‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 117 sur 149 · La foi implicite · texte numérisé non relu

La foi implicite

Indiquons une étude, — qui nous avait échappé, — et qui n'en est pas moins très considérable celle de M. Georg Hotimann, sur « la doctrine de la foi implicite '. » L'auteur voit dans la l-'ides iiiiplicita une doctrine catholico-romaine et intellectualiste. Les Réformateurs l'ont combattue, et tout particulièrement Calvin : « Sans aucun doute, Calvin est, et reste l'adversaire infatigable de la doctrine catliolico-romaine, dans sa forme la plus large -. » Cependant notre Réformateur, admettant que, dans toute foi, il y a un minimum de croyance, n'a pas pu se débarrasser complètement de toute foi implicite : « Nous admettons donc qu'il y a une foi implicite (tios vero fidein iinplicitaiii esse coiicedimtis). » « Il est permis d'appeler implicite la foi {Vocare eliam fidem implicitain Ucel, etc. ^), pour deux motifs: à cause de notre ignorance, et comme préparation à la foi.... M. G. Hoffmann conclut, comme les autres auteurs dont nous avons parlé, à la contradiction entre deux conceptions de la foi, et à l'existence de deux âmes contradictoires en Calvin : « Il y avait deux âmes dans la poitrine de Calvin : l'une pénétrée de la conception de la foi scion la Réformation, et l'autre acceptant dans cette conception de la foi la nécessité de tenir pour vrais certains faits iiistoriques, certaines vérités théoriques ^ — Nous croyons avoir suffisamment expliqué notre attitude vis-à-vis de cette conception « fidéiste».

La doctrine de la justification par la foi.

I. n y a eu un temps où Calvin était accusé de ne pas avoir ûiit une place suffisante à la grande doctrine protestante, d'avoir en tout cas enseigné la justification par la foi beaucoup moins que Luther.

Le professeur Wernle dit : « Sur aucun point, Calvin ne se montre luthérien strict, autant que dans sa doctrine de la justification par la foi. Il l'a exposée avec une clarté, avec une énergie sans pareille, non pas comme quelqu'un qui répète une leçon, mais comme quelqu'un qui décrit son expérience-''. »

Le professeur Warfield dit: «Aussi peu la doctrine de la prédestination est spécifiquement calviniste, aussi peu la doctrine de la justification par la foi est spécifiquement luthérienne. Cette dernière doctrine est aussi centrale dans le système calviniste que dans le système luthérien. Oui, , c'est seulement dans le système réformé que cette doctrine conserve la pureté de sa conception et résiste à la tentation de deveuir une doctrine de la justification en rapport avec la foi, au lieu d'être la doctrine de la justification par la foi. Il est vrai que le luthéranisme est enclin â se reposer dans la foi, comme dans un fait ultime, tandis que le calvinisme pénètre la cause, et place le lait dans sa vraie relation avec les autres produits de l'activité de Dieu en faveur du salut de l'homme. Et cette différence, bien considérable, nous conduit au principe vraiment formateur de chaque conception.... Le luthéranisme, né des angoisses d'une âme accablée par sa faute, cherchant la paix avec Dieu, trouve cette paix dans la foi, et s'y arrête. Il est tellement absorbé dans la jouissance des bénédictions qui découlent de la foi, qu'il refuse ou néglige de rechercher d'où vient la foi elle-même. Il se perd lui-même dans une sorte de divine eulbumie ^ ne sait et ne veut rien savoir de plus que la paix de l'âme justifiée. Le calvinisme pose avec autant de sérieux que

l. Die Lebie von der Fides implicila. Le premier volume a paru eu 1903, le second (consacré aux Réformateurs, et qui parle de Calvin, p. 182-229), a paru en 1906; et le troisii-me en 1909- - i- G. Hoffmann, 11, p. 223. - .1. Inslilulion chrétienne, III, 11, 4. 5. - '»• G. Hoffmann, p. 213. - "i. Wernle (in St. Gallen), p. 38. - »>• Warfield, The Theology oj Calvin, dans Calvin a Theologian and Cahinism today, p. 20, ai.

le luthéranisme la grande question : « Que dois-je faire pour ctre sauvé ?» ; et il répond tout ù {■Mt comme répond le luthéranisme. Mais il ne peut s'arrêter là. Une question plus profonde le tourmente: « D'où vient en moi la foi qui me justifie?» Ht la profonde réponse remplit toute son àme d'adoration : « De la libre grâce de Dieu seule, à l'Iionneur de sa grâce. »

2. D'après une seconde opinion, Calvin non seulement aurait enseigné la justification par la foi, mais il l'aurait enseignée en fidéiste moderne.

