‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 47 sur 149 · I. Milsand, p. 37. - -. Ihid, p · texte numérisé non relu

I. Milsand, p. 37. - -. Ihid, p

SECONDE PARTIE

Calvin et le libre arbitre.

WSE manière g^cnérale, Calvin professe sur le serfarbitre les mêmes idées que Luther. Il se borne à adoucir quelques-unes des expressions du Réformateur allemand '.

" l.c principal poinct en toute la matière,... dit-il, nous le défendons encores aujourd'huy en la sorte qu'il a este proposé au commencement par Luther et les autres : et mesme, quant aux autres que j'ay dit n'estre pas tant nécessaires à la foy, il n'y a rien de changé, de ce que Luther en avoit enseigné, sinon qu'on a tellement adouci la façon de parler, que personne n'en peut justement prendre occasion de scandale'-.... » — « Luther voyoit le monde si assopi... comme d'une léthargie mortelle, que pour le resveiller il n'estoit point question d'y aller par paroles ou par cri, mais à haut son de trompe, avec tonnerres et foudres '. »

Mais il nous faut examiner de plus près la pensée propre de notre Réformateur.

Il en est, dit Calvin, de la volonté comme de l'entendement. « Semblablement la volonté, pource qu'elle est inséparable de la nature de l'homme, n'est point du tout [pas totalement périe [non periil\\ mais elle est tellement captive, et comme garrotée sous meschantes convoitises, qu'elle ne peut rien appéter de bon inihil recliim appetere)''. n — « II nous fault considérer... si la liberté de l'homme est tellement du tout {peiiitiis omni ex parte) corrumpue et viciée, qu'elle ne puisse engendrer que mal. nu bien s'il y en a quelque portion entière

1. «Les écrits reformes se gardent de certaines expressions de Luther, rudes et prêtant pour le moins à malentendu, auxquelles la Formule de Concorde avait conféré une autorité symbolique. La Confession helvétique postérieure (1562), blâme les Manichéens de dépouiller l'homme de toute activité, et d'en faire comme une pierre et un morceau de bois (vctiiti saxiiin et truncuin). > Mùller, Symbolik, p. 468. Voir Millier, Die Bekeiiiitiiisseiisclirifte» nacli der re/oriiiirleii Kirc/ie, 1903, p, 179.

2. Opéra VL p. 251. Opuscules, p. 279. — •'(. Ibid., p. 249; Ibid., p. 276. — i. 1559. 11, II. 12.

l68 LE PÉCHEUR

(particulam aliquam illœsam), dont procèdent quelques bons désirs ^» — Et il répond : « Si nous concédons cela, que l'homme ayt le moindre mouvement du monde à bien, sans la grâce de Dieu, que respondrons-nous à Tapostre, lequel nye que nous soyons ydoines seulement à penser quelque chose de bien?... Tout ce que forge le cœur Inimain est entièrement pervers^. » — En conséquence, Calvin estime que le plus sage serait d'abolir le mot de libre-arbitre : Les Latins, en se servant des mots libcrum arbitriuiii^ et les Grecs, en se servant dun mot encore « plus arrogant » (multo arrogaiitius l'ocabuliini) ^ ont favorisé l'erreur qui consiste à croire « que l'homme est maistre et de son jugement et de sa volunté, pour se pouvoir tourner de sa propre vertu et d'une part et d'autre. » Or « j'ay certes en horreur toutes contentions de paroles, desquelles riCglise est troublée en vain; mais je scrois d'advis qu'on évistast tous vocables es quelz il y a quelque absurdité, et principallement là oi!i il y a danger d'errer \ » En conséquence, « si quelqu'un se permet user de ce mot en saine intelligence, je ne luy en feray pas grande controvcrsie. Mais pour ce que je vois qu'on n'en peut user sans grand danger, au contraire, que ce seroit grand proffit à l'Eglise qu'il feust aboly, je ne le vouldroye point usurper, et si quelqu'un m'en demandoit conseil, je luy dirois qu'il s'en abstinst °. »

