CHAPITRE PREMIER
Le péché.
I. Place de l'anthropologie. — II. Les théories sur l'origine du péché. — III. Premier point : Nature du péché. I. Orgueil. 2. Concupiscence. — IV. Second point: Elat de péché. — V. Troisième point: Le péché originel et sa coulpe.
I après le livre sur Dieu., le lecteur attend un livre sur V Homme, il commet un contresens très anti-calviniste. — En réalité, le Livre précédent aurait dû être intitulé : Dieu et rHomme. Dans V Institution, l'anthropologie n'est pas à une place particulière. Il en a déjà été question à propos de la religion naturelle et à propos de la création. Il en sera question à propos de l'appropriation du salut. On pourrait dire que l'anthropologie n'est nulle part,... parce qu'elle est partout. C'est ce qu'a très bien constaté Dilthey. Lui qui refuse à Calvin le génie créateur écrit : « L'expression géniale et dogmatiquement constructive de la religiosité calviniste consiste en ceci, que l'anthropologie ne constitue pas une des parties principales de V Institution; mais, l'action de Dieu formant tout l'objet de la contemplation religieuse, l'anthropologie est traitée dans toutes les parties, de ce point de vue dominant. Elle est donc spécifiquement religieuse; mais, avec ce caractère, elle se trouve plus complète qu'aucune autre, antérieure ou contemporaine. Ce développement synthétique de toute la matière religieuse, en partant de l'action de Dieu sur l'homme, d'après le lien des fonctions divines dans le Décret, est la seule véritable idée architectonique que le critique découvre dans l'immense amas d'écrits dogmatiques protestants, qui couvrent le sol pendant un siècle et demi, jusqu'à Calixte '. »
J. Dilthey, o. c, Preussische Jahrbûcher, 1894, p. 80. — Gass (o. c, Geschichte der proleslaiilischen Dogmatik, I, p. 103, 104) trouve que le système réformé finit par faire à l'anthropologie une place plus grande que le système luthérien.
JEAN CALVIN IV
l3S LE PÉCHEUR
La première édition (i536) s'ouvre par cette déclaration : « Toute la somme de la doctrine sacrée est quasi comprise en ces deux parties, à savoir la connaissance de Dieu et de nous-mêmes '. »
Seulement cette déclaration reçoit une valeur, une portée toute particulière de son histoire. — Elle est maintenue en tête de l'édition de iSSg, sauf que les mots « doctrine sacrée » sont remplacés par les mots « nostre sai<resse, laquelle mérite d'estre appellée vraie et certaine saigesse. » Et cette phrase, qui ouvre le premier paragraphe du premier chapitre est complétée par cette phrase qui ouvre le second paragraphe : « Il n'est pas facile de discerner laquelle des deux précède et produit l'autre -. » — Un autre changement plus important se constate dans l'édition de iSSg. Les deux phrases sont maintenues; tout ce qui les séparait est supprimé, et elles sont soudées ensemble par quelques mots nouveaux qui en montrent la liaison, de telle sorte que voici le début de la dernière édition : « Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d'estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c'est qu'en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse. Au reste, combien qu'elles soyent unies l'une à l'autre par beaucoup de liens (l'inculis), si n'est-il pas toutesfois aisé de discerner laquelle va devant et produit l'autre. » — Ce n'est pas tout : le premier chapitre de i536 est intitulé : « De la loi, qui contient l'explication du Décalogue. » Le premier chapitre de i53g est intitulé: « De la congnoissance de Dieu, » et le second : « De la congnoissance de l'homme et du libéral arbitre.» — Le premier chapitre de iSSg est intitulé : «Comment la cognoissance de Dieu et de nous sont choses conjointes ^.... »
On voit l'étrange continuité de la pensée de Calvin et, en même temps, son développement dans le sens d'une union toujours plus intime de la « cognoissance de Dieu et de la cognoissance de l'homme; » de telle sorte que, lorsque Calvin parle de Dieu, on sent qu'il ne se préoccupe que de l'homme, du salut de l'homme, et lorsqu'il parle de l'homme, on sent qu'il ne se préoccupe que de Dieu, de l'honneur de Dieu. Toute son anthropologie est une théologie, et toute sa théologie est une anthropologie. Dilthey a raison.
