‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 4 sur 149 · E. DOUMERGUE · texte numérisé non relu

E. DOUMERGUE

INTRODUCTION

I. Edition de 1536. — II. E'Iition de 1539. i. Edition latine. 2. Traduction française de 1541. 3. Revisions de 1543 (1545) et de 1550 (1551). — III. Edition de 1559. i. Edition latine. 2. Traduction française de 1560. — IV. Nouveaut<î de l'œuvre, i. La forme. 2. Caractère psychologique. — V. Importance théologique, i. Cunningham. 2. Kampschulte. 3. Kostlin. 4. Reuss.

'Institution chrétienne, c'est tout Calvin et tout le calvinisme. Nisard écrivait il y a déjà longtemps: « L'Institution. ..., c'est à la fois le système religieux de Calvin, sa conduite et son portrait'. » Plus récemment et plus énergiquement Brunetière a répété : « ]J Institution chrétienne, à elle seule, c'est presque Calvin tout entier Honin unius libril Pour connaître Calvin on n'a besoin que de V Institution chrétienne'^. » Tout cela est vrai, non sans quelque exagération. Pour connaître vraiment tout Calvin, pensée, caractère, personnalité, il faut consulter non pas une source, mais trois: son Institution, ses Sermons et ses Lettres. Ce sont surtout ses Lettres que nous avons utilisées jusqu'ici. Dans le travail que nous entreprenons aujourd'hui, nous consulterons surtout l'Institution et les Sermons (sans négliger naturellement les autres traités).

Commençons par nous mettre en face de cette Institution, et des vingt-cinq impressions (éditions, revisions ou traductions) qui ont été données au public, du vivant même de Calvin. Pour nous orienter au milieu de cet apparent dédale bibliographique, il suffira de tout ramener aux trois éditions principales '.

I. D. Nisard. Histoire de la littérature française , I, 1844, p. 301.

i. F. Brunetière, L'œuvre littéraire de Calvin, dans la Revue des Deu.v- Mondes, 15 octobre 190041.920, 921.

:i. La première (iS3(>^. de Baie. 'est en latin. Elle est contenue dans les Opérai, p. 1-252. La seconde (1539), de Strasbourg, est en latin. Son texte (imprimé d'une façon particulière) est contenu dans les Opéra I, p. 253-1152. Mais cette édition a une traduction française de 1541, que. pour abréger, nous citerons ainsi: B . Enfin, la troisième édition (1559), de Genève, est en latin. Elle est contenue dans les Opéra II; et cette édition a une traduction française (1560), qui est contenue dans les Opéra III et IV. — L'histoire et la comparaison de ces diverses éditions ont été écrites avec une exactitude minutieuse par Kostlin : Calvin's Institutio nac/i Form und Inlialt, dans deux grands articles des Sludicn und Kritikeu, 1868, p. 7-62, 410-486. — Opéra, I, Prol.. et III, Prol.

JEAN CALVIN IV '

INTRODUCTION

L'édition vraiment pn'iiceps de Y Instiluiion chrétieuuc est celle de i536. File se divise en six chapitres. Les quatre premiers traitent les matières ordinaires des Catéchismes : la Loi, la Foi, la Prière et les Sacrements. D'une façon très simple, CCS quatre chapitres se bornent presque à expliquer cinq documents, également populaires : le Décalogue, le Symbole des apôtres, l'Oraison dominicale e^lcs Formules du baptême et delà Sainte Cène. 11 n'est donc pas très étonnant que les contemporains aient commencé par appeler Y lusiiiiiliou un Catéchisme'.

Mais à cette première partie, peut-on dire, composée de quatre chapitres, Calvin en a ajouté une seconde, composée du chapitre V, plus polémique, contre les Faux sacrements du catholicisme, et du chapitre VI, plus apologétique, sur la Liberté chrétienne, le Pouvoir ecclésiastique et le Pouvoir politique.

Cette division trahit le changement qui s'était produit dans les intentions de l'auteur, pendant la composition. Tout d'abord « son propos estoit d'enseigner quelques rudimens, par les quelz ceux qui seroient touchez d'aucune bonne aflfection de Dieu, feussent instruictz à vraie pieté.» Voilà le Catéchisme, «la plus simple forme d'enseigner-, » qu'il lui a été possible de trouver. Mais les persécutions de i534 éclatent. François F'"' essaie de les justifier auprès des princes allemands par d'odieuses calomnies contre les martyrs. Calvin est saisi d'indignation. Il hâte la publication de son livre et en modifie le but : ce sera une apologie « afin de respondre à ces meschans blasmes que les autres semoyent, et en purger mes frères-'. » Telle est Y Institution chrétienne qui parut à Bàle en i536.

Puis les temps s'écoulent, et Calvin revient à son idée première, Jiiais singulièrement élargie et approfondie. L'Institution chrétienne sera définitivement un .NLtnuel de théologie'. Ft la seconde édition-'' parait à Strasbourg en i53().

I. Le 28 mars 1536, Marc Bcrtschi, de Hâlc, annonce à Vadian que Th. PlaUer vient d'imprimer . le caléchismc [calecliismus) d'un Français (Galli cujusdam) au roi de France. - (Hcrminjard, IV, p. 23, n. 9-) C'est sous ce nom de Catéchisme (de Cateclmiiio tiio) que Oporin (le 25 mars 1537) parle à Calvin lui-même de la seconde et future édition de \' litsliliilioii chrétienne, impatiemment attendue (//;»/., IV, p. 20S). Calvin, à son tour, appelle Catéchisme \' Institution dont il prépare la réimpression [Cntechisini nostri et/itio). Ibid.. V. p. 134, et n. 17). Enfin, Pignet écrira à Calvin, le 4 octobre 1 539 : « Je te félicite de l'heureuse édition de ton Catéchisme. » (Ibid., VI, p. 37, n. 5.)

i. B> . Début de VEpistre à François I". — Pour les détails historiques sur cette édition voir Jean Calvin, I, p. 506 et ss. et 589 et ss.

.1. Opéra. XX.XI. p. 24. Commentaires sur les Psaumes.

4. « Pour ce qn'en la première édition de ce livre je n'attendoye pas qu'il deust cstre si bien receu comme Dieu l'a voulu par sa bonté inestimable, je m'en estoye acquitté plus légèrement, m'estudiant à brièveté. » (Préface du 1"=' août 1539.) C'est donc bien ici la seconde édition, avant laquelle il n'y en a eu qu'une, celle de 1536. Dans la préface du i'-'' août 1559, faisant allusion à l'édition de 1539, Calvin dira: « Quand le dit livre fut imprimé pour la seconde fois. » Opéra, I, p. 255, 256. Ibid., III, p. 6.

