I. R. Sccberj», Lehrhuch der Dogmengeschirhie, II, p
i. « Ideo hujus quare voluntas voluit hoc, nulla est causa, nisi quia voluntas voluntas est. » Ibid., p. 134.
:). Voici comment Ch. Jourdain expose sur ce point la philosophie de Scot: « Scot, si favorable à la liberté humaine [Scot inclinait visiblement au pélagianisme], altère profondément les notions de droit et de devoir, en les faisant dépendre du décret arbitraire de la divinité. — Quel est le fondement de la loi ? C'est la volonté divine, et non pas la volonté divine éclairée par la raison et s'attachant au bien qu'elle lui présente, mais la volonté livrée à elle-même et ne connaissant d'autre règle que sa propre décision.... Supposez une puissance qui domine la loi elle-même, comme la loi est ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, cette puissance agira toujours selon la loi, et quoi qu'elle fasse, elle ne pourra jamais être désordonnée. Or telle est la puissance de Dieu. Elle s'élève au-dessus de toutes les lois, et ces lois dépendent de la volonté divine, non pas même de l'entendement divin.... Lui convient-il de changer la loi qu'il a établie? il communique à la loi nouvelle, par son seul décret, toute la rectitude de la première. La justice, la loi, c'est ce qui plaît à Dieu.... Suivez les conséquences du système. Puisque le fondement de la loi nouvelle est le décret divin, et que ce libre décret aurait pu être tout différent, la loi n'a rien de fixe ni d'immuable : les préceptes les plus évidents peuvent être abrogés ou du moins passagèrement suspendus ; l'homme peut être dispensé de les suivre. Duns Scot ne fait ici d'exception que pour les deux premiers commandements du Décalogiie, qui concernent le culte dû à Dieu. Il accorde que l'obligation d'aimer et d'honorer Dieu ne peut être effacée de la conscience humaine, qu'elle est l'expression d'une vérité éternelle et absolue, nécessairement admise par la raison aussitôt qu'elle est énoncée. Mais pour les autres préceptes de la loi, qui concernent le prochain, il ne leur attribue qu'une valeur relative.... S'agit-il, par exemple, de l'homicide r II répond, sans hésiter, que Dieu pourrait changer le principe qui défend de tuer son semblable, comme il a abrogé par l'Evangile toute la partie cérémonielle de l'Ancien Testament.... Même décision pour le vol et pour l'adultère. » (Ch. Jourdain, La pliilosophie de saint Tlioiiias d'Aqiiin, 1858, II, p. 103-106.)
V. « Dieser Gedanke [cines metaphysischen Dctcrminismus] ist combinirt mit der scotischen Idée der absoluten Willkûr von Gottes Willen und Ordnung. > R. Seeberg, Lchibiich der Dogmengeschichte, II, p. 227.
qu'il le veult. Pourtant [ergo), quand on demande : Pourquoy est-ce que Dieu a faict ainsi? il fault respondre : pour ce qu'il a voulu. Si on passe outre, en demandant : Pourquoi l'a-il voulu? c'est demander une chose plus grande et plus haulte que la volunté de Dieu : ce qui ne peut se trouver'. »
Seulement il ne faut pas négliger - la seconde moitié de la pensée de Calvin, seconde moitié qui suit immédiatement la première, et qui n'est pas moins importante qu'elle : « Toutesfois en parlant ainsi, nous n'approuvons pas la resverie des théologiens papistes touchant la puissance absolue de Dieu [voilà la protestation directe et formelle contre Duns Scot^ ; car ce qu'ils en gergonnent est profane; et pourtant doit nous estre en détestation. Nous n'imaginons point aussi un Dieu qui n'ait nulle loy, veu qu'il est loy à soy-mesme '. «
3. De nouveau, nous voici en face d'une antinomie calviniste, d'un « profond labyrinthe »*. Dieu est tout-puissant et n"a d'autre loi que sa propre volonté ■"; et cependant Dieu n'a pas une puissance absolue et il n'est pas sans loi. — Cette antinomie, Calvin la résout par cette affirmation : Dieu a une nature. Kt, en effet, d'un côté, il est impossible, religieusement et même métaphysiquement parlant, d'imaginer quelque chose au-dessus de Dieu, quelque chose auquel Dieu serait soumis, par exemple : le Rien, la Loi du Bien. Avant Dieu, hors de Dieu, comment le Bien et la Loi du Bien seraient-ils? Ce Bien, cette Loi seraient Dieu. Et Calvin ne dit pas autre chose dans la première moitié de l'explication que nous avons citée. — D'autre part, moralement parlant, il est impossible d'imaginer que Dieu peut faire quoi que ce soit; pour parler grossièrement: qu'il peut faire le mal et le bien, et que tout ce qu'il ferait, parce qu'il le ferait, serait bien. C'est la négation essentielle du Bien, celle de Duns Scot.
