‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 21 sur 149 · LA RELIGION REVELEE ET L ECRITURE SAINTE · texte numérisé non relu

LA RELIGION REVELEE ET L ECRITURE SAINTE

(i Cor. V, 11), '(trop contraint » (i Cor. X, i6), «quelque peu trop contraint» (Rom. VII, 2), qui « ne peuvent estre autrement accomodées au.\ paroles, sinon qu'on force les paroles » (i Cor. V, lo). Quant à la méthode allégorique, ce n'est ni plus ni moins qu'une « invention de Satan » (Gai. IV, 22). « Cest erreur a esté une source de beaucoup de mau.x. Car non seulement on a prins licence de corrompre et desguiser le vray et naturel sens de l'Kscriture, mais aussi selon qu'un chacun a esté plus hardi en cest endroit, d'autant l'a-on estimé plus excellent expositeur de l'Escriture. Par ce moyen, plusieurs des anciens se sont donné congé de jouer de l'Escriture, comme d'une pelote. A ceste occasion aussi la bride a esté laschée aux hérétiques pour troubler l'Eglise. Car puis que cela estoit receu en usage, de faire d'un propos et d'un mot tout ce qu'on vouloit, il n'y a eu resverie tant sotte, ne tant estrange, qu'on n'ait peu faire trouver bonne par quelque couleur d'allégorie. Les bons mesmes ont tellement esté transportez, qu'ils ont forgé beaucoup de mauvaises opinions, estans déceus par la friandise des allégories. » (2 Cor. 111,6.)

L'Ecriture-Sainte a trois caractères essentiels, niés d'un commun accord par l'anti-protestantisme et par l'ultra-protestantisme, affirmés d'un commun accord par tout le protestantisme, en particulier par le calvinisme : nécessité, clarté, suffisance.

La Bible, dit l'anti-protestantisme, n'est pas nécessaire à l'essence {ad esse) de l'Eglise. C'est sa théorie générale. L'Eglise ne dépend pas de la Bible, c'est la Bible qui dépend de l'Eglise. — Quant à l'ultra-protestantisme, nous voyons, dès le seizième siècle, les anabaptistes mettre continuellement la parole intérieure audessus de la parole extérieure et écrite. Puis, l'ultra-protestantisme mystique se transforme en ultra-protestantisme rationaliste. Semler, dans ses Paraphrases apostoliques et dans ses Préfaces, affirme souvent que l'Ecriture-Sainte est faite pour les docteurs, mais n'est pas d'un usage nécessaire, ni même essentiel pour le peuple. Et personne ne combat plus vivement la nécessité de l'Ecriture que Lessing, dans ses Axiomala (1778). « Il y a lieu de remarquer que du sein du Rationalisme, dans les Eglises protestantes, une tendance analogue à celle de l'Eglise catholique se manifesta'. »

Mais en réalité le premier caractère de l'Ecriture sainte dépend du second : sa clarté. Comment serait-elle nécessaire, si elle était obscure ?

Naturellement les anti-protestants et les ultra-protestants sont d'accord pour soutenir l'obscurité de l'Ecriture-Sainte.

1. Real-Eiicyclopàdie, 2= éd., 1878, article Bibel-Lesen, p. 380. — Voir Bavinck, Dogmatiek, I, p. 380- 389. — « Beaucoup de sectes ont nié la Nécessitas Scripturœ, depuis le gnosticisme jusqu'à l'anabaptisme; et dans la théologie de Schleiermacher il n'y avait guère place pour cette propriété, » Biesterveld (article cité plus haut), p. 341.

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Les docteurs catholiques romains ont aime à répéter que il-^criturc était faite (Je cire, qu'elle avait un nez de cire, etc., que, n'étant pas évidente, il fallait qu'elle trouvât lévidence hors d'elle, etc. '. Fit le Concile de Trente, après n'avoir admis qu'une seule version autorisée, la Vulgate, continue : « D'avantage, pour réprimer les esprits pétulants et effrontez, le Concile a ordonné que personne, se liant à sa prudence ne soit si osé et hardv que d'interpréter la même

S. Kscriture («/ iietnu... ipsani scripliirani sacram interpretari aiideal) contre le sens qu'a tousjours tenu et tient nostre mère S. l'Eglise à qui il appartient de juger du vray sens et interprétation des S. Escritures -. »

Et quant à l'ultra-protestantisme, voici ce que disait déjà l'adversaire de Calvin, Castellion : « Certes, l'affaire de la religion et de l'intelligence de la saincte Escriture est bien autre : car les choses contenues en icelle nous sont données obscurément et souventes fois par énigmes et questions obscures, lesquelles sont en discute, il y a desjà plus de mille ans, sans que la chose ait jamais sceu estre accordée ou qu'encore maintenant le puisse estre, si ce n'est par charité ^. « — Et depuis Castellion, la tradition ultra-protestante s'est maintenue aussi constante que la tradition anti-protestante ''.