.".. Dès le 25 mars 1537, l'imprimeur Oporin annonçait à Calvin que la première édition de \' InslitHtion était épuisée. Il n'en avait plus un seul exemplaire à Bàle, et à peine une cinquantaine dans ses magasins

INTRODUCTION

I. Cette seconde édition, latine, a pour titre: « Institution de la religion chrétienne, maintenant entin répondant vraiment à son titre (iiuiic vere demimi xiio liliilo vespondens) ». Le titre de la traduction française portera : «en la quelle est comprinse une somme de piété et quasi tout ce qui est nécessaire à congnoistre en la doctrine de salut. » Le lecteur est prié de noter : « une somme de pieté » d'abord, de «doctrine» ensuite. Au lieu de six chapitres, l'ouvrage en compte dix-sept, et répond ainsi à sa nouvelle destination, qui est de fournir une introduction à la Bible, « comme une clef et ouverture pour donner accès à tous enfans de Dieu, à bien et droictement entendre TEscriture saincte»; « une entrée à bien proffiter en la lecture tant du vieil que du nouveau Testament, » devant initier le lecteur à " la philosophie chrestienne, » de telle sorte qu'il puisse « proffiter en l'eschole de Dieu en un jour plus qu'un autre en trois mois. » Aussi l'auteur avertit ses lecteurs que désormais, s'il compose des Commentaires, il renverra à son Institution : « Il ne sera pas besoing de faire longues digressions, veu que j'ay icy desduict, au long, quasi tous les articles qui appartiennent à la chrestienté'. »

Calvin s'excuse du retard de cette seconde édition, sur ce que « pendant presque deux ans Dieu l'avait exercé d'une manière étrange -. »

Quelles années, en effet! De Bâle, Calvin est poussé par le ilôt des événe-

de Francfort. On aUend impatiemment une édition nouvelle. (Herminjard, IV. p. 208.) Le i<^' octobre 1538, une lettre de Calvin, à son ami Pii;net, nous montre le Réformateur occupé à cette seconde édition, et, selon sa coutume, très préoccupé : "Je suis très inquiet au sujet de l'édition de notre Catéchisme: car le temps presse iciiiujaiit inslet dies). Les copies que l'on m'a récemment envoyées sont détestables. Je suis ici forcé, mon frère, d'implorer ta bienveillance, pour que tu consacres tout ton temps, non pas à moi, mais à tous les hommes pieux. . Voici ce que signifient ces mots. Le moment le plus avantageux, pour la publication des livres, était alors celui de la grande foire, qui se tenait à Francfort, soit avant Pâques, soit au mois de septembre. Ce dernier terme était passé. Et l'expression : Ciiin j'aiit inslet dies veut dire que le manuscrit de \' litstitulioii devait être tout de suite remis à l'imprimeur de Bâle, si on voulait être prêt pour la prochaine foire de mars. (Herminjard, "V. p. 134 n. 18.) Pignet était donc prié de surveiller l'achèvement de la copie manuscrite destinée à Winter. Robert Winter était l'ancien associé de Platter, Lasius et Oporin, qui avaient imprimé la première édition de \' Institution en 1536. Il s'était séparé d'eux en 1537, et continuait l'imprimerie avec son beau-frère Oporin. [Ibid., n. 19.) Mais Calvin eut une grosse déception. < L'édition de mon ouvrage sera nécessairement différée jusqu'à l'autre foire, écrit-il, le 5 janvier 1539, à Pignet. Telle est la bonne foi! Je continue à t'en prier: continue à corriger soigneusement mon ouvrage. > {Ibid., V. p. 211, n. 3.) Que s'était-il passé? C'est ce que Calvin, avec sa nervosité et sa sensibilité ordinaires ou extraordinaires, explique à Farci en ces mots (2""= moitié de janv. 1539) : « Tandis que, tranquille, je pensais que l'impression de mon livre avançait, voilà que mon frère me rapporte mon manuscrit tel que je l'avais envoyé. Il faut renvoyer à la prochaine foire (de sept.). C'est l'amabilité dont me paie Robert, quoique personnellement je n'ai rien à déplorer; comme je pensais toutefois que ce serait utile au public, et comme il y avait la plus grande urgence, je ne puis pas ne pas être très troublé, de ce que la joie et le désir de tant de gens de bien soient trompés par la morosité d'un seul. Je ne veux rien dire de plus sévère. . {Ihid., V. p. 227. | Rentré en possession de son manuscrit, Calvin le confia à l'imprimeur strasbourgeois, Wendelin Rihel. Le 20 avril 1539. notre Réformateur est occupé à corriger les épreuves : « Quand le messager a voulu emporter le commencement de mon livre, écrit-il ce jour-là à Farel, il m'a fallu relire environ 20 feuilles, c'est-à-dire 80 pages in-folio déjà imprimées. » {Ibid., V. p. 287, et n. 2.) L'édition parut en août.

1. Bf. Argument, etc. Certains exemplaires, devenus très rares, de l'édition de 1539, portent le nom A'Alcuinus, à la place de Calvinus, dont il est l'anagramme. Sur cette édition et ce subterfuge d'imprimeur, voir Jean Calvin, I, p. 564. — i. Opéra, I, p. 255.

INTUOOL'CTION

nicnts en Italie, à la cour de Kerrarc ; il rentre en France, va à Noyon, est chasse de sa patrie; au détour dune route coupée par les armées, il est arrêté à Genève. Nient la lutte perpétuelle contre un peuple divisé et violent; scènes pathétiques, émeutes, exil; Calvin proscrit va à Lausanne, à Bàle, à Zurich, écrivant, discutant, luttant toujours; Strasbourg s'ouvre à lui comme un port; mais les travaux les plus divers Taccablcnt; il est professeur, organisateur d'Kglise, pasteur; les soucis de son mariage alternent avec les épreuves de la maladie. Il va négocier à Francfort, à Haguenau, à Worms, et pendant ce temps il refait son grand ouvrage.

Il le refait, en pétrissant toute la matière par un énorme effort de pensée. Car il a renouvelé, peut-on dire, sa science et son expérience.

Il a renouvelé sa science. Les citations de la Bible sont beaucoup plus nombreuses. Pour la théologie proprement dite, il cite de plus en plus saint Augustin, et, à côté de lui, les pères orientaux, surtout Origène. Pour la scolastique, il s'occupe surtout de Pierre Lombard. 11 ne met pas moins à contribution les philosophes latins et grecs, invoquant les fragments de vérité que contiennent leurs ouvrages, ou discutant leurs idées philosophiques. Il cite surtout Aristote, Platon « le plus religieux et le plus sobre, » Cicéron et Sénèque : « Une pareille collection de citations, dit Kustlin, ne se trouverait pas facilement avec tant de richesse et tant de concision chez un autre Réformateur. Et cependant ces citations s'offrent d'elles-mêmes, à leur place, sans rien de cherché, sans ostentation. On voit que l'auteur n'a pas lu seulement les textes pour les besoins du moment, mais qu'il puise dans un trésor qui est a sa disposition'. » Un détail: Calvin cite Themistius. Or, les lignes citées avaient été publiées pour la première fois en i534, à Venise'-. .A tel point Calvin se tenait au courant de la littérature de son siècle.