Seulement il ne faudrait pas comprendre une de ses expressions comme si, dans ce rapport de Dieu avec l'homme, Calvin partait non de l'homme, mais de Dieu, c'est-à-dire d'une idée dogmatique sur Dieu. Saint Augustin, Zwingle l'avaient fait; Calvin, au contraire, prend soin d'écarter expressément cette idée dogmatique, qui, ici, en l'espèce, serait le Décret éternel. Ce serait a intempestif » ; ce sera pour « plus tard » '*.
Ainsi nous avons à écrire un livre, non pas sur l'anthropologie de Calvin, mais sur un chapitre de cette anthropologie : non pas sur Y Homme, mais sur le Pécheur.
i. Opéra I, p. 27. — 2. Bf , p. i. — .3. I, i, i. — 4. . Intempestiva quaestio > (I, xv, 8); < laquelle sera cy-après traittée en son lieu » (II, I, 10). — « Autant que possible, Calvin veut s'élever de l'anthropologie à la christologie, et de la christologie à la théologie, > dit un auteur hollandais. A. S. E. Talma, De Anthropologie van Calvijn, 1882, p. 18, 19.
LE PÉCHÉ i3g
II ne faut pas oublier qu'en mettant le pied sur le domaine du mal, nous mettons le pied sur le domaine du mystère par excellence. Dieu est un mystère; l'homme est un mystère. Le mal, c'est le rapport le plus mystérieux de ces deux mystères '.
La morale, — ce qui doit être, — ne saurait se présenter comme une conclusion logique, comme un résultat naturel. — La vie morale est une vie sut generis, une vie de liberté, donc, par nature, une énigme. — Deux fois plus énigmatique est le péché ; ce qui ne doit pas être. Vouloir expliquer le péché, c'est vouloir, dit saint Augustin, voir les ténèbres et entendre le silence. Le péché est, mais son existence est impossible à justifier, même de cette simple justification qui s'appelle une explication. Satan, a-t-on dit, est une ironie de la logique^.
Dès lors il n'est pas étonnant que, dans cette recherche d'une solution réellement impossible, la pensée humaine ait essayé de toutes les solutions en apparence possibles. Elles se ramènent à quatre et même à deux groupes.
Le premier comprend les solutions d'après lesquelles l'homme n'est pas responsable du mal : i" Dieu est l'auteur du mal, lequel cesse d'être vraiment le mal, pour devenir la condition du bien; théories monistes. — 2" Le mal a son origine, malgré Dieu, dans la nature des choses, ou de l'homme, dont Dieu n'est pas le maître absolu : et le mal n'est pas vraiment le mal, car il est nécessaire; théories dualistes.
Le second groupe, qui contient les solutions d'après lesquelles l'homme est responsable du mal, se divise aussi en deux : 1° Le péché du premier homme, dû à sa liberté, n'a pas altéré la nature humaine chez ses descendants ; il n'y a pas eu de chute; théories pagano-déistes. — 2° Le péché du premier homme, dû à sa liberté, a altéré la nature humaine chez ses descendants; il y a eu une chute; théories hébréo-chrétiennes.
Calvin expose la doctrine hébréo-chrétienne, et touche successivement les trois points principaux auxquels elle se ramène.
Premier poinl. — Le péché du premier homme a été un péché personnel, en vertu d'un acte de liberté.
(( L'homme avoit esté créé droit, d'une bonne nature, et pure; mais, par sa
1. Et il ne faut pas oublier non i)Ius le lien étroit qui unit la doctrine sur le mal, l'hamartiologie, à la sotériologie ; « Dis-moi ce qu'un homme pense de la condition de l'humanité pécheresse, et je te dirai ce qu'il pense de Christ et de son œuvre. » (Voir M. N. Steffens, The presbyt. and réf. Reviezv, 1896, p. 309.) — L'Eglise catholique romaine a une hamartiologie mutilée : elle n'admet pas la corruption totale de l'homme. Elle a une christologie mutilée : Christ nest pas seul intercesseur. A côté du Christ, il y a les anges et les saints. — De même Ritschl, avec sa tendance semi-pélagienne, aboutit à une christologie rationaliste. (Ibid., p. 318.) — i. Voir Bavinck, III, p. 67, 68.
