Ibid., p
2. Kostlin, Sliid. iiiid Kritik. 1868, p. 412, 413. — «Ce qui était pour Luther aussi la preuve décisive pour sa foi en la parole de Dieu, c'est cependant Calvin qui l'a le premier exprimé dogmatiquement dans son Teslhnoiiiiim spiritus sancli.' (Kôstlin, Sliid. it. Kritik. 1868, p. 38.) «Calvin, le premier des Réformateurs, a placé la doctrine sur l'autorité des Saintes Ecritures en tCte de la dogmatique, et c'est lui aussi le premier qui, dans sa doctrine sur le Témoignage du Saint-Esprit, a donné à cette autorité ce fondement religieux qui, à partir de ce moment, a toujours soutenu la doctrine sur les Saintes Ecritures dans les deux confessions. > R. Stiihelin, dans la Realeitcyclopiidie, 3= éd., art. Calvin, III, 1897, P- ''72.)
.'t. Voir la monographie de M. Jacques Pannier ; Le Témoignage du Saint-Esprit, essai sur l'histoire du dogme dans la théologie réformée, 1893. — Du même : L'autorité de FEcriture sainte (f après Calvin, son principe, ses preuves, ses conséquences, dans la lievue de théologie et des questions religieuses. Montauban, 1906, p. 193 et ss, p. 367 et ss. — Ellis Gauteron, L'autorité de la Bible d'après Calvin (thèseï, 1902.
LA RELIGION REVF:LEK F.T I. ECRlTfRE SAINTE DJ
et donne entrée à noz cœurs, et à la ParoUe, et aux sacremens : les quelz autrement battroient seulement aux aureilles et se présenteroient aux yeux, mais ils ne pènètreroient et n'esmouveroient point le dedans'. » Mais de i536 à i539 s'écoulent des années de lutte, tout particulièrement contre les anabaptistes, avec lesquels Calvin discute publiquement le i8 mars ôSy. Les anabaptistes se dressent en face de F Eglise naissante, aussi dangereux que les romanistes. Et Calvin doit combattre désormais avec la même vivacité, à droite, le péril antiprotestant, à gauche, le péril ultra-protestant, moins contradictoires en réalité qu'en apparence. En tout cas, contre les deux, Calvin va faire un effort immense pour assurer plus profondément la base vraie du protestantisme, la seule sur laquelle il puisse s'appuyer assez solidement pour résister à tous, l'autorité de la Bible. En i53() donc, la théorie de Calvin apparaît, on peut presque dire : entièrement nouvelle et entièrement achevée, avec ses deux faces. Tune tournée contre les romanistes, l'autre tournée contre les anabaptistes, et leur « intempérance phrénétique ■. »
Voici la suite des idées. Dans la création, le Seigneur propose à tous, sans exception, la clarté de sa majesté. Cependant « il est besoin qu'un autre remède et meilleur y entrevienne pour nous faire bien et deument parvenir à luy. » 11 n'use donc pas seulement de « maistres muets,» mais il ouvre «sa bouche sacrée. » C'est ainsi qu'il a illuminé « par sa Parolle » Adam, Noé, Abraham et les autres pères ^ Puis «quand il luy a semblé bon de dresser une Eo-lise encores plus ségrégée, il a publié icclle mesme parole plus solennellement, et a voullu qu'elle feust rédigée par escrit, comme un instrument''. « Voilà l'Ecriture.