Mais si Calvin a renouvelé sa science, il a peut-être renouvelé plus encore son expérience. Il a eu à lutter à Genève contre les Anabaptistes, il s'en est occupé à Strasbourg. En conséquence, au lieu de quelques lignes sur le baptême des enfants, il y a une discussion en règle. Calvin parle des Anabaptistes à propos de la Bible, des péchés des élus, de la sainteté de l'Eglise, du chiliasme. Il explique comme suit la raison qui l'a poussé à écrire le nouveau chapitre (ch. \'I) sur la similitude et différence du vieil et nouveau Testament : « Ce qui autrement estoit très utile, nous est nécessaire, à cause de l'importunitc d'aucuns anabaptistes, les quelz n'ont autre estime du peuple d'Israël, que comme d'un troupeau de porceaux^. » En même temps apparaît la préoccupation des antitrinitaires, proprement dits. Déjà Calvin avait visé Servet, sans le nommer, en i536, à propos de la Trinité, car déjà à cette époque il connaissait les idées du médecin espagnol. Ne lui avait-il pas donné rendez-vous à Paris, en pleine persécution, au quartier Saint-Antoine? Le nom fameux ne paraîtra que dans l'édition de 1559. .Mais il y a eu les discussions sur la Trinité avec Caroli ; au lieu de

I. Kosllin, S/ud. 11. Krilik., p. 36. — 2. Ihid., \>. 36. — .1. U», p. 433.

INTRODUCTION

cinq paires, (^.alvin en écrit seize, et expose déjà presque toutes ses idées sur la matière.

2. Toutefois, un changement pareil dans le plan et dans les développements ne pouvait guère aller sans quelques inconvénients. L'ordre simple et clair de la première édition se trouve un peu troublé dans la seconde : et ce sera précisément la tâche des impressions ultérieures d'augmenter encore la matière, et de la mieux distribuer.

Un premier progrès se remarque dès la traduction française du texte de 1539', en 1541. Après le douzième chapitre qui traite de la Sainte Cène, la traduction insère immédiatement le seizième du texte latin, qui traite de cinq autres cérémonies, faussement appelées, par l'Eglise catholique, sacrements. Cet ordre, évidemment plus rationnel, sera conservé dans toutes les impressions postérieures, latines ou françaises.

Mais la traduction de 1541-, cette rare et précieuse relique protestante, est en même temps une des reliques les plus authentiques de la langue et par conséquent de la nationalité française.

Déjà Nisard, à propos de la traduction française de VInstitiitiou, tout en manifestant sa répulsion pour le calvinisme : « schisme religieux » et « schisme

I. Calvin avait-il eu l'idée de traduire son édition de 1536? Il écrit de Lausanne à François Daniel, le 13 octobre 1536 : ^ Comme nous pensions à chaque instant à l'édition française de notre livret. » Voir Opéra p. 22, et Herminjard, IV. p. 88, n. 8 et 9. D'après ce dernier auteur il ne peut être question que de \' Instiltition. Peut-être n'est-ce pas absolument évident. Calvin fut détourné de ce projet par la Conférence de Lausanne.

i. L'édition n'a ni emblème ni signe qui indique le lieu d impression. Toutefois les éditeurs des Opéra estiment qu'elle a été imprimée à Genève, par Michel du Bois. Tous leurs doutes ont été levés en comparant cette Instiliition avec la brochure : Epistre de Jacques Sadolet, etc., par Michel du Bois, MDXL. — Les exemplaires de cette traduction sont très rares (on n'en connaît en France que deux exemplaires, l'un dans la bibliothèque de M"'= Alfred André, l'autre dans la bibliothèque de l'ancien directeur du séminaire protestant de Montauban, bibliothèque acquise par la Faculté libre de théologie. C'est de cet exemplaire que je me sers. L'édition de 1541 fut tirée à peu d'exemplaires, car on ne pouvait guère les vendre hors de la Suisse française. L'Inquisition veillait (ce ne fut qu'à partir de 1561 que les impressions françaises se multiplièrent) de telle sorte que les huguenots avaient toutes les peines du monde à conserver les rares volumes qu'on avait eu toutes les peines du monde à leur apporter. En vain on arrachait les titres, on enlevait au canif le nom de Calvin, on cachait le volume sous le toit, sous le fumier. Trop souvent le feu consumait livres et lecteurs, libraires et colporteurs. Nos vieux bouquins sont de saintes reliques, les vraies reliques protestantes! — M. Abel Lefranc, professeur au Collège de France, prépare une réédition du texte de 1541. — La bibliographie touche ici à la psychologie. Voici ce qu'on lisait, le 22 décembre 1903, dans le Journal des Débats, à propos de l'édition rarissime de 1541 : « Rabelais a connu pareille fortune. La seconde édition du premier livre de Pantagruel ne subsiste plus, à l'heure présente, que dans un exemplaire unique de la Bibliothèque royale de Dresde. Cette seconde édition (Lyon, F^rançois Juste, 1533) n'est pas une simple curiosité d'érudits. C'est chez elle seulement que nous sommes sûrs de retrouver la véritable pensée de Rabelais. Dans les autres éditions de ce livre, il a cru bon d'atténuer presque toutes ses audaces. Il a été prudent, et pour cause. Dans celle-ci, il avait été sincère; il restait lui-même. Toutes les attaques contre la Sorbonne d'alors, toutes les allusions, un peu trop claires, aux hommes et aux choses du temps, furent supprimées dans la suite. . Tout Rabelais et tout Calvin, ou si l'on préfère, toute la différence entre la Renaissance et la Réforme se trouvent dans l'histoire bibliographique de ces deux ouvrages.