j ,f, LE PECHEUR-
faute, il a esté corrompu quand, volontairement, il s'est destourné de Dieu. » La « substance » de l'homme était bonne : elle venait de la «création de Dieu». La « corruption » de cette substance n'est qu'un « accident », l'homme « a abusé du libre arbitre qu'il avoit'. «
Toutefois, pour comprendre les suites de cet acte de péché individuel, il est de toute importance de bien comprendre sa nature.
1. Ce péché, dit Calvin, a été essentiellement un péché d'orgueil : « Vous serez comme des dieux ; « et tout de suite se creuse l'abîme moral qui sépare toutes les conceptions pagano-déistes de la conception hébréo-chrétienne.
Pour le paganisme gréco-romain, — et pour tous les paganismes sans cesse renaissants, — l'essence psychologique de l'homme, dirais-je, c'est l'autonomie. L'orgueil peut, au moins d'une certaine façon, être une vertu. Le sophiste révélait le secret le plus profond du paganisme, quand il disait : L'homme est la mesure des choses, et la pensée des Socrate, des Platon, des Aristote, des Cicéron, des Sénèque, des Plotin, est exprimée par cette phrase : « La vertu et la méchanceté dépendent également de nous. »
L'idée chrétienne, c'est l'idée contraire : D'une façon générale, le sentiment relio-ieux, c'est le sentiment de la dépendance vis-à-vis de la divinité. Il n'est pas étonnant que la religion la plus religieuse, le christianisme, — les Réformateurs et Calvin en tête, — ait poussé plus loin qu'aucune autre religion le sentiment de cette dépendance^.
Les deux conceptions, — chrétienne et anti-chrétienne, — remontent ainsi à l'incomparable récit de la chute dans la Genèse, à Dieu et à Satan. Dieu dit à l'homme : Tu obéiras. Le jour où tu désobéiras, tu mourras. — Et Satan dit à l'homme : Non, désobéis. Le jour où tu désobéiras, tu connaîtras, tu t'émanciperas, tu seras un Dieu. — L'humilité est le principe fondamental de la morale qui vient de Dieu ; l'orgueil est le principe fondamental de la morale qui vient de Satan. — Et il n'y a pas de vertu chrétienne qui soit moins « comprinse » des anti-chrétiens, païens, anciens ou modernes que l'humilité. « Tous, dit Calvin, reçoivent ceste vaine opinion, que l'homme est suffisant de soy-mesme à bien et heureusement vivre ^ » « Ceste sentence de Chrysostome m'a tousjours fort pieu, où il dit que le fondement de nostre philosophie est humilité. Et encores plus celle de S. Augustin, quand il dit : Comme Démosthène, orateur grec, estant interrogué quel estoit le premier précepte d'éloquence, respondit que c'estoit de bien prononcer; estant interrogué du second, respondit autant, et autant du troisième; aussi, dit-il, si tu m'interrogues des préceptes de la religion chres-
1. Defensio... sanrc et orthodoxoe, etc. Opcra VI, p. 264, 263. Ofiiiscit/cs, p. 292, 291.
2. Les mots autonomie et liétéronomie peuvent être compris dans des sens fort différents. Et, selon le sens dans lesquels on les prend, on peut soutenir que le christianisme est, par excellence, la doctrine de l'hétéronomie (par exemple de l'humilité) ou de l'autonomie (par exemple du caractère et de la personnalité). 'Voir dans la Ncue kiichliche Zcitsclirift, 1908, p. 454 et ss., un article de E. StanRc ; Drr hcteioiwme Charakter der christlichen Etluk. Il montre que l'autonomie véritable n'est pas du tout niée par l'Evangile, au contraire. — 3. 1559. II, I, 2.
