Homilia in Lib. Samuel., Opéra XXX, p
JEAN CALVIN IV '
Apres avoir affirme le Hasard, le Déisme nie le Miracle, ce qui est logique, Dieu et le monde étant séparés de telle façon que celui-là ne peut intervenir dans celui-ci. I-e Miracle : intervention de Dieu dans la nature, est une déimition, d'origine déiste, qui prépare une négation.
Ici les adversaires du Déisme se sont trouvés en face d'une grande difficulté. Le dogme de la Providence confesse que Dieu est immanent aux choses. Jusqu'à quel point ': Les causes secondes existent-elles ? ou n'y a-t-il en réalité qu'une cause première ?
Zwingle intitule son chap. 111 : « C'est à tort [injuria) que les causes secondes sont appelées causes'. » « Il y a une seule et unique cause vraie de toutes choses. » « Les causes secondes ne sont pas bien {rite) appelées causes. » « La terre ne produit pas, l'eau ne nourrit pas, etc., mais c'est cette vertu, — origine de tout, — cette vie, cette force, qui se sert de la terre comme d'un instrument pour créer et produire *. » — Dès lors peu importe qu'un événement arrive selon l'ordre, ou en dehors de l'ordre {sive ex ordiue, sive extra nrdinem), ou encore : selon l'ordre des choses autrefois fixé {olim constiiuio reriim ordine), ou par un miracle nouveau [novo miraculo). Et il est indifférent au croyant que ce qui était autrefois attribué par l'ignorance à des miracles [pro miraculis) soit aujourd'hui attribué à l'ordre de la nature [naturaliter). Le fait n'en est pas moins miraculeux, si l'on peut dire, car il n'en est pas moins dû à l'action de Dieu, la seule cause-'.
Ces idées et ces expressions ne sont pas étrangères à Calvin. Toutefois, ici comme presque partout, tout en suivant ses devanciers, il les corrige par une pensée plus pondérée et par un langage plus mesuré.
Autant que Zwingle, Calvin admet l'Immanence de Dieu. Dieu est en tout : c'est lui qui est la force de tout. Une comparaison va résumer sa pensée, sur laquelle nous aurons à revenir :
0 II n'y a nulle créature qui ait vertu plus admirable ou plus évidente que le soleil. Car outre qu'il eclaircit tout le monde par sa splendeur, n'est-ce pas chose digne de grand'merveille, qu'il nourrist et refocille tous animaux de sa chaleur, qu'il inspire fécondité en la terre par ses rayons, qu'il fait sortir les semences d'icelle isemina in ejus gremio tepefacta), fait -verdoyer les herbes, en fait sortir les ileurs, fait produire le fruict à celles qui sont fructueuses, le cuit |îar sa chaleu-r pour le faire meurir, qu'il fait le semblable aux arbres et aux vignes i56<» : Quelle noblesse et vertu est-ce de faire bourgeonner les vignes, jetter leurs feuilles et puis leurs fleurs, et en la fin leur faire apporter un fruit si excellent !] ? Or le Seigneur à fin de se réserver à luy seul la gloire de toutes ces choses a voulu que la lumière fust et que la terre fust remplie de toutes sortes de herbages et de fruictz, devant qu'il créast le soleil. Par quoy l'homme fidèle
l. //. Zwinglii, Optra IV (2), p. 86. — i. Ibid., p. 95, 96, 97. — 3. Ibid., p. 12S, 129.
LE CRÉATEUR 1 l5
ne fera point le soleil, cause principale, ou nécessaire, des choses qui ont esté devant la création d'iceluy, mais comme instrument duquel Dieu se sert, pour ce qu'il luy plaist ^ »
Le soleil n'est pas la cause première, il est la cause seconde, et pas nécessaire. Dieu pourrait s'en passer. Dieu « besongne quelques fois par moyens interposez; quelques fois sans moyens; quelquesfois contre tous moyens-. »
là cependant Calvin affirme et répète continuellement qu'il y a des moyens, qu'il y a un ordre du monde, un ordre de la nature.
