De gratta priiiii hoiiiiiiis, ch. VII, p
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soin de le rappeler : « Non pas que la substance, comme on appelle, de nos corps et de nos âmes, soit une chose mauvaise; car nous sommes créatures de Dieu. Mais nous parlons grossièrement pour exprimer que tout ce qui est en nous est confit en mal. Il est vrai que nos corps, en leur essence, sont créatures de Dieu bonnes '. » — Kt la juste appréciation du corps, de la nature, de tout ce qui est matériel et naturel, cette appréciation qui a fait une des forces des peuples calvinistes et les a constitués en peuples modernes, sortira de cette conception fondamentale.
Kn attendant, il résulte de l'idée du domim siiperaddilwn que Pelage, après un détour, est rejoint par Bellarmin, et que, pour le semi-pélagianisme romain, comme pour le pélagianisme proprement dit, par la chute, la nature humaine, en soi, n'a pas été atteinte, altérée, détériorée.
« L'état de l'homme, après la chute d'Adam, ne diffère pas davantage de l'état naturel de l'homme [in piiris natuvalibiis) qu'un homme dépouillé de ses habits ne diffère d'un homme nu {quam différât spnliatiis a nudo).... Rn conséquence, la corruption de la nature ne vient pas de la privation {carentia) de quelque don naturel, ni de l'addition de quelque mauvaise qualité, elle vient uniquement de la perte du don naturel, à cause du péché d'Adam-. »
Impossible de montrer avec plus de clarté que le péché d'Adam n'a eu qu'un effet extérieur, n'a eu aucune influence sur la nature même (pura naiuralia) de l'homme. Par la chute, l'homme a perdu ce que l'on perd en perdant un costume. Le costume n'est pas nous. Et nous voilà aux thèses essentielles du pur pélagianisme. « Le désir (impetiis) naturel de notre chair, n'est pas plus rebelle aujourd'hui qu'il ne l'aurait été avant le péché, sans la grâce [c'est-à-dire qu'en soi il est rebelle , et notre vraie nature {piira naturalia) n'était pas plus saine et plus pure avant le péché {pura naturalia fuisse saniora et puriora ante peccatum) qu'elle ne l'est après le péché {quam modo siiit post peccatum) ■'. »
Ce n'est pas seulement l'idée, ce sont les expressions mêmes de Pelage. — Sur ce second point, comme sur le premier, le semi-pélagianisme romain n'est qu'un pélagianisme plus ou moins hardi ou déguisé.
3. De même que la conception de l'état primitif de l'homme conditionne la conception de la chute, de même la conception de la chute conditionne les conceptions relatives aux conséquences de la chute et tout particulièrement au maintien ou à la perte du libre-arbitre.
De nouveau Bellarmin présente le catholicisme romain comme une transaction, comme le juste milieu entre le pélagianisme et le protestantisme. Les pélagiens accordent tellement au libre-arbitre que, par lui et par lui-même seul iper illud^ ctiam snlum), l'homme peut accomplir tous les préceptes moraux (omitia mandata moralia). — Les luthériens, au contraire, soutiennent que par les seules forces de la nature rien du bien moral (salis nalura- ririlvis, niliil
i. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 728. — i. De gratia priini hoiiùnis, ch. V, p. 13. — ;t. Ibid., ch. VII, p. 24, 25.
LE PÉCHÉ ET LA VOLONTÉ l6l
boni mnralis) ne peut être fait. — Et les catholiques tiennent l'opinion moyenne [mcdiam esse) entre les erreurs contraires des pélagiens et des luthériens'. — Pour les pélagiens, l'homme agit tout seul. Pour les luthériens, Dieu agit seul en rhomme. Pour les catholiques-romains, Ihomme et Dieu agissent ensemble, coopèrent : Dieu est le coopératcur de Ihomme. Clalvin dit : « On confessera en la papauté que nous aurons besoin de la grâce de Dieu, non seulement à ce qu'il nous pardonne nos péchez, mais qu'il nous aide de son S. Esprit. Cependant toutes fois, ce nest pas qu'ils disent que tout procède de lui. Les papistes ne confesseront pas cela; mais ils disent, qu'ayans quelque portion de bien, nous avons besoin que Dieu nous subviene. Voilà donc Dieu qui sera coadjuteur -. » — Tel est le point du débat : par sa grâce. Dieu opère-t-il ou coopère-t-il ?
