L ETAT
Et il ne s'agit pas ici d'une opinion particulière à Grégoire VII. Innocent III qui acheva l'œuvre commencée par Grégoire VII, tint maintes fois le même langage. « Autant l'âme est supérieure au corps, autant le pouvoir sacerdotal est supérieur au pouvoir civil. Tous les deux, le pouvoir civil et le pouvoir sacerdotal furent mstitués chez le peuple de Dieu ; mais le sacerdoce fut institué par une ordmation divine {per ordinationem divinam), la royauté fut instituée par une extorsion humaine {per extorsionem humanam) '. » Et enfin il arriva à sa fameuse comparaison, dont s'était déjà servi Grégoire VII, mais qu'il développa, la comparaison des « deux grands luminaires » dans le firmament (luminare majus, luminare minus) et des deux grandes dignités dans l'Eglise {majorem, minoreui). Et « de même que la lune emprunte au soleil sa lumière, laquelle est inférieure {minor) en quantité et en qualité, de même le pouvoir royal emprunte l'éclat de sa dignité à l'autorité pontificale-. »
2. Luther put, dès le début, s'exprimer ainsi : « Personne n'avait enseigné, n'avait entendu dire, personne ne savait quelque chose de l'autorité civile, d'où elle venait, quelle était sa charge, sa mission, comment elle devait servir Dieu.... Ainsi autrefois le pape et les prêtres étaient tout en tous, au-dessus de tous, comme Dieu dans le monde ; et le pouvoir civil gisait dans les ténèbres, opprimé et Ignoré.... Et ils m'accusèrent d'être un révolutionnaire quand, par la grâce de Dieu, j'écrivis si magnifiquement et si utilement sur l'autorité civile. Avec bonne conscience et avec le témoignage du monde, je puis me vanter de l'avoir fait comme aucun docteur ne l'avait fait, depuis le temps des apôtres, si ce n'est
1. Innocentii III PP. Registrum de negotio romani Imperii, Ep. iS. Patrologie de Migne, tome CCXVI.
2. Nobili viro acerbo priori et aliis rectoribus Thusix et Ducatus, Epist. 401, 30 novembre 1198. - Baluze. Epist. Innocentii III, 1682. Lib. I, tome I, p. 235. - Passant sous silence ces déclarations, les auteurs catholiques (Abbé L. Cristiani, Luther et la question sociale, 191 1, p. 190) citent saint Thomas, qui évidemment parie avec plus de modération et de sagesse que les papes, mais ne les contredit pas, et qui aboutit à la même conclusion essentielle : la subordination de l'Etat à l'Eglise. < Dans le Nouveau Testament la prêtrise est au-dessus, et c'est par elle que les hommes sont amenés aux biens célestes. C'est pourquoi, dans la loi de Christ, les rois doivent être soumis aux prêtres. . (J. J. Baumann, Die Staaislehre des h. Thomas von Aquino, p. 25, 52, 169 et 80.) - Dans le cours du Moyen Age il y eut des protestations, celles d'un Dante, d'un Marsile de Padoue et des publicistes gibelins. Même Luther rendra à Gerson le témoignage qu'il fut le premier à instruire les hommes sur ces matières. Il déclare continuer Gerson (F.-G. -Ward, Darstellimg und IVûrdigung der Ansichten Luthers vom Staat und seinen wirtschaftlichen Aufgaben, 1898, p. 15). Mais ces voix ne furent pas écoutées, et la soumission absolue du pouvoir temporel au pouvoir spirituel resta et reste jusqu'à aujourd'hui le dogme sacro-saint de l'Eglise romaine. La bulle Unam Sanctam (1302) de Boniface VIII explique que les deux glaives, le glaive spirituel et le glaive temporel, sont au pouvoir de l'Eglise; le premier est manié par elle-même, le second ne doit l'être que pour ses mtérêts. Le premier est dans la main des prêtres, le second dans celle des rois et des guerriers, aussi longtemps que le prêtre le veut et le tolère {ad nutum et poteritiam sacerdotis). Histoire des conciles de Héfélé. (Traduction française de l'abbé Délave, 1873, IX, p. 245, 246.) - Et en 1864, 8 décembre,^ Pie IX, dans son Encyclique Quanta cura, renouvelle ses protestations contre le « délire « de la liberté de conscience, et, dans le Syllabus, anathématise ceux qui disent : « L'Eglise n'a pas le droit d'employer la force, > et ceux qui disent : « Les pontifes romains et les conciles œcuméniques ont usurpé les droits des monarques. • — Ces thèses sont défendues aujourd'hui, comme au Moyen Age, par les docteurs canoniques les plus autorisés. Voir dans Foi et Vie, 1910, p. 393-396, mon étude intitulée L'esprit du Vatican.
