‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 37 sur 149 · Ihid., p. 100. — i. Ibid., p. 106. — •). Ibid., p · texte numérisé non relu

Ihid., p. 100. — i. Ibid., p. 106. — •). Ibid., p

vrai, d'ignorer ou de déclarer incompréhensibles et ridicules les affirmations incessantes de Calvin, disant que nous ne connaissons pas maintenant le motif qui fait agir Dieu, mais que ce motif existe, et qu'un jour nous le connaîtrons, c'està-dire à la condition d'affirmer que notre raison est, actuellement, la mesure absolue des choses, même de Dieu.

Seconde objection : Le Dieu tout-puissant, c'est l'auteur du mal.

En réalité, la meilleure réponse à la seconde objection, c'est celle qui a été faite à la première. Si Dieu est non pas un caprice, mais une nature; si la nature de Dieu,' c'est le Bien; si l'on doit dire. Dieu, c'est le Bien, et le Bien, c'est Dieu, comme il n'est pas possible que Dieu n'agisse pas en Dieu, cesse d'être Dieu, ne soit pas Dieu, il est également impossible, quelles que soient les apparences, que Dieu soit l'auteur du mal. — Toutefois, la seconde objection n'en est pas moins la plus violente et la plus ancienne. « Dieu, objectait Bellarmin, est vraiment et proprement l'auteur des péchés commis par les hommes. Dieu pèche

proprement et vraiment. Dieu seul pèche vraiment Et le dogme absurde des

Libertins, que Calvin lui-même a réfuté, est sorti de la doctrine de ce même Calvin, comme un rejeton de sa racine'. »

I. Calvin, à sa manière habituelle, ne dissimule pas la difficulté. Au contraire, il pose l'antinomie dans tout son paradoxe étonnant et troublant : « La volonté de Dieu est cause de toutes choses qui se font au monde, et néantmoins Dieu n'est point autheur du mal » {reriim omnium causa,... neque nialorum autor) -. »

Oui, Dieu fait tout et tous. 11 fait le pain et les boulangers. « Si Dieu n'avait fait les laboureurs pour cultiver la terre et produire le pain et les autres fruits, par lesquels la vie des hommes est en très grande partie sustentée; et s'il n'avait créé les boulangers pour pétrir le pain à notre usage, nous n'aurions pas une mie de pain^ » Sans oublier l'essentiel: les boulangers et le pain lui-même ne sont rien, et Dieu est tout. « Si nous ayons de quoy boire et manger, il faut que nous ayons néantmoins les yeux eslevez en haut, demandans à Dieu qu'il nous nourrisse; car il nous faut estre tout persuadez, que ce n'est point la viande, de laquelle nous tirons substance; c'est la vertu seule de Dieu de laquelle nous sommes maintenus ^ »

I. R. Bellarmini. De coutroversiis christianœ fidei, III, 1593. « De Amissione gratis; et statu peccati. » Liv. II, ch. IV, p. 103. — 2. Opcra VIII, p. 353- Opuscules, p. 1302. — .t. Hoiiiilia, I Lib. Samuel., XII. Opéra XXIX, p. 694.

l. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 186. — « Quand nous aurions tout le pain du monde, et toutes les viandes, il est certain que le vent nous profiteroit autant pour nostre nourriture, que cela; et nous ne ferions que nous crever [manger jusqu'à en crever], et cependant nous ne serions point substantez. Car ce n'est pas le pain qui nous nourrit, comme il est dit en Moïse, c'est la parole qui procède de la bouche de Dieu. Or, par ccstc parole, il n'entend pas la doctrine de salut, mais ccstc vertu que Dieu

126 DIEU

Alors Dieu est l'auteur du péché, du mal ? Non : « Quoique les brigands dépouillent les voyageurs de leur bourse et môme de leur vie, par leur propre vice {suo vitio), il faut cependant avouer que cela n'arrive pas sans la volonté de Dieu [HOU sitie Dei vnlinitate)K » — Ainsi : vitin latrnuiuu, et cependant : non sine voluntaie Dei. Ou : iion sine volunlate Dei., et cependant : viiio lairomim.

— I^n vérité, comment dénouer « ce nœud qui a semblé estre indissoluble? » Dirons-nous : il faut entendre que Dieu veut, non par une volonté proprement

dite, mais par une simple /'er/nm/o/r- ?

