I. IV, I. — 5. 1559. I, IV, 2. — 0. 1559. I, III, I
JEAN CALVIN IV 6
^2 PROLEGOMENES
en est à soi-même son maître, dès sa naissance [sibi quisquc ab utero magisler est), et malgré tous nos efforts {nervos omties) la nature elle-même {naliira ipsa) ne souffre pas qu'elle soit oubliée '.
Pour prouver la Religion naturelle Calvin invoque d'abord le consentement universel: «Comme les payens mesmes confessent [i56o: comme dit Cicéron, homme payent, il n'y a nation si barbare, nulle gent si sauvaige [i56o: ni peuple tant brutal et sauvagel la quelle n'ait ceste impression au cœur li56o: cette persuasion enracinée] qu'il y a quelque Dieu. Et ceux qui, aux autres endroitz de la vie [i56o: en tout le reste], semblent ne différer guères [i56o, en rien] des bestes brutes, retiennent néantmoins tousjours quelque semence de religion : tellement ceste conception universelle a pris racine en tous espris et est fichée en tous cœurs [i56(): en quoy on voit comment ceste appréhension possède les cœurs des hommes jusques au plus profond, et est enracinée en leurs entrailles] -. »
L'idolâtrie fournit à notre Réformateur un argument spécial : « Car nous sçavons combien l'homme s'humilie maulgré soy et ha en honneur, au pris de soy, les aultres créatures [i56o : combien il vient mal a gré aux hommes de s'humilier pour donner supériorité par dessus aux créatures]. Puis donc qu'il ayme myeux honorer le boys [i56o : une pièce de bois] et la pierre, que d'estre en réputation de n'avoir point de Dieu, il appert combien est véhémente ceste impression ^^i56o: que ceste impression a une merveilleuse force et vigueur] de la majesté divine, la quelle tellement ne se peut effacer de l'esprit humain, qu'il est plus aisé de rompre son affection naturelle i i56o: de rompre toute affection de nature] que de se passer d'avoir religion ■'. »
Ainsi est réfutée l'objection que « la religion a esté anciennement controuvée par l'astuce et finesse de peu de gens h56o: de quelques gens subtils]... Je confesse bien que certains hommes fins et cauteleux entre les payens ont forgé beaucoup de choses ]i56o: corruptions] en la religion, pour donner crainte au simple peuple, et engendrer scrupules [i56o : pour attirer le simple populaire à dévotion folle, et l'effrayer i pour l'avoir plus obeyssant et myeux à commandement [i56o : ductile', mais jamais ilz n'eussent gaigné ce point [i5()0 : ils ne fussent parvenus à leur intention], sinon que premièrement les espris [i56o : l'entendement] des hommes eussent esté résoluz [i56o: disposé, voire constamment résolu] en ceste ferme persuasion qu'il y avoit un Dieu [i56o : qu'il faloit adorer un Dieu '. »
Enfin l'impiété même ne saurait être invoquée contre cette religion naturelle à l'homme. «Nous ne lisons point que personne jamais se soit desbordé en un contemnemçnt de Dieu plus audacieux ou outrageux [i56o: avec plus grande audace et furie] que Caius Caligula, empereur romain. Toutesfois, nul n'a jamais tremblé plus misérablement [i56o : angoissé de plus grande détresse] à chacune fois que quelque signe de l'ire de Dieu apparoissoit. Ainsi, malgré
1. 1559. 1, III, 3. — i. Bf , p. 4. I, m, I. — 3. IJF, p. 4. 1, III, I. — i. B», p. 4, s- I, III, 2.