Quelle est son autorité? Certes, si nous étions sûrs que l'Ecriture est la parole de Dieu, « il n'y a celuy d'une audace si désespérée, si ce n'est qu'il soit du tout despourvueu et de sens naturel et mesme d'humanité, qui osast desroo-uer foy à icelle ». Mais pour quelle raison ceste Ecriture a-t-elle « mesme autorité envers les fidèles, que pourroit avoir la voix ouye de la propre bouche de Dieu ? ^ »
Voici d'abord la réponse du Romanisme : « Cela gist en la détermination de l'Eo-lise, de scavoir quelle révérence nous debvons à l'Escriture. » Calvin ajoute : « En ceste manière, ces blasphémateurs, vouUans eslever une tyrannie desbordée soubz la couverture de l'Eglise, ne se soucyent de quelles absurditez ilz s'envelopent eulx et les aultres, moyennant qu'ilz puissent gaigner ce point entre les simples, que toutes choses sont loisibles à l'Eglise. Or si ainsi estoit, que deviendroient les paovres consciences qui cherchent certaine asseurance de vie éternelle, quand elles verroient toutes les promesses d'icelle consister et estre
». B^ p. 569. IV, XIV, 8. ^ Edit. de 1536 : 0/>cra, I, p. 104. - i- B», p. 83. - 3. I. VI. i. Les mômes idées, les mêmes mots se trouvent à peu près dans B^, p. 17. Toutefois le texte a été remanié en 1559-
i. Bf, p. 18. - 3. BF, p. 19. Voir L vir, i. - 1560: . Quand les fidèles tiennent pour arresté et conclud quelles sont venues du ciel (i 559 : « coe/o fluxisse), comme s'ils oyoyent là Dieu parler de sa propre
bouche. >
JEAN CALVIN IV
58 PROLÉGOMKNES
appuyées sur le seul jugement des hommes? ayant telle réputation [^ici il faut avoir recours au latin pour comprendre : accepta tait respotisol comment cesseroient-elles de trembler et vaciller? D'autre part à quelle mocquerie des infidèles nostre foy seroit-elle exposée ? En quelle suspition viendroit-elle envers tout le monde, si on avoit celle opinion, quelle eust son fondement au mercy et bon plaisir des hommes? * »
On voit que la préoccupation de Calvin est une préoccupation de piété. Il s'agit pour lui de rassurer « les paovres consciences. « « Mais telz menteurs [i56o: brouillonsj sont aisément réfutez par un seul mot de sainct Paul, lequel testilie l'Eglise estre soustenue sus le fondement des prophètes et apostres. Si la doctrine des prophètes et apostres est le fondement de l'Eglise, il fault qu'elle ait premièrement sa certitude [i56o: devant" que l'Eglise commence d'ap-
paroistre" Si l'Eglise chrestienne a dès le commencement esté fondée sur les
escritz des prophètes, et la prédication des apostres, partout ou icelle doctrine est trouvée, il fault que l'approbation ait précédé l'Eglise, veu que sans icelle jamais l'Eglise n'eust esté. » Pas de « rêverie » ni de « mensonge; » l'Eglise a n'octroye pas, selon son bon plaisir, la certitude, » elle ne « rend point authenticque. » Mais parce que TEscriture est vraie, « elle la révère, sans dilayer, selon son debvoir •*. »
Si ce n'est pas l'Eglise qui nous assure de l'autorité de l'Ecriture, qui serace? Calvin s'étonne de la question. « Autant vault, comme si quelqu'un demandoit, dont [d'où] nous apprendrons à discerner la lumière des ténèbres, le blanc du noir, l'aigre du doulx [i56o: le doux de l'amer]. Car l'Escriture ne monstre pas moindre évidence de sa vérité que |"i56o: a de quoy se faire cognoistre,
). fir, p. 20. Le texte de 1539 n'est pas modifié en 1559. Mais la traduction de 1560 est comme un texte nouveau: « L'Escriture saincte a autant d'autliorité que l'Eglise par advis commun luy en ottroye... Toute la révérence qu'on doit à l'Escriture, et le congé de discerner entre les livres apocryphes, dépend de l'Eglise. Ainsi ces vilains sacrilèges, ne taschans sinon à eslever une tyrannie desbordée sous ce beau tiltre d'Eglise, ne se soucient gucres en quelle absurdité ils s'enveloppent, et ceux qui les veulent escouter, moyennant qu'ilz puissent arracher ce poinct, que l'Eglise peut tout. Or si ainsi esloit, que sera ce des povres consciences qui cherchent une fermeté de la vie éternelle, veu que toutes les promesses qui en sont données n'auront arrest ny appuy sinon sur le bon plaisir des hommes. Quand on leur dira qu'il suffit que l'Eglise en ait déterminé, se pourront-elles appaiscr de telle rcsponse? D'autre part à quel brocard et risée des incrédules nostre foy sera-elle exposée, et combien pourra-elle estre tenue suspecte, si on croit qu'elle n'a authorité sinon comme empruntée sous la grâce des hommes? » I, vu, i.