LCnergiquement, et audacieusement, Calvin repousse cette « excuse frivole »^ cette (I eschappatoire «, ce « subterfuge », cette « resverie », ce « badinage ridicule » \ à savoir que « le mal se fait seulement par la ]K-rniission de. Dieu, et point par sa volonté. » Pas du tout. Dieu ne contemple pas seulement ce qui se fait, « en se tenant coy [permissii qiiiescentis Dei), mais il le veut ainsi ^ » — Dieu veut tout ce qui arrive, tout, donc même le mal. Le « forfaict détestable » d'Absalom, « Dieu prononce que c'est son œuvre '^. »

bit cependant toujours revient la protestation énergique : Dieu n'est pas l'auteur du mal. « 11 n'y a nulle iniquité en Dieu » [non malorum autor)''\

Encore une fois comment est-ce intelligible, imaginable? Et ne sommes-nous pas en face d'une contradiction, point apparente, mais d'une contradiction proprement dite, et par conséquent absolument inadmissible ?

2. Alors nous assistons à un des plus remarquables efforts de la pensée de notre théologien, pour montrer qu'il ne s'agit pas d'une contradiction véritable, d'une contradiction dans les termes : parce que, en réalité, il s'agit de termes différents.

Voici des exemples. Un homme sera blâmé pour avoir tué une cigogne; et un autre homme sera approuvé pour avoir tué un malfaiteur **. — Ainsi un même acte est bon ou mauvais, selon le cas, selon l'intention de celui qui l'accomplit : et il n'est pas contradictoire de dire, il est bien de tuer, il est mal de tuer. Car cela dépend.

Autre exemple. Un fils désire ou perpètre la mort de son père, pour « gripper » l'héritage. Dieu veut que ce père meure. En apparence, il y a « accord » entre la volonté du fils et la volonté de Dieu. Mais, en réalité, il y a entre ces deux volontés «répugnance», et «grande», autant qu'entre l'eau et le feu. C'est la volonté de Dieu que le père meure, soit que Dieu veuille le punir, soit au contraire qu'il veuille lui épargner des souffrances, ou pour tout autre

espand sur ses créatures. Voilà donc ce qui nous nourrit ; je ne di pas seulement quant à l'âme, mais aussi pour ccstc vie caduque. > Trczt sermons traitant de l'élection gratuite de Dieu en Jacob et de la rejeclion en Esaii. Opéra LVIII-LIX, p. 91.

\. Homilia, I Lib. Samuel., Opéra XXX, p. 593. -- 2. I, xviii. Tout ce chapitre de V Institution, inséré en 1559, est une reproduction plus ou moins libre des pages du Traité de 1552. Opéra VIII. — :i. OperaWW, p. 359. Opuscules, p. 1308. — i. I, xviii, I. ~ ;>. Opéra VIII, p. 358. Opuscules, p. 1307. — (>. I, xviii, i.

— 7. Opuscules, p. 1309. — H. Opéra VIII, p. 362. Opuscules, p. 1311.

motif, également juste*. C'est donc par la volonté de Dieu que le père meurt. — Mais ce n'est pas par la volonté de Dieu que le fils assassine son père.

Et c'est notre faute, la faute de notre « rudesse et débilité de sens,... si nous ne comprenons pas comment Dieu veut et ne veut point, en dii'erses manières {diverso modo) qu'une chose se fasse -. » — En diverses manières : encore une fois, tout est là. Si Dieu voulait et ne voulait pas, en une seule et même manière, il y aurait contradiction. Mais s'il veut d'une manière et ne veut pas dune autre manière, la contradiction n'est qu'apparente.

Et ainsi, spécifie Calvin, le meurtre s'accomplit contre la volonté de Dieu, « tellement [de telle sorte] que, d'une façon incompréhensible, ce qui se fait cotiire (contra) sa volonté ne se fait point sans [non prœter) sa volonté. » — Dès lors, il n'y a pas contradiction à dire que Dieu, « cause de tout », n'est cependant pas « auteur du mal » ^

Dernier exemple. Les voleurs de Job commettent un larcin, un meurtre. — Nous, nous n'hésitons pas à leur imputer la faute d'un pareil acte, à les condamner. Et Calvin trouve que nous avons parfaitement raison. D'autfe part, l'histoire sainte dit que ces brigands ont été poussés par le diable. L'Ecriture ne se trompe pas. Et enfin. Job reconnaît que c'est ici une oeuvre de Dieu. Job n'a pas tort. Voilà donc une même œuvre faite « de Dieu, du diable et des hommes. »

Parfaitement, à condition que nous considérions exactement ce que Calvin appelle : i" les intentions, et 2° les moyens.