M. Charles Lelièvre, dans ses pages sur la ]iislificalion par la foi, applique la méthode indiquée p.ir M. Lobstein, dont il répète textuellement la formule : « Nous nous bornerons à relever les aspects vraiment nouveaux et originaux de la pensée du Réformateur.... Quant aux éléments empruntés à la tradition scolastique, il suffira de les noter en passant, sans y insister; bien qu'ils occupent une place considérable dans le système de Calvin, ils ne mérilenl pas d'êlre cliiiliés en eux-mêmes '. »

Les conclusions partielles de M. Lelièvre confirment partiellement celles que nous avons présentées : « Nous sommes ici sur le terrain de l'expérience religieuse ; nous sommes en présence de la notion évangélique et seule vraiment protestante de la foi. Calvin a triomphé de l'inspiration scolastique, autoritaire et intellectualiste, et il faut signaler cette victoire, remportée sur une position dont l'importance ne saurait être exagérée, car c'est ici le point stratégique par excellence, dans la campagne des Réformateurs contre Rome -. » — « En retrouvant et proclamant à nouveau la doctrine paulinienne de l'inspiration par l'Esprit saint, Calvin a été nécessairement amené à professer, comme l'apôtre, la corruption radicale de tout homme, qui n'a pas reçu de Dieu la vertu, par laquelle « il nous arrose de son Saint-Esprit, afin que nous cheminions en ses voies » (^Commentaires, Romains VH, 6), et il a du même coup évité le reproche si souvent adressé à la théorie d'Anselme, d'envisager le péché trop extérieurement ■'. » — « Nous pouvons résumer en un seul les mérites de la théologie de Calvin, en tirant des études de détail qui précèdent la conclusion générale, que notre auteur a remis en honneur la méthode expérimentale et psychologique *. »

Seulement, quand M. Lelièvre ajoute : l'historien doit « reconstituer la figure du Réformateur telle que ses actes et ses écrits la lui révèlent, sans négliger aucun fiit de sa vie, sans effacer aucune page de ses œuvres'', » nous ne pouvons pas ne pas observer que le théologien doit suivre l'exemple de l'historien et ne pas déclarer qu'une moitié de la théologie de Calvin « ne mérite pas d'être étudiée en elle même '', » peut être tenue pour nulle et non avenue.

Nous avons eu l'occasion d'exposer dans un discours académique ^ cette conception que la pensée d'un homme agit avec tous ses éléments contradictoires (en apparence) ou non ; et qu'en analysant cette pensée de façon à séparer ces éléments en deux groupes, dont on élimine l'un pour ne conserver que l'autre, on fausse la pensée elle-même. Et nous nous sommes servi de cette comparaison. «Eh! sans doute, la rive droite et la rive gauche d'un fleuve sont opposées l'une à l'autre. Mais supprimez en une... il n'y aura plus de fleuve, voilà tout ! — L'opposition irréductible des deux rives, loin d'arrêter les eaux, est précisément ce qui leur permet de couler ; et plus ses rives opposées sont fermes et hautes et infranchissables, et mieux les eaux peuvent traverser les défilés cahoteux de la montagne en un torrent abondant et irrésistible, jusqu'à ce que, parvenues dans la plaine, elles s'étendent, calmes et fécondantes. De même entre les rives de l'intelligence, à droite, et du cœur à gauche, — des idée.s, de la dogmatique ou des faits de l'histoire,

t. Charles Lelièvre, « La doctrine de la Justification par la foi dans la théologie de Calvin », dans la lieviie chrilienne, 1909, p. 70a. — 2. Ibitl., p. 704. — •!. Ibid., p. 774, 775. — 4. Ibid., p. 775. — t>. Ibid., p. 776. — f>. Ibid., p. 702. — 7, L'ascêthine et l'inlfUectualistne de Calvin, discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté de Montanban, le 35 novembre 1909.

LE JUBILÉ DE igog ET I.A THÉOLOGIE DÉ CALVIN 44 1

à droite, et des sentiments, de l'expérience religieuse et de la piété à gauche, — le calvinisme, traversant toutes les coalitions, toutes les réactions, renversant tous les obstacles, a fini par étendre sa vie riche et forte dans les vastes plaines de la chrétienté. Supprimez une des deux rives, il n'y aurait pas plus de calvinisme que de fleuve. »