2. A partir de 1550, Calvin explique le passage de saint Augustin, si souvent cité par l'Eglise catholique, qu'il ne croirait pas à l'Evangile, < si l'authorité de l'Eglise ne l'y csmouvoit ». Il conclut sa discussion : « Il a seulement voulu monstrer, que ceux qui ne sont encores illuminez de l'Esprit de Dieu sont induits par la révérence de l'Eglise à quelque docilité, pour souffrir qu'on leur annonce Jésus-Christ par l'Evangile : et ainsi que l'authorité de l'Eglise est comme une entrée pour amener les ignorans, ou les préparer à la foy de l'Evangile. Ce que nous confessons estre vray. » I, VU, 3, — Du Moulin, Du juge des controverses, p. 175, 179, 266, 268, reprendra cette discussion et citera la traduction de Gerson et mCme du pape Léon X, qui confirment l'explication de Calvin. Voir E. Doumergue, Le problème protestant, 1892, p. 122. — 3. Bf, p. 20. I, VII, 2.
LA RELIGION RÉVÉLÉE ET l'ÉCRITCRE SAINTE 5g
voire d'un sentiment aussi notoire et infalible, comme ontj les choses blanches ou noires de leurs couleurs, les choses doulces ou amères de leurs saveurs*. »
La divinité de la Bible, directement sensible au cœur du fidèle ! la certitude immédiate et divine, la plus certaine et la seule suffisante des certitudes! en un mot, le Témoignage du Saint-Esprit! «Si nous voulions bien pourvoir aux consciences i56o: à ce] qu'elles ne soient point agitées en perpétuelle double îi56o : tracassées sans cesse de doutes et légéretez, qu'elles ne chancellent point et ne hésitent point à tous scrupules], il nous fault prendre l'auctorité de TEscriture de plus hault iSbo : il est requis que la persuasion, que nous avons dite, soit prinse plus haut] que des raisons humaines, ou indices [i56o: jugemens", ou conjectures humaines : c'est à sçavoir que nous la fondions sur le tesmoignage intérieur ;i56o: secret] du Saint-Esprit'. Car jacoit |i56o: ja soitj qu'en sa propre majesté elle ait assez de quoy estre révérée, néantmoins elle nous commence lors à nous vrayement toucher, quand elle est scellée en nez cœurs par le Sainct Esprit. Estans donc illuminez par la vertu d'iceluy, des-ja nous ne croyons pas ou à nostre jugement, ou à celuy des autres, que l'Escriture est de Dieu; mais par dessus tout jugement humain nous arrestons indubitablement qu'elle nous a esté donnée de la propre bouche de Dieu iab ipsissimo Dei are ad nos Jluxisse), par le ministère des hommes : tout ainsi que si nous contemplions à l'œil l'essence de Dieu en icelle. Nous ne cherchons point ou arguments ou vérisimilitudes, ausquelles nostre jugement repose : mais nous luy submettons nostre jugement et intelligence, comme à une chose eslevée par dessus la nécessité d'estre jugée. Nompas comme aucuns ont accoustumé de recevoir legièrement une chose incongnue, la quelle après avoir esté congnue leur desplait. Mais pour ce que nous sommes très certains d'avoir en icelle {teiiere) la vérité inexpugnable. Nompas aussi comme les hommes ignorans ont accoustumé de rendre les esprits captifz aux superstitions, mais pour ce que nous sentons là une expresse vertu {non dubiam vim) de la divinité monstrer sa vigueur [vigere ac spirare), par la quelle nous sommes attirez et enflambez à obeyr sciemment et voluntairement, néantmoins avec plus grande efficace, que de volunté ou science humaine. C'est donc une telle persuasion, laquelle ne requiert point de raisons : toutesfFois une telle congnoissance, la quelle est appuyée sur une très bonne raison, c'est asçavoir, d'autant que notre esprit ha plus certain et asseuré repos, que en auscunes raisons. Finalement, c'est un tel sentiment (semus) qu'il ne se peut engendrer (nasci), que de révélations célestes. Je ne ditz autre chose, que ce qu'un chacun fidèle expérimente en soy, sinon que les paroles sont beaucoup inférieures à la dignité de l'argument, et ne sont suffisantes pour le bien expliquer^. »
Il faudrait étudier chaque expression de cette page classique, comme on étudie chaque trait d'un portrait, quand on veut arriver à l'àme même qui se cache derrière. Et quel portrait précisément de notre Réformateur que cette