tienne : je te respondray que le premier, le second et le troisième est humilité '. » — « L'Escriture saincte monstre que le principal vice, qui est en tous les meschans, c'est cest orgueil-là, comme à l'opposite l'humilité est la souveraine vertu qui soit aux fidèles.... L'humilité est la mère et la racine de toute vertu ^. »
2. Si, pour Calvin, le péché initial est l'orgueiP, pour le catholicisme romain, le péché initial est la concupiscence. Calvin combat cette erreur : « Geste opinion commune est trop puérile, que Dieu l'a ainsy puny à cause de sa friandise,... veu que de tous costez les délices qu'il pouvoit souhaiter luy estoyent offertes. » Non, il y avait là « un examen d'obéissance», ce qui touche le fin fonds de la volonté de l'être moral. Il fallait « qu'Adam, se contentant de sa condition ne s'eslevast point plus haut par quelque folle cupidité et excessive. » Ainsi « l'oro-ueil a esté commencement de tous maux.... Le commencement de la ruine a esté désobéissance. » — « Ce n'a point esté un délict léger, mais un crime détestable,... lequel a provoqué et entlambé sur tout le genre humain une vengence si horrible '*. » — « Ce n'a pas esté son appétit inférieur seulement, ou sensualité,... mais ceste maudite impiété,... et l'orgueil est entré jusqucs au profond du cœur ■'. »
N'oublions pas l'essentiel. L'orgueil est un péché qui atteint tout l'homme, qui change la nature entière de l'homme, puisque de l'homme il veut faire un Dieu. L'orgueil est le péché des péchés. — Tandis que la concupiscence ne produit qu'une faute accidentelle, qui ne change pas la nature de l'homme. Et voilà irne fois de plus la différence entre saint Paul et Pelage.
Second point. — Le péché du premier homme, i^cc\\é personnel , commis en vertu d'un acte de liberté, a créé, chez ses descendants, un état de péché, grâce au péché originel. — On voit l'opposition : acte et état, personnel et originel.
Aujourd'hui, la corruption de l'homme est « naturelle »; elle n'est pas cependant « de nature ». « Nous disons que l'homme est naturellement corrumpu en perversité, mais que ceste perversité n'est point en luy de nature. Nous nyons qu'elle soit de nature, à fin de monstrer que c'est plustost une qualité survenue à l'homme qu'une propriété de sa substance, laquelle ayt esté dès le commencement enracinée en luy. Touteffois nous l'appelons naturelle, afin qu'aucun ne pense quelle s'acquiert d'un chascun par mauvaise coustume et exemple, comme ainsi soit qu'elle nous enveloppe tous dès nostre première nayssance. Et ne par-
I. II, II, II. — -■ Senitoiis sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 234-
3. Il n'y a pas lieu de s'arrêter au double coup de force par lequel Bellarmin {Opéra III, < De amissione gratix et statu peccati. > Liv. III, ch. iv, p. 165) essaie d'enlever au calvinisme l'idée qu'il a, et de donner au catholicisme l'idée qu'il n'a pas. Bellarmin prend certaines expressions de I, 1, 4, et les isole. Il arrive seulement à montrer que, pour Calvin, doute et orgueil, orgueil et doute, sont inséparables. « Quoi ! Dieu aurait-il dit: Vous serez comme des dieux? > — 4. 1559- H. i. 4- — '•">■ "S59- H. '. 9-
1 ,. ' LE PKCHEUR
Ions pas ainsi sans autheur : car par mcsme raison Tapostre nous appelle tous héritiers de l'ire de Dieu i i56o rétablit les mots : par nature, oubliés en 1541] '. »
(Eph. II, 3.)