\it cependant le même Calvin a prêché, du haut de la chaire de Saint-Pierre, cet éloge et cette défense de la liberté, de la liberté de choix : « Regardons les biens que Dieu nous a faits (]ar qu'est-ce que nous ayons ce don de consulter; que nous ayons l'élection pour discerner entre le bien et le mal; que nous puissions concevoir des choses pour dire : nous ferons ceci ou cela? "Voilà un don excellent dont nous sommes doués. Comme quand nous avons la volonté pour eslire : or çà je trouve cela bon; et puis, que nous ayons nostre âme qui porte l'image de Dieu imprimée en soy ; que nous ayons tant de belles vertus; que nous soyons excellens par dessus toutes créatures ? Quand nous considérons cela, ne devons-nous pas estre tant plus incitez à servir Dieu, et luy faire hommage de ces dons tant précieux qu'il a mis en nous *'? »

La question se pose donc de nouveau : par la chute et le péché originel, le libre-arbitre est-il totalement ou pas totalement supprimé ? — En réalité, c'est ici qu aboutissent et se concentrent toutes les discussions précédentes. C'est ici

le grand débat.

Commençons par les définitions. — Pour Calvin, la volonté peut être qualifiée de quatre épithètes différentes. La volonté peut être dite : i" contrainte; •>" libre; 3° volontaire; 4" serve.

1° Calvin élimine tout de suite le premier terme : Il n'y a pas, dit-il, de volonté contrainte. Quand la volonté est contrainte, elle n'existe pas. « De volonté

I. W , p. 63. Il, II, 26 dit « volontc; > au lieu de • libertc; >. — i. lif, p. 67. II, il, 27. -- .'l. I^ , p. ^5. II, II, 4- — "t- Hf , p. 49. II, II, 7. — S. B>, p. 49, 50. II, II, 8. — f>. Serinons sur le Deiitrroiioiiie. ()/^erii .\X\!, P- 438.

contrainte, il n'y en peut avoir, veu que ce sont choses contraires, volonté et contrainte.... Nous appelons volonté coiilrainie, qui n'incline pas çà ou là de soymesme, ne d'un mouvement intérieur de son élection, mais est poussée avec violence par un mouvement venant d'ailleurs '.... »

2° La volonté libre est « une volonté qui a la puissance d'eslire le bien ou le mal -. »

3° « Nous nommons volonté volontaire ^celle] qui s'incline de soy-mesme où on la mène, et non pas y est forcée ou tirée contre son mouvement '. »

4" « La volonté serve est celle qui, à cause de la corruption, est tenue captive sous la domination des cupiditez mauvaises, en sorte qu'elle ne peut rien cslire que le mal, combien que ce soit volontiers et de son mouvement, non pas estant poussée de violence externe ''. »

Après avoir déclaré la volonté contrainte une contradiction dans les termes, Calvin nie la volonté libre et admet une volonté volontaire, mais serve : « Nous accordons que l'homme a un arbitre, voire et volontaire, tellement que quand il fait mal il le doit imputer à soy-mesme et à l'élection de sa volonté.... Nous nions que cest arbitre soit libre et franc, et ce d'autant qu'à cause de la perversité naturelle en l'homme il tend nécessairement à mal et ne peut appéter que le mal ^. »

Ces définitions sont éclairées d'un peu plus de lumière par la distinction que Calvin établit entre la contrainte et la nécessité. Pour lui, la liberté volontaire, qui est exclusive de toute contrainte, s'allie très bien à la nécessité.

« De ceci il est aisé à recueillir combien il y a grande différence entre Nécessité et Contrainte. Car nous ne disons pas que l'homme est tiré à péché contre son gré, mais que sa volonté, estant corrompue, est tenue captive sous le joug de péché, et que pourtant nécessairement il veut le mal. Car là où est servitude, là aussi est nécessité. Mais il y a bien à dire, si la servitude est volontaire, ou bien si elle est contrainte. Or, quant à nous, nous ne constituons ailleurs qu'en la corruption de la volonté ceste nécessité de pécher. Vous voyez donc que volontaire et nécessaii e ne sont pas choses répugnantes, mais se peuvent trouver ensemble ''. »