11 ne reste donc qu'à dire: il n'y a rien au-dessus de Dieu, tout est en Dieu, le Bien, la Loi du Bien. Ce Bien, c'est la nature de Dieu. Or la nature de Dieu est éternelle, immuable. La Loi du Bien, le Bien est éternel, immuable, comme la nature de Dieu. Dieu ne peut pas agir contrairement à sa nature, c'est-à-dire Dieu ne peut pas ne pas être Dieu •".
Pas de caprice en Dieu, mais une nature : voilà donc l'affirmation que Calvin ne se lasse pas de présenter dans son Inslitution, dans ses Traités, dans ses Sermons.
Dès i53q, il repousse toute « cruauté tyrannique » {tyrannica sœvitia)^ pour en appeler à « l'équité raisonnable » {œquissima justitiœ ralione) de Dieu '. — « La nature de Dieu est juste, et il n'est non plus possible qu'il se destourne de droiture et équité que de dire qu'il renonce à son essence, et qu'il ne soit plus
1. Bf, p. 478. III, xxill, 2. — 2. Il ne suffit pas, comme le fait Seeberg, de n'y faire allusion qu'en note (R. Seeberg, II, p. 387, n. 2), et surtout d'en contester la portée. — .'t. i559- IH. xxiu, 2. — 4. Commentaires. Rom. VIII, 7.
5. < Il est impossible d'en trouver cause //«s /iai</eq\ie sa volonté. > Commentaires. Rom. IX, 15.
6. Dans la nature de Dieu, la Justice est inséparable de la Toute-Puissance : « Il est certain que la bonté de Dieu est tellement contraincte avec sa divinité, qu'il ne luy est pas moins nécessaire d'estre bon que d'estre Dieu. » Bf^, p. 72. II, Iir, 5. — 7. Bf , p. 478- HI, xxill, 3.
JEAN CALVIN IV '
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Dieu *. » — « Dieu ne gouverne point d'une façon confuse, ni à l'estourdie; son empire n'est pas seulement pour monstrer sa puissance absolue, comme les tyrans se feront valoir, usurpans une licence pour faire à tors et à travers tout ce que bon leur semblera; mais Dieu a une puissance telle que sa justice en est la vraye règle-. » — « Tout ainsi que Dieu veut estre cognu tout-puissant, il veut aussi estre cognu juste.... C'est assavoir que nous tenions cecy tout résolu et persuadé que Dieu ne tourne point ainsi les choses de ce monde, comme se jouant de nous ainsi que d'une pelotte.... Dieu n'a point une puissance tyrannique ou désordonnée^, mais elle est conjoincte d'un lien inséparable avec sa justice, et il fait tout d'une façon équitable ^ » — « 11 ne faut pas que Dieu soit sujet à la loy. d'autant que toutes loix procèdent de sa volonté. Non pas qu'il nous faille rien imaginer en Dieu, sinon droit et juste; car c'est un blasphème de parler d'une puissance absolue, comme si elle estoit déréglée ^. » Ces mêmes mots sont dans le Traité contre Pighius : « Nous détestons » (detestor) la doctrine « sorbonique «, laquelle attribue à Dieu « je ne say quelle puissance absolue (potentiam absoliitam)^ qui soit comme desreiglée. Car il seroit plus aisé d'arracher au soleil sa chaleur, mesme de séparer le chaut du feu, que de faire un divorce entre la puissance de Dieu et sa justice. » Ce sont « spéculations monstrueuses » {mnnstrnsœ speculationes) que d'en arriver à dire : « Que Dieu puisse quelque chose qui ne soit convenable, ou qu'il face rien sans raison et mesure. » Il ne faut pas dire davantage : « Quoy que Dieu face, il n'est point à reprendre, d'autant qu'il n'est sujet à nulle loy {quia lege solutus sit). » Dieu a une loi : « Celuy qui fait Dieu sans loy {exlegein) le despouille de la plus grande partie de sa gloire, mettant sous pied sa justice et droiture ''. » — « Dieu a sa volonté pour toute raison, et ceste volonté est tellement conjoincte à équité et droicture qu'il ne peut vouloir que tout bien ^ » — « Dieu est tellement de nature ce qu'il est, qu'il veut estre tel; aussi il veut tellement tout ce qu'il veut, qu'il a cela de nature. Comme ainsi soit que la bonté de Dieu, sa sagesse, vertu, justice et volonté soyent liées l'une à l'autre, s'entretenans comme en cercle, c'est une impiété et imagination diabolique de rompre la conjonction qui y est. Puis donc que Dieu veut estre tout ce qu'il est, et ce nécessairement, il ne faut point douter que, comme il est nécessairement bon, ainsi aussi il ne vueille estre tel. Ce qui est tant loin de contrainte, que c'est en cela principalement qu'il est volontaire, je diroye libre, si nous estions d'accord de prendre ce mot pour non contraint**. »
I. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 372. — i. Ihid. Opéra XXXIV, p. 222.
