ORIGINES ET DESTINEES DE LA DOCTRINE
avec lui. Dans cette différence de la tractation {a priori ou a posteriori) gît la différence fondamentale des deux confessions '. »
La réalité est autre. Calvin « se tient éloigné des rudes paradoxes de Luther et de Zwingle et reste dans les limites .dune prudente modération *. » Notre Réformateur lui-même, parlant de Luther, a dit : « 11 n'y aurait qu'à mitiger la manière de parler, de façon à ce qu'elle n'offensât pas. » — Et, sur ce point, l'exacte vérité est très bien exposée par M. L. Molines : « On aurait tort de penser que la doctrine « a reçu de Calvin son expression la plus violente et a été condensée par lui dans les formules les plus rigides.... Il a eu la sagesse de se mettre en face de la réalité des choses.... Il semble, avant tout, s'être préoccupé d'éviter les excès, et, dans bien des cas, même quand il se trompe, on est obligé de réfléchir pour reconnaître la nature et la source de son erreur ^ »
Quant à la tendance particulièrement philosophique de la doctrine de Calvin, après les jugements que nous avons déjà cités, après surtout les textes qui permettent à nos lecteurs de se former eux-mêmes leur opinion, nous nous bornons à conclure avec Warfield : « Dans plusieurs milieux, Calvin est traité comme celui qui a réintroduit la spéculation nominaliste dans la pensée protestante. » II ne saurait y avoir de plus grand malentendu. « Ici, dit MùUer, c'est le langage non pas du nominalisme, mais de la foi ^ »
4. Mais tout cela est une explication insuffisante. Calvin a pris chez les Réformateurs la doctrine même de la Réformation, celle qu'il trouvait chez Augustin et chez saint Paul, et il l'a faite sienne, en lui donnant une tendance pratique, en faisant d'elle une doctrine d'énergie.
Môme, ici, il pouvait suivre les indications de Zwingle: « Dieu, qui est une force, ne veut pas supporter que quelqu'un, dont il a attiré le cœur à lui, soit inactif.... Seuls les fidèles savent jusqu'à quel point Christ n'accorde aux siens aucun repos, et jusqu'à quel point ils sont gais et joyeux dans le travail. » — « Ce n'est pas la tâche d'un chrétien de prononcer de grandes paroles sur les doctrines {de doginalis magnifiée loqiii), mais d'accomplir sans cesse, avec Dieu, des choses grandes et difficiles '' [ardua semper ac magna facere). »
La tendance si pratique de Bucer vint encore pousser Calvin dans cette voie. De plus en plus pratique, moins paradoxale, plus intimement liée aux autres doctrines, la doctrine de la prédestination pénétra plus profondément dans les consciences et marqua de son sceau la vie calviniste ".
Enfin, il faut insister sur ce point que chez Calvin, comme chez Zwingle, la doctrine de la prédestination vise avec clarté et précision la vie présente. Si Luther ne pense qu'à la prédestination à la vie éternelle, le sentiment réformé ajoute que le but suprême ne peut être atteint sans l'emploi des moyens ter-
i. Geo. I. Fritschel, ev. luth. Pastor, Die Schriftlehre von der Gmdenwalil, 1906, p. 124. — 2- Schwcizcr, I. Centrahtogmen, p. 152. — ;(. L. Molines, Revue de théologie, i" mai 1892, p. 407. — 4. Warfield, The Presh. a. Rcf. Revieu', 1901, p. 50 n. - Voir Mùller, Sy,„/,oM, p. 38', n. 39. - -• Q"o pacto adohscnUes formatidi, prccceptiones pauculœ. Opéra IV, p. 152, iS». - «■ Voir Mûller, Symbolik, p. 479.
LA PREDESTINATION
restres, l'obéissance et Tordre. Ainsi la doctrine sunit plus intimement à la vie pratique que cela ne pouvait être le cas dans le luthéranisme *.
Ainsi la prédestination devient pour le reformé la source d'une énergie qui tend à réternité, mais qui commence j^ar remplir l'Eglise et le monde, l'Eglise, société des élus, le monde, où les élus doivent établir le royaume de Dieu. Les élus, monades incompressibles, constituent le corps mystique de l'Eglise et l'àme vivante de la société humaine. Toute la dogmatique de Calvin aboutit comme conclusion à la prédestination. Mais de cette prédestination part toute l'ecclésiologie et puis toute la doctrine sur la société civile et le gouvernement des peuples. — « Ainsi se produit dans l'individu le sentiment moral de la force, le sentiment le plus puissant que nous ayons rencontré dans toute l'histoire du monde jusque-là ". »
Les derniers mots des pages précédentes peuvent servir d'introduction à celles-ci. La prédestination a été le lien entre la théologie, l'éthique et la sociologie du calvinisme. La théologie réformée a enfanté une civilisation réformée.
I. En nous tenant aussi près des textes cités que possible, nous constatons, semble-t-il, que la prédestination est une formule dogmatique, la formule de l'idée de la souveraineté de Dieu : celle-ci ouvre le système, celle-là le ferme. Tout le système va de Dieu à Dieu. Tout le système va du principe à sa formule, est compris entre le principe et sa formule. Et si, d'un côté, toute formule est accessoire, comparée au principe, de l'autre côté, la formule calviniste, plus ou moins inadéquate et imparfaite, révèle admirablement le fond même du principe et comme l'âme de l'âme calviniste. Honneur de Dieu, donc pas de mérite humain, et, par contre, certitude du salut; ou : certitude du salut, et, par contre, pas de mérite humain, donc honneur de Dieu!
Alors se pose, toujours de nouveau, le problème soulevé depuis qu'il est question de prédestination, et qui va nous permettre de résumer la plupart des considérations que nous avons été amené à présenter. Le voici : Le dogme de la prédestination est une des formes du dogme du serf-arbitre. Comment ce dogme de la prédestination peut-il, non pas coïncider, s'accorder avec un essor particulier de la moralité, mais comment le dogme de la prédestination est-il capable de produire une moralité supérieure, dans l'individu et dans la société?
11 est vrai que beaucoup de théologiens ont protesté au nom de la moralité contre le dogme de la prédestination. Aux diverses attaques déjà citées entre
1. Voir Mùller, Symbolik, p. 484. — 2. Dieltey, p. 73. — Bess conclut: « Cette foi a montré qu'elle possédait une force morale incomparable. Le reproche que la doctrine de la prédestination supprime la moralité et conduit à un morne fatalisme, déprimant toute énergie, a été brillamment réfuté par la pratique. Aucune Eglise n'a produit une pareille foule de héros et dans aucune la religion n'a été unie à l'action morale d'un lien si étroit. » Voir Bernhard Bess, Jotiannes Calvin, dans Uiiscre Erzicher, p. 75, 76.