1° Chacun des acteurs a une intention diflFérente : Dieu voulait exercer son serviteur « en patience », Satan voulait le mettre « en désespoir », et les voleurs voulaient s'enrichir « par rapine » '*.

2° Et ces intentions mauvaises (celles des brigands et de Satan), tout en restant mauvaises, sont transformées par l'intention bonne de Dieu en moyens pour arriver à un but bon. « Nous ne disons pas, explique Calvin, que les iniques pèchent tellement nécessairement que ce ne soit cependant par une malice volontaire et délibérée. La nécessité que nous disons dépend de ce que, par eux, Dieu exécute son œuvre, laquelle est certaine, ferme et stable. Cependant toutesfois la volonté mauvaise et le propos de mal faire qui réside en eux, les rend coulpables. Mais dira quelqu'un Dieu les meine et pousse là. Ouy : mais c'est tellement qu'en ceste œuvre Dieu besongne d'une sorte et eux d'autre. Car de leur costé ils obéissent à leurs cupiditez mauvaises et meschantes, mais Dieu convertit leur perversité à une autre fin, et s'en sert à exécuter ses jugemens ^ »

1. Ofyera VIII, p. 364. Opiiscii/es, p. 1312. — Voir I, xvui, 4- — 2- L ^vill, 3. — 3. . Miro et ineffabili modo non fit prœter ejiis voluiilalem, quod etiam fit contra ejus volimlalem. > Opéra VIII, p. 364. Opuscules, p. 1313. — 4. II, IV, 2.

5. Defensio san» et orthodo.xa: doctrinae de servitute et liberatione humani arbitrii adversus calumnias Alberti Pighii. Opéra VII, p. 256. Opuscules, p. 285. — Il faut noter ici la façon dont Ritschl force les doctrines de notre Réformateur : « Calvin, dit-il, ne recule pas (sclieut sic/i nicitl) devant l'affirmation (den Sais auszusprechen) que Dieu a le droit {berichtigt ist) de choisir de mauvais moyens pour un bon but {pose Mittel su guleii Zwecken). Mais il recule (scheut sich) devant le fait de rapporter à Dieu, sous le cou-

128 OIEU

— Donc les méchants et leurs péchés deviennent des moyens que Dieu transforme, et dont il use pour faire le bien, malgré ces péchés et ces méchants. — 0 Dieu ne fait point les volontés mauvaises, mais il en use comme il veut '. » — « Par la grandeur infinie de sa sapience, Dieu se sçayt droictement ayder de mauvais instrumens à bien faire.... En eux [est] tout le mal, en luy rien, sinon un usage bon et légitime de leur malice^. » — « Dieu accomplit par les mauvaises volontez des hommes ce qu'il veut justement^. » — « Dieu est un excellent et merveilleux ouvrier, veu que mesme de meschans instrumens, il s'en sert à bien *. »

l'^t ces explications de Calvin pourraient paraître assez satisfaisantes s'il n'y avait pas, derrière elles, le dogme de la Prédestination. Mais, il nous faut faire comme Calvin et le réserver pour plus tard.

3. Aussi bien Calvin ne se contente pas de ces explications et, après avoir déchargé Dieu de toute responsabilité, il laisse cette responsabilité retomber de tout son poids sur les épaules de l'homme. « Si quelque ruffien a tué un homme de bien, ilz disent qu'il a exécuté le Conseil de Dieu,... qu'il est le ministre de sa Providence ". » — Voilà bien la « témérité insensée », la « licence excessive» que certaines gens « se donnent, non seulement de gergonner comme grenouilles de leur bourbier, mais d'usurper la puissance de condamner Dieu. » — Et cet « exemple de se desborder en telle énormité n'est pas nouveau ; car il y a eu tousjours des ennemis de Dieu, et gens profanes qui ont abbaye comme chiens enragez contre cette doctrine''. »

