VIII AVANT-PROPOS
permettons de présenter un Calvin, qui, pas plus par sa dogmatique que par sa biographie, n'est le divin de la tradition, disons : de la légende ; car, si pour la biographie de Calvin il y a une légende catholique, il semble que pour sa dogmatique il y a une légende protestante. Nous nous permettons de présenter un Calvin avec autant de nuances qu'on lui en reconnaissait peu, un Calvin aussi riche en contrastes qu'on l'en déclarait pauvre. Plus rien du fameux bloc de marbre, sans la moindre veine ni fissure, et dur et froid! Nous nous permettons de présenter un Calvin qui serait mystérieux et incompréhensible, s'il n'était vivant. La vie est le plus grand mystère et la plus grande réalité. La pensée de Calvin, toute pétrie d'apparentes (je dis apparentes) contradictions logiques, a été une vie, une source dévie telle que le torrent, après quatre siècles, coule encore. Et, comme tout auteur se berce de quelque illusion, — lecteur, ne nous sois pas trop sévère! — nous confesserons que notre espérance est d'avoir senti cette vie, et d'avoir exprimé cette vie de la pensée de Calvin, avec un peu plus d'exactitude, et de force, et de sympathie que nos iionorables prédécesseurs dans l'histoire des dogmes.
Restent nos essais de comparaison: nous avons eu, tout au moins, l'intention d'être prudent.
Avant de critiquer, non seulement nous nous sommes efforcé de nous renseigner directement sur le point en litige, mais, autant que possible, nous nous sommes appuyé sur les jugements formulés par des historiens svmpathiques, très sympathiques, au docteur que nous nous permettions de désapprouver.
C'est surtout la méthode dont nous nous sommes servi pour Luther. Car nous tenons beaucoup à ce que nos lecteurs le sachent, et tout de suite : rien n'a été plus loin de nos intentions que d'instituer entre Calvin et Luther une comparaison de laquelle il résulterait que l'un a été plus grand que l'autre. Nous avons comparé, c'est vrai ; sur plus d'un point nous avons critiqué Luther et loué Calvin, c'est encore vrai. Mais tout cela n'aboutit pas à cette conclusion : donc Calvin est plus grand que Luther.
Ces deux héros de la foi chrétienne, au xvi" siècle, sont des grandeurs incomparables, différentes et éf'ales. D'abord, l'un a été antérieur à l'autre. Ensuite chacun d'eux a reçu une œuvre lune « vocation », auraient-ils dit eux-mêmes) spéciale à accomplir; et, dans l'accomplissement de cette œuvre, chacun a été le premier et le plus grand.
Le reste est affaire de goût. Préfère-t-on l'épopée, ou préfère-t-on la tragédie? Aime-t-on mieux la verve, la fougue qui renversent les trois murailles de la vieille Babylone, ou aime-t-on mieux la volonté et le génie qui construisent les remparts de la nouvelle Sion? Personnellement, je suis comme l'enfant à qui l'on demande de choisir entre son père et sa mère : je préfère, j'aime mieux... tous les deux.
Va donc, gros livre, dans les plaines où s'agitent confusément les pensées des hommes de la théologie, et des hommes de l'Eglise, et puissent quelques-uns d'entre eux, pasteurs ou laïques, lire, sans trop de préjugés, ces pages où, malgré tout, palpite une pensée, — qui a pu avoir tous les défauts et toutes les lacunes que l'on voudra, — mais qui, tout au moins, avait précisément ce qui nous manque le plus, et ce dont nous avons le plus besoin : la clarté, l'énergie, la certitude de l'expérience et de l'idée, la certitude que à Dieu seul est la gloire !
Le II août 1910, IValdcsnilie, au-dessus de Zerniatt.