INTRODUCTION

littéraire, » n'hésitait pas à appeler Rabelais et Calvin «deux hommes si profondément divers, et toutefois si Français, » et même il ajoutait : « Lorsque pouvant choisir entre le latin et le £,^rec, cet homme [Calvin] à qui Platon n'était pas moins familier que Cicéron, prit ses modèles dans la littérature latine, // proiipa qu'il sentait mieux sa langue que Rabelais. » Voici le juoement d'ensemble : » Calvin égale les plus sublimes dans ses grandes pensées sur Dieu, dont l'expression a été soutenue, mais non surpassée par Bossuet.... Il ne perfectionna pas seulement, en l'enrichissant, la langue générale; il créa une langue particulière, dont les formes, très diversement appliquées, n'ont pas cessé d'être les meilleures, parce qu'elles mit de tout d'abord les plus conformes au génie de noire pays, je veux dire la langue de la polémique. C'est le style de la discussion sérieuse, plus habituellement nerveux que coloré,... instrument formidable par lequel la société française allait conquérir un à un tous ses progrès.... Calvin en donna le premier modèle et on a pu voir à ses effets.... combien cet instrument a eu de puissance et comment il l'a tirée de sa parfaite conformité avec l'esprit français'. »

Depuis Nisard la critique littéraire s'est renouvelée, et personne ne contestera que parmi les maîtres les plus distingués figurent M. G. Lanson, l'un des chefs de la critique libérale, parfois militante, et Rrunetière, chef de la critique catholique plus militante encore.

« Le texte français de VInstitulion chrétienne de Calvin est, avec le livre de Rabelais, le plus grand monument de notre prose dans la première moitié du seizième siècle, et l'on peut dire qu'il faut descendre jusqu'à Pascal et Bossuet pour retrouver une aussi haute et sérieuse éloquence, appliquée aux matières de philosophie morale et religieuse. Si l'on songe de combien de facéties et de trivialités la pensée de Rabelais s'enveloppe, Calvin nous apparaîtra comme étant le premier, et le seul en son temps, qui ait su rendre des idées graves dans une forme grave, sans une défaillance d'esprit ni de plume; il est celui aussi qui donna le coup mortel à la théologie scolastique, en inaugurant une théologie nouvelle par l'esprit et la méthode, autant que par le style, je veux dire une théologie rationnelle et psychologique. A ce titre, François de Sales, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, pour n'en pas nommer d'autres, procèdent de lui^»

Non moins précis est le jugement de Brunetière : « \.' Institution clirctienne est un des grands livres de la prose française, et le premier en date, dont on puisse dire que les proportions, l'ordonnance, l'architecture ont vraiment quelque chose de monumental

» De môme que Luther en traduisant la Bible, ainsi Calvin, en écrivant son Institution chrétienne en sa langue nationale, a établi de lui à nous, et à ceux qui viendront après nous, une communication, si je puis ainsi parler, et un contact qui ne s'interrompront qu'avec la durée de cette langue elle-même.

» En 1541, Rabelais n'ayant encore donné que les deux premiers livres de

t. Nisard, Histoire de la litU-ratiire française, I, p. 317, 295, 296, 311, 304, 309, 310. 2. G. Lanson. « V luslilulion clir linitie de Calvin; examen de l'authenticité de la traduction française. » dans la Revue Jiistoriqtie, LIV, 1894, p. 60.

INTRODUCTION

son Pantagruel, \' Institution chrétienne, par sa clarté, est donc le premier de nos livres que l'on puisse appeler classique. Elle Test également, et bien plus que le roman de Rabelais, ou son poème, — par la sévérité de la composition, par la manière dont la conception de l'ensemble y détermine la nature et le choix des détails. Elle l'est, — par cette intention de convaincre ou d'agir qui, comme elle en est la cause, en fait le mouvement intérieur, l'anime de son allure ou de son rythme oratoire. Elle l'est encore, — par la gravité soutenue d'un style, dont on a pu voir que la « tristesse » n'est pas le seul caractère'. »

Ce qu'il importe de remarquer, c'est que tous ces éloges, formulés presque dans les mêmes termes par un Nisard, un I.anson et un Brunetière, sont vrais, surtout piuir V Institution française de 1541. Ils sont moins vrais pour V Institution de i56o, alors que Rabelais est mort, que Michel de l'Hospital parle, que les Vies d'Amyot sont lues, et que la Pléiade, depuis dix ans, poursuit son œuvre. Et, au risque d'empiéter un peu sur ce que nous dirons tout à Theure, il faut ici indiquer la comparaison que M. Lanson institue entre ces deux textes français de 1341 et de i56o. «Le style de i56() est littérairement inférieur; le texte de 1541 a la forme d'un chef-d'œuvre. »

« Dans la forme dernière de Vlustitution française, je sens partout l'homme habitué à la parole, que l'exercice assidu de l'improvisation dans la prédication a fourni d'une abondance de mots et de tours pour rendre sans peine et vite n'importe quelle pensée. » iMais cet avantage a ses inconvénients. « Cette aisance, cette netteté du texte de i56o, c'est la fluidité trop souvent prolixe et banale du parleur de profession que rien n'arrête.... Cette foule de petits mots, de petites phrases, négligemment ajoutées au texte latin et qui ne sont, ni du tout oiseuses, ni du tout nécessaires...., c'est le délayage de l'orateur, qui continue mécaniquement sa pensée suffisamment manifestée, pendant que la phrase à venir se forme et vient il sa conscience. »

Au contraire, le texte de 1541 est «intimement et sensiblement archaïque, d'allure gauche encore et indécise; la phrase française, bien plus exactement moulée sur le latin-, s'embarrasse un peu dans des subordinations et coordinations dont le jeu ne lui est pas encore familier. » Mais, à son tour, cet inconvénient a ses avantages. « Avec ses archaïsmes, ses latinismes, ses embarras, ses pesanteurs (et tout cela pourtant moins que chez Rabelais; même ici, Calvin est plus moderne), ce texte de 1541 est savoureux, robuste; la phrase se ramasse nerveusement, et souvent éclate un bonheur original d'expression '. »

Ne pouvant prendre l'ouvrage de 1541 comme base de notre étude théologique, nous le citerons, cependant, toutes les fois que cela nous sera possible, de telle sorte que, en somme, nous lirons le livre qui a fixé la théologie protestante dans le texte qui a fixé la langue française.

