‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 88 sur 176 · Les faits vont commenter l'idée · texte numérisé non relu

Les faits vont commenter l'idée

Dans les Ordonnances, ce qu'il y a d'essentiel, c'est le Consistoire. Pourquoi Calvin a-t-il tellement tenu à la création du Consistoire ? Pour distinguer le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique. « J'ai voulu (dit-il dans la lettre même, où il annonce la création du Consistoire), comme il est juste, que le pouvoir spirituel fût distingué du tribunal civil {voliii spiritualem potestatein a cii'ili judicio distiiigui)-. »

Mais partout la lutte s'engage. Myconius écrit à Calvin, de Bàle, le lo février 1542 : a Les laïques mettent en avant un dogme bien anarchique et détestable {l'aide tiirbulentum ac pestilens).... Le Conseil [de la ville., disent-ils, est l'Lglise {senatus ecclesia est) ^ »

l^.t voici le Sénat de Berne qui intervient dans la question de la sainte Cène. Pour le 27 août 1542, il convoqua à Berne les doyens de toutes les Classes du canton de Vaud afin d'écouter et d'accepter la déclaration rédigée par son pasteur Conzenus. Le 23, Calvin écrit à Viret : « L'importance de l'affaire ne me permet pas de me taire et de me tenir tranquille.... Quant à la manière d'agir, il faut que les frères pensent à l'exemple {qiiale exemphnn) qu'ils donneraient, s'ils permettaient au Sénat d'être juge de la doctrine {si docirinœ jiidicem habeant seiialitiu)^ de telle sorte qu'il faille immédiatement approuver et tenir pour oracle tout ce qu'il aura décidé. Quel danger et combien grand pour l'avenir ! Certainement si nous souffrons qu'un tel joug nous soit imposé, nous trahissons (/ro^y/^n/.?) par notre dissimulation le saint ministère, et nous ne pourrons excuser cette perfidie (hanc pevfidiam) ni devant Dieu, ni devant les hommes ''. » — Et il poursuit sa campagne contre le Sénat, pensant à tout, expliquant tout, préparant tout. Il s'interrompt : « Mais je suis inepte de t'instruire avec tant d'anxiété ^. » Et il continue. Il fait plus encore. Non content de donner des conseils, quelques jours après, il envoie le travail tout fait. Il rédige une formule. « Je t'envoie une formule: vous pourrez en prendre ce qui vous plaira, et effacer ce qui vous déplaira. Peut-être le Seigneur vous inspirera quelque chose de mieux, de telle sorte que vous n'aurez besoin ni de suivre, ni de corriger ce que je vous envoie ''. »

Et avec cette impatience anxieuse il attend le résultat des événements de Berne. On le lui communique. Il en est tout à fait malheureux {summn fere nmnia displicent). Et pourquoi ? Ils ont montré trop de « facilité » à accepter l'édit

I. IV, XI, 8. C'est une parole de saint Ambroise. — C'est cette distinction que Calvin introduisit à Genève dans la fameuse formule du serment des pasteurs. Nous l'avons vu plus haut.

i. Opéra XI, p. 363 (à un ami anonyme), janvier 1542. — Moïse et David « soutenaient les deux charges lion par leur propre volonté, mais en vertu d'un ordre et d'une vocation de Dieu. » Les magistrats .ictuels n'ont ni cet ordre, ni cette vocation. 14 mars 1542, à Myconius, Ibid., p. 3-9.

•'t. Ibid., XI, p. 368. — 4. Ibid., XI, p. 431- — '">■ Ibid., p. 432. — ti. Ibid., p. 433.

du Sénat. Viret le trouve tolérable. Lui, pas. Et il faut lire sa discussion impitoyable, ses critiques, ses protestations, ses exclamations, ses objurgations. « La formule adoptée est équivoque, obscure, ambiguë et tortueuse. Le sachant et le voulant, ils se sont mis au cou un nœud coulant : ce n'est donc pas la fin, c'est le commencement de leurs maux.... On a jeté les fondements de la plus pernicieuse des tyrannies (fundamenia perniciosa' tyraiiuidis).... Je suis saisi d'horreur (horreo) quand je lis le sénatus consulte, tant il trahit d'orgueil et de hauteur. Ils appellent leur jugement définitivement apeavov (excellent), auquel il n'est pas permis de contredire. Ils le promulguent non pour que les pasteurs aient la liberté de répondre, mais pour qu'ils suivent, tiennent, observent ce qui a plu à Messieurs {dominis) . . . . Nous sommes frappés aussi. La peine retombe sur toute l'Eglise.... Après cet exemple il sera nécessaire que notre doctrine soit soumise non seulement au pouvoir, mais au signe de tête de quelques hommes, et même ignorants. 11 faudra parler ou se taire, selon que du doigt ils feront signe ^ » — Et quelques jours après, de nouveau : « Ce souci m'angoisse et me tourmente {angit ac torquet).... Quand je pense à toi et à vous tous, j'en perds le souffle {fere exauùnor).... Je t'en supplie, ne laisse venir personne sans lettre, sans nouvelle.... » Et en post-scriptum : « J'ai écrit d'un esprit troublé et agité (tumnltuarié) et à la hâte -. »