qu'il en eust [i56o : maugré ses dentS; il avoit horreur de Dieu, le quel de propoz délibéré il s'efforçoit de contemner. Vous verrez communément en advenir autant à ses semblables, car d'autant que un chacun est plus hardy contempteur de Dieu, aisément il s'estonne en oyant une feuille tomber de l'arbre. Dont [d'où] vient cela? sinon que la majesté de Dieu se venge d'eulx, en espouventant d'autant plus leurs consciences qu'ilz s'efforcent de la fouyr [fuir]? Hz rej^ardent bien toutes les cachetés li56o: tous subterfuges] qu'il est possible pour se retirer de la présence de Dieu, et tachent d'effacer la mémoire d'icelle de leur entendement; mais bon gré malgré, ilz sont tenuz enserrez. Et combien qu'il semble aucunesfois qu'elle s'esvanouysse pour petit de temps, néantmoins elle revient tousjours [i56o : si faut-il d'heure en heure revenir à conte] et les presse de nouveau plus que par avant, tellement que s'ilz ont quelque relâche de l'angoisse de leur conscience, elle ne diffère guères du dormir des yvrongnes ou frénéticques, les quelz mesmes en dormant ne reposent point en tranquilité, d'autant qu'ilz sont inquiétez assiduellement de visions et songes espouvantables '. » A propos des railleurs, Calvin ajoute en iSSc) : «Ces ris ne passent point le gosier, pour ce qu'il y a tousjours un ver au dedans qui ronge la conscience, voir plus asprement que nul cautère-. »
Il est bien évident toutefois que pour Calvin il n'y a aucune opposition entre la religion naturelle et la religion révélée. La religion naturelle aussi est un germe (semen) planté par Dieu, auquel Dieu donne l'accroissement. Avec Bavinck il y a lieu de parler de révélation générale, celle qui est faite à tous les hommes, y compris les païens: c'est la religion naturelle; et de révélation particulière, celle qui a été faite aux juifs et aux chrétiens pour conduire la religion naturelle à son complet et universel développement : c'est la religion révélée proprement dite^. Ou encore nous pouvons nous exprimer ainsi : Il y a trois manifestations ou révélations principales de Dieu: i° la nature, 2° la conscience, 3° la Bible.
La première manifestation de Dieu, c'est donc le monde extérieur, matériel, c'est la nature'*. Quelle nature? la nature selon le Déisme, ou la nature selon le Panthéisme? Ni l'une, ni l'autre, mais la nature œuvre d'un Dieu à la fois transcendant et immanent.
\. Bf, p. 5. I, III, 2. Nous donnons seulement quelques-unes des modifications de 1560.
i. 1559. I, III, 3. — 3- H. Bavinck, Gerefoniteede Dogmaliek, 1895, I, p. 219.
4. Dans ce sens aussi la religion est « naturelle «. Il vaut la peine de noter ici un des passages les plus anciens qui aient été écrits par Calvin, puisqu'il date de 1535. On y sent le style de l'humaniste, qui se plaît au développement littéraire, et dont Calvin, de plus en plus amoureux de concision, s'abstiendra plus tard si soigneusement. « Toutes les créatures despuis le firmament jusqu'au centre de la terre, pouvoient estre tesmoings et messagiers de sa gloire à tous hommes, pour les attirer à le cerchcr, et après l'avoir trouvé, lui faire recueil et hommaige, selon la dignité d'ung Seigneur si bon. si puissant, si sage et éternel, et mesmes aydoient chascune en son endroict à ceste queste, car les oyselets chantans chantoient Dieu, les bestes le réclamoient, les élémens le rcdoubtoient, les montaignes le résonnoient, les fleuves et fontaines luy jettoient oeillades, les herbes et fleurs luy rioient. Combien que véritablement il ne fcust pas
11 PROLEGOMENES
1. Tenir le juste milieu entre les deux extrêmes était un problème singulièrement difficile pour les premiers penseurs Reformés. On s'en aperçut vite. Pour Zwingle l'être des créatures provient de l'être de Dieu; il ne peut y avoir d'être dilTérent de l'être divin. Car alors l'être infini serait borné. Tous les êtres sont, comme l'homme, de race divine {dii'ini gencvis\ quoiqu'ils ne soient pas également nobles et qu'ils manifestent inégalement la gloire de Dieu. « La marmotte, la souris de la montagne, l'écureuil, même les choses privées de sentiment, la terre, la rosée, la pluie, les montagnes, les ruisseaux prêchent hautement la sagesse et la providence de Dieu. En elles, non moins que dans l'homme, nous percevons la présence de la vertu divine par laquelle elles existent, vivent et se meuvent ». Tout est donc acte de Dieu, cause unique. Car les causes secondes sont nommées à tort [non rite) causes. Ce n'est pas le sol qui produit, ce n'est pas lair qui féconde, ce n'est pas le feu ni le soleil qui réchauffent, mais cette Puissance, qui est l'origine, la vie, la force des choses, se sert de la terre comme d'un moyen pour produire. Car il n'y a qu'une origine, et une cause des choses'. Telle est l'impulsion donnée à la Dogmatique réformée par son fondateur. Et on a crié au panthéisme, et même au panthéisme dualiste, comme si ces deux mots ne juraient pas de se voir accoupler.
