I. Ibid., p
i. Le livre de La liberté chrétienne du docteur Martin Luther avec lepître dcdicatoirc au pape Léon X et une notice historique par F. Kuhn, 1879, p. 49, 50, 51.
•t. M. Liilheri Opéra latiiia, VII, p. 156.
t. J. Milsand, Luther et le serf-arbitre, 1884, p. 2. Ces pages ont d'abord été publiées dans la Critique religieuse, 1884, de Ch. Rcnouvier,
LE PECHE ET LA VOLONTE ib?
ta seule raison, et, pour l'autre moitié, TK^lise est là, qui connaît les chemins par lesquels tu iras au ciel. — C'est la psychologie pélagicnne qui dit encore à l'homme : ton cœur est bon, ce qui est mauvais, c'est seulement tel ou tel acte. L'important est donc de veiller sur les actes : une bonne casuistique, doublée dune bonne discipline, tout est là. — l-lt voilà comment les jésuites ont toujours été les meilleurs pélagiens : un pouvoir qui éclaire et un pouvoir qui dirige.
Mais du môme coup on voit que la psychologie politico-radicale n"a pas eu grand elTort à faire pour s'accommoder à cette psychologie romaine. 11 lui suflit de remplacer l'Eglise par la Société ou l'Etat ; on voit aussi comment les défenseurs du libre-arbitre, selon Pelage, anciens païens, modernes jésuites ou non moins modernes libres-penseurs, ont été et sont les grands agents des servitudes modernes.
En face se dressent les Réformateurs, le pied fermement posé sur le terrain expérimental. Ils constatent que leurs pensées, leurs affections, ne leur viennent pas des choses ou de leur caprice, mais qu'elles proviennent de leur « manière d'être », de leur « nature », et qu'il ne leur est pas possible de se transformer, de changer, à volonté, cette manière d'être, cette nature.
Aux actes isolés, bons ou mauvais, à la conception pélagienne et atomistique de l'homme, ils substituent un cœur bon ou mauvais, inspirateur des actes, la conception organique de la nature, de la personne humaine. A la liberté toujours renouvelée des actes, ils substituent la force constante de la nature.
L'homme est une nature. Or cette nature est corrompue. Et de la nature corrompue découlent nécessairement ou spontanément, — ces deux termes sont synonymes, — les actes mauvais. De l'extérieur, la pensée est ainsi ramenée à l'intérieur, et des manifestations sporadiques de la vie au centre, à la source même de la vie. Alors qu'importent les règles, les lois, les constitutions, tout ce qui est extérieur : Vains palliatifs! Le mal est au fond de la nature humame; la nature humaine est esclave du mal.
C'est à cette profondeur que la vue des Réformateurs pénétre la réalité, et l'on comprend leur pitié et leur colère pour la désastreuse superficialité de la psychologie pagano-catholique. Or, c'est la moitié du salut que de connaître le vrai mal.
Et voici l'autre moitié : L'homme ne peut changer sa nature, mais cela ne veut pas dire que la nature humaine ne puisse pas être changée. La nature humaine est au contraire susceptible d'un changement profond, radical : c'est la conversion, la nouvelle naissance, œuvre de Dieu.
L'homme est comme un arbre : la grande comparaison du Christ, à laquelle reviennent sans cesse les Réformateurs. L'arbre ne donne pas des fruits au hasard, par caprice. 11 donne des fruits selon sa nature. Un bon arbre donne de bons fruits et un mauvais arbre donne de mauvais fruits.
Ainsi la psychologie chrétienne de la Réformation, ramène tout à la personnalité morale de l'homme.' Le bien, le mal, ce n'est pas une question d'acte, c'est une question de personnalité.
I(ih LE l'ECHEUR
La personnalité humaine est retrouvée dans sa vitalité interne, large et iniissantc. L'homme se relève, brisant les mille fils ténus, avec lesquels les casuistcs et tous les pagano-catholiques, lilliputiens d'un nouveau genre, ont cru le lier. — Et cet homme retrouve cette personnalité morale! Après l'avoir abaissé dans la corruption, la Réforme l'élève, l'exalte dans la sanctification.
Lt tout cela est au fond du c(cur : tout cela est intime; tout cela est organique ; tout cela est vivant.
Du coup tombent les casuistiques, et les règles minutieuses et hypocrites, et les changements de constitution, et les révolutions extérieures, et les dictatures. Milsand la (.lit tlans un mot profond : " L'idée de la conversion rend impossible ridée de la dictature '. »
Et il arrive à écrire : « Le fatalisme, qui a été si souvent reproché à la Réforme, aboutit à la plus immense des espérances, à la vivifiante idée que l'homme peut être régénéré. Loin d'écraser l'homme, comme le déterminisme de Comte, loin de conclure avec Littré que nous sommes irrémédiablement esclaves des propriétés inhérentes aux choses, et que notre rôle est de n'employer nos facultés qu'à connaître les choses, pour n'employer ensuite nos énergies qu'à subir avec résignation ce que nous ne pouvons pas changer et à exploiter au profit de notre bien-être ce qui se laisse exploiter, loin, enfin, de nier le libre-arbitre à la seule fin d'affirmer la souveraineté de la force et du savoir-faire, la doctrine de la Réformation nous conduit, par la négation du libre-arbitre, à la plus haute, à la l^lus fructueuse des morales, à une morale qui signifie que la confiance au savoir-faire ne sert qu'à nous perdre, que le bien-faire, comme la bienveillance, ne nous suffisent pas ; que notre rôle est de nous accuser nous-mêmes, d'user de toutes nos facultés et de toute notre expérience pour acquérir conscience de nos aveuglements et de nos impuissances, puis de laisser à Dieu, qui ne demande que le bon désir, le soin de nous donner par la Bible, par l'expérience, par les leçons des événements, les lumières et les forces que nous ne pouvons pas nous donner nous-mêmes. » L'arbre qui ptute de mauvais fruits est aussi incapable de changer ses fruits en gardant sa nature que de changer sa nature pour se procurer l'avantage de porter de bons fruits; mais Dieu est miséricordieux pour les hommes; à la seule condition que nous soyons mécontents de notre nature, nous pouvons par la greflFe de la Eoi devenir un bon arbre, qui ne peut porter que de bons fruits ". »