saint Augustin '. » — Et autre part : « J'ai cette gloire et cet honneur, par la grâce de Dieu, que cela plaise ou non au diable et à ses partisans*.... » — Et Ton comprend que le monde ait tressailli, comme on tressaille à l'ouïe d'une révélation, quand Luther publia son traité A la noblesse de la nation allemande. A côté de l'Eglise, en face, il y a l'Etat ; l'Etat existe.
Seulement ce n'était pas tout d'avoir relevé et comme créé la notion de l'Etat ; au lieu d'avoir répété un : l'Eglise, d'avoir dit : deux, l'Eglise et l'Etat. La difficulté, au contraire, commençait : la difficulté des temps modernes. Comment doit être établi le rapport entre l'Etat et l'Eglise, entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel r
■ I. Gardons-nous d'oublier que pas plus ici, et encore moins ici que pour l'Eglise, Luther n'a été un organisateur. « Luther, a-t-on dit, n'était pas homme à se faire un système ou bien à examiner avec soin, avant d'agir, les conséquences des mesures qu'il proposait. Il avait une nature essentiellement impulsive. Les contradictions, les fausses manœuvres, ses façons subjectives de s'exprimer, avec ses exagérations, ses violences de langage en sont la preuve "'. » Et l'on sait le parti que ses adversaires modernes tirent, sans loyauté, de cette mentalité. Disons seulement que Luther écrivait beaucoup et sans systématiser ses idées fondamentales, et qu'il ne pouvait guère ne pas, selon le moment, insister sur certains côtés de sa pensée, comme si les autres n'existaient pas, et puis, à d'autres moments, remettre en lumière ce qu'il avait laissé dans l'ombre. C'était très différent ; ce n'était pas nécessairement contraire.
a) Luther commence par poser le principe de l'indépendance de l'Eglise en posant l'indépendance de la foi. « La foi contient tout en elle-même*, » dit-il dès i5ig. Et dans son Traité à la noblesse allemande, i52o, il proclame l'égalité des croyants. Les charges ne sont pas différenciées par une ordination sacerdotale : c'est la confiance de la communauté qui les confère. En cas de nécessité, chaque chrétien peut accomplir tous les actes sacerdotaux. La hiérarchie croule.
Et le Magistrat? Etant baptisés, les magistrats sont aussi prêtres et évêques, si bien que Luther distingue, dans l'Eglise, quatre éléments : le chrétien, la communauté, les pasteurs (ou corps enseignant) et... le magistrat'^.
1. Luthers Werke, éd. d'Erlangen, vol. XXXI, p. 34, 35. « Vom Kriege vvider die Tûrken, 1529. »
2. Ibid., p. 236. « Verantwortung des aufgelegten Aufruhrs, etc., 1533. »
3. Dr. jur. G. von Schulthess-Rechberg, Luther, Zwingli und Calvin in ihren Ansichten ùber das Verhâltnis von Staat und Kirche, 1909, p. i.