La vérité, c'est que Zwingle s'était servi de certaines expressions dangereuses, — dangereuses, si on les isole d'autres expressions qui les expliquent.. — Mais la vérité aussi c'est que Zwingle n'était emporté, au delà des limites de la prudence, que par son monothéisme passionné, que par son désir ardent d'abattre l'homme aux pieds de Dieu. Soli Den glnria!-
2. Calvin corrigea ce que pouvaient avoir d'excessif les termes du Réformateur de la Suisse allemande. En \55q, il inséra dans Y Institution une réfutation du Panthéisme : « Quant à ce qu'aucuns babillent [quidam blaterant) qu'il y a une inspiration secrète tenant le monde en sa vigueur, et ne passent point plus outre pour magnifier Dieu, ce n'est pas seulement une fantaisie froide et sans goust, mais du tout profane. Le dire d'un poète payen leur plaist, assavoir qu'il y a un esprit qui nourrit et fomente le ciel et la terre, les champs, le globe de la lune et toutes les estoilles ; et que cest esprit estant espandu en toutes parties pousse de son mouvement la masse et se mesle par tout le grand corps... Les abeilles ont quelque portion d'esprit divin... d'autant que Dieu s'espand par tous traits {traciii.s) de terre et de mer, comme par le ciel. De là les bestes tant privées que sauvages, les hommes et toutes choses tirent quelques petites portions de vie, puis elles les rendent, et se résolvent à leur principe : et ainsi c]u'il n'y a nulle mort, mais que le tout vole au ciel avec les estoilles. » Tel est le résumé de
mestier de le ccrchcr fort loinj^ ; vcu que chascun le pouvoit trouver en soy mcsme, en tant que nous sommes tous sustentez et conservez de sa vertu habitante en nous. » Voir Pré/ace au Nouveau Testament de R. Otivétan (au plus tard 1535). Opéra, IX, p. 795.
I Pour les textes, voir A. Hahn, « Zwingli's Lehren von der Vorsehung. von dem Wesen uml dcr ISestimmung des Menschen, so wic von der Gnadenwahl, » dans S/nd. tiiul Kiilik, 1837, p. 776-782.
î. Ilcrzog, « Bemcrkungen ùber Zwingli's Lehre von der Vorsehung und Gnadenwahl, • dans les 5lu(i. II. Kritik, 1839, p. 778-810.
« ceste spéculation maigre et fade (jejitna) de l'Esprit universel qui entretient le monde en son estât '. »
Cette réfutation du panthéisme n'est-elle pas une réfutation textuelle de Zwingle? Non, c'est une correction. Car immédiatement après, prenant un mot que Zwingle avait employé pour résumer sa pensée, et qui est la devise du panthéisme, la nature est Dieu [naturain esse Deum)^ Calvin ajoute : «Je confesse bien sainement que Dieu est nature, moyennant qu'on le dise en révérence et d'un cœur pur {pie). Mais pour ce que c'est une locution dure et impropre, veu que plustot nature est un ordre estably de Dieu, c'est une chose mauvaise et pernicieuse en choses si grandes, et où on doit procéder en toute sobriété, d'envelopper la majesté de Dieu avec le cours inférieur de ses œuvres-.» Calvin n'est donc pas panthéiste. Son Dieu est, au contraire, créateur et gouverneur.
