ORIGINES ET DESTINÉES DE LA DOCTRINE
2. Deux citations suffisent pour caractériser l'attitude du catholicisme romain. L'une est du Père Perrone, le dogmaticien catholique le plus autorisé du dix-neuvième siècle. Après avoir expliqué les différences sur ce sujet entre les Thomistes, plus augustinisants, et les Jésuites, plus pélagianisants, il ajoute : « Chaque école a ses propres raisons pour fixer sa propre opinion. L'Eglise n'a jamais voulu mettre fin à cette controverse. Chacun peut, la foi sauve, adhérer à l'opinion qui lui plaît le plus, et qu'il pense être la plus propre à résoudre les difficultés des incrédules et des hérétiques'. »
Ainsi la prédestination est dédaigneusement reléguée parmi les doctrines indifférentes.
Mais voici que cette indifférence apparente cesse tout à coup, et fait place à l'indignation. Il s'agit de la principale conséquence du dogme, l'une des deux ou trois'qui expliquent l'attachement des prédestinatiens à leur doctrine : l'assurance du salut. Mœhler écrit : « Je crois que dans le voisinage d'un homme, qui se déclarerait absolument certain de son salut, j'éprouverais un sentiment de gène inexprimable, et je ne saurais probablement pas me défendre de la pensée qu'il y a là quelque chose de diabolique -. » — Le concile de Trente a, du reste, flétri cette confiance, comme « grandement opposée à l'Eglise catholique, » comme « vaine et éloignée de toute piété ^ »
3. Dès le début, la Réformation revint à l'augustinisme : Zwingle * un des premiers.
Le sujet est traité tout au long dans le De Providentia Dei^ publié en i 53o, et dont le sous-titre est assez significatif : « Le souverain bien s'occupe et dispose de tout nécessairement (necessario universa curât et dispoiiit) ^ » Bucer trouvait ce livre « digne de l'immortalité. » — Le sixième chapitre expose les thèses extrêmes ^ Seulement, dès 1527, Zwingle déclarait que cette doctrine devait être prêchée rarement et avec prudence : « Toi, prêche ces choses avec pudeur (caste) au peuple, et môme rarement {ravins etiam) : car il y en a peu de vraiment pieux, et dont l'intelligence parvienne à cette hauteur'. »
4. Pour Luther ^ il suffit de rappeler son fameux De servn arbitrio, ce livre sur lequel on oublie trop son propre jugement. Encore en i537, il le déclarait l'un de ses deux seuls livres qu"il trouvait bons : l'autre était son catéchisme '••.
I. Cité par Warfield, The Presb. a. Réf. Review, 1891, p. 49- — 2. Cité par Miillcr, Symbolik, p. 72.
.3. ConciliiiDi Tridnitiiinni, sessio VI, caput IX. — Mansi XXXIII, p. 36.
4. En lui envoyant son traité ; De operibus eUctionis et reprobatioiiis, Martinus Cellarius, ancien anabaptiste, plus tard professeur de théologie à Bâie, sous le nom de Borrhàus, lui écrit, le 31 août 1527 : < Toi qui le premier, je crois (pritniis, qiwd sciaiu), à cette époque de la Réformation, ne t'es pas contenté de toucher seulement en passant la grâce de la prédestination, tu peux juger de mon œuvre. » H. Zwinglii Opéra VIII (X), p. 87.
v^. Ibid., IV (V), p. 81, n. I. — 6. Ibid., IV (V), p. m, et ss. — 7. Zwingle à Fridolinus Fontejus, 25 janvier 1527. Ibid., VIII (X), p. 21. — 8. Luther parle de la prédestination dès 1517. dès 1518 (dans ses thèses d'Heidelberg). Voir Schweizer, Centraldogmen, I, p. 60. — 9. . Nullum agnosco meum justum librum, nisi forte de serve arbitrio et catechismum, 9 juillet 1537- » Luthers Briefe, De Welle, V, p. 70.
LA PREDESTINATION
C'est dans cet ouvrage qu'il écrit : « L'homme est complètement passif {mère se passive habel); il ne fait rien [itec facit qiiippiam); il est fait tout entier {sed fit lotus), » etc.
5. Au lieu de répéter ce qui est si connu, il vaut mieux remarquer que Mélanchthon, à l'époque où il était complètement soumis à Tinfluencc de Luther, poussait le prédestinatianisme à l'extrême. La prédestination, « il ne la discute pas; car elle est pour lui la doctrine cardinale de la théologie, renouvelée par les Réformateurs, l'article fondamental de la foi chrétienne authentique '. »
Il s'exprime ainsi : « Je n'ai pas tardé à pénétrer l'esprit des enfants de cette vérité que tout arrive, non selon les plans et les efforts des hommes, mais selon la volonté de Dieu *. » — « Il importe beaucoup de croire que tout est fait par Dieu.... Les Ecritures enseignent que tout arrive nécessairement....' «
C'est en i535, qu'effrayé par l'objection: la prédestination fait Dieu auteur du mal, Mélanchthon commença à exposer les modifications de ses idées. Il aboutit, en i559, au synergisme, dont voici la formule: « Trois causes concourent dans l'accomplissement d'une bonne action : la parole de Dieu, le Saint- Lsprit et la volonté humaine, donnant son assentiment et ne résistant pas à la parole de Dieu, car elle pourrait la repousser *. » — Ce synergisme constitue la première défection parmi les Réformateurs. Il eut d'abord peu de succès, et les luthériens stricts l'attaquèrent violemment. — La formule de Concorde (1576, art. Il) rapporta la prédestination au salut seulement, pas à la réprobation ^
6. Bucer enfin, — le dernier des prédécesseurs de Calvin, dont nous voulions parler, — ne prêcha pas la prédestination avec moins de spontanéité, peut-on dire, que Zwingle et Luther.
L'exposition systématique de Zwingle est de i526. Le De servo arbitrio de Luther est de i525^ Un an avant, 1524, paraissait le Griind iind Ursache de Bucer, où la prédestination était affirmée comme une vérité vulgaire, comme un axiome incontesté '.
Bucer enseigne la double prédestination dans toute sa rigueur. Le Christ n'est mort que pour les élus; le Saint-Esprit n'est envoyé qu'aux élus. N'est-ce pas un fait d'expérience et de consentement universel ? « Ce sera une vérité incontestée {indubitata) que Dieu en a rejeté quelques-uns, et ceux-là il les endurcit : fait qui d'ailleurs est attesté chaque jour par l'expérience**. »
Du reste, nous trouvons chez Bucer toutes les idées à nous déjà connues. Dieu est juste; le péché reste le péché; c'est un mystère ici-bas [in hoc sœculo); quand le mystère nous sera révélé, nous reconnaîtrons la justice de Dieu''.... Il
I. Alph. Evard, Elude sur les variations du dofftne de la prédestination et du libre-arbitre dans ta Théologie de Mélanchthon (thèse, Paris, 1901), p. 2. — i. Philippi Melanthonis Opéra XXI, p. 89. — :». Ibid. p. 89. — 4. Ibid. p. 658. — .'i. Voir Warfieid, The Presb. a. Réf. Review, 1891, p. 51. — tj. A. Lang, Dcr Evangelien Kommentar Martin Butsers und die Grund\ûge seiner Théologie. 1900, p. 158. — 7. Ibtd., p. 165, 166, 168. — 8. Ibid., p. 161. — 9. Ibid., p. 162.