4. Erôrtenmg... von der Gewalt des Pabsts, gegen Eck, Luther (éd. Walch). XVIII, p. 982. — Voir Studien und Krifiken, 1850. « Ueber das ursprùngliche Verhâltniss der Kirche zum Staate auf dem Gebiete des evangelischen Protestantismus «, von D. Daniel Schenkel. Erster Artikel, |j. 203-260. Zweiter Artikel, P- 4.53-494. — S. Schenkel, Ibid., p. 215, 211.
L ÉTAT 3g5
Cela est étrange et confus. Le magistrat peut être chrétien : at-il pour cela une charge dans l'Eglise comme le pasteur? A peine posé, le principe est ébranlé.
b) Kt les fluctuations commencent. Luther avait trop accordé à FEtat; il y a chez lui réaction à partir de 022, dans ses deux écrits caractéristiques de i523 : De r autorité temporelle et Cause et raison \ Se rappelant sa malheureuse théorie dogmatique, d'après laquelle la loi n'est que pour les incrédules, sans abandonner son idée que l'Etat est d'institution divine, il ne le considère plus que comme destiné aux impies, aux méchants. Il rabaisse trop l'Etat qu'il a trop élevé.
'Voici une seule citation : « Nous sommes serviteurs dans une auberge où le diable est maître, le monde (die Welt) est maîtresse, et tous les mauvais instincts sont domestiques ; et tous ensemble, maître, maîtresse, domestiques sont ennemis et adversaires de l'Evangile. Si quelqu'un te vole ton or, diffame ton honneur, rappelle-toi qu'ainsi vont les choses dans cette maison "K » — Au surplus, si Luther ne ménage pas le peuple, il ne ménage pas davantage les princes, et le 12 octobre i523 il appelle l'incrédulité un vice de cour (incredulitas, imo aulica ista injînnitas animi), et il déclare que, si ce n'est pas impossible, il est du moins rare et difficile qu'un prince soit un chrétien, on sait du moins qu'un prince est un gibier dans le ciel (Wildpret im Himmel)^.
Du moins Luther tire-t-il de cette conception de l'Etat les conséquences les plus libérales. « Les princes peuvent forcer les hommes à les suivre avec la bouche et avec la main ; mais ils ne peuvent forcer le cœur, quand ils se déchireraient '*. » — « L'hérésie est une chose- spirituelle ; on ne peut la couper avec aucun fer, la brûler avec aucun feu, la noyer dans aucune eau ^ » — On connaît son mot célèbre: « Pas de douane pour la pensée » {Gedanken sind {ollfrei). — Il se moque des princes, qui « prétendent conduire le Saint-Esprit à l'école *. » — Il avait déjà dit, en i52o, dans son manifeste à la noblesse : « On doit vaincre les hérétiques par des écrits et non par le feu,... autrement les bourreaux seraient les plus savants docteurs de la terre '. »
c) Les fluctuations continuent et le Réformateur étant indécis, ce sont les événements qui décident : la révolte des paysans, i525 **, la Diète de Spire, i526.
1. FoU liieltlicher Obrigkeit, wie weit man ihr gehorsam schuldig ist. — Gntnd und Ursache aus der Schrift, dass eine christliche Versammiung oder Gemeinde Recht und Macht habe, aile Lehrc zu urtheilen und Lehrer zu berufen, ein- und abzusetzen.
2. Luther (éd. d'B;rl.), L, p. 349. Auslegitng des 18, 19 und eines Stûckes des 20 Kapitels Johannis, 1528 u. 1529.
■'). Luther (éd. Walch), X, p. 469. — Ce qui est bizarre, et ce qui caractérise bien la polémique romaine, c'est qu'un auteur comme Cristiani cite telle ou telle de ces déclarations de Luther et s'en arme contre lui et le protestantisme, comme si Luther allait aussi loin que les papes, comme si on pouvait lui reprocher autre chose que de trop s'en rapprocher.
4. Das Herz môgen sie ja nicht zwingen, sollten sie sich zerreissen. Walch, X, p. 456. — o. Luther (éd. Walch), p. 460, 461. — 6. Luther (éd. Weimar), XI, p. 246. — 7. Ibid., VI, p. 455.
