L ÉTAT
ad majorem Dei gloriain. Et il ne faut pas s'ctonner si ce qu'on appelle les partis dits les plus révolutionnaires réussissent si peu à détruire les partis dits les plus rétrogrades. En définitive ils ont la même conception de l'Etat, ou bien qui n'a pas de moralité... et s'en passe, ou bien qui n'a pas de moralité... et l'emprunte à l'Eglise ^
I. En politique, il y a deux dogmes qu'il faut soigneusement distinguer: le dogme fondamental: l'indépendance de l'Etat, et un des dogmes secondaires : la souveraineté du peuple. C'est en les confondant que l'on a pu arriver à mettre les Jésuites au nombre des initiateurs du monde moderne. Il est essentiel dès le début de fixer ce point.
i" Il est vrai que les Jésuites ont proclamé la souveraineté du peuple au seizième siècle. Il faut même reconnaître qu'ils l'ont proclamée avec plus de passion que les protestants.
2° Cette doctrine de la souveraineté du peuple a été professée par eux pour la première fois en public par Lainez, second général de l'Ordre des Jésuites, au concile de Trente, dans la séance du 20 octobre 1562. Viennent ensuite : l'ouvrage de Bellarmin, De membris ecclesiœ militantis, composé après 1576; l'ouvrage de Mariana, De rege et régis institiitione, paru en 1598 ou 1599. Cet ouvrage est dédié au roi d'Espagne, Philippe III, le fils et successeur de Philippe II. « Le peuple, dit Mariana, peut forcer le roi à obéir aux lois qu'il a [lui, le peuple] édictées. 11 a le droit de renverser du trône le monarque désobéissant et de le punir de mort, si c'est nécessaire. » (EUendorf, Die Moral iind Politik der Jesiiiten, 1840, p. 374); l'ouvrage de Rosseus (pseudonyme de Raynold), De justa rei publicœ in reges impios et hœreiicos auctoritate, 1592. « De ce qu'il a été dit sur l'origine et la puissance des rois, il suit que la puissance des rois chrétiens est limitée ; qu'ils sont préposés aux citoyens et à tout l'Etat, de telle sorte que le peuple peut étendre, restreindre, changer, et, si les circonstances le demandent, complètement supprimer leur gouvernement et en instituer un autre, sous une autre forme » (EUendorf, p. 393). Or voici l'origine du pouvoir civil ; « Le pouvoir civil est seulement de droit humain et vient non de la nature, mais des mœurs des peuples. » « Tout cela, ce n'est ni Dieu ni la nature qui l'ordonne, mais seulement la volonté, le caprice, la libre décision des peuples. » {Ibid., p. 378.) Ce qui fait le pouvoir légitime, « c'est l'acte solennel du couronnement par les évêques. » (Ibid., p. 3S3.)
30 En proclamant la souveraineté, — plus démagogique, encore que démocratique, telle que celle de la Ligue, — du peuple, les Jésuites n'ont pas eu pour but d'assurer la liberté du peuple, mais d'exciter les peuples contre des rois qui n'étaient pas catholiques ou qui étaient trop tolérants, comme Henri IV, devenu catholique.
4° Cette intention, les Jésuites l'ont manifestée par le développement qu'ils donnèrent aussitôt à la théorie du régicide, théorie qu'ils firent passer en pratique avec Jacques Clément et Ravaillac.
5° Cette intention, les Jésuites l'ont manifestée plus clairement encore, si possible, par le fait que, les princes étant redevenus à la dévotion de l'Eglise, ils changèrent aussitôt leur théorie démagogique, dont ils n'avaient plus besoin, en une théorie ultra-absolutiste. Démagogues pour empêcher la publication de l'Edit de Nantes, ils se trouvèrent absolutistes pour en obtenir la révocation. « Tout changea à partir du jour où les Jésuites s'emparèrent de l'esprit des princes et trouvèrent leurs adversaires non plus dans les princes, mais dans les peuples. A ce moment, il y a dans la politique des Jésuites un changement complet, et, depuis Louis XIV, dans leurs écrits, dans leurs discours, ils prêchent la soumission absolue, le droit divin des rois. Comme Machiavel, ils approuvent tous les moyens pour amener les peuples à l'obéissance; ils approuvent le renversement de la constitution, l'infidélité au serment, la persécution, l'emploi de la terreur, les fausses promesses, bref toutes les injustices. Le prince ne rend compte de son administration qu'à Dieu. Toute espèce de liberté populaire est fâcheuse ; ils trouvent utile qu'il n'y ait pas d'assemblées nationales, pas de parlement, pas l'ombre d'une autonomie religieuse ou politique. » (D. Heinrich Wiskemann. Die Le/ire tiiid Praxis der Jestiiten, 185S, p. 116.)