■'t. C'est < blasphémer » Dieu que d'imaginer en lui une « tyrannie » ou < domination excessive >. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIV. p. 336.— « C'est un blasphème intolérable de dire que rien ne se fait que Dieu n'approuve et ait agrcable. » Com. Rom. VIII, 7.
4. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 175, 176. — 5. Sermons sur la Première à Timotlice. Opéra, LUI, p. 221. — G. Opéra VIII, p. 361. Opuscules, p. 1310.
7. Congrégalion faite en l'Kglise de Genève, en laquelle a esté traittéc la matière de l'élection éternelle de Dieu, 1562. Opéra VIII, p. 115.
H. Defensio sanx et orthodoxie doctrin;e de servitutc et liberatione humani arbitrii adversus calumnias Alberti Pighii campcnsis, 1543. Opéra VI, p. 334. Opuscules, p. 365.
Sans doute, Calvin ne le conteste pas : nous ne pouvons pas toujours nous rendre compte de cette parfaite justice des actes de Dieu. Et alors les Sorbonistes, qui proclament la puissance absolue de Dieu, disent que « c'est injuste et tyrannique ». C'est là « chose détestable et diabolique ' ». Si Dieu foudroyait les anges, il faudrait dire que ces choses « nous sont bien sauvages », que nous ne comprenons pas la justice de cet acte, mais que cet acte est juste, et que sa justice finira par nous apparaître, car la justice de Dieu est immuable comme Dieu. « Dieu ha la balance, c'est-à-dire il ha poids et mesure en tout ce qu'il fait. » Que nous nous en rendions compte ou non, tout est « bien pesé ; il ne fait rien qui ne soit juste et bien compassé ; car il ha une balance qui n'est point faulse -. » — « Cette justice nous sera une fois cognue quand nous le verrons face à face ^. » « Alors nous verrons ce que nous concevons maintenant par la foy, pourquoy c'est que Dieu a esleu Jacob, pourquoy c'est qu'il a réprouvé Fsaù, et pourquoy il dispose ainsi des hommes ; nous verrons, di-je, la raison pourquoy '\ » — En vérité, c'est « une horrible forcenerie et monstrueuse, » non seulement de « vouloir attirer Dieu à nous rendre compte, » mais de juger ses œuvres avec plus de désinvolture que nous ne jugeons les œuvres des hommes, vis-à-vis de.squelles nous suspendons notre jugement quand nous ne comprenons pas. Et alors viennent quelques lignes dont M. Petit de Julleville a dit : «Je ne sais si Pascal sera plus éloquent à conjurer les hommes de se reposer en Dieu seuP. » « Quand le ciel est brouillé de grosses nuées et espesses, et qu'il se dresse quelque tempeste violente, pour ce qu'il n'y a qu'obscurité devant nos yeux, et le tonnerre bruit en nos aureilles, en sorte que tous nos sens sont eslourdis de frayeur, il nous semble que tout est meslé et confus : toutesfois au ciel tout demeure paisible en son estât. Ainsi nous faut-il estre résolus, quand les choses estans troublées au monde nous ostent le jugement, que Dieu estant séparé loin de nous en la clairté de sa justice et sagesse, sçait bien modérer telles confusions pour les amener par bon ordre à droicte fin *. »
4. Le lecteur, je l'espère, trouvera étrange que cette pensée capitale de Calvin, si souvent, si clairement, si énergiquement exprimée, soit contestée. Elle l'est. On lui prête l'idée contraire. Nouvel exemple, et typique, de la façon dont on a écrit l'histoire de Calvin, de sa vie et de sa pensée.