Et encore : « Si on parle de Liberté pour l'opposer à Contrainte, je confesse et afferme constamment qu'il y a libéral arbitre, et tien pour hérétique quiconque sent autrement : si, di-je, on le nomme lih'e en ce sens que riiomme

1. Contre Pighius. Opuscules, p. 308, 309. — 2. Ibid., p. 308. — 3. Ibid. — i. Ibitl. — 3. Ibid , p. 308, 309. — « Vous trouverez par tous mes livres comme j'enseigne qu'il ne faut point cerchcr la cause de nostre perdition ailleurs qu'en nous et en nostre volonté perverse. Mais il ne s'ensuit pas qu'il soit en nous de changer nostre volonté, laquelle est du tout ordonnée à mal. > Responses à certaines calomnies. Opéra VIII, p. 202

ti. Opéra VI, p. 280. Ibid., p. 309. Contre Pighius, Opuscules.

JEAN CALVIN IV 2 2

LE PECHKUR

n'est pas contraint, ou tiré avec violence par quelque mouvement externe à faire ce qu'il fait, mais y va de sa propre volonté '. »

Et enfin : « Le maistre des Sentences, pour navoir seu distinguer entre (contrainte et Nécessité, a ouvert la porte à cest erreur, qui a esté une peste mortelle à l'Eglise, d'estimer que l'homme pouvoit éviter le péché, pource qu'il pèche franchement -. »

C'est donc ici le point particulièrement étrange et difficile de la doctrine de Calvin, rendue peut-être plus étrange et plus difficile encore par sa terminologie. Que faut-il en effet entendre par cette nécessité, qui exclut non pas la liberté mais la contrainte?

Evidemment, il ne s'agit pas d'une nécessité métaphysique, il s'agit d'une nécessité interne, psychologique, d'une nécessité morale, dont nous avons aujourd'hui l'habitude de dire que les termes hurlent de se voir accoupler.

« L'homme, après avoir esté corrompu par sa chcute, pèche voluntairement, et non pas malgré son cœur, ne par contraincte,... par une affection très encline, et non pas estant contrainct de violence.... Sa nature est si perverse qu'il ne peut estre esmeu, poulsé ou mené sinon au mal.... Il est subject à nécessité de pécher ^ »

L'e.xemple dont Calvin se sert nous conduit au fin fond du mystère.

« Dieu, dit-il, est nécessairement bon [necessario bonus) La bonté de Dieu

est tellement contraincte (sic connexa) avec sa divinité, qu'il ne luy est pas moins nécessaire d'estre bon que d'estre Dieu.... Cela n'empesche point la volunté de Dieu estre libre en bien faisant, qu'il est nécessaire qu'il face bien '*. »

Certes le mystère est réel, mais ce n'est pas Calvin qui l'invente.

Si nous essayons de traduire la terminologie de Calvin dans notre terminologie moderne, peut-être pouvons-nous nous exprimer ainsi. — A l'origine, l'homme a eu le libre-arbitre, la liberté de choix, c'est-à-dire la liberté du bien et la liberté du mal. Avec la chute, l'homme a perdu le libre-arbitre, la liberté de choix. La liberté a été remplacée, non point par la contrainte, mais par la spontanéité. Sans y être contraint, mais en vertu des conséquences inévitables de son état de péché, de sa nature devenue mauvaise, l'homme a fait spontanément le mal; il n'a plus eu que la liberté du mal.

La contre-partie de la chute, c'est la grâce : et Calvin ne les sépare pas. Il nous faut donc immédiatement ajouter : Par la grâce, qui modifie l'état de l'homme, et, à la place de sa nature corrompue, lui donne une nature régénérée,

t. OperaW, p. 279. Ibid., p. 307. — 2. 1559. II, m, 5. — ;t. 1541, p. 73. II, m, 5. — i. 1541, p. 72. II, ui, s-

sans y être contraint, mais en vertu des conséquences inévitables de son état de grâce, l'homme fait spontanément le bien. Il possède la liberté du bien.

Sans doute cette simple traduction de termes ne suffit pas pour résoudre les questions. Elle nous montre cependant une chose, c'est que ces questions sont au nombre des plus modernes et des plus graves. Ce sont les éternelles et grandes questions de la philosophie et de la morale. Parlons donc de la grâce.