J. Bf, p. 20, 21. I, VII, 2. — 2. Bf, p. 21. I, VIT, 4.
:î. Bf, p. 21. I, VII, 5. Désormais les traductions de 1541 et 1560 sont à peu près identiques.
6o l'ROLÉGOMÈNES
paçc! Il est là tout entier, loi,nque, allant jusqu'au fond des questions; pratique, uniquement préoccupé de piété; tourmenté par un besoin incomparable de certitude; unissant dans un mélange rare les raisons et les sentiments; précédant Pascal, pour invoquer ces raisons que la raison ne connaît pas, et précédant aussi les théologiens modernes de l'expérience chrétienne : « Je ne dit/, autre chose que ce qu'un chacun fidèle expérimente de soy. »
En 1539, après avoir ainsi exposé la grande preuve en faveur de lautorité de l'Ecriture, Calvin se borna à énumérer rapidement les preuves subsidiaires: elles semblent presque avoir peu d'importance à ses yeux et. parmi elles, il ne mentionne même pas les miracles, les prophéties. Mais, à mesure que les années s'écoulent, et que les discussions se multiplient, notre auteur développe successivement ses idées et il en arrive à écrire son chapitre VIII de iSSg : « Qu'il y a des preuves assez certaines, entant que la raison humaine le porte, pour rendre l'Escriture indubitable. » Ces preuves, « très bonnes aides, » [aptissima admiiiicula), sont internes ou externes. Calvin les énumère sans se soucier beaucoup de l'ordre. *
1° l.a majesté de l'Ecriture, dont « la doctrine se monstre partout céleste, n'ayant rien de terrien'.... Et de faict, cela n'a point esté faict sans une grande Providence de Dieu, que les baux secretz du Royaulme céleste nous ayent esté [le latin dit : pour la plus grande part^ baillez soubz paroles contemptibles, sans grand' éloquence (sub cuutemptibili rerboruin humilitate) : de peur que s'ilz eussent esté fondez et enrichiz d'éloquence, les iniques eussent calumnié, qu'en icelle toute sa vertu eust esté colloquée [ 1 56o, explique : que la seule faconde eust régné en cest endroit]. Or maintenant puisque telle simplicité rude et quasi agreste nous esmeut en plus grande révérence que toute la faconde [i56o: le beau langage] des Rhétoriciens du monde, que pouvons-nous estimer, sinon que l'Escriture contient en soy telle vertu de vérité, qu'elle n'a aucun besoing d'artifice de paroles':... Car la vérité est exempte de toute doubte, puisque sans autres aydes elle est de soy-mesme suffisante pour se soubstenir.... Que nous lisions Démostène ou Cicéro, Platon ou Aristote, ou quelques autres de leur bande : je confesse bien qu'ilz attireront merveilleusement (miriim in modiim te allicieni) et délecteront ioblcclabunt) et esmouveront {movcbunt) jusques à ravir- [rapieni) mesmes l'esprit : mais si de là nous nous transférons à la lecture des sainctes Escritures, veuillons ou non, elles nous peindront si vivement, elles perceront tellement nostre cœur, elles se ficheront tellement au dedens de nous [ita meditlis insidcbit) i56o: au dedans des moelles] que toute la force qu'ont les Rhétoriciens ou Philosophes au pris de l'efficace d'icelles {istiiis sciisiis cfficacia)^ [i56o: d'un tel sentiment^ ne sera que fumée''. »
I. Bf, p. 22. — 2. Ce n'est pas un ennemi de l'art littéraire, de l'éloquence, qui parle ainsi. 3. Bf,p. 22, 23. I, VIII, I.