6» A tel point, le fondement du monde moderne est non pas la doctrine de la souveraineté populaire, mais la doctrine de l'autonomie de l'Etat. C'est ce fondement qu'ont posé les Réformateurs, proclamant l'Etat et l'Eglise deux pouvoirs égau.K par leur origine, et c'est cette doctrine qu'ont combattue les Jésuites, fils théocratiques et légitimes de Grégoire VII. C'est ainsi que le général des Jésuites, à Trente, dans son discours, audacieux jusqu'à l'impudence, et qui dura deux heures, défendit contre l'épiscopat les droits absolu."; universels et uniques de la papauté: doctrine, déclara l'évêque de Paris, « qui changeait l'Eglise
zj04 LA PENSEE POLITIQUE
C"est au milieu de tous ces écueils que, guidé par sa théologie, Calvin dirige son idée de TEtat avec une rectitude, une fermeté parfaites.
Notons Tannée 1541. — En i54i, Calvin, rappelé de l'exil, fait rédiger le programme de TEtat puritain. En 1541, Loyola est élu général de la nouvelle Société de Jésus'. Et la lutte à mort va s'ouvrir dun côté entre l'esprit politique de Loyola ou de Machiavel, et de l'autre côté l'esprit politique de Calvin.
6. Même Calvin fait remonter à Dieu non seulement l'Etat, la notion de l'Etat, mais encore la délimitation des Etats : « Nous n'habitons pas en la terre par cas fortuit, mais c'est d'autant qu'il plaist à Dieu de nous y maintenir.... C'est lui qui a logé les hommes. Or cependant aussi nous sommes admonestez de ne point troubler les limites ni la police, mais qu'un chacun retienne le sien, et que nul n occupe le bien ifautruy. Et pourquoy ? Car du commencement Dieu a ordonné les limites du monde. Si cela est, maintenant qii un chacun demeure en sa possession, quon ne le trouble et qu'on ne le moleste point. Or nous voyons la malice des hommes cependant ; car Pambition et lavarice a esté cause que toutes les bornes que Dieu avait faites au monde ont esté rompues. Nembrod commence, et ceste monarchie de Babylone ; et puis les uns ont voulu gagner sur les autres. Voilà donc des hommes qui, comme des gouffres insatiables, ont perverti l'ordre que Dieu avoit mis en ce monde : mais quoy qu'il en soit, encores Dieu leur a tousjours tenu telle bride, que les hommes n'ont peu mettre par leur cupidité excessive une telle confusion, que tousjours il n'y ait demeuré quelque estât certain ^. »
Calvin ne songeait qu'à Nemrod, aux Assyriens, peut-être à Alexandre, et à César. Il ne songeait pas à Napoléon et aux expulsions des peuplades hors de leurs territoires, à l'extermination des Peaux-Rouges de l'Amérique, des noirs de l'Afrique, à ces conquêtes odieuses, à ces armements insensés pour les hégémonies mondiales, qui entassent les crimes et les épouvantes dans les cinq parties du monde, qui semblent préparer les catastrophes universelles. Mais sa théorie: Tu ne prendras pas sa possession au rouge, au noir, au jaune, au blanc, car c'est Dieu qui les lui a données, sa vieille théorie est singulièrement... moderne.
A côté de l'Eglise il y a donc l'Etat, et l'un est très distinct de l'autre. Il y a une grande différence, une grande dissemblance {discrimen, dissimilitudo).