I. lîruncticre, Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1900, p. 907, 920, 921.

i. . Elle s'y adapte avec une fidélité tellement rigoureuse, qu'elle doit devenir obscure en maint endroit, pour le lecteur peu familiarisé avec la langue latine, » Opéra III, p. xxvill. .3. Lanson, Revue historique, etc., p. 75, 74. 75. 7i. 75-

s INTRODUCTION

3. Une première revision de Icdition de iS^g parut en 154:^ ', l'ouvrage était auo-menté de '/- de son contenu: au lieu de 17 chapitres, 21. On constatait en outre plusieurs transpositions heureuses. Calvin avait bien le droit, à ce moment, d'ajouter à son Epître Au lecteur le mot de saint Augustin : «Je me confesse estre du reng de ceux qui escrivent en profitant, et profitent en escrivant-. »

Ce texte latin de i543 (réédite en i545) fut traduit en français en 1545. Le seul exemplaire connu des savants éditeurs des Opéra, se trouve à la Mazarine de Paris. Il mérite d'être vu, car lui a vu le fameux siège d'Orléans de i562. En effet, sur le verso de la dernière feuille, son ancien possesseur a inscrit son nom : u Ce présant livre est à moy Jaques Quatremeaulx, marchent, demeurant à Orellans, i562. » A quoi une main contemporaine, après avoir effacé le mot mo)\ a ajouté : « Fort huguenot, ministre du Diable et observateur de sa vollunté. » — Nous possédons, à iMontauban, dans le Fonds Vielles, un exemplaire de cette très rare traduction ^

A son tour la revision de i543 fut revisée en i55o; les changements sont peu considérables; ils montrent cependant que Calvin, malgré ses absorbantes préoccupations, était infatigablement occupé à l'amélioration de son œuvre. Plus tard \ un distique latin, dont voici la traduction, dira :

Ceux des quelz je voulois l'innocence défendre En un simple livret, m'ont si bien seu poursuivre, Par leur zèle fervent, et sainct désir d'apprendre, Qu'ils ont tiré de moy à la fin ce grand livre.

La nouveauté qui frappe le plus le lecteur, dans la revision de i35o, c'est la division des chapitres en paragraphes numérotés (en tout 12 17) : grande facilité pour les citations et les recherches.

La revision de i55o, rééditée en i553 et i554''', fut traduite en français en i55i, et augmentée de trois paragraphes nouveaux sur la résurrection de la chair, lesquels ne figurent dans aucune édition latine précédente. Elle tut rééditée en i553 et en i554.

Nous voici ainsi arrivés à la troisième édition, celle de Genève en iSSq, un ouvrage aussi nouveau, comparé à celui de i539, que celui-ci avait été un ouvrage nouveau comparé à l'édition de i536.

I. Calvin lui-même, dans sa nouvelle Epître Au lecteur, résume toute l'histoire de son intense labeur. Le succès a eu beau dépasser ses espérances, « toutesfois, dit-il, je confesse que jamais je ne me suis contenté moymesme, jusques à ce que je Tay eu digéré en l'ordre que vous y verrez maintenant. » Quant à ce

I. A Strasbourg, chez Rihel. — i. Opéra I. p. 255, 256 et III, p. 7, 8. — ;i. Opna III, p. x.xx. — 4. En 1562. Opéra, III, p. 7 et n. 2. — "i. Imprimée, en 1550 par Girard, en 1553 par Robert Esticnne, splendidement, et en 1554 par Riverius.

INTRODUCTION

qu'ont été ses efforts, il en donne cet exemple : « L'hyver prochain (proxima, c'est-à-dire en réalité: p.issé) estant menacé par la fièvre quarte de partirde ce monde, d'autant plus que la maladie me pressoit, je me suis d'autant moins espargné, jusques à ce que j'eusse parfait le livre, lequel, survivant après ma mort, monstrast combien je désiroye satisfaire à ceux qui desja y avoyent prufité, et désiroyent d'y profiter plus amplement'. »

En i53i), Calvin avait indiqué les profonds changements apportés à son œuvre par un titre nouveau et expressif: n Institution.... maintenant enfin répondant vraiment à son titre. » En i55(), un nouveau titre, non moins expressif, indiqua le résultat définitif auquel l'auteur était arrivé : « Institution de la religion chrestienne, nouvellement mise en quatre livres et distinguée par chapitres, eu ordre et méthode bien propre, augmentée aussi de tel accroissement qu'on la peut presque estimer un livre nouveau. » — Trois éditions et trois titres.

Comme l'indique le titre dernier, le plus visible changement opéré, c'est la division de l'ouvrage en quatre livres, divisés à leur tour en chapitres et en paragraphes. Cette division avait amené une véritable réorganisation de toute la matière. Citons seulement, comme exemple, le premier livre. Il comprend désormais non seulement ce qui était exposé dans le premier chapitre des éditions antérieures, mais ce qui, au chapitre III, était dit des images et des idoles, et ce qui, au chapitre VI, était dit de la Trinité, de la Création, du gouvernement du monde, des Anges, et ce qui, au chapitre II, était dit du premier homme, et ce qui, au chapitre XIV, était dit de la providence en général....

Le résultat de tout ce travail a provoqué chez tous ceux qui ont étudié attentivement V Institution un double étonnement.

Le premier, c'est qu'au milieu de ces innombrables transpositions, non seulement de chapitres, mais de paragraphes, et même quelquefois de simples pensées, de simples phrases, de simples mots, rien n'a été négligé, rien n'a été omis, rien n'a été ni perdu, ni confondu. Les éditeurs des Opéra se déclarent «stupéfaits » [haec stupendi occasio) et concluent : « Le lecteur ne peut s'empêcher d'admirer le génie de celui qui a fait ainsi sortir un ordre étonnant de cette apparente confusion"-. »

Et le second étonnement n'est pas moindre. Il s'agit de l'incroyable précocité de ce penseur, qui, à vingt-six ans, conçoit son système théologique, d'une façon si forte, si claire, si profonde, si complète, que pendant toute une vie d'études et d'expériences, malgré tous les progrès de son talent et de sa pensée, il pourra l'enrichir, le compléter, l'améliorer : il n'aura pas besoin de le modifier dans aucune de ses parties essentielles. Le croyant se bornera à se rapprocher conti-

1. Opéra III, p. 6. — i. Opéra I, p. XL. XLI. — KiJstlin exprime le mCmc sentiment iS/m/ieii u. Krilikeii, p. 59). Considiîrée en elle-même, la nouvelle rédaction laisserait difficilement deviner à quelqu'un le procédé de composition qui y a présidé. Seuls quelques détails infimes le trahissent. Ainsi, il y a un lerlio qui vient en quatrième ligne. C'est un mot reproduit: on n'a pas fait attention qu'une nouvelle pensée avait été ajoutée entre la première et la seconde. Mais le plus curieux, peut-être, c'est que celte erreur date de 1543; on l'a laissé subsister dans toutes les éditions subséquentes.

JEAN CALVIN IV

lO

INTRODUCTION

nuellement de la véritc qu"il a entrevue et sentie, dès le premier jour. Bèze dit : « Dans la doctrine qu'il enseigna au commencement, il resta ferme jusqu'à la fin, ne changea rien (ni/iil prorsus) : ce qui est arrive à peu de théologiens'. »

•'. Tandis que Tcdition latine de i559 était réimprimée deux fois en i5()i (chez Rihel à Strasbourg, et chez Reboul à Genève, et là avec quelques modifications), notre Réformateur s'occupait d'une traduction française- de cette troisième édition. Elle parut en i36o, et constitue le te.xte reçu. Il importe donc de se bien rendre compte de sa valeur.