LA RELIGION RÉVÉLÉE ET LÉCRITURE SAINTK 6l
2° Le style de TEcriture. Calvin, en elTet, apprécie à sa valeur la « façon de parler élégante et de bonne grâce » de certains prophètes. Il caractérise quelques auteurs du Nouveau Testament. « Les trois évangélistes récitent leur histoire en style bas {hiimili abjecloque sermoiie). Plusieurs arrogans desdaignent ceste simplicité, pour ce qu'ils ne regardent point à la substance {ad pracipiia dnctrinae capita). Dont d'oîf il seroit aisé de recueillir combien ils surmontent toute capacité humaine, en traittant les mystères du ciel. Certes quiconque aura une goutte d'honnesteté (ingenui pudnris giilta), sera confus en lisant seulement le premier chapitre de sainct Luc». Et à propos du quatrième évangile : «Mais sur tous, sainct Jehan, comme tonnant du ciel, doit bien assujetir tous esprits en obéissance de foy : ou bien s'ils demeurent revesches, il est suffisant plus que toutes les foudres du monde, pour abbatre tant et plus leur obstination. Que ces contrerolleurs (isti tiasitti ceiisores) se monstrent un peu, et puis qu'ils se baignent {quitus sumina voluptas est) à rejecter des cœurs humains toute révérence de l'Escriture, qu'ils se bandent hardiment pour maintenir leur querelle; mais ayans leu l'évangile sainct Jehan, maugrè qu'ils en ayent, ils trouveront là mille sentences, lesquelles pour le moins resveilleront leur brutalité; mesme qui imprimeront chacune un horrible cautère en leurs consciences, pour rabbatrc leurs risées'. »
3" L'antiquité de l'Ecriture. « Moyse ne forge pas un Dieu nouveau, mais seulement propose au peuple d'Israël ce que desja par longues successions d'aages ils avoyent entendu de leurs ancestres^. »
4° Les miracles accomplis et les prophéties. «Je say bien, qu'ont accoustumé de gazouiller certains brouillons, pour se monstrer subtils à combatre contre la vérité de Dieu. Ils demandent qui c'est qui nous a rendus certains que Moyse et les Prophètes ayent escrit ce que nous lisons sous leurs noms : mesme ils n'ont point de honte de mettre en doute si jamais il y a eu quelque Moyse. Or si quelqu'un estrivoit [révoquait en doute], asçavoir s'il y a eu un Platon, ou un Aristote, ou un Cicéron, je vous prie, ne l'estimeroit on pas digne d'estre souffleté, ou d'estre chastié de bonnes estrivières? ^ »
5° Le consentement de l'Eglise. « Il ne fault pas estimer comme rien, que par tant d'eages qui ont esté depuis qu'elles [les Escritures] ont esté publiées, il y a eu un perpétuel consentement en l'obeyssance d'icelles.... Toute la puissance de la terre s'est armée pour destruire la vérité d'icelles, et tous ses efforts sont tournez en fumée. Comment eussent-elles résisté, estant si durement assaillies de toutes pars, si elles n'eussent esté deffendues que de support humain? Parquoy il est plustost à conclure, que l'Escriture saincte que nous tenons est de Dieu : puis que malgré toute la sagesse et vertu des hommes elle est neantnioins venue en avant par sa vertu'*. »
6" Le témoignage des martyrs. « Iceulx n'ont point fait de difficulté de mourir
1. 1559. I, VIII, 10. — 2. 1550. I, vill, 3. Naturellement notre Réformateur est de son temps, et en accepte les idées chronologiques. Ibui., I, \aii, 4- — •'• 155°. L vm, 8. — i. B'", p. 23- I- vm, n.