4. Mais Calvin en appelle à l'expérience morale, à la conscience même du méchant. Celui-ci le sait très bien : il a agi, non par « obéissance, mais plustost contumace et trangression. » Pas de faux fuyants! « Nous entreprenons le mal, ne pcnsans point à ce que Dieu demande, ains estans tellement transportez de la rage de nostre intempérance, que de propoz délibéré nous taschons de luy contrevenir. » — Et si enfin l'homme méchant réplique encore : Dieu du moins besogne par nous ; Calvin coupe court à ces odieux propos par cette terrible apostrophe : « Et dont [d'où] vient la puanteur en une charongne après qu'elle est ouverte et pourrie ? Chascun voit bien que cela vient des rayes [rayons] du soleil. Et toutesfois personne ne dira qu'ilz puent pourtant. Ainsi puisque la matière et faulte du mal consiste en un mauvais homme (/';/ homine malo subsideat, gît dans l'homme mauvais), pourquoy Dieu en tirera-il quelque macule et

vert d'une idée théologique, le péché en général et son apparition dans la race humaine. Il restreint son affirmation au jugement du péché une fois apparu dans la race humaine. » lA. RitschI, Jalirhiicher fiir deiiische Théologie, XIII, p. 99.) Voilà donc Calvin accusé de prêter à Dieu la fameuse maxime des jésuites : La fin justifie les moyens. Comme si cette maxime ne supposait pas que c'est la môme personne qui fait le mal, et essaie d'en tirer un résultat bon; et comme si, d'après RitschI lui-même, ce n'était pas l'homme qui fait le mal, et Dieu qui se sert du mal < apparu », pour en faire sortir, malgré l'homme, un bon résultat.

1. Opéra VIII, p. 359. Opuscules, p. 1308. — i. B», p. 508. I, xvii, 5. — 3. I, xviii, 3. — 4. Opéra VII, p. 258. Opuscules, p. 287. — •"). fif, p. 506. I, XVII, 3. — 0. I, XVIII, 3.

LE TOUT-PUISSANT I2y

ordure {inquinamenlwn aliqiiod contrahere putetur Deus, serait-il réputé contracter quelque souillure), s'il en use selon sa volunté {si ad suiim arbiiriiim tttatiir ejus ministerio)} Pourtant chassons ceste pétulance de chien, laquelle peut bien abbayer de loing la justice de Dieu, mais ne la peut attoucher '. »

5. Pour être, sinon comprise, au moins appréciée équitablement, cette doctrine de la Providence, dont la formule est : « Dieu, cause de tout, n'est cependant pas l'auteur du mal, » doit être placée dans son cadre philosophique. Elle est un essai de solution du grand problème : Dualisme ou Monisme.

Le Dualisme est une négation de Dieu. Deux dieux ne sont pas Dieu. D'autant plus que si, en dehors du Dieu prétendu unique, il y a cependant quelqu'un, ou quelque chose, une Force éternelle, dont Dieu n'est pas le maître, une Force de résistance, le Mal (quel que soit le nom qu'on lui donne), la morale sombre avec l'idée de Dieu. Si le mal est nécessaire, il n'est pas. — Le christianisme ne peut être que moniste.

Mais alors qu'est-ce que le péché, et d'où vient-il ? — Le christianisme affirme, sauve Dieu et la morale par cette déclaration moniste : Le péché vient de la liberté, qui, elle, vient de Dieu. Calvin reproduit à satiété cette déclaration. L'homme a été créé bon, innocent. Le péché est de son fait.

En outre, Calvin écarte, avec non moins d'énergie, toute tentative de rétablir le dualisme au sein du christianisme en faisant de Satan un principe, plus ou moins indépendant, du mal. « La malice qui est aux diables procède d'eux, quand ils ont esté apostats pour s'eslongner de la fontaine de justice, qu'ils ont quitté Dieu, et se sont destournez de luy ^ » — Mais ces démons, en se révoltant, ne sont pas devenus autonomes, indépendants, en face de Dieu. « C'est l'un des articles le plus nécessaire, que nous ayons, de savoir que le diable est tenu en bride, que... il ne peut rien faire sinon d'autant qu'il luy est permis d'en haut''.» Et avec énergie: «Les diables obéissent à Dieu comme forçaires [forçats] '*. »

Malheureusement, au point de vue philosophique, la question n'apparaît pas ici aussi bien résolue qu'il peut le sembler au simple croyant. Chassé par la porte, le dualisme rentre par la fenêtre, le dualisme, cette terrible négation de Dieu. Les méchants se font eux-mêmes méchants; soit. Mais enfin ils sont méchants ; ils sont opposés à Dieu, et leurs péchés sont des faits qu'ils posent, qu'ils créent.... Voilà la cité du bien et la cité du mal. Voilà le monde composé de deux mondes, l'un qui est soumis à Dieu, l'autre qui se dresse contre lui ^

C'est alors que par un suprême effort Calvin tente de ramener cette dualité elle-même à l'unité : il n'y a pas de monde en dehors de la sagesse, de la puissance, de la volonté de Dieu. Rien n'est en dehors de la volonté de Dieu, pas même le mal; le mal est bien contra, contre la volonté, mais ^as prœter, sans sa volonté et en dehors de sa volonté.