Calvin répond : la Bible est claire : « C'est un proverbe commun et ordinaire entre les Lucianistes, c'est-à-dire Epicuriens et Athéistes, quand ils parlent de la saincte et sacrée parole de Dieu, de dire que c'est un nez de cire qu'on peut tourner en toutes formes, ainsi qui! plaist aux homm-es d'y donner un sens ou autre. Et quelle apparence y a-il ? Qu'il n'y ait secte de philosophes si contemptible et mesprisée, qui ne sache bien asscurément l'intention de son premier authcur par les escrits d'iceluy, et que les chrestiens seuls, quand il est question de la doctrine de Christ, leur Maistre, ayent à regarder ailleurs d'ui> costé et d'autre?... Que je ne say quelles sentences d'Epicurus briefves, imparfaites, et scabreuses soyent assez entendues par ceux de sa secte, et Dieu par tant d'escrits si pleins, certains et exprès, n'aura peu gagner ce poinct, que nous sachions que c'est qu'il a voulu dire '' r »

Toutefois Calvin, avec son bon sens ordinaire, ne revendique pas pour la Bible une clarté absolue: il s'agit pour lui d'une clarté siij'fisante.

Il faut tenir compte de la faiblesse de notre intelligence : « Vray est que

J. Voir E. Doumergue, Le Problème protestant, 1892. p. 116.

4. Le sainct sacré... concile de Trente, traduict de latin en françoys par Gentian Hervet. 1585, p. 34. — Mansi, vol. 33, p. 23. Sess. IV.

•1. F. Buisson, Sebastien Casteliion, 1892, I, p. 306.

i. Dans des thèses d'étudiants, qui ont eu un certain retentissement, comme écho naïf de l'enseignement qu'ils avaient subi, nous lisons : « Pour les humbles, pour les simples d'esprit, la Bible offre des difficultés énormes. » {Les méthodes catécliétiqiies et les besoins modernes, par E. Giran, Genève, 1896, p. 50.) « La clarté des Ecritures est une des affirmations les plus fausses de la vieille théologie traditionnelle. » (Plan raisonné d'mi cours d instruction pour les catéchumènes, par Bcrnadou, Genève, 1896, p. 34.)

5. Opéra, VI, p. 268. Opuscules, p. 297. — Voir encore la réponse « à un certain moyenneur », Opéra, IX. P- 533. Opuscules, p. 1888, 1889. Sur l'obscurité et la clarté de la Bible, voir encore Opéra XXVIII, P- 572-578, 617, 618.

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d'autant qu'il n'y a que ténèbres en nous, TEscriture nous sera difficile, mais cependant si voit-on comme Dieu a promis d'esclairer les petis et les humbles '. » — Il faut tenir compte surtout du péché. « Quiconque ouvrira les yeux par l'obéissance de la foy, cognoistra par certaine expérience que le mot de chandelle n'a point esté en vain imposé à l'Escriture. Vray est qu'elle est obscure aux incrédules; mais lesquels cstans destinez à perdition, sont aveugles de leur propre o-ré. (2 Cor. IV, 3.) Par quoy le blasphème des papistes est exécrable -. »

Même Calvin affirme que cette obscurité est voulue de Dieu, qui désire ainsi nous porter à l'humilité : « Par ceste bride Dieu nous retient en modestie ; c'est d'assigner à chacun certaine mesure et portion de foy, à ce que le plus grand docteur et le plus habile soit prest d'estre enseigné ^ » — et nous exciter à « un désir et exercice de communication fraternelle '*. »

Si donc « en humilité » nous venons à Dieu et à l'Ecriture, « rien de tout ce qui nous sera utile à salut ne nous sera obscure » — «Comment est-ce que Dieu a parlé à nous en l'Escriture saincte? Il a bégayé... Dieu s'est fait quasi semblable à une nourrice, qui ne parlera point à un petit enfant selon qu'elle feroit à un homme.... En l'Escriture saincte on voit Dieu plustost semblable à une nourrice, qu'on n'apperçoit sa majesté haute et infinie.... Tant plus griefve condamnation sera sur nos testes, si nous ne mettons peine à profiter en la doctrine, laquelle nous est comme maschée, par manière de dire, afin qu'il ne reste que de l'avaller et la digérera» — « L'Escriture saincte est fort simple; il semble que ce soit une doctrine seulement pour les idiots [ignorants].... » Dieu ôte tous les subterfuges. « Il ne faut point qu'on soit grand docteur pour estre participant de la doctrine de Dieu ; car il se conforme en telle sorte, qu'il bégaye avec nous, afin que et grans et petis, et hommes et femmes, puissent estre repcus de ceste nourriture céleste". » — « S. Paul ne dit point que l'Escriture saincte est utile pour trois ou quatre teigneux de moines ou tondus..., mais il dit qu'elle est utile pour rendre l'homme de Dieu parfait \ »