Et il semble que si jamais doctrine a été simple et de bon sens, c'est la doctrine catholico-romaine. — Or la réalité, c'est qu'il n'y en a pas de plus subtile et de plus dangereuse, de plus incompréhensible. Voici en effet ce que, d'après cette doctrine, l'homme ne peut pas et ce qu'il peut. Il ne peut pas, par les seules forces de la nature, remplir tous les préceptes morau.x, selon la substance de rteuvrc (seciinduin substantiani operis). — Il ne peut pas du tout observer un précepte moral quelconque, par ses seules forces, s'il est pressé par la tentation. — Mais il peut, en l'absence de toute tentation, sans la foi, avec le secours spécial et même sans lui [sine illo), par ses seules forces, accomplir quelque bien moral ibonum aliqiiod morale perficere) de façon à ce qu'il n'y ait absolument aucun péché [ut in eo nulluin oninino peccatum adniittat)^.
Qu'est-ce que cette « substance de l'œuvre » {secundiim substantiam nperis)}
On nous déclare en tout autant de termes que « ce n'est pas du tout la môme
chose : de faire un bien moral et d'observer un précepte selon la substance de l'œuvre'. » On peut observer « un précepte selon la substance de l'œuvre », et il peut y avoir « un péché dans cette observation, par e.vemple lorsque quelqu'un restitue à un ami un dépôt, pour que cet ami soit dépouillé de ce dépôt par les voleurs"'. » Tandis que « le bien moral ne peut être fait avec péché. Voilà pourquoi c'est plus [ma jus est) de faire le bien moral que d'observer le précepte ^ » Ainsi une minute suffit pour nous faire tomber des hauteurs de la coopération du libre-arbitre avec la grâce de Dieu jusque dans les bas-fonds des réticences mentales et de la morale des jésuites !
Or il faut descendre plus bas encore : « Nous ne discutons pas ici, continue Bellarmin, de l'observation des préceptes selon la dilection de Dieu {ex caritate Dei) et de la façon requise pour que cette observation soit méritoire auprès de Oieu. — Mais nous parlons seulement de cette observation qui est nécessaire pour éviter un nouveau péché et pour faire une bonne œuvre (Jîat opus bonum),
1 De "roiia et libcro arhilrio, Vol. III, liv. V, ch. iv, p. 596 et 597- - â. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 665. - :!. Vol. III, De gratia et libéra arbitrio, liv. V, ch. iv, p. 598- - *• ' Non esse omnino idem facere bonum morale, et observare prœceptum sccundum substantiam. . - :;. • Ut, s. qms amico restituât dcpositum, ut illo ipse a furibus spolictur. . - H. Vol, III, De grat.a et libero arb.tr.o,
liv. V. ch. IX, p. 607.
JEAK CALVIN IV
I^o LE PECHEUR
selon une certaine lionnctcté morale (scciuidinn iiiorcilciii qiiaiidam hoiicslalcnu '. » — Et entre toutes ces moralités, moralité selon la dilection de Dieu, moralité méritoire auprès de Dieu, moralité selon une certaine honnêteté morale, que devient la moralité tout court?
4. En réalité, — et ici. ilans la conséquence ultime et la plus <>rave de leurs systèmes, le catholicisme romain rejoint le pélai^ianismc pur, — il n'y a pas de moralité proprement dite, de caractère moral; pas d'état^ rien que des actes. Selon le principe fondamental de Pelage, la liberté reste dans un perpétuel équilibre. Le libre-arbitre nous dit Bellarmin, « c'est la faculté de l'àme indéterminée et libre de faire les deux contraires {iiidelcnninata et libéra ad utrainqiie partem),et pour cela libre tle nécessité-. » Le libre-arbitre, riiomme le conserve quoi qu'il fasse, le possède toujours. Les péchés sont des actes successifs et isolés qui, en se répétant, ne créent pas un état, ne détérioient ])as la nature proprement dite de l'homme. Le péché reste à la supcriicie de la nature humaine et n'atteint pas ses profondeurs. En un mot, il n'y a pas entre la nature de l'homme et son péché le rapport qu'il y a entre l'arbre et son fruit.
Or ici, précisément, le catholisme romain rencontre l'Evangile, les déclarations fondamentales du (Christ lui-mèmc. Alors Bellarmin entreprend une lutte désespérée pour essayer d'obscurcir le soleil.
