opéra VI, p. 297. Opuscules, p
2. Le paganisme. On cite par exemple les paroles suivantes de Sénèque ; « Tu te trompes, si tu penses que les vices naissent avec nous (itobisctnn nasci) ; ils sont survenus, ils nous ont été inoculés (ingesta suni). » — Le christianisme : « Jésus-Christ prononce assez clairement que nous naissons tous malins et vicieux, en disant que tout ce qui est nay de chair est chair. » 1559. II, i, 6.
'•i. Voir, par exemple, les principaux textes dans D. Thomasius, Die christlichc Doginatik, 1886, I, p. 506, etc., et Loofs, Lcit/aden (ter Doginengcschichtc, igo6, p. 426.
i. « Liberum arbitrium et post pcccata tam plénum est quam fuit antc peccata. »
LE PÉCHÉ ET LA VOLONTÉ I 5j
Kn conséquence, nous nous trouvons dans l'état où se trouvait le premier homme. Nous naissons sans vertu comme sans vices {iil sine rirtule ita et sine vitio nascimur). — Les enfants sont naturellement bons. Le péché d'Adam a été de peu d'importance. Adam fut séduit par sa sensualité, et son péché a été comme un de nos péchés. — Pas de chute. 11 y a eu des hommes sans péché, seulement l'imitation et l'Iiabitudc ont amené une culpabilité générale'. Mais cette culpabilité est une simple faiblesse, qui peut être surmontée par les seules forces de l'homme. Pas besoin spécialement de la grâce, bien que la révélation, considérée comme doctrine, comme grâce instructive, puisse nous aider, faciliter l'œuvre de notre liberté"? Cette grâce n'est donnée qu'à ceux qui en sont dignes [gratiam seciindinu mérita dari), et en somme la loi conduit au ciel aussi bien que l'Evangile (lex sic mittit ad rcgmini cœlontm, qiiomodn et evangeliiim). Voilà les bonnes œuvres et le salut par les œuvres.
Comme ce n'est pas le lieu de discuter cette théorie, quelques observations suffiront.
Cette théorie du péché, restant toujours un acte et ne devenant jamais un état^ peut être appelée la théorie atomistique; elle sépare absolument dans l'humanité les individus les uns des autres, et, dans Tindividu, ses actes les uns des autres. — En bonne logique, il n'y a plus de solidarité, ni la solidarité de la descendance, ni la solidarité du milieu. Toujours léquilibre de la liberté! Il n'y a pas davantage de solidarité de nous-mêmes avec nous-mêmes. Nos bonnes actions ne nous améliorent pas : nos mauvaises actions ne nous démoralisent pas. Toujours l'équilibre. Plus de caractère; des actes bons, et pas de vertus; des actes mauvais, et pas de vices
Naturellement cette théorie pagano-déiste du pélagianisme, ou du semi-pélagianisme, a été la théorie des Humanistes et des Sociniens, au seizième siècle. — Parce qu'elle était déiste, elle s'est trouvée la doctrine naturelle des Déistes proprement dits, des Locke, des Tyndall et des Rationalistes en général. Jean- Jacques Rousseau manifesta la pensée intime de beaucoup, quand il lança son fameux aphorisme : l'homme naît bon. — ¥a enfin, parce qu'elle était païenne, elle sest trouvée la doctrine non moins naturelle du paganisme moderne, c'està-dire de la Libre-Pensée. C'est sur cette doctrine que celle-ci échafaude l'autonomie selon ses rêves. C'est sur cette doctrine que reposent toutes ses conceptions anarchistes ou socialistes. L'homme est bon. (>'est l'organisation de la société qui le corrompt. H suffit de supprimer toute organisation, ou d'en ci-éer une bonne de toutes pièces. — Récemment, au sein de la théologie proprement dite, le pélagianisme a fêté un nouveau triomphe avec Ritschl.
