Quelques consùquences
M. le licencié Iladorn dit : « Même ceux-là qui rejettent la doctrine de l'élection sous sa forme dogmatique, ou avec son arrière-fond métaphysique, sont obligés d'avouer que rien ne saurait discipliner avec plus d'émulation la volonté que la nécessité de se montrer digne de cette élection, et de posséder sa marque caractéristique par excellence, la nouvelle naissance monlle. Et voilà pourquoi la doctrine de l'élection constitue aussi le centre du calvinisme. Elle n'est pas, dans le système, un élément étranger, comme on pourrait le conclure du feit que Calvin, dans V lu il il Hî ion de 1539, où il émet pour la première fois cette doctrine, affirme expressément qu'il ne le fait que parce qu'elle est révélée dans l'Ecriture. Déjà le seul fait que Lutlier, lui aussi, est parti du scrvnm arbiliiitw, et que les deux Réformateurs ont avec Augustin et Paul, et dans l'intérêt suprême et vital de la foi, postulé l'esclavage de la volonté humaine et la souveraineté de la grâce, devrait nous garder de voir dans la doctrine de la prédestination, comme cela arrive si souvent aujourd'hui, une aberration de l'esprit humain. Au surplus, le Catéchisme de Genève, de 1536, prouve déjà que pour Calvin les principes prèdestinatiens constituaient, dès le début, la conséquence logique de son idée de Dieu, ou plutôt de sa notion de la toi en Dieu.... Le Dieu de Calvin est un Dieu tout de volonté, d'action, qui décide à son gré du sort des hommes et pour sa gloire, mais dont la sanction suprême est pourtant la grâce.
» C'est une vaine entreprise que de vouloir prouver la doctrine de la prédestination. .Si un esprit de l'envergure de celui de Calvin n'y a pas réussi, il f^uit y renoncer de bonne grâce. A ses yeux, c'était un acte de silencieuse obéissance que de se courber sous l'incoiupréhensible mystère. « On doit, écrivait-il en 155 1 aux pasteurs de Zurich, permettre à Dieu de faire quelque chose » dont la raison ne soit pas évidente à tous les yeux. » Nous ne craindrons pourtant pas de dire que, en ce qui concerne la légitimation de ce dogme au point de vue de la logique et de l'intellect, il n'en va pas autrement qu'avec d'autres problèmes religieux. Le tremblement de terre de Messine a fait surgir des problèmes, auxquels la théologie est aussi incapable de répondre qu'aux questions soulevées par la doctrine de l'élection. Celle-ci en revanche a l'avantage de pouvoir rendre superflus tous les débiles et insuffisants essais d'une apologie de Dieu, parce qu'elle jxut de la présupposition que tout ce que Dieu fait, il le fait pour sa gloire.
» Il est conforme à une observation historique correcte d'affirmer qu'aujourd'hui la doctrine de la prédestination a perdu sa signification, tant au point de vue théologique que pour la piété pratique. Elle a été reléguée au vieux fer comme n'ayant plus aucune valeur. Il est possible que les anciens dogmaticiens réformés en soient responsables, pour avoir surchargé la doctrine calviniste de toutes sortes de superfétations et pour avoir réduit à un raisonnement sur la sagesse universelle une puissance de vie religieuse et le patrimoine personnel de la foi. Possible aussi que Calvin lui-même, par le radicalisme qu'il mit à présenter cette doctrine, qui est et demeure un
\. Bavinck, The Princeton theolo^cal Review, 1909, p. 447, 448- - -■ Schulthess-Rechberg, p. 307-
APPENDICE
mystère de foi, et pour avoir voulu de toute iorce l'imposer aux Be?rnois, l'ait exposée lui-même au discrédit. Mais le côté de la questiou qui prêtait au scandale était l'aflTmiation de la « desti- » nation à la condamnation », sur laquelle nous ne savons ni ne devons rien savoir. Tout cela devait logiquement aboutir à une réaction de l'univcrsalisme de la grâce, menacé dans son intérêt. La prédestination ne représente qu'un côté de la vérité. Sur l'autre, se lit cette devise : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. » Entre ces deux intérêts divergents, il y a une tension irréductible, qui n'a d'autre solution que celle-ci : Igiiorainus, ignorabunus. Mais la même tension, aussi irréductible, existe pour l'intelligence moderne du gouvernement du monde, qui oscille de côté et d'autre entre le déterminisme et l'indéterminisme, sans pouvoir arriver à une solution satisfaisante, et qui se voit forcée de postuler en même temps la non-liberté absolue et objective de l'homme, enlisée en une chaîne de causes et d'effets, et la liberté subjective, relative, imprescriptiblement fondée sur le sentiment de la responsabilité inné 3. l'homme.