A la chute totale de la volonté correspond très logiquement la grâce totale.

La grâce, c'est le « remède » par lequel notre perversité est « corrigée et guairie ». Et cette grâce accomplit toute l'œuvre de cette guérison, depuis le commencement jusqu'à la fin.

« Le Seigneur commence en nous son œuvre, inspirant en nos cœurs l'amour, le désir et estude de bien et de justice.... Il parachève son œuvre en nous confermant à persévérance ^ »

« La première partie des bonnes œuvres est la volonté, l'autre est de s'efforcer à l'exécuter et le pouvoir faire. Dieu est autheur et de l'un et de l'autre.... S'il estoit dit que Dieu baille secours à nostre volonté infirme, il nous seroit laissé quelque chose, mais quand il est dit qu'il fait la volonté, en cela il est monstre que tout ce qui est de bon est d'ailleurs que de nous*. »

« Nostre conversion est une création de nouvel esprit et de nouveau cœur ^. »

— « Si, quand le Seigneur nous convertit à bien, c'est comme si on transmuoit une pierre en chair, il est certain que tout ce qui est de nostre propre volonté est aboly, et tout ce qui succède est de Dieu '*. » — « Si la pierre est si molle qu'en la maniant on la puisse fleschir en telle forme qu'on voudra, je ne nie point que le cœur de l'homme n'ait quelque facilité et inclination pour obéir à Dieu, moyennant que son infirmité soit confermée. Mais si nostre Seigneur par ceste similitude a voulu monstrer qu'il est impossible de rien tirer de bien de nostre cœur, s'il n'est fait tout autre, ne partissons point entre luy et nous la louange, laquelle il s'attribue à luy seul ^. »

Calvin va plus loin encore, et cette grâce qui prévient, qui accompagne, qui persévère,... cette grâce nous nécessite : « La grâce n'est point seulement présentée de Dieu pour estre rejettée ou acceptée, selon qu'il semble bon à un chacun, mais c'est icelle grâce seule, laquelle induit nos cœurs à suivre son mouvement et y produit tant le chois que la volonté". » — « Il esmeut nostre volonté, non pas comme on a longtemps imaginé et enseigné tellement qu'il soit après en nostre élection d'obtempérer à son mouvement, ou résister : mais il la meut avec telle efficace, qu'il faut qu'elle suive '. »

Ainsi nécessité, mais pas contrainte, pour la grâce comme pour la chute. La grâce n'est pas contraignante, elle est nécessitante. A la spontanéité du mal, après la chute, correspond la spontanéité du bien après la grâce.

1. n, III, 6. — 2. Ibid., 9. - :!. Ibtd., 8. — l. Ibid., 6. — 5. II, m, 6. 1541. p- 73. 74- — ''• 11, m. "J-

— 7. Ibid., 10.

,-2 LE PÉCHEUR

Naturellement, à cette doctrine du serf-arbitre et de la grâce, les objections n'ont pas plus manqué du temps de (Calvin que du nôtre. Ce sont toujours les mêmes. Nous en signalons brièvement trois.

i" Dieu se moque de nous quand il nous commande la sainteté.

Calvin répond par une conception générale de la loi. conception chez lui très importante, et qu'il nous faut bien noter.

Le catholicisme romain soutient que Dieu ne nous ordonne pas des choses « impossibles (impossibilia). » — « Que personne ne dise cette parole téméraire et défendue par les pères sous peine d'anathème : les préceptes de Dieu sont impossibles à observer pour l'homme justifié. » — Conséquence immédiate : l'idéal moral n'est pas absolu : « Quoique dans cette vie mortelle les saints et les justes tombent quelquefois dans des péchés légers et quotidiens (in levia saltem ci qiioiidiana peccaia), et qui sont appelés véniels, ils ne cessent pas pour cela d'être justes '. «

