‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 27 sur 149 · I.K PKRE · texte numérisé non relu

I.K PKRE

moignage quand ils vouloyent prouver à l'encontrc des Ariens qu'il y a trois personnes en une essence de Dieu. Je ne réprouve pas leur sentence. Combien que si j'avoye affaire contre des hérétiques, j"aimeroye mieu.\ user de tesmoignages plus fermes. Car ils en sont plus obstinés, et s'applaudissent, quand on combat contre eux par des tesmoignages qui ne sont pas assez évidens.... Je seroye d'avis qu'on usast plustost de tesmoignages plus fermes, afin qu'en voulant prouver le principal article de nostre foy, nous ne nous exposions en moquerie aux hérétiques ^ » — Jean X, 3o : Moi et le Père sommes un. « Les docteurs anciens ont grandement abusé de ce passage, pour prouver que Jésus- Christ est d'une mesme essence avec son Père; car nostre Seigneur ne dispute point yci de l'unité de la substance, mais de l'accord ou consentement qu'il ha avec son Père. » — Jean XIV, lo : Le Père est en moi, et je suis en lui. « Je rapporte ces paroles non pas à l'essence divine de Jésus-Christ, ains au moyen de la révélation.... » — Jean XVII, 21 : Afin que tous soient un. « Il faut entendre que toutes les fois que Jésus-Christ, en ce chapitre, se dit estre un avec son Père, il n'est point simplement parlé de son essence divine, mais il est appelé un, au regard de son office de Médiateur, et entant qu'il est nostre chef. Vray est qu'aucuns docteurs anciens ont prins précisément ces mots en ce sens, que Jésus-(]hrist est un avec son Père, pour ce qu'il est Dieu éternel. Mais le débat, qu'ils avoyent contre les Arriens, les a amenez là, qu'ils ont souvent prins en l'Lscriture des demies sentences, et les ont tirées hors de leur simple sens pour s'en servir contre les adversaires. » — i Jean V, 7 : Car il y en a trois qui donnent tesmoignage dans le ciel : le Père, la Parole et le Saint-Esprit, et ces trois sont un ; (c'est le passage qui a disparu de nos versions revisées, parce qu'il se trouve seulement dans quelques-uns des manuscrits les plus récents.) « Tout ceci a esté omis par aucuns : ce que S. Hiérôme pense avoir esté fait plus par malice que par ignorance ou mesgarde, et qu'il n'a esté lait que par les Latins. Mais d'autant que les livres grecs mesmcs ne s'accordent pas l'un avec l'autre, à grand'peine en ose-jc rien affermer. Toutesfois pour ce que le fil du texte coule très bien si ce membre y est adjousté, et je voy qu'il se trouve es meilleurs exemplaires et plus corrects, de ma part je le receoy volontiers.... Quand il dit que ces trois sont un, cela ne se rapporte point à l'essence, mais plustost au consentement. Comme s'il disoit, que le Père, et sa Parole éternelle, et l'Ksprit, comme par une harmonie accordante, approuvent et donnent tesmoignage de Christ.... II n'y a point de doute que le Père, la Parole et l'Esprit ne soyent dits estre un, en mesme signification qu'il est dit ci-après que l'Esprit, l'eau et le sang sont un. » — Colossiens I, i5 : Lequel est l'image de Dieu invisible. « Je sçay bien comme les anciens ont accoustumé d'exposer ceci. Car d'autant qu'ils avoyent à combatre contre les Arriens ils insistent fort à prouver que le Fils est égal au Père et d'une mesme naissance : cependant toutesfois ils laissent là ce qui est le principal, asçavoir comment le Père se donne à cognoistre à nous en son Fils. Ce que Chrysostome [a dit] est trop froid et infirme.... Afin que nous ne rece-

). Traduction 1572.

lOO DIEU

vions rien qui ne soit ferme, il faut noter que ce mot Image n'est point dit de l'essence, mais est rapporté à nous.... Combien que de ceci on peut recueillir aussi que le Fils est une mesme essence avec le Père. »

Le bon et bouillant théolojrien luthérien de Wittenberg, ^gidius Hunnius, s'écrie : « Qui ne voit que le diable, par cet instrument perçant, » c'est-à-dire par Calvin, a voulu renverser les « murailles » qui défendent la Trinité ?

Il y a peu de différence entre la première édition de i536' et la seconde de i53q-. Celle-ci présente seulement une argumentation exégétique beaucoup plus considérable. La différence, au contraire, est très sensible entre la seconde édition de i53g et la troisième de iSSg. Non seulement cette dernière est profondément remaniée quant à l'ordre des paragraphes qui se trouvent réunis ici après avoir été enlevés d'un peu partout ; mais, selon sa méthode, à côté des passages identiquement reproduits, Calvin en a ajouté plusieurs et quelques-uns d'un tout autre ton. Pour l'exégèse de l'Ancien Testament il faut signaler le paragraphe nouveau sur l'ange de Jéhovah, identifié avec le Christ, idée qui a été reprise de nos jours par des théologiens allemands distingués. Pour l'exégèse du Nouveau Testament, il faut signaler le paragraphe nouveau sur le mot Seigneur appliqué à Christ; il y a, là encore, des indications que nous retrouvons dans les études exégétiques les plus récentes.