couraigeusement, et niesmes joyeusement pour icelle, apiez Favoir une fois receue. Ht nous, comment ne la recepvrons nous avec une persuasion certaine et invincible (inconciissa), puis qu'elle nous a esté donnée avec une telle arre et confirmation ? Ce n'est donc point une petite approbation de TEscriture, de ce qu'elle a esté signée par le sang de tant de tesmoings. Principalement quand nous recongnoissons qu'ilz n'ont pas souflPert la mort pour le tesmoignage de leur foy par furie et phrénésie {fanatica imiemperie), comme font aucunes fois les esprits d'erreur transportez de raisons Je latin dit : qiialiter interdiim erraiici spiritus soient], mais par un zèle de Dieu, autant sobre et tempéré, comme ferme et
constant '. »
Ainsi Calvin énumère ces preuves et s'abstient de toute minutie, de toute exagération. C'est ainsi qu'on a cru pouvoir le féliciter, ou le blâmer, de n'avoir donné aux miracles qu'une place «absolument secondaire-. » La simple vérité, c'est qu'il donne la grande place au grand miracle, le Témoignage du Saint- Esprit \ C'est par TafTirmation de ce témoignage qu'il commence tout son chapitre : « Sy nous n'avons ceste certitude plus haulte et plus ferme que tout jugement humain, en vain l'auctorité de l'Escriture sera approuvée par raisons... ou confermée par autres argumens'. » Et c'est par l'affirmation de ce témoignage qu'il finit ce même chapitre : « Lors finalement l'Escriture nous satisfera à la congnoissance salutaire de Dieu, quand la certitude d'icelle sera appuyée sur la persuasion intérieure du Sainct Esprit •"'.... Mais ceux qui veulent prouver par argumens aux incrédules que l'Escriture est de Dieu, sont inconsidérez {ineple faciuui)^. »
Du reste Calvin s'est complètement expliqué lui-même sur le rapport entre la grande preuve et les preuves secondaires dans une page ajoutée en i559 et qui mérite d'être tenue pour non moins classique que celle de nSg déjà citée : « Il est bien vray que quand je voudroye débatre ceste cause par raisons et argumens, je pourroye produire en avant plusieurs choses pour approuver iquae facile évinçant) que s'il y a un Dieu au ciel, c'est de luy que la Loy et les Prophéties {et evangelium) sont sorties. Mesmes quand tous les plus savans et les plus habiles du monde se léveroyent à l'enconstre, et appliqueroyent tous leurs sens [ingenii vires) pour se faire valoir à l'apposite, toutesfois, sinon qu'ils fussent endurcis à une impudence désespérée, on leur arrachera [extorqnebititv) ceste confession, qu'on voit par signes manifestes que c'est Dieu qui parle par l'Escriture, et par conséquent que la doctrine qui y est contenue, est céleste. Les livres de l'Escriture saincte surmontent de beaucoup en excellence tous autres
J. Bf , p. 24. I, VIII, 12. — i. Voir J. Pannier, Le Témoignage du Saint-Esprit, p. 95.
.1. < Je confesse que les miracles doyvent valoir pour confirmation de l'Evangile ; toutesfois il faut aller chercher le commencement de cela plus haut, as(;avoir que l'Esprit de Dieu en est le sceau et les arres. . Commentaires, 1 Corinthiens, I, 6.
i. !{', p. 22. — •">. B>. p. 24. — t'i. 1550. I, VIII. 12.
