur que je le reconnaitrois pour un insigne serviteur de Dieu ''.... » Dans sa défense de celui qu'il appelle « excellent ministre de Christ et père (clarissime >>ir, pvœstantissimc Christi minister, ac pater mihi semper observande)^ » il a toutes les ingéniosités du cœur et de l'esprit.

e) Mais ce n'est pas tout. Dans tout son immense diocèse, il veille avec le même soin. De tous ces épisodes n'en racontons qu'un, à titre d'exemple, ce qui se passa sur les bords du Rhin, à Wesel.

Il y avait là de grandes difficultés. L'Eglise luthérienne exigea une confession de foi de l'Eglise wallonne composée de réformés fugitifs, comme nous l'avons raconté ailleurs. Calvin écrit au milieu de 1546^ Il exhorte les fidèles à s'en tenir à la simplicité de l'Evangile, à fuir les subtilités, et quant aux cérémonies, qui accompagnent la sainte Cène (costume du pasteur, chant), à ne pas se laisser troubler par elles. Les « imperfections » doivent être « supportées » tant qu'elles ne sont pas « répugnantes » à la « Parole de Dieu ». C'est seulement si elles ont « quelque apparence d'idolâtrie «, qu'il faut leur résister « jusqu'à la mort ^ » Un auteur dit : « Pas trace de critique sévère, de casuistique méticuleuse : tout est considéré d'un point de vue élevé ; » et encore : « Qu'il y ait eu formation

1. Joachim Westphal. — 2. Dernier avertissement. Opuscules, p. 1586. — -t. Ibid., p. 1586. — 4. Nov. 1544. Opéra XI, p. 774. — S. Opéra XX, p. 419-425. Au sujet de la date de 1546, voir D' W. Hollweg, Catviiis Beziehungen zu den Rheiiilandeii, dans Calvinsstudien, Elberfeld, 1909, p. 148. — (i. Opéra XX, p. 424.

d'une vraie communauté (sur laquelle reposait l'avenir de l'Eglise cvanoélique de Wesel et de toute l'Eglise évangélique du Bas-Rhin), on le doit à l'influence de Calvin et de son disciple Poullain '. »

Mais ce n'était qu'un commencement. A la mort d'Edouard VI d'Angleterre, de nouveaux réfugiés wallons arrivèrent à 'Wesel. Or à ce moment venait de se former un parti d'ultra-luthériens, à la tête duquel se trouvait un des plus ardents, le fameux Heshusius. Il était né à Wesel ; il était marié avec la fille du bourgmestre ; il était parent d'un juriste influent, Grœn, et il avait ainsi pour lui les membres les plus importants du Conseil de la ville-.

Cependant les nouveaux réfugiés furent bien reçus, et, à leur tète, se trouvèrent comme pasteurs deux amis de Calvin, François Morel et François de la Rivière, dit Pérucel. Mais bientôt le magistrat voulut obliger les Réformés à célébrer la Cène avec les luthériens. — Or les luthériens se servaient de la langue allemande, d'habits blancs, de cierges et d'oubliés portant le signe de la croix. C'était au commencement de 1544. Les Réformés refusèrent.

Arrive une lettre de Calvin expliquant qu'il faut distinguer entre l'Eglise des habitants et l'Eglise des étrangers. Que l'Eglise des habitants conserve les cérémonies inutiles, restes de papisme, c'est une faute impardonnable, mais les étrangers, qui ne sont pas membres de cette Eglise, peiii'ent et même doivent supporter avec patience ces faiblesses, dont ils n'ont pas la responsabilité. Il ne faut pas pour cela qu'ils s'abstiennent de la sainte Cène^ « Il est bien licite aux enfants de Dieu de s'asubjecter à beaucoup de -choses lesquelles ils n'approuvent pas. Or le tout est de sçavoir jusqu'à où telle liberté se doit estendre. En quoy nous tenons cest article pour résolu qu'il nous faut accomoder les ungs aux autres en toutes les cérémonies qui n'emportent point de préjudice à la confession de notre foy, affin que l'unité de l'Eglise ne se dissipe par nostre trop grande rigueur ou chagrin ''. » — Et notre historien d'ajouter : « On le voit, nous avons ici, dans cette lettre à l'Eglise de Wesel, un exemple de jugement élevé, vraiment chrétien, dans les choses religieuses. Quelle liberté malgré toute la fidélité ! Ce Calvin, auquel on reproche si souvent trop de sévérité et de susceptibilité, prémunit précisément les fidèles contre elles ^. »

Pérucel fut fort embarrassé. Que faire entre les conseils de Calvin, les désirs

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