» Mais que dirait-on, si, dans ces matières que l'on jette au vieux fer, devait se trouver l'épée dont notre génération a précisément besoin? Le fait que l'incrédulité a relevé l'épée rejetée par l'Eglise chrétienne, et que, dans sa moderne doctrine de la prédestination par le déterminisme, elle a reconnu l'arme la plus redoutable contre la foi chrétienne moderne, devrait nous porter à réfléchir. Nous ne chercherons certes pas à revivifier artificiellement le vieux dogme d'antan. Il a fait son temps. Mais je crois que nous ne pourrons opposer au déterminisme moderne, qui s'appuie sur le fait de l'empirie, que le déterminisme religieux de Calvin, qui prend Dieu au grand sérieux, qui lui rend exclusivement la gloire, qui cherche dans sa grâce seule l'assurance du salut, et qui en trouve la sanction dans l'obéissance à sa volonté. Cette croyance est le noyau vivant et permanent de la doctrine de la prédestination de Calvin. C'est elle qui a fixit les héros. Tout le reste dépasse les horizons de notre compréhension humaine '. »
M. le professeur Mirbt dit : « Cette conviction donna à Calvin la confiance inébranlable d'être un instrument de Dieu. Elle donna comme but à sa vie de se montrer digne de sa vocation et de servir l'honneur de Dieu.... Il s'est épuisé au service de Dieu; il lui a sacrifié sa force, son temps, ses aises '-. »
Et tel le maître, tels les disciples. Le Rev. Oswald Dykes montre comment cette théologie du calvinisme a préparé l'Eglise â supporter les persécutions. Il dit : « Le service que le calvivisme rendit aux pays qui l'acceptèrent, à l'époque de la tempête et du malheur, fut double. D'abord le calvinisme leur servit de lien. Leur foi commune leur donna le sens de leur unité et de leur fraternité. Ils s'offrirent l'un à l'autre asile au moment du péril, et spécialement la Hollande l'offrit à ses coreligionnaires, d'abord Français, puis Anglais. Mais ce qui était de plus grande conséquence, c'est que l'austère enseignement calviniste était précisément ce dont ils avaient besoin pour les soutenir dans le combat, une foi virile pour des hommes forts. C'était précisément une foi capable de faire des héros et des martyrs.... C'était une foi sévère, dure, mais une foi pour vivre et pour mourir. Elle versait du fer dans le sang de ces hommes forts.... Pareille époque probablement ne reviendra plus. Le combat pour la liberté protestante contre la tyrannie papale a été combattu et la victoire a été remportée. Chaque période a une place à remplir et une œuvre à faire dans la marche en avant vers le royaume de Dieu. Nous ne devons pas répudier ou renier les dogmes solennels (aiufnl) de l'élection et de la prédestination, dont les âmes de nos pères se nourrissaient. Ils ont leur place dans l'enseignement du Nouveau Testament et sur le sol de notre foi chrétienne. Mais d'autres aspects de la vérité se montrent
I. W. Iladorn, La valeur de i'tcuvre de Calvin pour l' histoire de la vie religieuse de l'Eglise protestante, p. 24-27. - 2. C. Mirbt, p. 18.
Le jubilé de 1909 et la théologie de c.vlvin 471
aujourd'liui au premier rang '-. » — Le professeur Schubert montre l'importance de cette théologie, non seulement pour le seizième siècle, mais pour les temps modernes. Il dit : « Ici, la racine calviniste produisit quelque chose de tout à fait nouveau et de tout A fait moderne.... Et toujours nous nous heurtons à l'importance de la doctrine de la prédestination, qui, avec une nécessité intérieure, dans les circonstances indiquées, s'empara de plus en plus de la pensée réformée et produisit ses effets psychologiques : ciiez les combattants, sur le champ de bataille, le mépris de la mort ; chez le puritain en prière, l'individualisme religieux incompressible, qui, se sentant profondément fondé en Dieu, réclame des hommes liberté complète pour sa vie intérieure.... Mais cela, ce sont les fondements devenus nécessaires à toute notre vie moderne. »
— « Calvin donna à l'époque nouvelle ce dont elle avait besoin, la volonté dans la religion -. » Le professeur A. Dorner dit : « On n'a jamais vu une conception du monde liée à une
pareille affirmation de l'énergie de la volonté, et Richard Rothe a émis l'idée que la branche réformée de la Réformation est la plus importante et la plus féconde pour le développement de la civilisation. Calvin est le « fondateur du protestantisme réformé vraiment mondial. » (Richard Rothe, Foilesiiiii^eii liber Kircheiigeschichle, hggb. von Weingarten, 1875, P- 3^9 et ss., 367, 392.)
— Ils ne sont pas élus seulement pour être sauvés, non ; ils sont élus pour l'honneur de Dieu, et ainsi tout égoïsme, tout eudémcnisme est écarté. — La doctrine calviniste de la prédestination a pour l'élu une fin morale. Dans le sentiment qu'il est élu, réside la plus fière indépendance du chrétien vis-à-vis du monde. La souveraineté de l'homme repose sur la souveraineté de Dieu, et ce que l'élu fait, il le fait par mandat de Dieu, par obéissance à Dieu. Calvin est complètement volontariste ^. » — Le professeur Schulthess-Rechberg dit : » Dieu est tellement volonté et activité que, pour le raisonnement logique, il ne reste plus en l'homme de causalité libre. Cependant, pour la pensée religieuse, il reste que la foi, la confiance, l'obéissance est, en face de Dieu, la plus haute activité humaine. — Par son persounalime, en opposition au socialisme ecclésiastique [à la fois hiérarchique et sacramcntaire] du moyen âge, et par son volontarisme, en opposition au mysticisme esthétique (piété personnelle, mais contemplative) du moyen âge, la Réformation représente une forme toute nouvelle de la piété chrétienne et une nouvelle conception religieuse et chrétienne '. »