Calvin mérite l'anathème du Concile de Trente : « C'est chose vulgaire, ditil, de mesurer les facultés de l'homme par ce que Dieu commande, et cela a quelque couleur de raison. Néanmoins je dy qu'il procède d'une grande ignorance. » — « Il n'est pas convenable de mesurer la gloire de Dieu selon nostre faculté, veu que quels que nous soyons, il est toujours semblable à soy-mesme : ami de justice, ennemi d'iniquité; et quelque chose qu'il nous demande, veu qu'il ne peut rien demander que justement, nous sommes par naturelle obligation tenus d'obéir. Ce que nous ne le pouvons faire, c'est de nostre vice. » Dieu n'a pas « compassé à nostre imbécillité et petitesse la reigle de justice qu'il vouloit donner-, » c'est-à-dire que la loi est faite pour l'homme normal, et non pour l'homme déchu. Dieu, après la chute, n'entend pas abaisser la loi au niveau de l'homme, il veut élever l'homme au niveau de la loi. — Dire que la loi, c'est ce qui est, la moyenne de ce qui est, en réalité, c'est nier la loi. Pour la maintenir, il faut dire : la loi, c'est ce qui doit être. D'autant plus qu'à côté de ses e.\igences Dieu place des promesses. « Dieu nous a commandé ce qui estoit par dessus nostre vertu, pour nous convaincre de nostre impuissance ^ » Et : « Dieu commande ce que nous ne pouvons faire, afin que nous sçachions ce que nous devons demander de luy '*. » — Et il se trouve que la pensée de Calvin est la pensée de saint Paul; celle que nous retrouverons plus loin : la loi est un pédagogue qui nous conduit à Christ.

2° Autre objection : Mais alors si Dieu 'nous incline ainsi nécessairement par sa grâce, à quoi bon prêcher aux hommes? — Nous retrouverons plus tard l'objection. Pour le moment, Calvin répond par une autre de ses conceptions fon-

i. Couciliuni Tridentinum, session VI, ch.. ii. Mansi, vol. 33, p. 36, 37. ~ -1. II, V, 7. — .l. Ihid., 6. — 4. Ibid., 7.

LE PÉCHÉ ET LA VOLONTÉ Ijd

damentales : Dieu fait tout, mais il le fait en général par des moyens qu'il a ordonnés pour ce résultat. 11 faut donc nous servir de ces moyens. — Sans doute, c'est Dieu qui convertit. Mais en général il veut convertir par la prédication de sa parole. Nous devons donc prêcher pour que les hommes soient convertis.

Calvin use d'une comparaison : « Le pain de soy ne peut rien, et la seule

bénédiction de Dieu suffit pour nous nourrir Nous perdons donc temps de

boire et manger? Toutesfois, afin de n'cstre point trop long, je monstreray en trois mots quelle est ceste conséquence. Dieu seul nourrit l'homme : il ne besongne point donc par moyens, c'est-à-dire il ne se sert d'aucuns instrumens à cela. Qui est l'enfant auquel le maistre d'escole ne baillast des verges, s'il faisoit un tel argument? » — Suit l'application : « Vous oyez d"où procède l'efficace du ministère, à savoir d'une opération secrette du S. Esprit, et non pas du labeur ou effort -de l'homme. Vous oyez davantage qu'il ne s'ensuit pas pourtant que l'instrument soit vain, duquel la main de Dieu use pour accomplir son

œuvre C'est Dieu seul qui besongne, mais d'autant qu'il luy a ainsi pieu, que

la vertu de son Esprit fust par manière de dire aucunement enclose en la prédication de l'Evangile, nostre labeur n'est point vain ni inutile, veu qu'il est instrument de sa providence ^ »

3° Et enfin l'objection suprême : Si le péché « est de nécessité, ce n'est plus péché-. » « Si les vices et vertus ne procèdent de libre élection, il n'est point convenable que l'homme soit rémunéré ou puny ^. »

Ici Calvin se borne à se réfugier sur le terrain de l'expérience morale et à invoquer le sentiment de notre responsabilité. « Il ne chaut, dit-il, si nous péchons d'un jugement libre ou servile, moyennant que ce soit de cupidité volontaire'*. » — Et encore : « Qu'ils me répondent doncques, s'ils peuvent nier que la cause de leur obstination n'ait esté leur volonté perverse. S'ils trouvent la source du mal en eux, qu'est-ce qu'ils taschent de chercher des causes d'iceluy ailleurs, pour faire à croire qu'ils ne sont point autheurs de leur ruine-'? »

Et le grand logicien arrête intrépidement les déductions de sa dialectique. Il y a un fait, un fait d'expérience facile et universelle. Et le fait dit à la dialectique : On ne passe pas I

Encore une fois nous retrouverons ces objections et d'autres encore; car elles sont soulevées par le dogme de la Providence et le dogme de la prédestination, tout autant pour le moins que par le dogme du serf-arbitre.