LA RKI.K;I0N RF.VÉI.K1-: ET l/F.r.IUTIRK <;aiste 6!^
escrits : mesmes si nous y apportons des yeux purs et nets, et des sens entiers, incontinent la majesté de Dieu viendra au devant, la quelle domtera toute audace de contredire, nous contraignant d'obéir à soy. Néantmoins ceux qui veulent et s'efforcent de maintenir la foy de TEscriture par disputes, pervertissent Tordre. II y est vray qu'il y aura tousjours assez de quoy rembarrer les ennemis; et de moy, combien que je ne soye pas doué de grâce ou faconde si exquise qu'on pourroit demander, toutesfois si j'avoye à desmeler ceste querelle avec les plus fins contempteurs de Dieu qu'on pourroit trouver, et qui appètent d'estre veus bons cavillateurs, et fort plaisanteurs, en renversant TKscriture, j'espère qu'il ne me seroit pas difficile de rabatre tout leur caquet: et si c'estoit un labeur utile de réfuter toutes les faussetés et malices, je n'auroye pas grand'peine à monstrer que toutes leurs vanteries qu'ils ameinent en cachette ne sont que fumées. Mais encores que nous ayons maintenu la sacrée Parolle de Dieu contre toutes détractions et murmures des meschans, ce n'est pas à dire que par cela nous imprimions au cœur une telle certitude de foy comme la piété requiert; pour ce que les gens profanes pensent que la religion consiste en opinion seulement, afin de ne rien croire follement et à la légère, ils veulent et demandent qu'on leur prouve par raison (ratione probari) que Moyse et les Prophètes ont esté inspirez de Dieu à parler. A quoy je respon que le tesmoignage du Sainct Ksprit est plus excellent que toute raison [omui ratione praestanthts) : car combien que Dieu seul soit tesmoing suffisant de soy en sa Parole, toutesfois ceste parole n'obtiendra point foy aux cœurs des hommes, si elle n'y est scellée par le tesmoignage intérieur de l'Esprit. Parquoy il est nécessaire que le mesme Esprit qui a parlé par la bouche des Prophètes, entre en nos cœurs, et les touche au vif pour les persuader que les Prophètes ont fidèlement mis en avant ce qui leur estoit commandé d'en haut'.... Ainsi que ce poinct nous soit résolu, qu'il n'y a que celui que le Sainct Esprit aura enseigné iinltis docuii), qui se repose {acqiiiesceré) en l'Escriture en droicte fermeté : et combien qu'elle porte avec soy sa créance [esse autopiston) pour estre receue sans contredit, et n'estre submise à preuves ou argumens : toutesfois que c'est par le tesmoignagne du Saint-Esprit qu'elle obtient la certitude qu'elle mérite -. »
Ici, en guise de jugement, un rapprochement suffira, un rapprochement entre Calvin et Vinet. « Les uns, dit Vinet, seront amenés au christianisme par des arguments historiques ou extérieurs.... D'autres hommes... seront plus frappés de l'évidence intrinsèque des saintes Ecritures. 'Voilà le double chemin par lequel on pénètre dans l'asile de la foi.... » Sur quoi Astié, le disciple plutôt exagéré de Vinet, s'écrie : « Chose assez étrange! c'est l'auteur du dix-neuvième siècle, qui semble faire plus de cas de la preuve externe que celui du seizième siècle.
1. 1559. I, vu, 4. — 1. 1559. I, vu, 5. — On a ici un exemple des incorrections, des contre-sens et mÊme des non-sens de la traduction française. Elle a traduit spirilus par Escriture.
PROLEGOMKNES
Tandis que Calvin subordonne la preuve externe, dépourvue par elle-même de force probante sulVisante, à la preuve interne, qui seule peut lui communiquer son éclat. Vinet semble les considérer comme deux chemins de même niveau conduisant également bien à la vérité. » Toutefois c'est une apparence, et, d'après Astié, Vinet est absolument d'accord avec Calvin. C'est Vinet, en effet, qui a écrit : « 11 est évident que Dieu a voulu que sa relii^ion, qui est une histoire, eût des preuves pareilles à celles de toute autre histoire.... Mais après tout, trois choses demeurent certaines: la première, que ces preuves n'ont pas encore imposé silence, et de longtemps ne l'imposeront à l'incrédulité; une seconde.... c'est qu'après qu'on a cru par ces preuves-là, il reste encore une œuvre plus importante que la première, c'est de s'identifier par l'ame avec les vérités que l'on a reçues par l'esprit, et cela c'est proprement la foi; la troisième enfin, c'est que, très heureusement, cette dernière œuvre, non seulement complète la première pour beaucoup de personnes, mais suffit à elle seule, et remplace toute autre démonstration*. »