J. Bf, p. 508. I, XVII, 5. — 2. Sermons sur Job. Opéra XXXIII, p. 60. — 3. ML, p. 61. — 4. Ibid., p. 59. — 3. Voir Bavinck, IIT, p. 55, 62.

JEAN CALVIN IV ''

,3o DIEU

Comment ? Ah ! ici nous sommes à la limite du connaissable, du compréhensible, si mcMiie nous ne l'avons pas dépassée. Mais, en pareille matière, l'effort, n'est-il pas tout le succès auquel il soit possible à l'homme de prétendre ?

Une dernière objection se dresse, car il y en a beaucoup. Il y a beaucoup « de chiens, dit Calvin, qui aujourd'huy assaillent ceste doctrine par leurs morsures venimeuses'. » C'est l'objection pratique. Si Dieu fait tout, que reste-t-il à l'homme : rien. Et ceu.x qui parlaient tout à l'heure de Fatum, parlent maintenant de l'oisiveté humaine. Même les prières des fidèles sont non seulement a superflues, mais perverses, » puisque « Dieu a pourvu à ce qu'il a délibéré éternellement » [ab œternn decreverit) -.

Certes non, réplique Calvin, et de la toute-puissance de Dieu il tire une conclusion contraire. Dieu nous donne notre vie en garde : donc nous devons la conserver. Dieu nous donne les moyens de le faire : donc nous devons en user. Dieu nous montre les dangers : donc nous ne devons pas nous y jeter. Dieu nous offre les remèdes : donc nous ne devons pas les mépriser. Mais, dira-t-on, à quoi bon ? Nul péril ne peut nous nuire, si Dieu ne l'a pas ordonné. Mauvais raisonnement. Le bon raisonnement est absolument contraire : « Tu infères qu'il ne nous fault donner de garde des dangers, pource que nous en pourrons eschapper, sans nous en garder, moyennant qu'ilz ne soient pas invincibles. Le Seigneur, au contraire, te commande de t'en garder, pource qu'il veut que tu en eschappe^» — Et voilà que les moyens, les causes secondes {caiisœ inferiores) reprennent leur importance à côté de la cause première {principua causa)'".

Un peu plus loin, Calvin répète : « Si ne fermerons-nous point les yeux, que nous ne considérions les causes inférieures {causas iuferiores) ■'"'. » Et encore plus loin : « Nous prendrons pied principalement à ces causes inférieures ^. »

Comme au premier rang de ces causes secondes sont les hommes mêmes, la solidarité, la fraternité retrouvent leur fondement, un fondement divin. Dieu se sert des autres hommes pour nous aider ; ils sont « ministres de sa bénignité » ' i56o : libéralité ; et nous devons leur être reconnaissants, et savoir leur rendre la pareille. « Nous porterons cest honneur à Dieu de le recongnoistre principal autheur de tout bien ; mais nous honorerons aussi les hommes comme ministres et dispensateurs de ses bénéfices, et penserons qu'il nous a voulu obliger à eulx, puisqu'il s'est monstre nostre bienfaicteur par leurs mains '. »

I. 1559. I, XVII, 2. — ï. Bf, p. 506. i, XVII, 3. — .!. Bf, p. 507. I, XVII, 4.

i. B>, p. 509. I, XVII, 6. — « Celuy qui a limité nostre vie, nous a aussi commis la solicitude d'icelle, et nous a donné les moyens pour la conserver.... > Opuscules, p. 284 : « Quand nous disons que Dieu ordonne toutes choses selon son plaisir et les adresse à leur fin, nous adjoustons quant et quant qu'il use de certains moyens, comme d'instrumcns ou causes inférieures.... Ce n'est pas que nous voulions exclurre les moyens que Dieu a destinez à l'obéissance de sa volonté, ou que telles choses soyent oisives et superflues qui servent à l'accomplissement de la Providence de Dieu. > Ibid., p. 285.