Naturellement, il ne faut pas chercher dans la Bible ce qui n'y est pas, et s'adonner à une « folle curiosité. » « Nostre Seigneur dit au contraire : « 'Voulez- » vous savoir? voici une nuée qui vous empesche ; regardez ceste obscurité ici. » Ainsi apprenons pour estre bons escholiers de Dieu, qu'il ne faut point lascher la bride à nos fantasies.... Contentons-nous de savoir ce que Dieu nous dira, et attendons le jour de la pleine révélation, pour savoir le reste qui nous est maintenant incompréhensible; bref, ignorons ce que Dieu ne nous veut point déclairer. Car ceste ignorance-là surmonte toute la sagesse du monde ''. «

Enfin et surtout il faut recevoir les enseignements de la Bible par le cœur plus que par l'esprit : « Ce n'est point assez, encores que nous ayons cogneu ce qui nous est monstre par l'Escriture saincte ; mais il faut que nous en soyons

». Sermons sur Job. Opcra XXXIII, p. 63. — 2. Commentaires, 2 Pierre I, 19- — 3. 1559, I», ", 4- — 4. Dédicace de l'Epître aux Romains. — S. Sermons sur le Deuléronomc. Opéra XXVIII, p. 546. — 0. Ibid., Opéra XXVI, p. 387. — 7. Sermons sur la Première à Timothée. Opcra LUI, p. 653, 654- - «• Sermons sur le Dentérouome. Opéra XXVIII, p. 618. - H. Ibid., Opéra XXVI, p. 39'-

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.«Nî PROLEGOMENES

touchez au vif en nos cœurs, que nous soyons certifiez de l'amour paternel de nostrc Dieu. Quand cela y est, alors il n'y a plus de cachette, il n'y a plus d'obscurité en l'iCscriture saincte ; c'est une instruction suffisante autant qu'il est bon et propre pour nous'. » — « Mais notons bien qu'il nous faut garder au cœur la parole que Dieu nous propose, et que nous ne soyons point comme beaucoup de gens volages, qui se contentent d'avoir accepte ce qui leur est dit, et qu'il soit passé par leur cerveau.... Sur cela ils diront: Ho! je ne compren pas cela ; et sous ombre que du premier coup Dieu ne les veut pas illuminer en perfection, ils rejetteront sa parole. \oylà une rébellion qui procède d'une ingratitude diabolique.... Or il nous faut avoir ces deux choses-là, c'est qu'encores qu'il y cust de l'obscurité, et que nous ne sceussions pas deschifFrer tout ce qui nous est dit, et mesnies que nous ne sçachions pas à quoy Dieu prétend, toutesfois nous recevions en nostre cœur sa parole ; et puis quand nous la comprendrons, que ce soit tousjours avec une affection vive, et qu'elle prene racine en nous pour apporter son fruict en temps et en lieu. Rt voylà pourquoy notamment le cœur est y ci mis -. »

Troisième caractère, conséquence naturelle du second. Comme de l'obscurité de la Bible l'anti-protestantisme et l'ultra-protestantisme tiraient et tirent encore la conséquence qu'elle ne suffit pas, et qu'il faut en outre la tradition, ou la conscience, Calvin tire de la clarté de la Bible la conséquence qu'elle est sursaute. « Le Seigneur, dit-il, a tellement comprins en sa Loy tout ce qui appartenoit à la reigle parfaictc de bien vivre, qu'il n'a rien laissé aux hommes à y adjouster •*. »

— « S. Paul traitte au chapitre I" [Cnlossiens) comment toute la sagesse, laquelle ameine l'homme à perfection devant Dieu, est contenue en rRvangile''. » — « Escoutons Dieu parler, ouvrons les yeux, et recevons ce qu'il nous monstre, et ce qu'il nous dit par sa parole. Et puis sommes-nous venus au bout de cela? Tenons-nous cois.... 11 y en a qui diront: O je n'en croy rien, car cela surmonte ma portée. Vilain crapaut, que tu oses ainsi blasphémer à l'encontre de Dieu, d'autant qu'il ne te vient point rendre conte de tout ce qu'il fait''. »

I. Ibid., Opéra XXVIII, p. 578. — 2. Opéra XLVI. Sermons sur l' Harmonie évaiigélique, p. 4S1, 4S2.

— 3. 1545, p. 689. IV, X, 7. — i. 1545, p. 690. Jbid., 8. Voir 17. — 5. Sermons sur Job. Opéra XXXV, p. 63. 64.

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