1. C'est ce que note Calvin : « Avec ceste opinion profane qu'Adam n'avoit fait de mal qu'à soy en péchant, et n'avoit point nuy à ses successeurs;., il caviiloit que le péché estoit descendu du premier homme en sa postérité par imitation et non point par génération. > 1559. II, l, 5.
2. « Quod per liberum arbitrium julicntur homincs facere, facilius possunt implere per gratiam. »
l58 LE PECHEUR
Le catholicisme romain est, dans son essence, pélagien ou semi-pclagien '. Le semi-pélagianisme est la chair de sa chair et Tos de ses os. Nous invoquons une des plus grandes autorités, celle du célèbre Bellarmin -.
i. D'abord la chute. — Voici comment Bellarmin expose Tidce pélagiennc, ridée protestante et l'idée catholico-romaine. Les pélagiens n'admettent dans l'homme aucun don surnaturel (iiullum supernaturale donum), mais seulement des facultés naturelles; et, par la chute, l'homme n'a rien perdu {iiihil omuino perdidissé). D'après les luthériens, au contraire, par la chute, l'homme a été détérioré (delerinrem). Mais comme, pas plus que les pélagiens, les luthériens n'admettent dans l'homme primitif des dons surnaturels, c'est quelque chose de naturel [aliquid naturale) qui manque maintenant à sa nature inatiinv hoiniiiis mtnc déesse), par exemple le libre-arbitre. — Les catholiques concilient les pélagiens et les luthériens : l'homme a perdu quelque chose à la chute {vere deteriorem factinn), voilà pour satisfaire les luthériens; mais ce quelque chose n'était pas de sa nature, voilà pour satisfaire les pélagiens. La détérioration de l'homme consiste en ce qu'il a perdu non pas des dons naturels, mais seulement quelques dons surnaturels, desquels il avait été orné (ornaium). — Le libre-arbitre était un don naturel : l'homme ne l'a pas perdu ^.
C'est bien, en apparence, du semi-pélagianisme. Mais, comme le gros débat entre le pélagianisme et la Réforme porte sur le libre-arbitre, sur la conservation ou la perte du libre-arbitre, et que, sur ce point, l'avocat du catholicismeromain donne complètement raison à Pelage, on voit tout de suite qu'ici le semipélagianisme n'est (]u"un pélagianisme plus ou moins hardi, plus ou moins déguisé.
2. La conséquence de la chute. — Le premier homme était orné (ornatus) de la justice originelle et de Vhabitus gratiœ gratum facientis (état de grâce qui met en grâce). Il était placé dans la condition (conditiis) dite d'intégrité, laquelle « condition » était non pas une condition naturelle, mais une exaltation surnaturelle {superjiaturalis evectio) '*.
I. < Les Pélagiens de notre temps. • déclare Calvin, ce sont « les sophistes de Sorbonne. » (II, in, 13.) — « Il y en a, dit-il encore, qui establissent à demi le franc-arbitre.... Là dessus il y aura des moyenneurs qui voudront faire des philosophes pour louer Dieu et l'excuser de toutes ces calomnies. » Sermons sur le livre de Job. Opéra XX.XIIt, p. 616.
i. Le cardinal Hellarmin, né en 1542, mort en 1621, de la Compagnie de Jésus, depuis 1560, est considéré, avec raison, « comme le défenseur le plus autorisé du catholicisme orthodo.xe, » et comme le plus grand controversistc romain ; « Peu de catholiques ont déployé autant d'érudition et de sagacité pour combattre, non seulement les doctrines protestantes, mais tout système politique qui n'admet pas la suprématie de Rome. > En 1581, sur l'ordre du Général des jésuites, il commença la publication d'un grand ouvrage, sous le titre de Dispulatioites de con/rofersiis Jîdei, advcrsiis liiijiis teiiiporis lurreticos. Le troisième volume parut à Ingolstadt en 1593. (Lichtenberger, Encyclopédie, article de Ch. Schmidt.) Nous nous sommes servi de l'édition de Lyon, 1593.