Le passage suivant est e.xplicite : « Nous sommes admonnestez en somme, quand Dieu voudra se servir des moyens inférieurs qu'il a ordonne^ en ce monde, que ce n'est pas qui! ne jouisse de soy-mesme, et sans aucune aide, faire ce qu'il voudra. Mais il vciil >^ardc'r cest ordre. Comme quoy? Il nous pourra bien nourrir sans pain et sans vin, et sans eau, et toutesfois il a ce moyen-là. Et pourquoy ? Il luy plaist. Il nous pourra bien guérir sans médecin, si nous sommes malades ; il veut toutesfois que nous en usions •'. »
Voilà donc un ordre constitué par Dieu, et auquel Dieu veut (]ue nous nous tenions. C'est sa volonté formelle. — Calvin va plus loin et e.xplique ce que c'est, pour lui, que l'ordre de la nature : a Vray est, dit-il, que toutes espèces {singulœ rerum species) ont quelque conduite secrette iarcano uatitrœ iiistinctu moi^eri) selon que leur naturel le requiert, comme si elles obéissoyent kuii statut perpétuel, auquel Dieu les a astreintes iœterno Dei mandato), et par ainsi ce que Dieu a une fois décrété iseniel statuit), coule et va son train comme d'une inclination volontaire {sponté) ''. »
Cet instinct naturel des choses, ce décret unique de Dieu, ces statuts perpétuels, c'est bien ce qui s'appelle exactement les lois de la nature.
Autre part, il appelle les causes secondes des causes humaines {humanœ causa') ; il ajoute qu'il faut en détourner les yeux pour s'élever à la Providence du Dieu unique ".
Autre part, parlant de la maladie, de l'absence de nourriture : ce sont des causes, dit-il (causa qucvdam apparet), ce sont des causes naturelles, que Dieu combine {causas isias naturales Deus conjunxit)^.
Ainsi Calvin n'admet pas le dualisme déiste entre Dieu et la nature. Ce ne sont pas deux entités, deux puissances, en présence l'une de l'autre. Seulement, les relations de Dieu avec la nature sont différentes au moment de la création et après la création. Dieu « crée )> {ex nihilo), mais il ne « conserve » pas par une
r Texte de 1543, traduction de 1545, p. 282. — Il vaut la peine de lire en entier la traduction de 1560, qui a fait de ce passage un des plus éloquents de \' hisliliilioii, I, xvi, 2.
2. 1559. I, XVII, I. — 3. Sermons sur le Deutcronome. Opéra XXIX, p. 27. — '». i559- I. ^vi, 4-
•T. Humilia in I Lib. Samuel., Opéra XXIX, p. 619.
(■>. Ibid., Opéra XXX, p. 696. — < Il ne se faut esbayr, si ceu.x qui ne discernent point entre les causes prochaines et lointaines {propinquas et remotas) meslent ainsi tout.... Ainsi pour avoir une bonne correspondance en tout et partout, apprenons de bien distinguer entre les causes prochaines et celles qui sont un peu plus eslongnées de nous. • Opéra VIII, p. 296; Opuscules, p. 1253, 1254. Dans l'espèce, les causes lointaines, c'est Dieu et son décret ; les causes prochaines, c'est l'homme et son péché.
,,(i DIEU
re-création perpétuelle [iw ni/iiln). Il tient compte de ce qui existe. Et ce qui existe, existe avec une certaine nature, que Dieu lui a donnée et qu'il ne modifie pas sans de bonnes raisons.
Voilà pourquoi Calvin reconnaît qu'en un sens on pourrait ilirc : » Dieu est nature » [tialuram esse Deiim). Mais il ajoute : Cette expression est « dure et impropre », et il faut dire : « Nature est un ordre establi de Dieu {naiiira est ordo a Dco pva'scriplus) '. » La nature est hors de Dieu, et cependant Dieu est dans la nature.