3. Il est créateur : « De quelque costé qu'on tourne les yeux [i56o : que nous jettions la veue] il n'y a nulle si petite portion, en laquelle ne reluyse [i56o : n'apparoisse] pour le moins quelque estincele de sa gloire. Singulièrement on ne peut d'un regard contempler ce beau chef d'œuvre du monde universel [i56o: ce bâtiment tant artificiel du monde], en sa longeur et largeur, qu'on ne soit par manière de dire TiSGo: quasi], tout esblouy d'abondance infinie de lumière
[i56o : confus dune lumière infinie] Dieu a engravé [i56o: impriméj •• en un
chascun de ses œuvres certains signes de sa majesté [i56o : marques de sa gloire] par les quelz il se donne à congnoistre à nous selon nostre petite capacité [supprimé en iSSg et i56o]. .le ditz signes si notoires et évidents que toute excuse d'ignorance est ostée aux plus aveugles et aux plus rudes du monde.... '' »
Comme nous le faisons encore pour prouver la création, Calvin invoque la finalité et l'aQ-encement si harmonieux du monde : « Aujourd'huv la terre soustient plusieurs esprits monstrueux, et comme faits en dcspit de nature, lesquels sans honte destournent toute la semence de divinité qui est espandue en la nature des hommes, et la tirent à ensevelir le nom de Dieu. Je vous prie combien est détestable ceste forcenerie, que l'homme remonstrant en son corps et en son âme Dieu cent fois, sous couverture de l'excellence qui luy est donnée, prenne occasion de nier Dieu? Telles gens ne diront pas que ce soit de cas fortuit qu'ils soyent distinguez des bestes brutes; mais en prétendant un voile de nature, laquelle ils font ouvrière et maistresse de toutes choses (renaît omniian artifex)^ ils mettent Dieu à l'écart. Ils voyent un artifice, tant exquis que rien plus, en tous les membres, depuis leurs yeux et leur face jusques au bout des ongles [ad injimos iiugiiiciilos)^ encores en cest endroit ils substituent nature au lieu de Dieu.... Que les Epicuriens me respondent [veu qu'ils imaginent que tout se fait selon que les petites fanfreluches, qui volent en l'air, semblables à menue poussière, se rencontrent à l'aventure •''', s'il y a une telle rencontre pour cuyre en l'es-
I. 1559. I, V. 5. — i. 1559. Ibid. — M. Le texte latin de 1539 dit impressil, et la traduction dit engravé; le texte latin de 1559 dit insculpsit et la traduction : imprimé. — 4. Bf, p. 10. I, v, i.
•ï. Ceci est ajouté au latin par la traduction de 1560. On remarquera cette définition de l'atome : une « petite fanfreluche, » atomoriim conciirsns.
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tomac la viande et le breuvage, et les digérer partie en sang, partie en superfluitez (in cxcremcnta) et mesme qui donne telle industrie à chacun membre pour faire son office, comme s'il y avait trois ou quatre cens âmes pour gouverner un seul corps... Mais je laisse pour ceste heure ces pourceaux en leurs estableries (mihi cutn illa porcmitin hara uegotiuni non est)*. »
Enfin ce Créateur reste le Gouverneur du monde, c'est-à-dire que, si Calvin n'est pas panthéiste, il est encore moins déiste : « Quel profit y aura-t-il de confesser avec les Kpicuriens, qu'il y a quelque Dieu, le quel s'estant deschargé du soin de gouverner le monde, prenne plaisir en oisiveté? Mesmes de quoy servira-il de cognoistre un Dieu, avec lequel nous n'ayons que faire?'. » Aussi ceu.x qui « despouillent i')ieu d'office de juge et gouverneur, » « l'enferment au ciel comme oisif, » le condamnent « à faire du borgne pour laisser tous péchez impunis,» Calvin les traite simplement de «canailles'', se forgeant une idole morte et sans vertu : ils sont justement accusez de renier Dieu ^ »
Ainsi pas de panthéisme, mais l'immanence, et pas de déisme, mais la transcendance.