Les déclarations du Christ nous ont été conservées dans trois passages : .Mat. VII, i5-i8; .Mat. XII, 33-35; et Luc VI, 43-45. Ce dernier résume tous les autres: «L'arbre qui produit de mauvais fruits n'est pas bon, et l'arbre qui produit de bons fruits n'est pas mauvais, car chaque arbre se reconnaît à son propre fruit. On ne cueille pas des figues sur des épines et on ne récolte pas des raisins sur des ronces. L'homme de bien tire le bien du bon trésor de son cœur, mais le méchant tire le mal de son mauvais trésor, car de l'abondance du cœur la bouche parle. »
Bellarmin écarte le premier te.xte. Celui-là parle de « faux prophètes ». Or les faux prophètes représentent non des volontés, mais des doctrines (!) •''.... N'insistons pas. — Les deux autres textes suffisent. Et en effet Bellarmin ne i^eut le nier. Mais, dit-il, on peut en donner trois explications :
1° Le Seigneur n'a pas voulu dire que l'arbre bon ne peut porter aucun fruit mauvais, mais seulement que tous ses fruits ne peuvent être mauvais. Est-ce que les arbres bons ne portent pas quelquefois des fruits mauvais ? par exemple ceux qui n'arrivent pas à maturité, ceux qui sont rongés par les vers? — Ce qui tendrait à prouver que, dans la pensée du Seigneur, les vignes pourraient produire quelques épines et les ronces quelques raisins !
2° Par le mot arbre, reprend Bellarmin, le Seigneur entend la volonté, actuellement bonne, qui est appelée charité, ou actuellement mauvaise, qui est appelée cupidité. Et alors tout est simple. L'arbre mauvais, la cupidité, ne peut porter que des fruits mauvais. Mais quand l'homme, quoique pécheur, agit par
I. lùii/., ch. V, p. 598. — à. Uc /^ralia, etc., liv. IV, ch. vt, p. 564. — :i. lhi<L, liv. V, ch. .\, p. 615.
le bien de sa nature (ex boiio iialurcv), il fait un acte moral, bon. etc. — Ce qui tendrait à prouver que, dans la pensée du Seigneur, les ronces cessent quelquefois d'être des ronces pour devenir des vignes, et réciproquement!
3° Par fruits bons, reprend entin Bellarmin, que Tarbre mauvais ne peut produire, sont désignées les œuvres méritant la vie éternelle (opcra meritnria l'iliV a-lcrnœ), etc. Le juste ne peut faire des péchés mortels, à moins qu'il ne cesse d'être juste, et cependant, tout en restant juste, il peut faire des péchés véniels. De même l'impie ne peut faire des oeuvres dignes du royaume des cieux, à moins qu'il ne cesse dètre impie, et cependant il peut, tout en restant impie, faire moralement des bonnes œuvres [facere opéra bona moralilev) '.
Il était nécessaire de nous arrêter ainsi devant Pelage et Bellarmin, de jeter ce coup d'œil dans les profondeurs du catholicisme romain. Tel était le mal auquel la Réformation apporta son remède. Et dans la mesure où nous aurons compris que le pagano-déisme de Pelage est le fond intime de l'anti-christianisme en général et du catholicisme romain en particulier, dans la même mesure nous pourrons comprendre pourquoi. et comment tous les Réformateurs attaquèrent le pélagianisme et affirmèrent le serf-arbitre. A leurs yeux, c'était |)Our le christianisme une question de vie ou de mort. Le protestantisme, en définitive, fut une explosion danti-pélagianisme.
(^ette explosion, — s'il est permis de parler un peu hi/arremeni. — c'est le De sevpo arbitrio de Luther. Lt les doctrines de la Providence, du serf-arbitre et de la prédestination étant, comme nous l'avons dit, étroitement solidaires, nous résumons ici, — dans son unité, — toute la pensée du Réformateur allemand. Il nous suffira de nous rapporter à ce résumé quand il s'agira, par exemple, de la prédestination.
I. En face de l'humanisme, défenseur du catholicisme romain, en face d'Erasme, Luther pousse à l'extrême la négation du libre-arbitre. — « Est-ce que notre volonté est en quelque façon active [aliquid aget) dans les choses qui regardent le salut éternel, ou bien est-elle seulement passive [Uvitiiiu patiatur) sous l'action de la grâce?... 'Voilà le nœud [cardo] de toute notre discussion; voilà toute la question -. » — « Ici l'homme est purement passif, il ne fait rien, il est fait tout entier-'. » — «Le libre-arbitre est un mot vide de sens [inane uomen), et tout ce qui se fait est de pure nécessité '\ » — « Ce qu'il est surtout nécessaire et salutaire de savoir pour le chrétien, c'est que Dieu ne prévoit rien d'une façon contingente, mais il prévoit, propose et fait tout par sa volonté immuable, et éternelle, et infaillible ''. »