Les éditeurs des Opéra mettent à part les sept premiers chapitres, pour la raison que voici : «Ce commencement ne correspond à aucune des traductions antérieures, pas môme pour les phrases qui n'ont pas été changées dans l'original. » Ce serait donc un essai de traduction nouvelle : et il semble bien que seul Calvin ait pu se permettre de se modifier ainsi lui-même.

Mais à partir du chapitre VIII, le caractère de la traduction de i56o change. Pour les passages qui n'ont pas été modifiés dans l'édition latine de iSSq, nous avons la traduction ancienne de 1541, et pour les passages nouveaux, modifiés, nous avons une traduction nouvelle.

Or, cette traduction nouvelle (en somme à peu près la moitié de l'œuvre) est défectueuse. On y rencontre des inexactitudes, des omissions, des additions, et même des passages dans lesquels, évidemment, le traducteur n'a pas compris l'auteur. Les deux ne peuvent donc être une seule personne.

Ainsi Calvin (I, chap. V, ^ 11), parlant de la superstition, dit que de cette maladie sont atteints non seulement les esprits plébéiens et obtus [plebeia et obtiisa ingénia), mais les plus illustres {praeclarissima). Le traducteur met : « Du quel vice non seulement les hauts et excellens esprits du commun peuple sont entachés »•'; ce qui est évidemment un non-sens. — Et après les non-sens, voici les contre-sens. Selon Calvin, la pénitence doit suivre la foi; c'est une des idées essentielles de sa dogmatique. Il combat donc ceux auxquels la pénitence paraît précéder la foi (qiiibus videiur fidem praecedere pnenilenlia). Le traducteur met exactement le contraire, et fait combattre par Calvin ceux « qui cuydent que la foy précède la pénitence. » Evidemment, concluent les éditeurs des Opéra, il est impossible que « Calvin se soit rendu coupable d'une légèreté telle.... qu'il ne se soit plus compris lui-même en se traduisant....» 11 faut donc que la traduction de i56o ait été rédigée «avec une certaine incurie, par des mains moins habiles, et sans le contrôle de l'auteur \ »

J. Bèze. Opéra XXI, p. 170. — « L'envie elle-même, grâce à Dieu, est obligée d'accorder cela à Calvin: bien qu'il soit au nombre de ceux qui vieillissent en apprenant tous les jours, il n'a cependant, depuis le commencement jusqu'à aujourd'hui, au milieu de tant d'écrits, jamais proposé à l'F.glise un dogme à propos duquel il ait dû changer d'avis ou se contredire. » Bèze. Ahsicrsio caltiiiiitiaruiii. p. 263.

i. D'après la France protestante {2'' édition) il y a eu 15 impressions âcV Institution française du vivant de Calvin, de 1541 à 1564.

3. Opéra I, v, 11. — I, XIII, 8. Calvin ayant dit qu'il n'y a pas en Dieu ombre de changement [couversionis obitmbratio), le traducteur met : « ny ombrage tournant, » ce qui est une nouvelle sottise.

i. Opéra III, p. xxvi, xxvii.

INTRODUCTION 1 l

Cette conclusion a été discutée par Al. Lanson. D'après lui, la traduction de i56o offre moins de contre-sens qu'on ne le dit, et bien des changements peuvent avoir une autre cause que l'inintelligence du traducteur. Toutefois, si les éditeurs des Opéra ont exagéré les fautes, ils ne les ont pas inventées, et, de l'avis même de M. Lanson, « il reste assez de contre-sens, et même de non-sens incontestables » (comme ceux que nous avons cités), pour qu'on hésite à y voir l'œuvre de Calvin.

Dès lors que penser? tout simplement ce que pensait Colladon, l'ami et l'éditeur de Calvin, dans une préface de iSyG, préface citée par les éditeurs des Opéra: « Comme Calvin préparait la version française de son Institiiiioii, conformément à la nouvelle édition {latine) qu'il allait donner, il dicta une foule de choses, tant à son frère Antoine qu'à un famuliis faisant office de secrétaire; il inséra aussi en maint endroit des pages arrachées d'un exemplaire français précédemment imprimé : aussi lui fallut-il souvent se servir de colleurs (glutinatoribus uiendum)^ mais, à la fin, il était absolument nécessaire que (]uelqu'un revisât l'ouvrage. En effet, il y avait eu, dans un très grand nombre de passages, des changements considérables; les ratures et les additions embrouillaient d'un bout à l'autre le texte, le rendaient difficile à lire, souvent fautif, d'autant que des secrétaires ne saisissent pas toujours les mots qu'on leur dicte. Donc, à la prière d'Antoine Calvin, aux frais de qui l'édition française devait bientôt être imprimée, chez Jean Crespin, qui fut jadis notre hôte (comme Henri Estiennc fut chargé de l'édition latine), j'ai revu tous ces brouillons, latins et français, tels qu'ils étaient dans les papiers de l'auteur, et je me suis chargé de les relire, corriger, collationner, afin de rendre tout plus sûr, plus clair, plus facile, moins embrouillé tout au moins pour l'impression ^ »

Ce témoignage de l'éditeur Colladon, est bien confirmé par celui de rim|M-imeur Jean Crespin qui, dans son Advertissement an lecteur, lui demande pardon d'avance pour les erreurs commises : « Pour ce que la copie de Vliistilutian présente estoit difficile et fascheuse à suyvre à cause des additions escrites les unes en marge du livre, les autres en papier à part, il s'est peu faire, encore que nous y prinsions garde de près, qu'il ne soit demeuré quelques fautes et omissions les quelles vous excuseres et corrigeres ainsi "... »

De ces très curieux documents il résulte donc avec clarté que Calvin a préparé la traduction de i56o, mais en se bornant à dicter ou à découper et à faire découper devant lui les fragments de la traduction précédente, en mettant des notes à la marge, et même en laissant des fragments latins non traduits. Il n'a pas revu le manuscrit définitif, encore moins a-t-il revu les épreuves. On peut donc très bien se servir de la traduction de i56o; mais, en définitive, dans les passages importants, et surtout dans une discussion, seul le texte latin de \55<) doit jouir d'une complète et décisive autorité.

1. D. Joamiis Calvini Insliliitio sumptibus Eustathii Vignon et Joannis Le Preux MULXXXV. L'exemplaire de M. Hcrmiiijard porte cette note : < Edition très précieuse à cause des nombreux renseignements biographiques et bibliographiques renfermés dans une première préface de Nicolas Colladon,

INTRODUCTION

Avant de commencer notre étude, et pour la préparer, il nous parait convenable de mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques échantillons — pour ainsi dire les échantillons-types — des jugements, en nombre inlîni, que V luslitiitinn a provoqués. Ce sera peut-être le moyen le plus instructif cl le plus rapide pour marquer, dans l'histoire de la pensée théologique, la place de l'ouvrage dû à celui que Scaliger appelait non pas ////, mais le théologien.