Après le monde extérieur, le monde intérieur; après la nature, l'homme. « Aucuns des philosophes anciens ont à bon droit nommé l'homme un petit monde : parce que c'est un chef d'œuvre auquel on contemple quelle est la puissance, bonté et sagesse de Dieu ^ » Et voilà « la seconde espèce des œuvres de Dieu*, » à savoir les manifestations de ses attributs moraux. Ces œuvres prouvent sa justice, sa miséricorde, sa sagesse, si clairement, « qu'il est aisé de les merquer à l'œil et à toucher du doigt [i56o: que nous les pouvons marquer de veue et monstrer au doigt]'. »
Calvin indique ici ce qu'on appellera, avec Kant, la preuve morale de l'immortalité. « Une telle congnoissance non seulement nous doibt esmouvoir [i56o : inciter] à l'honneur et service de Dieu, mais aussi inciter à poindre à l'espérance de la vie future (i56o: esveiller et eslever]. Car puisque nous apercevons ^i56o: cognoissons] que les enseignes [i56o: enseignements] que nostre Seigneur baille [iSôo : donne], tant de sa clémence [i56o : bonté] que de sa vérité [i56o: rigueur], ne sont que à demy et en partie, nous avons à recongnoistre [i56o : noter pour certain] que ce sont comme monstres de ce qui sera une fois plainement révélé, au jour qui est ordonné pour ce faire |]i56o : que par ce moyen, il commence et s'appreste à besongner plus à plein, et ainsi qu'il réserve la pleine manifestation en l'autre vie]. D'autre part, puisque nous voions [i56o: voyantl les bons et innocens [supprimé en i56o] estre grevez d'aftlictions, vexez d'injures, oppressez de calumnies, mal traictez par contumelies et opprobres [i56o: que les bons sont outragez et opprimez par les meschans; ils sont foulez par leurs injures, grevez de calomnies, deschirez de mocqueries et oppro-
I. 1559. I, V, 4. 5. - i. 1559. I, II, 2. — :t. Le mot est ajouté par la traduction de 1560. — 4. 1559. I. IV, 2. - 5. 1559. I, V, 3. — li. Bp. p. 12. I, V, 7. — 7. Bf , p. 13. I, V, 9.
bres] ; au contraire, les meschans [iSôo: iniques] tlorir, prospérer, estre en repos et honneur sans aucune fascherie li56o : sont en crédit et à leur aise avec repos et sans fascherie, nous avons à penser j56o: incontinent à conclure] qu'il y aura [i56o: viendra] une autre vie en laquelle l'iniquité aura sa punition et le loyer [i56o : salaire] sera rendu à la justice'. »
L'importance de la Religion naturelle- est un des traits caractéristiques de la Dogmatique calviniste et de son caractère apologétique ^ Il faut donc éviter tout malentendu.
I. Il se trouve en effet que cette e.xpression : Religion naturelle, a reçu un sens historique tout particulier. On s'en sert pour désigner le système religieux préconisé par certains philosophes du dix-septième et du dix-huitième siècles, les Herbert de Cherbury, les Tolland, les Collins, les Voltaire et les Rousseau. Leur religion naturelle se présente comme une religion complète, indépendante de toute révélation, reléguant Dieu dans le ciel froid du déisme, hors de l'histoire et du monde, et traitant souvent le christianisme de superstition. Elle finit par être aussi anti-religieuse que anti-naturelle. — Ce n'est pas dans ce sens que Calvin et le calvinisme prennent cette expression. Tout au contraire. Au lieu de séparer la religion naturelle de la religion révélée, Calvin les unit.
■2. Union nécessaire autant que difficile. Car la séparation avait été introduite, acclimatée dans les esprits par le catholicisme romain lui-même, dont la caractéristique (du point de vue où nous sommes) est le dualisme.
Dieu a créé l'homme terrestre* avec des sens, une raison, une conscience natu-
i Br, p. 14. I. V. 10. Quoique les deux traductions soient différentes, les deux textes latins sont absolument identiques.
i. A. Matter, Trois essais de théologie, 1888. « La religion naturelle et le christianisme >, p. 1-35.
.3. « Pendant que Calvin étudie ici les diverses révélations de Dieu dans toute la création, nous le voyons animé d'une sympathie chaude, joyeuse pour tous les nobles arts et les sciences, qui, s'occupant de la contemplation du ciel et de la terre, nous apprennent à mieux pénétrer les mystères de la sagesse divine. Déjà s'élève pour lui un édifice, achevé dans ses lignes principales, de l'apologétique chrétienne. En ceci, déjà en 1539, Calvin est seul parmi les Réformateurs, et parmi les théologiens chrétiens, en général, jusqu'ici. Ce que Mélanchthon a donné dans la dernière édition de ses Loci, par exemple à propos des preuves de l'existence de Dieu, n'apparaît que comme des pierres isolées en comparaison de l'édifice élevé par Calvin. » (Kôstlin, Stud. u. Krit., 1S68, p. 39)
4. Il faudra revenir sur ces idées, en particulier à propos de la création de l'homme, de l'origine du péché. Nous allons voir ici ce qui est nécessaire pour l'intelligence de notre sujet particulier. — Toutefois, à cause de son importance exceptionnelle, fondamentale, il est utile de résumer sur ce dualisme catho- Hco-romain, les explications du D-- A. Kuyper. Pour le catholicisme romain, il y a dans l'homme la < nature », et, ce qui est idlra teriiiiitos naliirae, le « don . ajouté par grâce. Quand le « don . est perdu, disparaît, la «nature» reste, affaiblie, mais intacte. De là, le dualisme entre la religion naturelle atteinte par la raison, et la religion surnaturelle, ajoutée à la première par la révélation. De là, la société naturelle, civile, inférieure, et la société surnaturelle, l'église, supérieure. Et comme la société inférieure est incomplète, insuffisante, elle a besoin de la société supérieure, de l'Eglise et de sa perpétuelle intervention, depuis la naissance jusqu'à la mort. (D"- \. Kuyper. De Genteene Gratie, II, p. 46-48.)