En attendant, ce que nous avons à constater n'est pas le moins curieux : Tout à coup, comme par un coup de théâtre, Calvin se contredit, et de même que,

1. OperaVl, p. 253. Contre Pighius. Opuscules, p. 281. 282. — 2. II, v, i. — 3. Ibid.. 2. — 4. Ibid. — .1. Ibid., II.

LE PECHEUR

pour lui, la corruption totale de la raison et de la volonté n'est pas une corruption totale, de même la grâce, la grâce elle-même, la grâce totale ncst pas totale.

Allons nous asseoir à Saint-Pierre, au pied de la chaire, du haut de laquelle Calvin prononce son Neuvième sernwn sur la première à Timoihée : « Non pas, dit-il, que Thomme moptel renverse ce que Dieu aura establi du ciel; mais, en tant qu'en nous est, si nous sommes uonchalans, nous renversons le conseil de Dieu. » C'est-à-dire, évidemment, que Dieu finit toujours par arriver à son but, à accomplir sa volonté, avec notre aide ou malgré nous. Mais nous pouvons être nonchalans. La grâce peut nous pousser plus ou moins, selon que nous le voulons ou non. « 11 ne tient point aux hommes que la grâce de Dieu ne soit anéantie, quand ils ne la mettent point en effet, ne souffrans de s'assujétir là où Dieu les a ordonnez ^. »

Plus précis encore, Calvin continue : « Tous ceux qui cuident se jouer avec Dieu, en la fin il faudra qu'ils sentent une horrible vengeance de ce qu'ils n'auront point gardé ce thrésor inestimable de la foy, qu'après que Dieu les avoit illuminez, qu'il s'estoit déclaré à eux, qu'il leur avoit donné certaine espérance de salut, qu'ils ont jette cela au vent, qu'ils s'en sont jouez comme d'une pelote. » — Donc dédain, mépris, résistance volontaire de l'homme à la grâce.

Calvin continue encore : «La foy est un bien inestimable Advisons, quand

Dieu nous Ta donné, d'en faire si bonne garde, qu'il ne nous eschappe point — Dieu ne nous a point donné la foy, afin que nous en ayons la jouissance pour un petit de temps seulement, et puis après que nous en soyons privez ; il veut que la possession en soit permanente. Et comment le sera-elle? Le moyen nous est ici déclaré. C'est qu'en toute révérence nous marchions quand Dieu nous a monstre le chemin du salut, que nous cheminons selon luy, que nous n'ayons point d'hypocrisie en nous. »

Ainsi la volonté de Dieu est claire : il nous donne sa grâce pour toujours. Et le moyen par lequel nous devons la garder, c'est de cheminer en révérence ; comme il l'ajoute, c'est que « nous n'ayons point mauvaise conscience, que nous ne vilipendions point ce thrésor de la foy. » — Et pour tout cela, il nous faut veiller, être sur nos gardes. Alors « Dieu nous donnera une fermeté invincible. »

« Apprenons de tellement faire nostre profit de ce passage, qu'un chacun de nous se tiene en bride courte, et voyant que le monde est aujourd'huy si plein de corruption, que nous soyons tant plus sur nos gardes et que nous ayons ceste intégrité, de laquelle nostre foy soit munie, afin que le diable n'ait point d'accès à nous, ni d'entrée. » — « De nostre costé soyons sur nos gardes, veillans soigneusement, afin que nous ne soyons surprins*. »

Autre exemple : La foi est un « don », pas « commun à tous ». Et ce n'est pas assez que Dieu nous « convie », nous « attire » ; il faut qu'il nous donne « l'aflFection de suivre le bien », car de nous-mêmes nous ne sommes pas capa-

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