I . Tout d'abord, voici des jugements qui attestent la nouveauté, l'originalité de Calvin: a II est généralement reconnu, même en Allemagne, par tous les hommes compétents, que VInstitution assigne à Calvin la première place dans Tœuvre thcologique du seizième siècle. Eminent comme exégète, il fut le créateur de la théologie systématique. » — Ainsi parle un admirateur, Téditeur de 1839 '.

Voici les faits. Avant Vlnsiititiinn on trouve : 1° Les Lnci commîmes verum theologicanim seii hypotyposes iheolngiciv de Mélanchthon, les fameux Lnci, publiés pour la première fois en i52i -. Le titre seul indique que la systématisation en est à ses débuts. «Mélanchthon commence par une justification : il a conservé la méthode des «lieux communs» ■ sujets principaux];.... au lieu d'apporter un nouveau principe, il se contente de cette observation : « 11 n'est pas besoin de dépenser beaucoup d'efîorts pour les premiers « lieux communs » de Dieu, son Unité, la Trinité, etc. La subconstruction métaphysique n'est pas démolie, elle est écartée, pour revenir plus tard avec plus d'importance •'. »

2° L'ouvrage de Zwingle, Comrnentavius de vera et falsa religione en i525, marque un progrès, mais c'est loin d'être une dogmatique. On a dit : « La conception en est grandiose..., mais nulle part ne se trouve un ensemble d'idées précises et bien définies; tout se meut dans un courant incessant. Il y a là un trésor de pensées vraiment spéculatives, mais pas un seul dogme complètement formulé. Cet écrit est plus propre à exciter l'intérêt qu'à instruire''. » Ce qui prouve que

datée de Lausanne le 9 août 1576, et dans celle de la présente édition datée également de Lausanne le I" mars 1585, un an avant sa mort. » — Voir Opéra I, p. .XLI. — 2. Opéra III, p. xxxvui.

I. Iiisittiition de la religion chrétienne (Paris, 1859). Introduction p. xvi. — « La dernière Dogmatique créatrice et en même temps la première exposition orthodoxe d'un état confessionnel déjà défini. — Depuis le commencement du christianisme, c'était l'exposition la plus parfaite de ce christianisme au point de vue littéraire et formellement scicntilique. Et après, elle n'a été dépassée que par la Dogmatique de Schleiermacher. . Dilthey, Preiissiclie Jahrbiicher, LXXV (1894), « Die Glaubenslehrc dcr Reformatorcn aufgefasst in ihrcm cntwickelungsgeschichtlichen Zusammenhange, > p. 73, 74-

i. Ph. MclanUioms opéra, cd. Bretschneider, XXI, p. 83.

.'t. D' D. Schenkel, Die chrislliche Dogmaiik, vom Standpunkte des Gcwissens aus dargestellt, 1858, I, p. 66, n. 2.

4. Ebrard, Chrislliche Dogmalik, 1^51, I, p. 61. — «Ici encore il est évident que la dispo.sition logique du dogme chrétien, d'après la conception protestante, n'avait encore fait que peu de progrès à cette époque. » Opéra III, p. IX. — Dilthey loue beaucoup la première édition des Loci d'avoir été une œuvre très simple, « religieuse et non métaphysique. » Il incline cependant, instinctivement, vers Zwingle et « sa

INTRODUCTION l3

cet ouvrage n'était pas la Dogmatique de Zwingle, c'est que celui-ci en publia une autre : Brevis et clara fidei expositio ad Regem christiamim. Cet ouvrage ne fut du reste publié qu'en i536'.

3" On a de G. Farel la « Sinumaire briefve déclaration d'aucuns lieux fort nécessaires à uiig chascun chrestien pour mettre sa confiance en Dieu et ayder son prochain. » Farel « fut le premier qui essaya de traiter en langue française des matières aussi importantes ». Mais (i. Farel était tout plutôt qu'un dogmaticicn. Aussi son œuvre est-elle « moins savante et moins méthodique encore » que les précédentes -.

4° Il y a enfin les deux Catéchismes de Luther, chefs-d'œuvre célèbres, que Calvin n'ignorait pas, mais « étrangers à la théologie scientifique ^ »

Tous ces ouvrages ont pu être utiles à Calvin, mais les éditeurs des Opéra n'en concluent pas moins : « Ces faits n'amoindrissent en rien la gloire de l'auteur de l'Institution laquelle, après un essai moins parfait, ne tarda pas à conquérir le premier rang dans cette sphère spéciale'*. »

2. Nouvelle, par sa forme, cette première dogmatique n'est pas moins nouvelle par ce que Ton peut appeler son esprit général. Et ici, — renvoyant le lecteur au chapitre suivant et aux considérations qu'il renferme sur la méthode, — nous nous bornons presque à relever l'appréciation d'un critique littéraire, d'un libre penseur, et qui, précisément pour ce motif, nous parait avoir en l'espèce une autorité spéciale. M. Lanson s'exprime ainsi :

« VInstitiition française est un chef-d'œuvre, le premier chef-d'œuvre de pure philosophie religieuse et morale à quoi notre langue vulgaire ait suffi.... La théologie de Calvin repoussant le lourd appareil de la scolastique prend, pour la première fois, une base d'argumentation dans la nature, dans les faits, dans l'expérience enfin; elle étudie l'homme.... Ici Calvin n'a personne devant lui; il a ouvert la voie le premier, et ce qu'il y a de solide et pénétrante psychologie dans la théologie de Pascal et de Bossuet, c'est lui qui, le premier, a enseigné à l'y mettre... Contre les libertins et contre les catholiques, c'est la même cause que Calvin défend: celle de la morale. Et par là, sa réforme est bien française: le principe et la fin en sont la pratique, l'ordonnance de la vie, et non la spéculation, la poursuite de je ne sais quels résultats métaphysiques. Ce qu'il veut, c'est la bonne vie.... Il a fallu que Calvin se fit psychologue et moraliste. Il l'a été en effet avec puissance et avec finesse. Depuis Cicéron et Sénèque, depuis Epictète et Sénèque (sic) on n'avait jamais écrit sur l'homme avec autant d'ampleur et de précision : ce que l'esprit français enrichi par l'éducation classique fera excellemment, la description des traits généraux de l'homme moral, je le trouve dans Calvin, qui se place ainsi aux sources mêmes du génie classique. La théologie mise à part, ce n'est plus seulement avant Pascal, avant Bossuet qu'on le ren-

curieuse dogmatique. Faisant contraste avec les Loci, elle partait dun point de vue tout à fait fiénéral et, pour r<îpoque, vraiment philosophique, de l'idée générale de la religiosité. . (Dilthey, p. 69.) I. Opéra III, p. ix. — i. Ibid., p. ix. — 3. Ibid., p. x. — 4. Ibid., p. x,