Calvin prend soin de réfuter, et avec son énergie habituelle, les fausses conséquences que pourrait tirer de sa théorie le faux subjectivisme, sous ses deux formes, c'est-à-dire le subjectivisme mystique et le subjectivisme rationaliste. Dès 1539, notre Réformateur écrivit donc les pages, auxquelles il se borna, en i55g, à mettre ce titre significatif: «Comme aucuns espritz escervclez pervertissent tous les principes de religion, en quittant l'Escriture pour voltiger après leurs fantasies, sous ombre de révélations du Sainct Esprit», a Ceulxlà qui en délaissant l'Escriture, imaginent je ne scay quelle voye pour parvenir
à Dieu, ne sont point tant abuzez d'erreur, qu'ilz sont agitez de pure rage
Ils prétendent orguilleusement la doctrine de l'Esprit, mesprisant quant à eulx toute lecture, et se mocquent de la simplicité de ceulx qui suyvent encore la lettre morte et murtrissante, comme ilz l'appellent. » Est-ce donc l'Esprit de Christ qu'ils opposent à l'Ecriture? « Je pense qu'ilz concéderont, les apôtres et les fidèles de l'Eglise primitive avoir esté inspirez par l'Esprit de Christ. Or il est ainsi que nul d'eux n'a pourtant apris de contemner la Parole de Dieu, mais un chascun plustost en a esté induict à plus grand' révérence....» S'agit-il d'un autre esprit que celui de Christ? « Je ne les pense point transportez de telle phrénésie, qu'ilz s'osent vanter de cela-. »
Pour Calvin, le Saint-Esprit ne peut être séparé de l'Ecriture sainte. « Si quelque esprit, délaissant la saigesse contenue en la Parole de Dieu, nous apporte diverse doctrine, il nous doibt estre à bon droict suspect de vanité et mensonge-'. » Car le véritable Esprit de Dieu « veult estre recongncu de nous en son image, la quelle il a imprimée aux Escritures. Il est Fauthcur d'icelles : il ne
1. Voir Astié : « L'Institution de Calvin et la crise théologique actuelle >, dans Le chrétien évaiigéliqut, 1861, p. 271. — 2. B»^, p. 24, 25. I, i.x, I. — :i. lî', p. 25. I, IX, 2.
LA RELIGION RÉVÉLÉE ET l'ÉCRITURE SAINTE 65
peut pas estre variable ne dissemblable à soy. Parquoy il fault qu'il demeure tousjours tel qu'il s'est là une fois déclairé*. » Calvin repousse donc de toutes ses forces « ces orguilleux phantasticques, qui ne réputent aultre illumination estre vallable, sinon quand, en délaissant et contemnant la Parolle de Dieu, ilz prengnent témérairement tout ce qu'en ronflant leur vient à la phantaisie -. » Ainsi, le Saint-Esprit vient en nous, mais pas de nous^
Notons une observation de Kuyper qui résume tout ce que nous venons de dire. Les Réformateurs n'appelaient pas le Témoignage du Saint Esprit, un argument interne (argiimentum internum), parce que ce n'est pas de nous qu'il provient, mais un argument externe {argumentiim externum) parce qu'il vient d'en dehors de nous, de Dieu, et pénètre en nous^
Les précautions, les efforts de notre Réformateur ont été impuissants. Le subjectivisme mystique et rationaliste a essayé de prendre pour drapeau la doctrine même du témoignage du Saint-Esprit, et cela du vivant de Calvin, avec Castellion. Son dernier biographe, M. F. Buisson, lui adresse cet éloge : «Castellion ne croit qu'à l'illumination de l'Esprit saint pour nous révéler le sens profond de ce qu'il a jadis dicté aux écrivains sacrés. » Mais, — ajoute M. Buisson, — « cette inspiration du Saint-Esprit se confond pour lui avec celle de la conscience; ces révélations faites aux humbles ne sont pas autre chose que les intuitions d'un sens moral et religieux que la méditation fortifie.... Castellion met au-dessus de la tradition de l'Eglise universelle son sens propre, sa raison propre, ou plutôt, disons-le tout de suite, car c'est le fond du débat, sa conscience ^. »
Ce n'est pas ici le lieu d'instruire le procès de toutes ces méthodes rationanalistes et mystiques qui encourent toujours les deux reproches, d'être à l'usage non pas de tous les chrétiens, mais des savants, des philosophes, et de ne pas