Il faut donc distinguer deux natures : la nature primitive a telle qu'elle a esté créée de Dieu, » et la nature ultérieure « selon qu'elle a esté pervertie en Adam-. » — « Nous n'avons donc cause de nous plaindre [i56o: que] de nousmesmes. Ce que l'Escriture dénotte diligemment. Car TEcclésiaste dict : « Je sçay que Dieu avoit créé l'homme bon, mais qu'il s'est forgé plusieurs inventions
mauvaises^. »
Qu'est-ce à dire exactement? Le premier péché humain a été un péché particulièrement grave [ineffabiliier grande peccatum), pour deux raisons : 1" C'était l'orgueil, l'archi-péché, celui qui contient en lui tous les autres : le doute, l'incrédulité, la convoitise; 2" et ce péché a été commis par celui qui était, non pas seulement un individu, mais le seul individu, c'est-à-dire toute l'humanité, et c'est donc dans l'humanité qu'une révolution a été accomplie. L'homme s'est séparé de Dieu; s'est dressé devant Dieu et contre Dieu; s'est établi en dehors de la grâce et de la société de Dieu, dans l'état de péché. Dans cet état de péché ses enfants viennent au monde, portant en eux le péché originel qui vicie leur nature'. «Comme la vie spirituelle d'Adam, dit Calvin, estoit d'estre et demeurer conjoinct avec son Créateur, aussi la mort de son âme a esté d'en estre séparé. Et ne se faut esbahir s'il a ruiné tout son lignage par sa révolte, ayant perverti tout ordre de nature au ciel et en la terre ^. »
Calvin définit ainsi le péché originel : « Le péché originel est une corruption et perversité héréditaire de nostre nature, laquelle [ôSg : estant espandue sur toutes les parties de l'âme] nous faict coulpables premièrement de l'ire de Dieu, puis, après, produit en nous les œuvres que l'Escriture appelle œuvres de la chair ^. » — Ce péché vient du père aux enfants, « du premier père de tous », Adam : « Adam n'a pas seulement esté père de l'humaine nature, mais comme souche ou racine, et pourtant qu'en la corruption d'iceluy, le genre humain par raison a esté corrumpu '. » — Sans être le moins du monde traducianiste, — tout au contraire, — Calvin, pour se faire mieux comprendre, parle en traducianiste. (I Comme d'une racine pourrie ne procèdent que rameaulx pourris, lesquelz transportent leur pourriture en toutes les branches et feuilles qu'ilz produisent, ainsi les enfants d'Adam ont esté contaminez en leur père et sont cause de pollution à leurs successeurs**. »
J. Ii>', p. 38, 39. II, I, II. — 2. 1559. II, I, 6. — :!. B"-, p. 38. II, I, 10. — 4. Voir Bavinck, III, p. 138. — fi. 1559. II, I, s- — ti. Bf, p. 36. II, 1, 8.
7. B'', p. 35. II, I, 6. — Adam a été privé des grâces qu'il avait reçues, et « tout son lignage par conséquent ». Nous « estions tous enclos en sa personne selon la volonté de Dieu. • Les hommes, désormais, sont < prins d'une masse corrompue ». Sermons sur Job, Opéra XXXIII, p. 661.
8. Bf, p. 36. II, I, 7. — Calvin répudie expressément toute « dispute fâcheuse » sur le mode de transmission. (Bf", p. 35.) — Et après la phrase que nous venons de citer, qui est de 1539, il insère celle-ci en '543 • ' Car la souillure n'a point sa cause et fondement en la substance de la chair ou de l'âme, mais en ce que Dieu avoit ordonné que les dons qu'il avoit commis en dépost au premier homme fussent communs
Troisième point. — Le pc-chc du premier homme, qui a été un péché personnel, en vertu d'un acte de liberté, a créé chez ses descendants, par \c péché originel, un état de péché. — Et cet état de péché entraîne pour tous les hommes une peine, une douleur, qui est une punition et une condamnation, car nous sommes responsables de cet état, de notre nature pécheresse. Nous étions dans le premier homme, quand il a péché : nous avons péché en lui. « D'où vient cette impuissance, sinon de la perversité de sa nature? Et d'où vient ceste perversité, sinon pour ce que l'homme a décliné de son Créateur? Or, veu que nous sommes tous coulpables de ceste cheute, je di qu'en ceste nécessité de laquelle nous sommes enserrez, on voit clairement juste cause de nostre condamnation, et que pourtant il s'en faut beaucoup qu'elle nous puisse servir d'excuse'. »