Rappelant cette comparaison, M. Ch. Lelièvre ' a fait une réponse qu'il vaut la peine de noter, car elle permet de préciser le point du débat. « Il nous est devenu, dit-il, difficile aujourd'hui de marcher sur les deux rives à la fois. Nous demandons humblement la permission de marcher sur la rive gauche, c'est à dire de rester disciples de Calvin dans ht mesure [c'est M. Lelièvre qui souligne] où il a été le théologien de la maîtrise de l'Esprit ». — Ici on touche du doigt le bizarre malentendu. Chaque théologien a le droit de suivre une des rives du Beuve, de préférer la rive gauche, et même de s'en écarter autant qu'il le voudra. Seulement là n'est pas la question en discussion. Je ne discute pas la valeur de la pensée de tel ou tel théologien; je discute la réalité de la pensée de Calvin. Qu'est-ce que Calvin a pensé ? A l'histoire seule de répondre. Et je soutiens que Calvin n'a pas pensé la moitié, le quart, le dixième de sa pensée : il a pensé sa pensée entière, totale. Que les théologiens modernes se promènent i leur gré, même ;\ leur caprice le long d'une rive ou de l'autre du fleuve, le fleuve qui a été la pensée de Calvin avait deux rives, et c'est parce qu'il avait ces deux rives qu'il a coulé et fécondé les plaines. — Enlever une rive c'est bien provoquer d'abord une inondation et puis la sécheresse. — Le calviniste n'est pas un individu qui marche à la fois sur deux rives d'un fleuve ; c'est un individu qui se plonge dan s le fleuve, ou prend une barque en se laissant aller, entre les deux rives, au courant du fleuve lui-même.

3. Une troisième opinion est représentée par des déclarations comme celle de M. le professeur Viénot : « Pour Calvin, la question du salut se pose comme pour un théologien du Moyen âge. Comment l'homme perdu par les conséquences du péché originel peut-il être sauvé ? Mais, au lieu de répondre : par l'Eglise, il répond : L'homme est sauvé par la Foi, c'est-à-dire par une décision personnelle qui accepte les promesses de salut surnaturel rentermées dans la Bible. »

Ne faisons pas observer que la prétendue question du Moyen âge est la grande question évangélique et chrétienne : « Que dois-je faire pour être sauvé ? » « Crois au Seigneur Jésus, » dit l'apôtre. Et Jésus lui-même : « Je suis venu pour sauver ceux qui étaient perdus. » — Mais la décision personnelle, dont M. Viénot parle, n'est-elle pas un acte de première importance, établissant une difl'érence immense entre le catholicisme et le calvinisme ? Non, d'après M. Viénot, qui continue : « Ce mot de décision personnelle ne doit pas d'ailleurs nous tromper. Le salut, dans ce système, reste extérieur - encore. C'est la Bible qui en donne l'assurance objective. Le salut est entièrement l'œuvre de Dieu. L'acte par lequel l'àme se décide à croire ne vient pas de l'activité humaine, ne suppose aucune collaboration de l'homme à son salut, c'est le résultat de l'action directe de Dieu, de la prédestination. Le salut est un drame qui se passe en dehors de l'homme. Il n'y prend aucune part et n'en reçoit les bénéfices que selon le bon plaisir de Dieu. Voilà un point sur lequel il y a certainement une rupture entre la conscience de Calvin et la nôtre.... Notre âme se refuse à donner beaucoup de valeur à un salut venu entièrement du dehors •'. »

Sans entrer dans aucune discussion relative à cette négation de la doctrine de l'expiation, et à cette affirmation de ce que Calvin aurait appelé la doctrine du mérite dans l'œuvre du salut, nous nous bornerons à constater que M. le professeur Viénot a tenu compte, d'une certaine façon, de la moitié de la pensée de Calvin : V attribution, et a totalement négligé l'autre : la régénération. — Et, encore une fois, la moitié d'une pensée n'est pas cette pensée *.

1. Charles Lelièvre, dans la Vie nouvelle, 11 juin 1910. — 2. C'est nous qui soulignons. — :i. Viénot, p. 33.

4. Les deux études sur la doctrine de la Jusiificalion par la foi, que M. le professeur Holl a publiées, nous font com.

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APPENDICE

4. Au reproche d'avoir fait du salut quelque chose de purenieut extérieur à riioinuic répond le fait que pour Calvin et le calvinisme la justilication est une excitation merveilleuse à l'énergie et à l'activité.