11 n'y a donc pas de miracle au sens déiste, d'intervention exceptionnelle. Dieu n'intervient pas quelquefois, il agit sans cesse. Les miracles aussi sont naturels, et la nature est miraculeuse. C'est toujours la même action de Dieu, modifiée seulement par quelque chose de secondaire, la forme. Calvin l'explique ainsi à ses auditeurs de Saint-Pierre : « II est vray qu'il n'y ha nulle œuvre de Dieu si petite, que nous n'en devions estre esmeus pour y recognoistre quelque marque de sa majesté ; quand nous voyons seulement une mouche, il est certain que là nous avons de quoy magnifier Dieu ; quand nous voyons un brin d'herbe, bref, il n'y a chose si petite là où Dieu ne doyve estre cogneu de nous un ouvrier admirable. Mais cependant si Dieu fait des miracles qui sont beaucoup plus cvidens ; toute la différence est que certaines actions de Dieu nous apparaissent il nous plus miraculeuses que d'autresj, alors tous nos sens ne doyvent-ils pas estre desployez ? Quand Dieu change, par manière de dirc^ l'ordre de nature [ce n'est que par manière de dire], qu'il besongne d'une façon nouvelle, et non accoustumée, n'est-ce pas comme s'il nous redarguoit de nostre nonchalance et qu'il nous dist : Au moins quand vous ne me cognoissez point Dieu par l'ordre accoustumé, maintenant que j'y procède d'une autre façon et estrange, que pour le moins vous pensiez à moy, et que vous regardiez si je suis Dieu ou non ■. »
Autre part il explique : ■< L'ordre de nature que nous appelions [il ne le nie pas' n'est sinon une disposition de la volonté de Dieu. » Si cet « ordre » était 0 continuel », il semblerait que Dieu n'y met point la main. « L'inégalité » des saisons montre ■< que Dieu besongne ?.... Il est vray que les philosophes cercheront bien les causes ; qu'ils diront : il y a une telle concurrence des astres, et cela se fait par telles conjonctions [Calvin ne nie pas ces causes secondes] : mais tout cela dont procède-il ? De la main de Dieu. Il faut revenir à la première cause. Lt de faict, ils sont plus que bestes, sinon qu'ils en soycnt conveincus '. »
Autre part : « Nul de nous ne sest mis en ce monde, et, quand nous y habitons, c'est un singulier bénéfice de Dieu. Car ceste terre mesmes ne seroit pas, sinon que Dieu la voulust assigner aux hommes, et c'est en nostre faveur que la mer et les eaux se retirent, car la terre en seroit couverte et abysmée. Et ainsi, quand il n'y auroit que l'ordre de nature^ c'est desjà un miracle, que Dieu nous
). 1559. I, V, 5. — 2. Seniioiis si^r le De\iteronome. Opéra XXVI, p. 204. — :i. Ibid., Opéra XXVllI, p. 392.
LE CREATEUR I r
monstre qu'il nous veut ici nourrir.... Combien que les hommes travaillent, ce n'est point leur labeur qui les nourrit, mais la bénédiction de Dieu.... Quand la manne est cheute du ciel,... Dieu a donne un tesmoignage perpétuel, que par quelque moyen que nous vivions, c'est luy qui nous substante, c'est de sa main que nous recevons et substance, et nourriture, et tout ce que nous avons '. » — « 11 semble bien que nous tirions la vertu du pain ; car si un homme est lassé, et abattu d'avoir trop jusné, s'il a faim, et qu'il prenne son repas, le voilà comme renouvelle ; il est comme restauré, au lieu qu'auparavant il estoit comme demi mort. Il est vray que le pain sera bien moyen de réfectionner l'homme, et Dieu s'en veut ainsi servir; mais cependant nous faut-il attacher nostre vie au pain, et au vin ? Nenni; mais il faut regarder que Dieu a constitué cest ordre en nature; toutesfois ce n'est point pour déroguer à sa louange, ne pour le despouiller de son droict Le pain donc defFaut-il par tout le monde? Y a-il une telle sécheresse, que la terre ne peut avoir nulle substance? Dieu ne laisse point pourtant d'estre toujours puissant et d'avoir dequoy pour nourrir les siens * ? »
Enfin, à propos du passage (Deut. VIII, 3-9) : « Les vestemens n'ont point esté usez, et les pieds du peuple n'ont point esté déchaussez au désert par l'espace de quarante ans, » Calvin se livre au suggestif développement que voici : « C'est un tesmoignage que nous devons estre asseurez, combien que nous soyons vestus de la laine des brebis et des moutons, que nous ayons le linge pour nostre usage, et les toiiles, que néantmoins c'est Dieu qui tousjours nous donne dequoy estre nourris, et dequoy estre vestus ; et cependant qu'il fera valloir les moyens qu'il nous donne, qu'il les bénira tellement, qu'une robe sera plus que trois, et une douzaine ne fera pas tant qu'une seule, quand il plaira à Dieu de nous maudire •*. »
Après avoir opposé au Déisme l'Immanence (une certaine Immanence), Calvin oppose au Panthéisme la Transcendance (une certaine Transcendance), c'est-àdire la liberté de Dieu. Dieu a manifesté cette liberté par son action première : la Création ; il la manifeste par son action continue : la Providence. Dieu est tout-puissant.