Enfin il apprend que les pasteurs ont écrit au Sénat de Berne des lettres « assez viriles et courageuses ; » elles lui plaisent infiniment {vehementer placent). Ce sera un obstacle « aux exemples mauvais et tyranniques '. »

Mais à peine apaisée sur un point, la lutte recommence sur un autre. Nouvelle menace de la césaropapie, de l'Etat, qui accapare les biens ecclésiastiques, en disant qu'il donnera des pensions annuelles. « Tu le vois, on va aliéner les biens, l'Eglise restera nue, et l'Etat lui donnera ce qu'il lui plaira, comme si cela lui appartenait à lui. Et si l'Etat n'est pas content de l'Eglise, il pourra rogner la portion qu'il lui accorde et la menacer de la supprimer '*. »

Et puis encore autre chose ! Le désaccord entre Berne et Genève, qu'il croyait apaisé, se ranime et cela le tourmente cruellement {me vehementer excruciat) ■'.

Quelques jours plus tard il revient à cette sécularisation des biens ecclésiastiques. — Elle est dangereuse ; elle est illicite. Et quel prétexte pour les papistes ! « Après avoir crié contre les sacrilèges des papes et de tout le sacerdoce papal, de quel front les pasteurs défendront-ils cette sécularisation, qui dépouille absolument l'Eglise et la laisse nue ?.... » — « On donne aux autres princes un exemple détestable. Ils ne sont déjà que trop cupides. » — Et l'avenir ? « Il peut se faire que l'Eglise, n'ayant plus rien, reste déserte et solitaire. » — Et voici l'argument principal : « Ce qui a été une fois donné à Christ et à l'Eglise n'appartient pas à l'Etat. » — Cette sécularisation est digne d'anathème, de malédiction, car elle profane ce qui est sacré. Seulement que les pasteurs écartent bien

r II septembre 1542. Opcra XI, p. 138. — 2. A Viret. Opem XI, p. 442. — •'t. Opéra XI, p. 446- - 4. Ibkl., p. 447. — ■). Ibicl., p. 448.

tout soupçon.... « La meilleure règle de la Réformation est celle du roi Josias, à savoir que le magistrat ait finspection, que les diacres aient la distribution. Vous pouvez cependant déclarer que vous serez satisfaits si l'Etat a le plein droit d'administration et distribue fidèlement les intérêts annuels, sans toucher le fond *. » Telle est l'ardeur, la violence, la nervosité avec lesquelles Calvin combat la césaropapie -.

Toutefois si Calvin est pour la distinction des deux pouvoirs, il n'est pas pour \e\xr séparation : il est pour leur union. — Et ce qui était très clair le devient moins ^.

I. En fait de textes, nous n'avons que l'embarras du choix. Nous avons déjà signalé des textes de i537 et de i55g. — Calvin dit et redit que l'Etat ne s'occupe pas seulement de la vie matérielle du peuple, mais « de l'idolâtrie, des blasphèmes contre le nom de Dieu et contre sa vérité et autres scandales de la religion ''. » — « La police que Dieu a instituée au monde nous procure trois biens : que nous pouvons mener vie paisible ; que Dieu est seri'i et honoré ; que la vie des hommes est honneste ^. » — « Il y a trois choses : la paix, et la religion., et l'honnesteté ''. »

En somme l'Etat doit veiller sur l'accomplissement des deux tables de la Loi : devoirs envers Dieu et devoirs envers les hommes '.

Voici une citation courte et une citation longue : « Le prophète Isaïe déclare: que les rois seront nourriciers de l'Eglise chrestienne. Il ne parle point de Testât ancien qui estoit sous les prophètes ; mais quand .lésus-Christ sera apparu, qu'il faudra que les rois soyent protecteurs de la chrestienté, que les roines en soyent mères nourricières '*. «

« Pourquoy Dieu a-il establi les rois et les magistrats, et la police humaine ?

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