H. C'est alors que Luther écrit: « C'est pourquoi, chers seigneurs, déliez ici, délivrez là; secourez, ayez pitié du pauvre peuple. Perce, frappe, tue, qui peut! Y perds-tu la vie: bienheureux es-tu. Tu ne saurais trouver une plus heureuse mort. Tu meurs en obéissant à la parole et au.x ordres de Dieu (Rom. XIII) et au service de l'amour pour sauver ton prochain de l'enfer et des liens de Satan. » (Luther, éd.
3q5 LA PENSÉE POLITIQUE
On permet à chaque Etat de se conduire selon qu'il croira pouvoir en revendiquer la responsabilité devant Dieu et devant l'empereur '.
Alors se réunit la Diète d'Augsbourg, i53o. Elle maintient en principe la distinction entre les deux pouvoirs {discrimen ecclesiasticœ potcstatis et poteslatis gladii). « Le pouvoir politique (pnlUica admiiiistratio) s'occupe d'autre chose que de l'évangile. Le magistrat protège non les âmes, mais les corps et les choses matérielles.... Il ne faut donc pas mêler {)wn igitur cnmmiscendœ sunt) le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil {potestates ecclesiastica et civilis) -. »
Mais déjà la Confession d'Augsbourg elle-même les mêle. Le même article reconnaît que l'évêque peut avoir le droit du glaive. Seulement ce n'était pas par autorité évangélique {ex mandata ei'angelii), c'était par « droit humain » {jure hiimano). — Subtile et trop fragile distinction.
C'était l'époque où le faible Mélanchthon mettait tout son espoir dans le maintien ou le renouvellement de la puissance épiscopale, comme il l'écrivait le 3i août à Luther.
Luther résistait encore. Il déclare toujours distinctes et différentes les deu.x administrations, que Satan par la papauté a admirablement mêlées et confondues; il ajoute : « Ici il nous faut vaillamment (acviter) veiller {vigilandiim est) 'K » — Mais en même temps il admet qu'un même individu e.xerce les deux charges distinctes [impermixtas) '\ — En vérité donner et retenir ne vaut.
d) Et la logique triomphe. Les déclarations se succèdent, de Lubeck i53i, de Gosslar i53i, de Brandebourg i533, de Strasbourg i534. Les peuples changent de religion en même temps que de gouvernement. Le duc Ulrich, monté sur le trône de Wurtemberg, introduit la Réformation, i534. Le duc Georges de Saxe, catholique fervent, meurt. Le duc Henri, protestant, lui succède et le pays devient protestant. Quelque chose d'analogue se passe dans le Brandenbourg avec Joacbim II ^'.
Erlangen, XIV, p. 290.) — Que veulent dire exactement ces mots terribles ? On discute avec raison. Mais le résultat de la guerre des paysans et de l'intervention de Luther est incontestable. Voir Solle, Reformation iiiici Révolution. Der deutsche Baiiernkrieg tind Luthers Stelliing in demselben, 1897. Cette étude fait partie des « Traités pour le peuple allemand. » édités par la Société pour l'histoire de la Réformation : « La puissance des princes sortit des troubles fortifiée ... En même temps que la division politique, la guerre des paysans consacra aussi la division religieuse.... Ctij'us regio, ejiis religio : maintenant les princes avaient, avec la volonté, le pouvoir d'appliquer cette maxime.... C'est une des suites les plus importantes de la guerre des paysans que la Réformation n'ait plus été l'affaire du peuple, que Luther n'ait plus été l'homme joyeusement acclamé du peuple... Les amères expériences faites avec les Inspirés, et puis avec les paysans, l'avaient rempli de défiance vis-à-vis de Herr omties (monsieur tout le monde, le petit peuple). Une.... conséquence de cette défiance est qu'il insiste avec beaucoup plus d'énergie sur la puissance illimitée des princes et qu'il ne prend plus parti pour une amélioration de la pénible situation du pauvre peuple > (p. 80-82).