Le professeur Barth dit : « On peut constater que le christianisme luthérien, du moins pour la moyenne de ses partisans, a un penchant à mettre tout l'accent sur l'expérience du pardon des péchés, sur le repos bienheureux dans la j^ràce ; d'où il déduit le devoir de la patience vis-à-vis des contrariétés de la vie. Le cercle de l'activité chrétienne est ainsi rétréci et la piété intime du cœur a été accompagnée d'une passivité presque quiétiste, héritage de l'ancien ni\ sticisme dans la pensée de Luther. Calvin ne paraît pas se contenter de cela '. » — Le professeur Troltsch dit : « Le calvinisme est plus sévère et plus strict. 11 n'a pas la joie de Luther à user du monde. Ht cependant il est plus puissant pour faire entrer la vie du monde dans la sphère de la morale chrétienne-. » — Le licencié Iladorn dit: « Le Dieu de Calvin est un Dieu tout de volonté, d'action •'. » — Le professeur Troltsch dit : « C'est avec un Dieu de volition active que la justification a affaire, et pas avec une grâce qui simplement pardonne les péchés. » — « La justification est attestée, non par la ferveur et la profondeur du sentiment, mais par l'énergie et les résultats durables de l'action *. »

\U Doctrine de la Pénitence.

Dans le volume publié par l'Eglise réformée d'Elberfeld, M. .Strathmann complète son étude sur la Pénitence (que nous avons citée plus haut), et s'occupe surtout de Yliisliliilion de 1536 •. — Ritschl, en particulier, a prétendu que Calvin avait modifié sa conception, et que, passive en 1536, la Pénitence n'avait reçu un caractère actif qu'à partir de 1539. De ce changement, Ritschl déduisait sa théorie particulière que, pour les Réformateurs, dans l'ordre du salut, l'Eglise était supérieure à l'individu. — M. Strathmann montre, une fois de plus, la base étroite et fragile des spécieuses généralisations de Ritschl : <' Son erreur, dit-il, s'explique par le fait qu'il n'a pas tenu compte de toutes les déclarations de Calvin, qu'il a donné à sa théorie, comme base, seulement les déclarations d'un chapitre (Première édition de l'Institution, ch. V, Opéra I, p. 147 et ss.), et même pas toutes ''. »

prendre à quelle opposition est en butte aujourd'hui ce principe de notre Réformateur. — Le professeur Holl montre que l'opposition actuelle date du célèbre Paul de Lagarde, le prophète de beaucoup de négations du jour, qui, déjà en 1873, puis en 1890, dans son pamphlet: Ueber einige Berliner Theotogen, etc., formula son idée '■ « I.a doctrine de la Justification par la foi, dit-il dans ces pages, n'est pas l'Evangile: c'est une étroitesse paulinienne.... Elle n'a pas été le principe fondamental de la Réformation ; et aujourd'hui, dans les cercles protestants, c'est une doctrine complètement morte. A bon droit. Les doctrines de la justification par la foi et de l'expiation sont des Mylhologemcs (doctrines de mythologie) et n'ont de valeur que pour ceux qui acceptent sérieusement la vieille doctrine ecclésiastique de la Trinité, ce que personne ne fait plus.* {Die Rfcht/erligitngslehre ini Licht der Geschichte des Protestantisunts, 1906, p. 1,2). — C'est tout à fait là que l'on en est aujourd'hui. Pour le professeur Holl, la doctrine de la justification par la foi est solidaire de la doctrine de Dieu. Le professeur Holl dit donc déjà ce que le professeur Scha?der dira et développera des années plus tard, et c'est toujours la preuve de l'extraordinaire importance actuelle de la doctrine calviniste de Dieu: Théocentrie ou Anthropocentrie. « Si l'idée de Dieu est sentie dans toute sa puissance, il n'y a aucun danger que les droits de la morale soient' méconnus par la doctrine de la justification par la foi. Dieu agit toujours. Il crée son royaume en prenant les hommes comme ses organes. Il ne saurait y avoir de plus puissant motif pour l'action morale, que de se sentir un instrument entre les mains du Tout-Puissant. » (Wù/., p. 42.) — Et encore : « De l'idée de la justification au contraire sort un idéal moral plus haut qu'aucun idéal dressé jamais par une morale autonome. » (Was liai die RechlfertigungsUhre detn ntodernen Menschtn eu sagen > 1907, p. 26.)

1. Barth, p. 17. — 2. Hibbert Joiirnai, oct. 1909, p. 116. — '■\. Hadorn, p. 25. — 4. Hiléert Journal, p. 107. — •">. Lie. IheoL H. Strathmann ; « Die Entstehung der Lehre Calvins von der Busse, » dans le volume Calviiisliidieii. Festschrift, etc., 1909, p. 187-245. — t). Ibid., p. 212.

Pour M. Strathmann, il n'y a pas de vraie différence entre la première édition de Vlnsliliilion et les autres : « L'impression, dit-il, d'un certain manque de clarté, produite par le rapprochement des affirmations de Calvin sur la Pénitence, provient de ce que Calvin n'a pas suffisamment distingué entre les deux genres successifs de Pénitence '. »

L'ascétisme.

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