Mais voici le grand changement : entre la seconde et la troisième édition s'est placée l'affaire Servet. Calvin nomme Servet, discute les idées de Servet, et lui, qui avait autrefois presque exclu la polémique, la déclare maintenant nécessaire. « Jusques yci j'ay tasché à mener par la main ceux qui se rendoyent dociles, non point de batailler contre les opiniastres "' {prœfactns et coiiteniiosos), maintenant il faut maintenir contre la malice des endurcis [improboriim cahminias) la vérité qui a esté paisiblement monstrée '*. » Et encore : « J'ay expérimenté de long temps et plusieurs fois, que ceux qui s'acharnent à débatre {pertinacius litigant) tant des mots, nourrissent quelque venin caché : tellement qu'il vaut mieux les piquer de propos délibéré, que parler obscurément en faveur d'eux •''. »

Et il pique Servet par des lignes insérées ici et là : « D'autant plus est détestable l'impiété de Servet''; » « Servet gergonne», « abbaye. » Il ajoute sept ou huit paragraphes entiers de discussions contre « quelques phrénétiques comme Servet et ses semblables, » pour découvrir « leurs fallaces », leur « resverie monstrueuse », leur « blasphème exécrable ' », etc.

Mais ce qu'il faut bien constater, c'est ce que ces développements exégétiques, et ces efforts pour définir et préciser sa pensée, ne modifient en rien cette pensée, en particulier n'ajoutent rien au dogme, à la théologie précédemment expo-

I. I, p. 58-60. — 2. H'', p. 2t5-234. — .'t. Cette partie de la phrase l'ait allusion à la phrase de 1536, p. 58: " dociles manu ducerc, non cum pujjnacibus et rebellibus inanuin consercre hic propositum est. » — 4. 1559. I, xni, 21. — 5. 1559. I, XIII, 5. — 0. Ibid., 10. — 7. Ibid., 22 et ss.

LE PERE lOl

sée. Cette théologie reste sobre. Non seulement ici Calvin renouvelle toutes ses précédentes déclarations, mais il les fortifie encore. « Vray est que Dieu pour nous tenir en sobriété ne nous tient pas long propos de son essence... et quant et quant réprime toute audace de l'esprit humain. Et de faict l'infinité de son essence nous doit espovanter à ce que nous n'attentions point de le mesurer à nostre sens '. » Il déclare qu'il a laissé, à dessein, de coté beaucoup de questions a lesquelles n'eussent guères proufité, et eussent chargé et ennuyé les lecteurs sans raison -. » A deux reprises il répète que ses explications sont suffisantes à une condition : que les lecteurs « aiment sobriété et se contentent de la mesure de foy ' ; » « moyennant que les lecteurs tienent la bride à toute curiosité, et ne convoitent point, plus qu'il ne seroit expédient, d'attirer des disputes fascheuses et perplexes... de spéculer sans mesure ''. » Dieu en clïet « maudit la témérité » en ces matières ^ Conclusion : « Que si la distinction des personnes, selon qu'elle est difficile à comprendre, tourmente quelques uns de scrupules, qu'il leur souviene que si nos pensées se laschent la bride à faire des discours de curiosité, elles entrent en un labyrinthe : et combien qu'ils ne comprennent pas la hautesse de ce mystère, qu'ils souffrent d'estre gouvernez par la Saincte Escriture ". »

Comme on pouvait s'y attendre, cette sobriété religieuse et pratique, qui scandalisait si fort les adversaires de droite de Calvin, n'a pas satisfait davantage ses adversaires de gauche. C'est un novateur, disaient ceux-là ; c'est un conservateur, 'disent ceux-ci, par exemple Harnack. « La décision était entre les mains du Réformateur.... Si l'on considère la question en soi, il est profondément déplorable que, si près de ce progrès immense Tadoption de lantitrinitarisme], la Réformation n'ait pas fait le pas décisif. » Et toutefois, pour nous consoler de ce malheur, nous nous bornerons à citer jusqu'au bout Harnack lui-même, car il continue ainsi : « Mais si l'on pense que les principaux antitrinitaires n'avaient aucune idée de la conception de la foi de Luther et de Zwingle, et se laissaient aller en partie au pire moralisme, il faut juger que la tolérance vis-à-vis d'eux aurait probablement amené, au seizième siècle, la dissolution de la foi évangélique, tout d'abord dans les pays calvinistes '. »

Aussi bien, de cette accusation particulière ne retenons un moment que l'accusation générale dont elle est l'enveloppe, à savoir que la Réformation et Calvin n'ont pas renouvelé la dogmatique chrétienne *.

1. 1559, I, XIII, I. - 2. 1559- I, XIII, 29. - .r 1559- I, X"!. 20- - *• -/*'«'•. 29- - •>■ 'bid., 21. - «• Ibid., 21. — 7. Harnack, Lehrbiich dcr Dogmengeschichte, 1890, III, p. 665, n. 2.