1. Voir aussi dans Sttidien itnd Kriiikcn, 1877, I, p. 106, etc., une étude de Kôstlin, Staat, Redit iind Kirche der evangelisclien Ethik. — 2. Melanthonis Opéra XXVI, p. 321, 322. — ."î. Lettre à Mélanchthon du 2! juillet 1530. Luthers Briefe (éd. de Wette), IV, p. 106. — \. « Personas impermixtas sicut et administrationes volo, etiam si idem homo utramque personam gerere possit. » Ibid., p. 106.
•ï. Ainsi se justifie, — on voit comment, en quelle mesure et pourquoi, — l'observation faite par un observateur protestant, qu'au premier moment l'effet de la Réformation fut de favoriser le pouvoir poli-
Luther tantôt désapprouve, tantôt approuve. Il trouve que ce serait bien ifein), si le prince, de son autorité civile [ans jpellUcber Obrigkeit), ordonnait aux pasteurs et à ses ouailles, sous peine de punition (bei Slrafe), d'expliquer et d'apprendre le catéchisme'. » — Et l'avis de i536 (signé par Luther, Bugenhagen, Cruciger, Jonas, Mélanchthon) proclame définitivement la confusion, la fusion des deux pouvoirs. Mélanchthon affirme que l'Eglise doit être gouvernée non par une démocratie, mais par une aristocratie « dans laquelle ceux qui président, les évéques et les rois (episcopi et reges) se communiquent leurs avis (commiuiicent consilia) et élisent les hommes propres à juger. De cela il appert suffisamment que la cnnnaissance de la doctrine appartient à l'Eglise, c est-à-dire aux presbytres et aux princes-. « — La césaropapie luthérienne était établie.
2. De son côté Zwingle avait fondé en Suisse une césaropapie républicaine, parfait pendant de la césaropapie monarchiste, fondée en Allemagne par Luther.
En Suisse, les idées républicaines étaient anciennes et la césaropapie des gouvernements avait été depuis longtemps provoquée et nécessitée (c'est le fait qu'il faut noter, qui est capital, et les théocrates ultramontains le négHgent) par les excès politiques ou moraux, — immoraux, — des prêtres et des moines. — De tout cela la Réformation n'était pas responsable.
Quand elle parut, elle trouva les gouvernements, nommés par les citoyens, disposés à la soutenir et elle accepta, à certaines conditions, leur intervention ^.
Ce qui était vrai pour la Suisse l'était tout particulièrement pour Berne, qui peut nous servir d'exemple, et dont le rôle dans la carrière de Calvin a été de première importance ''. — Dès la fin du Moyen Age le gouvernement avait su tenir le clergé en respect; il avait réformé les abus criants, — des Béguines, des Frères de l'hôpital ou de Bacchus ; il s'était comporté comme un évêque. Et peu à peu, en face de la corruption de l'Eglise, s'était formé un gouvernement composé d'hommes distingués par leur caractère, leur intelligence, et du reste en intime communion avec le peuple.
Au XVI™^ siècle, quand il prit en main l'autorité ecclésiastique, cet Etat ne pensa pas du tout commettre une usurpation. C'est ainsi qu'après la Dispute de Berne fut publié l'édit de Réformation, 7 février i528. Le gouvernement y parle
tique et son absolutisme. Car le pouvoir politique étendit son autorité sur l'Eglise et n'eut plus cette Eglise pour lui résister. — Il ne faut pas trop d'habileté, on le devine aisément, aux pamplilétaires catholiques pour exploiter ces faits. Seulement ces faits sont occasionnels, occasionnés par une réaction nécessaire contre les abus et les scandales de l'Eglise romaine. — Et puis, et surtout, ce qui est vrai, en une certaine mesure, pour Luther et Zwingle, ne l'est pas du tout pour Calvin.
