ORIGINES ET DESTINÉES DE LA DOCTRINE 4O
ne faut pas être oisif, mais redoubler d'activité. Les bonnes œuvres sont « la preuve certaine de l'adoption divine; » le signe de l'élection, c'est une vie sainte {saucta vita) '.
Chez Bucer cette doctrine est, avant tout, une doctrine de pratique. Les mots élus et réprouvés semblent être synonymes de pieux et méchants. — Et l'essentiel est, pour lui, l'expérience du choix éternel de la grâce, c'est-à-dire la conversion. Le reste suit. Il résume la vie chrétienne dans cet ordre: « Efforcezvous d'être certains de votre élection ^. »
Or nous savons la grande admiration de Calvin pour Bucer, du reste le seul des Réformateurs dans l'intimité personnelle duquel il ait vécu un temps assez long. Il dit : « Principalement, j'ay voulu suyvre Bucer, homme de saincte mémoire,... aussi m'a-il grandement soulagé par son industrie et diligence •*. » — A Bucer lui-même il avait écrit : « Le Seigneur m'en est témoin, tout mon cœur, toutes mes entrailles se déchirent toutes les fois que je ne suis pas d'accord avec des hommes pieux, avec toi particulièrement,... vers lequel je ne puis pas ne pas lever les yeux {colère ac etiam respicerc)''. »
Il est donc tout naturel que la doctrine de Calvin, et, par Calvin, la doctrine et la piété de tout le calvinisme aient porté l'empreinte spéciale de la doctrine et de la piété de Bucer, notamment sur trois points, d'après M. Lang : d'abord, grande parenté avec le piétisme (puritanisme, indépendantisme, méthodisme) ; ensuite, insistance à prêcher la conversion, et caractère moral de la vie nouvelle dans tous les domaines de la sanctification; enfin, distinction tranchée entre convertis et inconvertis, ou, comme disait Bucer, entre les élus et les ré-
prouvés \
I . La prédestination n'est donc à aucun degré un dogme exclusivement calviniste, c'est le dogme par excellence de la Réformation.
Les formules de « principe matériel » et de « principe formel » datent seulement du dix-neuvième siècle. « Si l'on veut parler du dogme central du protestantisme primitif, on ne peut historiquement penser qu'à la prédestination ^ » — « La seule doctrine, dit Warficld, qui, dès le début, a été commune à tous les Réformateurs, et qui réellement a constitué le principe générateur du protcs-
1. A. Lang, Der Evangelien Kommenlar Martin Butzers imd die Grimdziige seiiier Théologie, 1900,
p. 175 et n. 2. — 2. Ibid., p. 159, 195-
3. Opéra XLV, p. 4. Commentaires sur la concordance ou Harmonie des trois ciwtgelistes. Argument, p. XIX. — Voir pour le Commentaire de Bucer sur l'épître aux Romains, Opéra Xb, p. 404.
4. 12 janvier 1538. Opéra X'', p. i43- - Voir Calvin à Bullingcr, 12 mars 1540, Opéra XI, p. 29.
5. Lang, p. 205. - « La théologie juste milieu (Vermittltmgstheologie) de Bucer, est entrée presque toute entière dans la théologie de Calvin.... Non seulement la conception morale de Iccuvre de la Réformation, mais encore un certain nombre de doctrines importantes, comme celle des sacrements, celle de la sainte cène en particulier, celle de la prédestination, luléc de la foi trahissent clairement cette source. Strasbourg et les écrits de Bucer. . R. Seeberg, Lehrhuch der Dogmengeschichte, II, .898, p. 3>>o et ss. - Cité et approuvé par Lang, p. 7- — 6. Mùller, Symbolik, p. 75. et 74. n. 18.
LA PREDESTINATION
tantisme, ce fut la prédestination '. » — « Voilà, dit Schweizer, jusqu'à quel point est fausse l'opinion courante que Calvin a, le premier, inventé [anfgestellt) ces dures doctrines. Il n'enseigne pas une petite proposition qui ne soit déjà le bien commun de toute la Réformation -. » — Et Schweizer cite Baur, montrant que les hommes, chez lesquels le principe de la Réformation a « trouvé sa plus pure expression, » se sont « prononcés avec décision contre la doctrine de la liberté^. »
2. N'y a-t-il aucune différence entre Zwingle et Calvin? — Calvin a regretté les exagérations de Zwingle. « Le petit livre de Zwingle (sur la Proindcuce), écrit-il à Bullinger, pour parler familièrement entre nous, est rempli (rejertus) de si durs paradoxes, qu'il est bien éloigné de la modération dans laquelle je me suis tenu*. » Calvin est plus biblique que Zwingle, moins philosophique et spéculatif: Calvin, dit Dieltey, a «cassé tous les fils philosophiques,» qui chez Zwingle pouvaient conduire à une explication du dogme. Il aboutit au mystère.
— « Il se sépare du déterminisme philosophique de Zwingle ^. » — « A la différence de Zwingle, dit M. Scheibe, Bucer et Calvin renoncent à une complète exposition spéculative du problème *". » — « Calvin, dit enfin Baur, s'est efforcé d'écarter le scandale d'une affirmation telle que celle de Luther et de Zwingle, d'après laquelle Dieu est l'auteur du péché ". »
On voit jusqu'à quel point les autorités les plus diverses et les plus compétentes sont d'accord.
3. Alors n'y a-t-il aucune différence entre Luther et Calvin? — Beaucoup de luthériens estiment qu'il y a différence.
D'après Ritschl, ce qui intéressait Calvin à la double prédestination, c'est qu'il trouvait cette doctrine dans VEpître aux Romains, et qu'il était décidé à se soumettre aux doctrines bibliques, alors même que telle ou telle doctrine ne parût pas avoir de but pratique **.
Chez Luther, d'après M. Loofs, la doctrine serait plus religieuse et chez Calvin plus philosophique. Pour Luther, les idées prédestinatiennes seraient seulement des corollaires et des présuppositions (Korrelala inid Voraiissel{iingeii) de la doctrine de la grâce. Calvin, au contraire, développerait sa doctrine «dogmatiquement » et surtout « parce qu'il trouve cette doctrine dans l'Ecriture ". »
Cette erreur est poussée à l'extrême dans l'étrange exposition d'un pasteur luthérien qui dit : La prédestination forme le principe matériel du calvinisme, et la justification, le principe matériel du luthéranisme. Or le principe matériel est le principe décisif. Des lors, « le système réformé construit la doctrine du salut de haut en bas, et change le sens des doctrines bibliques, qui sont en contradiction
l. Warficld, T/ie Presb. a. Réf. Review, 1901, p. 49, n. f. — Voir encore Ph. Schaff, Creeds of Chrislendom, I, p. 451. — 2. Cenlrahlogmen, I, p. 152. — 3. Ibiil., p. 174. — 4. 1552. Opéra XIV, p. 253. — 5. Dieltey, p. 78, 81. — 6. M. Scheibe, p. 122. — 7. F. Ch. Baur, Lthrbuch der cliristlichen Dogmeiigeschichte, 1858, p. 314. — 8. A. Ritschl, Geschichte des Pielismtis in der rcfoniiirleii Kirche, I, 1880, p. 134.
— U. Loofs, Leitfaden der Dogmengescliichte, 1893, p. 433.