.'. Bf, p. 512. I, XVII, 9. — 0. Bf , p. 513. I, XVII. 9. — 7. Bf, p. 512. I, XVII, 9.

LE TOUT-PUISSANT l3l

Et puis, c'est toute l'activité humaine qui reçoit un nouveau mobile, vraiment irrésistible. Loin d'être une doctrine d'oisiveté, de rcsionation paresseuse, la doctrine de la Providence devient pour le calviniste une doctrine d'activité infatigable. « Le Seigneur l'a voulu », et lui-même il veille sur les résultats. — Donc « nous consulterons ce que nous avons à faire, selon nostre faculté, et ne mespriserons point d'implorer l'ayde de ceux, lesquelz nous verrons estre propres pour nous ayder. Plustost estimons que c'est Dieu, qui nous présente à la main toutes créatures choses créées', lesquelles nous peuvent porter proffit ; nous les appliquerons en usage, comme instrumens légitimes de sa providence.... Nous tendrons à ce que nous penserons nous estre proffitable, d'autant que nostre intelligence se peut estendre. » Et nous éviterons ainsi deux écueils : celui de trop suivre « notre sens propre », et celui de « perdre courage ». « Nous aurons Tentendement fiché en la seule providence de Dieu, et ne nous laisserons point distraire du regard d'icellc par la considération des choses présentes '.... » Le texte de i559 ajoute : «Telle pensée nous despouillera de témérité et présomption pour nous inciter à invoquer Dieu continuellement; et d'autre part elle soutiendra nos cœurs en bon espoir, afin que nous ne doutions point de mespriser hardiment et avec magnanimité les dangers qui nous environnent". »

Il reste que nous recevions « très bon fruit et savoureux » de cette doctrine que « les phrénétiques tirent à leur perdition ^ » — Car « Dieu ne se retire point en un anglet, pour dire : je laisserai faire; mais il ordonne, il dispose. Car sans cela il ne seroit point tout-puissant,... et ceux qui veulent ainsi barbouiller pour anéantir la providence de Dieu, ou pour la restraindre, ils nient le premier article de nostre foy, comme gens insensez qu'ils sont, et possédez d'une rage diabolique.... Quand il est dit : qu'à Dieu appartiennent ceux qui faillent et ceux qui déçoivent, par cela nous cognoissons que Dieu tient la bride à Satan et à tous séducteurs.... Et encores qu'ils attentent, si est-ce qu'ils n'auront point d'avantage sur nous, d'autant que ceux qui sont déçeus sont en la main de Dieu. Or puisque nous sommes en sa main, remettons-nous à luy; et il ne permettra point que nous soyons du nombre de ceux que Satan suppédite; mais nous serons tousjours victorieux par dessus les mensonges qu'il nous viendra mettre en avant.... Et combien que nous voyons les choses confuses au monde, qu'il ne nous reste sinon de tomber en perdition, ne craignons point; mais d'autant que Dieu gouverne tout, et qu'il a l'empire souverain par dessus toutes créatures, asseurons-nous en cela '" . »

Conclusion : Calvin affirme avec son énergie habituelle les deux termes de

son antinomie :

« Dieu fait en vous le vouloir et le faire, » dit saint Paul. Et Calvin triomphe:

1. Bf, p. 511-513. I, XVII, 9. - 2. I, XVII, 9- - 3- "559- I. XVII, 6. - l. 0/><rff XXXIII, p. 588, 59i. 592-

DIEU

« NOyci la vraye arlilleric pour abbatre toute hautesse ; voyci le glaive pour destruire tout orgueil....» Saint Paul dit aussi : « Employez-vous après vostre salut avec crainte et tremblement, » et Calvin de s'écrier : C'est une « calomnie impudente... qu'en eslevant la grâce de Dieu, et en déprimant le franc arbitre, nous rendons les hommes paresseux. » L'expérience démontre le contraire : « C'est une chose que nous expérimentons, que tous ceux qui se confient en leurs propres vertus, se desbordent en orgueil, et quant et quant s'endorment en leur paresse sans avoir aucun souci '. «

Et encore : « Ces deux choses sont conjointes ensemble : Ton Dieu ne t abandonnera jamais et ainsi fortifie-toy, porte-toy vaillamtnent. Ce n'est pas donc que nostre Seigneur nous mène comme en dormant, et que nous n'ayons nulle difficulté de le servir, quand il nous voudra employer en quelque charge et office. Nenni, non! Car il nous y faudra ahanner, et quelquefois il nous semblera bien que Dieu soit eslongné de nous, et que les choses seront si confuses que nous ne saurons que devenir. Mais esvertuons-nous alors.... Voilà (di-je), voilà la vraye prattique de ceste doctrine'. »

Dès lors, — sur le fond de cette doctrine de la Providence, — le portrait du Huo-uenot, c'est-à-dire du calviniste, qui croit de tout son cœur à la Toute-Puissance, se détache en pied avec un relief admirable.