I. La puissance civile use de violence : « L'Eglise n'a point de glaive pour punir les Pialfaiteurs, ne commandement pour les contraindre, ne prisons, ny
en une tyrannie temporelle, pour faire de cette épouse de Jésus-Christ une servante, prostituée aux volontés d'un homme. » (Fra Paolo Sarpi, Histoire du concile de Trente, trad. Amelot de la Houssaie, 2" éd., 16S6, P- 593> 595-)
i. Foster, dans Tlic Harivard Theological Revieiv, oct. 1908, p. 405, 392. — 2. Sermon sur le Deutéronome. Opéra XXVIII, p. 685.
amendes, ne les autres punitions dont les magistrats ont accoustumé d'user'. »
— La puissance ecclésiastique repose sur la liberté : « D'avantage elle n'est point à cela, que celuy qui a péché soit puny maugré soi {invitus)^ mais que par un chastiment volontaire (voluntaria) il face profession de sa pénitence ^. »
Calvin, réfutant une fois de plus la thèse trop chère aux Luthériens et aux Zwingliens, ajoute que ces différences n'ont pas cessé d'exister depuis que le pouvoir civil est devenu chrétien. « Le magistrat n'a pas succédé à l'Eglise '. «
— Puis il fait front contre la césaropapie : « Aujourd'huy combien y en a-il en la papauté, qui amassent tout, tant qu'ils peuvent de droit et de puissance pour l'attribuer aux rois ? Afin que par ce moyen il n'y ait aucune dispute de la religion, mais que le roy seul ait toute puissance d'ordonner à son appétit tout ce qu'il voudra, et que cela soit un arrest irrévocable, sans contredit'*. » — Et il cite « les blasphémations », qui ont nommé Henri 'VIII «souverain chef de l'Eglise. »
Mais il ne fait pas moins front contre la théocratie. « Il n'y a doute que Jésus-Christ n'ait voulu exclurre les ministres de sa Parole de Seigneurie terrienne {a civili doniiiialione ac terreno arceré), quand il a dit : les Roys dominent sur les peuples, mais il n'en est pas ainsi de vous "". » Puis, avec son style imagé, Calvin décrit les usurpations temporelles du clergé romain, s'avançant « par succession de temps, comme pas à pas. Car ils ne pouvoyent pas sauter si haut du premier coup : mais en partie par fraudes et prattiques couvertes, ils se sont eslevez comme à la desrobée, tellement que nul n'apercevoit le larrecin, jusques à ce qu'il fust fait^ » — « Finalement, le Pape ne se contentant plus desjà des contez, ou duchez moyennes, a mis la patte premièrement sur les royaumes, et en la fin mesme sur l'empire d'occident". » — En un concile d'Arles, il a décrété « que la puissance souveraine des deux glaives luy compétoit par droict divin •*. »
Pour la fameuse donation de Constantin, et sa réfutation fameuse aussi par Laurent 'Valle, Calvin ajoute en iSSq : « Laurent Valle avoit desja assez réfuté ceste fable, comme il estoit aisé à un homme docte et d'esprit aigu, combien qu'il n'eust pas dit tout ce qui pouvoit servir à l'argument, d'autant qu'il n'estoit pas fort exercé, ny en l'Escriture, ny en ce qui concerne la religion et Testât de TEglise ^. »
Même Calvin refuse au clergé toute « jurisdiction », toute «immunité « exceptionnelle. « Il leur semble advis [aux romanistes] qu'on leur feroit tort et injure, de les faire venir devant un juge terrien (coram civili jiuiice) en causes personnelles».... Or « les évesques anciens » eux-mêmes « n'ont point estimé que leur droict fust aucunement amoindry, s'ils estoyent sujets aux juges laïcs, quant aux causes civiles *". » — « Quant est des ministres de la Parole de Dieu, en leurs personnes, en tant qu'ils sont hommes, il faut bien qu'ils soyent sujets aux lois, qu'ils se rendent obeissans aux magistrats, et qu'ils leur portent honneur et révérence". »
I. 1543. IV, XI, 3. — '2. 1543. IV, XI, 3 — 3. IV, XI, 4. — '*• Commentaires sur Amos VII, 13- — .•i. IV, XI, 8. — 0. IV, XI, 10. — 7. IV, XI, II. — s. IV, XI, II. — '.t. IV, XI, 12. — 10. IV, xi, 15. Le latin est plus bref; nihil lœdi se ac suuni ordinem judicarunt, si subjiccrentur. — H. Opéra LUI. Sermon i Tim., p. 223, 224.
De telle sorte que Calvin se sert d'une formule dont Taccent est tout moderne. A l'empereur, les palais ; au prêtre, les Eglises. {Ad imperaloreiu pcrtiiicre palaiia^ ad sacerdoiem ecclesiasK)