PROLEGOMENES
rels, in pitn's naturalibus. Immédiatement il lui ajouta, comme doniim siiperaddituni, la justice originelle, par laquelle l'homme est en relation avec Dieu. Cela, c'est Yintegritas; mais cette integriias n'est pas la condition naturelle {nou fuit imtiiralis coiiJitio); c'est une élévation surnaturelle (siiperuaturalis eveclioY. Ordre naturel, ordre surnaturel. Dans Tordre naturel, après la perte du douum superaddittinu la religion naturelle, inférieure, qui ne donne droit ni à la félicité céleste, ni à la présence immédiate de Dieu, reste possible pour l'homme naturel. Quelques hommes peuvent la vivre. Ils sont assimilés, après leur mort, au.x enfants morts sans baptême qui, dans l'autre monde, subissent une s\mp\e pœna damni, une privation de la récompense suprême, de la félicité surnaturelle. Plus nécessaire aujourd'hui que jamais est le domim siipcradditum, cette grâce surnaturelle, dont Dieu a confié la distribution à son Eglise et par laquelle on monte de l'ordre naturel dans l'ordre surnaturel. — i^ualisme et hiérarchie, une hiérarchie dont on ne saurait gravir les degrés, ni sur cette terre, ni dans le ciel, sans l'Eglîse.
Ce dualisme de la pensée explique le dualisme de la conduite et du sentiment. D'un côté, Rome a de la sympathie pour la philosophie déiste et rationaliste du di.x-huiticme siècle, qui est un peu, et peut-être beaucoup, sa tille. Cette philosophie insuffisante est bonne. De l'autre côté, Rome est à même de satisfaire les natures mystiques : elle leur offre la vie surnaturelle. Et les deux vies seront séparées par des différences de qualité encore plus que de quantité. La vie naturelle n'est pas un péché, sans doute, mais elle est un impedimentum, une gêne. 11 est plus sûr de s'adonner à la vie surnaturelle, avec les trois conseils de la pauvreté, de l'obéissance et de la chasteté : c'est le monachisme. Entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, il n'y a pas seulement distinction, il y a opposition. Et l'ordre surnaturel est seul l'ordre religieux, l'Ordre. Le moine est appelé le « Religieux », et entrer au couvent, c'est « entrer en Religion. »
3. Tel est le dualisme que la Réformation nie. Seulement, en le combattant, Luther passe à l'extrême opposé. La scolastique disait : la nature {natuvalia) est intacte. Luther soutient que la raison naturelle, sans l'Esprit saint, est sans connaissance {simplicitcr sine cognitione); que, pour les choses divines, l'homme est dans les ténèbres complètes [nihil habet quam ienebras). Tout ce qui lui reste c'est une aptitude passive (aptitudo passiva). Il va jusqu'à dire que l'essence de l'homme [esseniia hominis) est le péché, que l'homme n'est que péché (;////// qiiani peccatum). On comprend dès lors qu'il n'ait pas fait grande place à la théologie naturelle, soit innée, soit acquise^. Nous n'oublions pas qu'autre part Luther s'exprime autrement. Il n'en est pas moins vrai qu'il met d'un côté la religion, toute la religion, et de l'autre ce qui n'est pas la religion: deux domaines, l'un religieux et l'autre pas religieux. « Luther, dit son biographe Kôstlin, distingue sévèrement entre le domaine où il s'agit de nos rapports