1. Luthcrs Briefe, de Wette, IV, p. 308. — 2. « Ex his satis intelligi potest,cogni/ionem de doctriita pertinere ad ecclesiam, i. e. ad presbyteros et principes. » La lettre est de 1537. Melùnthonis Opéra III, p. 469-
3. Le 26 octobre 1557, Bullinger écrit à Calvin : « A nous, ministres, il n'est pas permis d'avoir aucun colloque sans l'autorisation de l'Etat. » Opéra XVI, p. 682. — Calvin répond. Voir Ibid., p. 692.
4. Geschichte dcr beriiischen Kirchenverfassting. Rede bei der Eeier des Jahrestages dcr Eroffnung der Hochschule in Bern, den 15. Dezember 1851, gehalten von Dr. Gelpke, d. J. Rektor der Hochschulc.
3g8 LA PENSEK POLITIQUE
comme une Faculté de théologie et comme un évêque. Il se substitue formellement à celui-ci et exerce toutes les charges doctrinales et disciplinaires.
L'auteur que nous analysons déclare que les premiers jours de cette constitution furent « les jours d'une belle époque patriarcale, pendant laquelle l'Ii^glise et FEtat se trouvèrent dans une relation vraiment idéale. [?] »
Et c'est fort intéressant, fort suggestif. Il faut tenir compte de tous ces faits dans un jugement impartial de la conduite des Réformateurs, saxons et suisses. Mais le résultat n'en demeure pas moins celui-ci : la césaropapie était installée en Suisse, spécialement à Berne '.
1. Le même auteur ajoute : « Ainsi seulement cette constitution [bernoise] put résister au principe calviniste de la séparation [?] de l'Eglise et de l'Etat, principe, qui se propageait avec puissance, et qui triompha dans l'Europe occidentale et dans le Pays de Vaud. La constitution bernoise résista, et lui opposa une barrière infranchissable du côté de la Suisse orientale » (p. 15). Il s'agirait de savoir si ce fut un bien.
SFXONDE PARTI K Calvin.
I 'EST le chapitre XX'"*^ et dernier du quatrième livre de ÏInstitiition qui contient les idées politiques de Calvin. Il est intitulé : « Du gouvernement civil ', » lequel a pour but d'« ordonner une justice civile et réformer les mœurs extérieures, » ou mieux, d'après le texte latin, « d'instituer une justice civile et extérieure des mœurs » {ad instituendam civilem duiilaxat, externamque morum justitiam) -. »
I. Quelle est donc la nature et l'origine de l'Etat? Il nous faut remonter aux deux doctrines principales de la théologie calviniste : celle de la souveraineté de Dieu et celle de la corruption de l'homme ^ Dans ces deux doctrines, le Réformateur va trouver la force de corriger Grégoire VU et le moyen de préciser Luther et l'idée de l'Etat moderne.
Sans le péché, il n'aurait pas été besoin de gouvernement, de ce que Calvin appelle d'un nom digne d'être repris de nos jours : « l'ordre de justice ». Chacun « porterait la loy en son cœur, » et toute « contrainte pour nous ranger » serait inutile. « La justice est comme un remède de ceste corruption qui est aux hommes '". » — « Nous ne serions pas seulement comme les bestes ^, s'il ne avoit
I. C'est la fin du chapitre VI de l'édition de 1536, resté intact, à deux ou trois petites additions près, dans l'édition de 1539 (16' et avant-dernier chapitre), et qui a reçu, en 1559, quelques additions significatives. Nous indiquons ces diverses modifications. — 2. IV, XX, I.
3. Voir Kuyper, Calvinisni, 1898, p. 102, 103, et Glasgow, Calvin s Influence, etc., ddins les C/iivin Memorial adresses... in the United States at Savannah, 1909, p. 178. D'après eu.x, la profonde conception du péché enseigne deux choses: 1° que nous devons recevoir avec gratitude l'Etat institué par la main même de Dieu, et 2° que nous devons toujours veiller contre le danger qui, à cause de la méchanceté humaine, est caché dans le pouvoir de l'Etat.