Ce n'est rien moins que R. Seeberg, dans son Manuel presque classique,
I. Serinons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 540. — i. Sermons sur Daniel. Opéra XLI, p. 367.
.'!. Congrégation. Opéra VIII, p. m.
i. Ibid., p. 105. — « Le jour viendra que nostre Seigneur nous rendra capables de cognoistre ce qui nous est maintenant caché. » Serinons sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 341- — Dieu a de justes raisons pour agir comme il agit; ces raisons sont justes pour nous, pour notre entendement ; mais, en ce moment, elles nous sont cachées, nous ne pouvons les comprendre. Seulement un jour viendra où nous les comprendrons, et où elles nous apparaîtront dans leur justice. Telle est la pensée fondamentale de Calvin : nous la retrouvons constamment. Voici encore un exemple : avant la chute d'Adam, Dieu avait statué ce qu'il ferait, pour des raisons cachées ^occultas ob causas). Et cependant nous savons que Dieu ne condamne que le péché. Donc Dieu avait de justes raisons (jV/s/as causas), mais cachées à nous (nobis absconditas). Opéra VIII, p. 295, 296. — 3. L. Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française. III,
p. 336. — 6. 1559. I, XVII, I.
qui dit : Calvin fait appel à « Tidce scotiste du caprice (Willliiir) divin. » Il fait reposer la prédestination sur a la capricieuse {willkiirlichen) volonté de Dieu'. » Extrêmement curieuse et importante à considérer est l'attitude de Ritschl, le o-rand promoteur de l'anti-calvinisme germano-luthérien. — Pour Ritschl, Luther est nominaliste dans sa conception du Dieu caché (Deus absconditiis). Ce Dieu « correspond, dans ses attributs concrets, complètement à l'idée de Dieu des nominalistes. Les déclarations de Luther sont presque mot à mot celles de
Biel -. »
Calvin est anti-nominaliste, anti-scotiste, et défend une idée contraire à celle de Luther : « Luther a accepté, comme principe fondamental, que Ton peut admettre en Dieu deux volontés de contenu contraire. Calvin au contraire {hingegen) repousse ce principe, en affirmant que la volonté de Dieu, en soi, est simple, identique à elle-même, et ne nous paraît diverse que parce que notre raison ne peut comprendre comment Dieu peut, de différente manière, vouloir et ne pas vouloir la même chose ^ » — Et encore : « Calvin nie que Dieu soit sans loi (exlex). Il se sépare ici de Luther, et affirme l'idée de Zvvingle que Dieu est sa loi à lui-même [suivent quelques-unes des citations que nous avons données]. On voit par ces affirmations concordantes que Calvin a bien reconnu le danger qu'il y avait, pour le caractère moral de l'idée de Dieu, à accepter l'idée de Luther sur Dieu sans loi, et qu'il s'efforçait sérieusement d'éviter dans son système la conception nominaliste de Dieu. »
Voilà qui paraît clair et concluant? Pas du tout, et Ritschl va montrer que tout cela ne signifie rien, et que Calvin partage l'erreur de Luther, qu'il repousse. Voici : Calvin « n'a prononcé qu'un mot vide et sans conséquence » (leeres imd folgelosesWort)''. Pour diverses raisons subtiles, et pour celle-ci qui est la principale : « Du moment que Dieu, parmi les hommes qui sont dans le même état, rejette les uns et sauve les autres, sa}is un motif que nous puissions comprendre (ointe einen fur uns erkennbaren Grund), c'est une affirmation indémontrée et indémontrable, que Dieu est juste en un sens compréhensible pour nous. Au contraire, malgré la répugnance de Calvin, il faut juger qu'au fond l'idée de Dieu qui domine la doctrine de la prédestination revient à l'idée nominaliste de la puissance absolue '', » et que Calvin admet, dans sa théodicée, comme Luther, deux Dieux contradictoires,... ce qu'il fallait démontrer. — A la condition, il est
1. R. Seeberg, II, p. 387, 388. — De m£me Dilthey, p. 81 : < Calvin a recours nu caprice scotiste en Dieu (scolische IVillkùr). > — Au contraire, l'étude sur Calvin de B. Bess, dans Unsere religiôsen Erzielicr, dit : « Pour Calvin, Dieu n'est pas, comme pour les disciples de Duns Scot, le caprice (Willkiir) absolu, • p. 74. Il n'en ajoute pas moins : « Sur la doctrine de Calvin, c'est R. Seeberg qui oriente le mieux, » p. 104.
2. Albert Ritschl : Geschiclilliclie Stiidien sur christlichcn Lchre von Golt, dans les Jalirhiïcher fiir deiitsche Théologie. Premier article, vol. X, p. 277-318. Second article, vol. XIII, 1868, p. 67-133. C'est ce second article que nous citons, p. 88. — Toute cette étude révèle très bien les qualités et les défauts de Ritschl, une grande érudition, beaucoup d'aperçus, une virtuosité rare de discussion, et en même temps une subtilité extraordinaire mise au service d'un pragmatisme absolu. Ritschl construit l'histoire, comme il construit la théologie. Ni les faits ni les textes ne le gênent.