8. Si l'histoire est daccord sur un point, c'est bien sur celui-ci : loriginalité de la réformation ecclésiastique opérée par Calvin. Et cependant il y a des auteurs qui nient loriginalité de Calvin sur ce point comme sur tous les autres. Lauteur qui dit: < Plus grand que le théologien est, chez Calvin, le Réformateur 1 homme pratique d'Eglise, le diplomate. . déclare que c'est dans ses théories ecclésiastiques que Calvin a montré combien peu il avait d'originalité : « Nulle part on ne voit aussi clairement que Calvin n'était pas un théologien dune importance originale {kein Theologe von originaler Bedeuiung), et

DIEU

Si l'on s'en tient à la doctrine de la IVinité, peut-on dire iiu"ii n'a rien innové le théologien qui a parlé du symbole dit d'Athanase et de tant de prétendues preuves exégétiques, comme Calvin en a parlé ? — le théologien qui a ramené la doctrine de l'ontologie à la sotériologie, de la métaphysique à la piété et à la révélation ? — qui a usé de tant d'explications et de restrictions à propos du mot « personne»:- Le mot vrai, selon lui, est résidence ou subsistence : « J'appelle personne une résidence {siibsistcntia) en l'essence de Dieu.... Chacune des trois résidences ou subsistences {ex tribus subsisteuiiis), estant rapportée aux autres, est distincte de propriété ' ? » — qui a rappelé que les Grecs se sont servis du mot rpàff(DKa (mot à mot visages) pour désigner les personnes ? - Or ce mot de npoawrM est celui dont Sabellius se servait; — qui voulait non une « division « mais seulement une « certaine distinction ? « — qui ajoutait : « moyennant qu'elle soit prinse en bon sens, « la définition de Tertullien ne me « desplait » pas, « qui nomme la Trinité des personnes une disposition en Dieu, ou un ordre qui ne change rien de l'unité de l'essence [dispositioueiu, vcl œcnnomiam)}-'» Or souvent on a opposé cette Trinité économique du théologien de Carthage à la Trinité substantielle du Quicumqiie ''.

Tout cela est quelque chose, tout cela est beaucoup, et la doctrine de la Trinité prend chez Calvin une physionomie originale ^ C'est un cflFort singulièrement puissant pour tenir compte de toutes les données bibliques, de toutes les expériences religieuses et des exigences de la raison, en face de celui que le chrétien appelle le Dieu Père, de celui que la philosophie appelle le Dieu vivant, vivant, comme Père, de toute éternité. Ce que Calvin veut, c'est que Dieu ne soit pas « un nom vuide (iiuduiu et iuane nomen) sans vertu ny effect {sine vero Deo), voltigeant en nos cerveaux ^'. «

Mais du dogme spécial de la Trinité passons à la dogmatique générale. Qu'y

que la force de son intelligence l'abandonnait, quand des intérêts divers combattaient en lui. Dans le chapitre sur l'Eglise, il a reproduit en partie les idées de Luther, en partie les idées de Zwingle ... Chez lui le juriste est venu au secours du théologien.... Au lieu d'une idée, il est sorti une constitution ecclésiastique spéciale. » Bernhard Bess, Jo/iaiiiies Calvin, dans Unscre religiOsen Erzieher, p. 82, 78.

I. 1559. I, XIII, 6. — 2. I, Mil, 2. Le passage est incompréhensible dans la traduction d'où le mot grec a disparu. — ;t. 1559. L xiii, 6.

4. Voir l'exposition et la défense, peut-on dire, de la doctrine trinitaire par des penseurs aussi différents que Vacherot, Histoire critiqite de l'Ecole tf Alexandrie, 1846, I, p. 291-293 ; — Charles Bois, Evangile et Liberté, 1869, p. 86-89; — Bavinck, Gere/ormeerde Dogmatiek, 1897, II, p. 227-312, et spécialement p. 270, 308-312.

.*>. Après avoir comparé Calvin à Mclanchtiion, ijui, dans les éditions successives de ses Loci, ne se borne pas comme Calvin à insister de plus en plus sur la doctrine traditionnelle, mais qui en reprend les subtilités, Kôstlin ajoute : « Ce qui distingue l'exposition de Calvin de celles de ses contemporains, c'est la prudence, la mesure. Il se borne aux lignes principales, élémentaires du dogme, et il ne fait aucun pas pour défendre la divinité du Sauveur ou du Saint-Esprit, qui puisse le conduire aux détails, aux questions de la scolastique. » (Kôstlin, Stud. iind Kritik., 1868, p. 419-420.) Et Gass : « L'exposition de la Trinité par Calvin est certainement la meilleure et la plus circonspecte (timsiclitigste) de celles que nous offrent les écrits des réformateurs. Elle embrasse toute l'étendue du dogme et évite prudemment toute dispute de mots, sans rien abandonner des choses. > (W. Gass, Gescliichte der protestantisclicn Dogmatik, I, p. 105.)

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