D'abord, la nature, c'est l'ordre, c'est l'harmonie magnifique. Dans cette nature le Huguenot est placé, car cette nature est pour lui, a été préparée pour lui. par son Père. Cette nature est précisément l'ensemble des moyens par lesquels Dieu veille à la vie matérielle et spirituelle, temporelle et éternelle de ses enfants. Le Huguenot! il a le sentiment d'être le lys pour lequel Dieu file, le passereau que Dieu ne laisse jamais manquer de vêtement, ni de nourriture.... Dieu, Dieu lui-même, par un acte direct de sa volonté, lui donne le pain, l'eau, avec leur force divine. Dieu lui donne sa robe, ses souliers, préservant ses vêtements de l'usure. Il marche devant Dieu, à côté de Dieu. Dieu est en lui, lui est en Dieu. Quel homme, quel être surhumain que ce Huguenot!

Jamais on n'avait poussé plus loin les doctrines évangéliques : Dieu agit sans cesse; les cheveux de votre tête sont comptés; en lui, nous avons la vie, le mouvement et lètre. « L'homme est divin » {homo divinus), dit Calvin ^

Dans la prospérité, quelle « recognoissance » ! Dans l'adversité, quelle « patience » ! En face de l'avenir, quelle « singulière assurance » *!

Dans la prospérité, le fidèle, docile à la voix de Calvin, répète « ainsi en son cœur : Certes, c'est Dieu qui a tourné leur cœur à m'aymer et a fait qu'ilz me feussent instrumens de sa bégninité. » — « C'est le Seigneur qui a commandé au ciel de plouvoir sur la terre, à fin quelle fructifiast. » Et jamais il ne doute <r que c'est la seule bénédiction de Dieu, qui est cause » de tout genre de prospérité'.

I. Commentaires sur Philip. II, 13. — 2. Sermons sur le Deutéronome. Opéra XXVIII, p. 607. — 3. 1559. I, V, 5. — l. Br, p. 510, 1, XVII, 7. — S. B', p. 510. I, XVII, 7.

Dans l'adversité, il élève «incontinent son cœur à Dieu, lequel seul le pourra former à patience et transquilité; » et « si nous sommes injustement grevez par les hommes, nous laisserons-là leur malice, laquelle ne feroit qu'aigrir nostre courroux et aiguiser nos affections à vengence'.» — Le Seigneur Ta voulu; il faut donc tout prendre en patience, « non pas seulement pour ce qu'il n'est pas loisible de résister, mais parce qu'il ne veut rien qui ne soit juste et expédient '". »

Et enfin pour l'avenir! — Ah! certes, la vie de l'homme «est quasi enveloppée avec la mort.... En vivant il n'est qu'à demy en vie,... tout comme s'il se voyoit le Cousteau à la gorge à chascune heure.... Quelle misère pourroit-on imaginer plus grande, que d'estre tousjours en tel tremblement et angoisse^? » — Mais dès que « la Providence de Dieu reluyt au cœur de l'homme fidèle, » il est délivré de sa « crainte et destresse », car il a bonne raison de « s'oser hardiment permettre confier] à Dieu.» C'est une « consolation merveilleuse » de savoir que (( rien ne vient, sinon comme il l'a destiné,... qu'il nous a reçeuz en sa sauvegarde, nous a comniiz en la charge de ses anges, à ce qu'il n'y ayt ne eaue, ne feu, ne glaive, ne rien qui nous puisse nuyre, sinon d'autant que son bon plaisir le portera*. » « En somme, c'est la plus grande misère que puisse avoir l'homme d'ignorer la providence de Dieu, et d'autre part ce luy est une singulière béatitude de la bien congnoistre ^. »

1. 1559. I, xvil, 8. — 2. B"', p. 511. I, XYII, 8. — 3. Bf, p. 513. 5'4. I, XVU, 10. - i. Bf, p. 514.

I, XVII, II. — n. B»-, p. 516. I, XVII, II.

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