Ici, Calvin, avec sa logique, dépasse Zwingle, qui repoussait, pour le péché originel, le nom de péché : Ce n'est pas un péché, disait-il, c'est une maladie -. — Il dépasse saint Augustin, et il le note : « Confessant que tous fidèles, pendant qu'ils habitent en ce corps mortel, sont tellement sujets à concupiscence qu'ils ne se peuvent tenir de convoiter, toutesfois il n'ose point appeler une telle maladie. Péché; mais en la nommant Infirmité, il dit que lors elle est péché quand, outre la conception ou appréhension, l'œuvre, ou le consentement, s'ensuyt, c'est-à-dire quand la volonté obtempère au premier appétit. Nous, au contraire, [ajoute Calvin,] tenons que toute convoitise, de laquelle l'homme est aucunement chatouillé pour faire contre la Loy de Dieu, est péché : mesmes nous affermons que la perversité, laquelle engendre en nous telles concupiscences, est péché ^ »
Calvin déclare nettement qu'il ne saurait y avoir de punition sans culpabilité. Mais, pour Calvin, le péché originel est à la fois « péché d'autrui », puisque nous l'avons de « race », et péché « propre à un chascun de nous '. » « La damnation ne parviendroit point à nous, sinon que la coulpe nous attouchast^. » « Et ne fault dire que ceste obligation soit causée de la faulte d'autruy seulement, comme si
et à luy et aux siens pour les garder ou pour les perdre. » (II, I, 7.) Cette idt;e de la volonté de Dieu est poussée à l'e-xtrême en 1559 : parce que Calvin pousse ici à l'extrême son désir de mettre la nature hors de cause : « Il n'est pas advenu naturellement (iiatttraliter) que tous décheussent de leur salut par la faute d'un.... L'Escriture prononce haut et clair que toutes créatures mortelles ont esté asservies à la mort en la personne d'un homme. Puisque cela ne peut estre attribué à nature {nattirœ), il faut bien qu'il soit provenu du conseil admirable de Dieu. C'est une trop lourde inadvertance, que ces advocats qui s'ingèrent pour maintenir la justice de Dieu, s'arrestent tout court à un festu et qu'ils sautent par dessus des grosses trabes. Je leur demande derechef dont [d'où] il est advenu: que la chcute d'Adam ait enveloppé avec soy tant de peuples avec leurs enfans sans aucun remède, sinon qu'il a pieu ainsi à Dieu. II faut que ces langues tant habiles à babiller deviennent muettes en cest endroit. Je confesse que ce décret nous doit espovanter {decretum quidem horribile fateor). » (1559. III, xxiii, 7.)
1. Defensio... de servitute et liberatione humani arbitrii. Opéra VI, p. 331. Opuscules, p. 362.
i. • Originale peccatum non esse peccatum, sed morbum. Velimus nolimus, admitterc cogimur peccatum originale, ut est in filiis Adami, non proprie peccatum esse. » Cité par Schweizer, Die Glatibettslelire dcr Réf. Kirche, II, p. 45. — 3. 1543- HI, m, 10. — 4. Bf, p. 37. II, i, 8. — ■". IS43- H. L 6.
LE PECHEUR
nous respondions pour le péché de nostre premier père, sans avoir rien mérité.... Pour ce que, par sa transgression, nous sommes tous enveloppez de confusion, il est dict nous avoir tous obligez. Toutefois nous ne debvons entendre qu'il nous ait constitués seulement redebvables de la peine, sans nous avoir communiqué son péché. Car à la vérité le péché descendu de luy réside en nous, auquel justement la peine est deue Pour ceste cause, les enfans mesmes sont cncloz en
ceste condamnation, nompas simplement pour le péché d'autruy, mais pour le leur propre. » Car ils ont beau n'avoir produit encore aucun fruit de leur iniquité, ils en ont la semence cachée en eux. Leur nature est « une semence de péché. » Elle ne peut donc être « que desplaisante et abominable à Dieu ^ : dont il s'ensuit qu'à bon droict et proprement tel mal est réputé péché devant Dieu. Car sans.coulpe nous ne serions point attirez en condamnation-. «
N'est-ce pas le cas de répéter : « Cette parole est dure, qui peut l'écouter ? » — Mais attendons d'avoir bien compris la vraie conséquence de la chute, la perte du libre arbitre.
1. Bf", p. 36, 37. II, I, 8. — 2. 1559, II, I, 8 : « Unde sequitur proprie coram Deo censeri peccatum, quia non esset reatus absque culpa. »