,4 INTRODUCTION

contre: mais avant Montaigne, avant les Morales d'Amyot. Ici encore il ouvre la voie, et non plus à la philosophie religieuse, à toute large et humaine philosophie... J'y retrouve, sous Tcminente autorité de rp:criture, sans cesse alléguée et impérieusement dressée, j"y retrouve une pensée nourrie et comme engraissée du meilleur de la sagesse antique, et un sens du réel, une riche expérience, qui donnent à tout ce savoir une efficacité pénétrante'. »

Il ne faudrait pas croire que M. Lanson soit seul de son avis'-, certes non; et, dans les écoles ultra-protestantes, la mode même s'est introduite de faire de Calvin un chef des Spirituels modernes (comme on aurait dit au seizième siècle), des Subjeciivisles (comme on dit aujourd'hui) qui proclament, à propos et hors de propos, l'autonomie de la Conscience, la maîtrise de l'Esprit, etc. Schenkel s'était déjà exprimé ainsi : « Calvin dans son lustitulion, ce chef-d'œuvre incomparable de la dogmatique réformée, a pour la première fois fait l'essai d'un développement complet de la vérité du salut, du point de vue de la conscience humaine... Dans son étude il est conduit par ce principe anthropologique... Ce livre déclare ouvertement la guerre au dogmatisme scolastique traditionnel. » Et Schenkel regrette seulement que Calvin n'ait pas poussé jusqu'au bout «son principe anthropologique et subjectif-'. » Disons que l'exagération souligne la réalité.

Mais ce dont nous avons surtout à nous préoccuper, c'est de la valeur théologique de V Institution. Nous allons produire quatre jugements, formulés par des théologiens, placés, ce nous semble, aux quatre points de vue, desquels on peut considérer l'œuvre de notre Réformateur.

I. Le premier de ces théologiens est l'Ecossais calviniste strict, William Cunningham :

e Calvin fit ce que les autres Réformateurs avaient fait, et de plus, il fit ce qu'aucun d'eux n'avait fait, ou ne pouvait faire... Il avait, comme mission spéciale, ce grand œuvre : classer et systématiser l'ensemble de la vérité divine...; I^sans doute" les traits principaux de sa conception théologique peuvent être trouvés chez Augustin et chez Luther, pas dans l'un ou l'autre, mais dans

I. G. Lanson, Histoire de la lillcralurc française, 4"= éd., p. 262, 260, 261, 262.

i. On lit, par exemple, dans le travail d'un jeune théologien qui promettait, à ce moment, de contribuer à la renaissance du calvinisme : « On parle souvent de Calvin comme étant un esprit essentiellement logique; on le connaît beaucoup moins comme psychologue et moraliste... Il s'est placé sur le terrain de la jisycholoRie religieuse.... Plus nous avons étudié \' Insliliition chrétienne, et plus nous nous sommes aperçu que le réformateur s'intéresse peu aux pures spéculations de la pensée; ce qu'il cherche surtout, c'est de montrer que les doctrines qu'il prCche correspondent aux besoins véritables de la conscience. Voilà pourquoi sa théologie est profondément humaine. > Emile Gautier. Etude sur les rapports entre la justification par la foi et la sanctification d'après Calvin (thèse), 1895, p. 45i 46.

.1. Schenkel, Die christliche Do^^mnlik, vom -Standpunkte des Gcwissens aus dargcstellt, 1858, I, p. 65- 67 et p. 66, n. 2.

INTRODUCTION l5

tous les deux ensemble... Calvin, en effet, était bien éloigné du vice qui consiste à rechercher les nouveautés en théologie, et à vouloir être considéré comme l'inventeur d'opinions nouvelles... [^Seulement] au point de vue c.xégétique comme au point de vue doctrinal, Calvin a également excellé... [Voilà pourquoi^ V Institution est l'ouvrage le plus important dans l'histoire de la science théologique, l'ouvrage le plus honorable pour son auteur, l'ouvrage qui a exercé directement ou indirectement l'influence la plus grande et la plus bienfaisante sur l'opinion des hommes intelligents qui se sont occupés de théologie. On peut dire qu'il occupe, dans la science théologique, la place que, dans les sciences physiques, occupent le Noviim orgamnn de Bacon et les Principia de Newton'. »

2. Dira-t-on : Cunningham est un ultra-calviniste- Donnons la parole à un catholique, à Kampschulte, l'auteur de cette biographie de Calvin, qui jouit d'une autorité universelle, bien qu'on y constate, plus d'une fois, des appréciations injustes -.

Devant V Inslitutinn notre auteur catholique éprouve « un sentiment de malaise, » une «certaine appréhension.... » Et cependant voici « l'admiration à laquelle il se trouve forcé » (ce sont ses propres expressions) :

« L' Institution de Calvin est, sans contestation, l'œuvre la plus remarquable, la plus importante de la littérature de la Réformation, au seizième siècle, dans le domaine de la dogmatique.... Au lieu des essais incomplets, insuffisants, sous un rapport ou sous un autre, de Mélanchthon, de Zwingle, de Farel, nous recevons de Calvin le chef-d'œuvre (^//».y/Ji'cr/i) d'un système... bien organisé, complètement formé.... Il y avait un motif légitime de désigner l'auteur de l'Institution comme l'Aristote de la Réformation. La connaissance extraordinaire de la littérature biblique et patristique, qui se manifestait déjà dans les premières éditions, provoque l'étonnement. La méthode est lumineuse, claire, l'ordre des idées strictement logique, partout transparent.... L'Institution de Calvin contient des morceaux qui peuvent être placés à côté des plus beaux sortis de la plume de Pascal et de Bossuet.... Et les adversaires catholiques de Calvin, reconnaissant eux-mêmes ces qualités, se sont servis de plusieurs passages de son ouvrage.... [Aussi] peut-être, un livre savant de cette étendue n'a-t-il jamais eu un pareil succès.... Le livre de Calvin devint en quelque sorte le livre canonique du protestantisme français.... On en fit des extraits, on le célébra en vers comme un ouvrage auquel, depuis les apôtres, aucun autre ne pouvait être comparé ''.... En

1. William Cunningham, T/ic Reformers and the theology of llte Reforma lion. 1862. p. 293, 294, 296, 297, 295.

Page 1