Ici comme partout Calvin avait besoin de se défendre. On l'accusait de déterminisme, et de déterminisme plus ou moins panthéiste. On disait : Si l'homme n'a pas « en sa main la disposition de ses voies, » si la Providence gouverne non seulement « le ciel et la terre et toutes les créatures insensibles, » mais aussi « les conscilz et vouloirs des hommes; » alors «c'est le paradoxe [i56o : la fantaisie] des stoïques, que toutes choses adviennent par nécessité \ » c'est le Fatum.
l. Sermons sur le Deuiéronome. Opéra XXVI, p. 449- — -■ ^bid., p. 596, 597- — ^- ^b'^< P- 6°3- 4. B'', p. 504. l. XVI. 8. — De nos jours un reproche analogue a été renouvelé avec non moins de vivacité. M. \V. Monod mettant sur la mOme ligne un disciple de Brahma, un calviniste ou un spinoziste, et
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DIEU
Calvin repousse énergiquement ce met de Fatum, comme un de ceux dont saint Paul a recommandé de fuir la « nouvelleté » [i56o : vanité profane]. 11 repousse l'idée, comme lui étant mise « sus faulsement et malicieusement ^ » Et en effet, entre le déterminisme calviniste et le déterminisme stoïque, il y a un abîme, Tabîme qui sépare, d'un côté, une nécessité matérialiste et mécanique a contenue en nature par une conjonction perpétuelle de toutes choses-,» de l'autre côté, une Volonté souveraine et souverainement libre. « L'imagination des stoïques, c'est que les causes inférieures sont tellement entrelassées que l'une impose nécessité à l'autre {ex gordiano causariim co\uplexii...fabricabani aureas catenas), et cependant que Dieu est là, traîné comme par force {quitus Deum viucirent, ul suhjcctus esset iufcrioribus causis). » — Eh bien! « Que les stoïques s'en aillent avec leur nécessité forcée, et qu'ils soyent séparez loin de nous, veu que nous tenons la volonté de Dieu comme royne et maistresse, qui gouverne tout par sa pure liberté ^ » Ainsi le déterminisme de Calvin est non pas athée, mais divin, non pas mécanique, mais volontaire, non pas matérialiste, mais moral et religieux. Ce Dieu immanent reste le Dieu transcendant. Seulement le Dieu transcendant veut être immanent. En un mot, c'est le Dieu vivant.
Il y a donc de la contingence dans le monde. « Il semble estre absurde d'oster ce qu'on appelle contingence, c'est que les choses puissent advenir d'une sorte ou d'autre. » Les choses, les événements ne sont pas nécessaires de leur nature, de soy [neque prœcise ueque suaptc natura uccessarium). « Les choses qui adviennent peuvent être dites contingentes, » c'est-à-dire « qu'elles peuvent eschoir ou d'un costé ou d'autre, a Elles ne sont déterminées que par la volonté de Dieu*.
repoussant la solution simpliste d'un monisme aussi vieux que le fatalisme païen, a flétri la conception orthodoxe de la Providence, comme ♦ le tzarisme métaphysique, l'autocratie éternelle, l'absolutisme infini d'un monarque tout-puissant, . comme • une vieille et asiatique théodicée impérialiste. . (Wilfred Monod, Aux croyants et aux athées, 1906, p. 211, 212.) Au Dieu tout-puissant, il oppose l'Impotence de Dieu. — Voir l'article de M. Jean Réville dans le Protestant, 1906, p. 269 et ss. : . W. Monod et la Toute-Puissance divine. »
I. Bf, p. 504. I, XVI, 8. — i. Ibid. - .■). Opéra VIII, p. 353 Opuscules, p. 1303. — '*■ Opéra VIII, p. 354. Opuscules, p. 1303.
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