■'). De gratta priiiii lioiiiiiiis, ch. I, p. i, 2. — i. Ibid., ch. II, p. 3.
LE PÉCHÉ ET LA VOLONTÉ iSc)
« Or Ihomme se compose naturellement de chair et d'esprit. De ces penchants divers ou contradictoires (propeiisionibiis diversis vel cnntrariis) naît [existit)^ dans un seul et même homme, une certaine lutte [pitgiui qiuvdam], et de cette lutte vient une grande difficulté de faire le bien (ingentcm bctie ageiidi difjiculliitciu). car un penchant gène {inipedit) l'autre. » — « l,a divine Providence au commencement de la création [il faut comprendre ces mots initium crcationis : car initium^ ici, n'est pas tout à fait initium. Kn effet, il s'agit d'un remède apporté à une maladie, et, quel que soit le moment oii commence la maladie, serait-ce au commencement, ce qui déjà serait contradictoire, le remède ne peut venir qu'après la maladie], pour apporter un remède à cette maladie {remedium adhibere), ou à cette langueur de la nature humaine, qui venait (oriebalur) de la condition de la matière {ex conditione'inateriœ)] ajouta (addidisse) k l'homme un don remarquable, à savoir la justice originelle, par laquelle, comme par un frein d'or taureo qiiodam frœno), la partie inférieure serait facilement maintenue en soumission [subjecto contineretur) à la partie supérieure, et la partie supérieure à Dieu '. » — En tout cas, et laissant de côté la question du temps, le remède ne fait pas partie de la nature du malade, pas plus que le frein ne fait partie de la nature du cheval : ce sont bien des additions.
Ainsi le péché vient de la nature, soit directement, soit indirectement, par la lutte entre la matière et l'esprit - : « La concupiscence de la chair est bien une peine du péché; mais elle aurait été, sans aucun doute, naturelle à l'homme dans sa condition purement naturelle (condUin in piiri.s naluralibits); non sans doute comme un bien de nature, mais comme un manque, et presque comme une maladie de nature, conséquence de la condition de la matière {lit defectiis et quasi morbus quidam natiirœ ex conditione materiœ cnnsequens). » L'homme a été créé par Dieu avec un manque, un déficit, une maladie, dans sa nature primitive. Sans doute Dieu n'a pas agi ainsi par intention, mais il n'a pas pu faire autrement, c'était la condition de la matière : « Non pas l'intention de l'auteur de la nature, mais outre {prœter) son intention ^ »
La matière, le corps de l'homme, tout cela n'est donc pas innocent : le faux ascétisme du catholicisme sortira de cette conception fondamentale.
Tandis que Calvin, au moment même où il abaisse le plus l'homme, où, avec le livre de Job, il déclare « l'homme puant et abominable et corrompu, » a bien
I. De gratta, etc., ch. V, p. 12. — Cette «race surnaturelle étant partie peut revenir, c'est-à-dire lEalise peut faire ce que Dieu avait fait, et rendre à Ihomme ce qui! a perdu. Voilà le fondement du sac'erdotalisme. L'Eglise, par le prCtre, dans le sacrement, opérant ex opère operato. confère à l'homme la grâce surnaturelle, laquelle le rend capable d'accomplir des bonnes œuvres, ayant un ,„cr,/m„ ex cond,giio, et par conséquent dignes de la félicité céleste.
i Ainsi après avoir mis le péché dans la concupiscence, le catholicisme essaie de disculper la concupiscence. Les Réformateurs affirment, et les catholiques romains nient, que « la corruption de la nature et particulièrement la concupiscence en soi (,/.r se et ex natura s««l, telle qu'elle se trouve même chez les baptisés et les justifiés, est proprement un péché d'origine {sit proprie peccatum origin.s). - Bcllarmm, III, De amissione gratiœ et statu peccati, liv. V, ch. v, p. 273