Opéra LUI, p. loi. — i. Ibid., p
bles « de recevoir ce qui est bon et vray et profitable à nostre salut. » — Et cependant, c'est un « miracle » particulier, quand Dieu fait grâce à ceux « qui se sont dcçeus en erreurs «. Et une fois que nous avons connaissance de l'Evangile, « nous sommes admonestez d'avoir les yeux ouverts. » Et pourquoi ? Parce que, « si, à nostre escient, nous souffrons d'estre séduits et trompez, » le mal augmente. Il nous faut donc « prévenir » la vengeance de Dieu. « Et comment? qu'un chacun advise d'estre sur ses gardes *. » — La grâce ne fait donc pas tout ?
Faut-il faire la psychologie de ces croyances et de ces croyants?
Tout d'abord, et tout au moins, on voit jusqu'à quel point c'est ne rien dire que de dire : Calvin nie le libre-arbitre. De quel libre-arbitre s'agit-il? Pourquoi le nie-t-il? Et comment?
Calvin exagère et rend ses lecteurs attentifs au danger qu'il y aurait à exagérer. — La corruption totale n'est pas totale. — Cette nature si corrompue en toutes ses parties a des parties merveilleuses de grandeur. Et la grâce qui nous nécessite, ne nous nécessite pas : A nous d'être sur nos gardes.
C'est fort contradictoire. Seulement n'y a-t-il pas lieu de se demander : les deux termes de la contradiction sont-ils sur le même terrain? N'y a-t-il pas d'un côté une expérience pure et simple, l'expérience morale de la responsabilité, et de l'autre côté le postulat philosophique d'autres expériences, les expériences religieuses de notre culpabilité, de notre impuissance, de la souveraineté de Dieu ? Alors la contradiction serait apparente, et non réelle : et on comprendrait que toutes ces antinomies, jetées dans le creuset de la vie, aboutissent mystérieusement, et pas illogiquement, à un résultat, à une conception morale supérieure.
Cette conception, c'est celle de la moralité, état, caractère, et non poussière d'actes isolés. Les actes dépendent de l'homme, et c'est l'homme, la nature de l'homme qui est bonne ou mauvaise.
Et quant au niveau de la moralité, il est si haut, si haut, que l'homme actuel, l'homme déchu, ne peut plus l'atteindre par ses propres forces. Le paganisme, le pélagianisme, le catholicisme romain, abaissent la morale, au moins en ce sens qu'ils la déclarent accessible à l'homme. Et même cette morale accessible n'a-t-elle pas deux degrés, la morale des conseils à l'usage des meilleurs et la morale des préceptes à l'usage des inférieurs? — Il faut voir avec quelle véhémence Calvin proteste :
« Ils sont préoccupez de ceste imagination diabolique, que Dieu ne commande rien qui ne soit possible aux hommes: et font là comme un contrepois ou une balance du franc-arbitre, et de tous les commandemens de Dieu. Qu ils
l. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIII, p. 758-761.
LE PECHEUR
reoardent ; ne pouvons-nous point cela? Dieu donc ne la point commandé, et ne le doit point faire : et ce seroit excéder mesure, s'il l'avoit fait. Voire, comme si Dieu avoit perdu son droict, quand nous serons si corrompus et pervers de ne pouvoir accomplir ce qu'il a ordonné '. »
Non, non ! La morale est immuable, absolue, si parfaite que les anges euxmêmes ne sauraient la pratiquer. l£coutons Calvin commenter en termes vraiment prodigieu.\ le texte de Job XV, i5 : « Voici il ne trouve point fermeté en ses saincts ^en ses anges] et les cieux ne sont pas nets devant lui. » « Ainsi qu'un poisson se nourrist d'eau, les hommes sont confits en péché et iniquité. Prétendront-ils donc de se justifier devant Dieu ? Car il faut en premier lieu qu'ils soyent plus nets et plus purs que les anges; il faut qu'ils surmontent la clarté du soleil et des estoilles, veu que les cieux mesmes sont infects devant Dieu quand on voudra faire comparaison -. »
La moralité angélique dont Dieu se contente n'est qu'une morale inférieure : « Dieu, en nous jugeant, use de ceste mesure qu'il a mise en sa loy, c'est assavoir que nous l'aimions de tout nostre cœur, de tout nostre sens, et de toutes nos vertus. Voilà donc une justice moyenne^ de laquelle Dieu se contente, quand il est question de juger les anges et les hommes ^ » Selon cette justice nous sommes tous coupables. « Or les anges selon ceste justice-là sont acceptez de Dieu. Et pourquoy ? D'autant qu'il n'y a nulle tache en eux, ne macule, que tous leurs désirs ne s'adonnent qu'à ce but que Dieu soit servi et honoré, qu'ils s'employent là entièrement.... Mais il y a une justice plus haute en Dieu, laquelle surmonte toutes créatures, qu'il n'y a anges qui y puissent satisfaire, et ne se faut point esbahir de cela : car quelle comparaison y a-il d'une chose infinie à celle qui est finie? Voilà les anges, combien qu'il y ait une gloire grande en eux, toutcsfois si est-ce qu'ils sont créatures. Et qu'est-ce de Dieu ? C'est une chose infinie, que quand nous y pensons il faut que nous soyons ravis en estonnement. Ainsi donc ne nous esbahissons point que la justice de Dieu soit si haut, que quand toutes créatures viendront là, lors tout ce qui sera trouvé en elles ne sera rien, mais mériteront d'estre anéantis ''. »
Est-il possible de trouver quelque chose de plus caractéristique, de plus saisissant, même pour l'imagination ? En prêchant le serf-arbitre, Calvin veut dire que le ciel même, dans son immense pureté, est souillé; que les anges mêmes n'atteignent pas cet idéal de moralité que le calviniste doit avoir devant les yeux.
— Mais en fait, il se trouve bien que, selon la déclaration de notre Réformateur, nous sommes « plus vivement picqués et incités ^ » à bien faire, que par tous les autres systèmes dépourvus de ces troublantes antinomies. .
1. Sermons sur le Deuléronome. Opéra XXVllI, p. 14. — i. Sermons sur le livre de Job. OperaXXXllï, p. 724, 725. — .3. Ibid.. p. 725. — 4. Ibid., p. 725, 726.
o. Sur l'objection que le calvinisme devrait pousser à l'inaction, à la paresse morale, voir plus loin.
— « La bonté que Dieu nous déclaire en sa parolle ne nous doit point rendre lasches, ni paresseux ; mais plustost nous doit estre un aiguillon pour nous inciter à venir à luy, afin que sa saincte alliance ne soit point rompue de nostre costé, et par nostre faute. » Sermons sur le Deutéroitome. Opéra XXVI, p. 526.
En fait! Qu'on veuille le comprendre, ou qu'on s'y refuse, la doctrine réformatrice, et tout particulièrement la doctrine calviniste du serf-arbitre, a été la doctrine de la personnalité responsable, de la vie intérieure, de la moralité qui ne se contente pas de quelques actes, mais réclame toute la vie, tout le caractère, tfiut le cœur, de la moralité qui pousse vers des h-auteurs toujours plus hautes. Et c'est du haut de ces sommets inaccessibles qu'a soufllc sur le monde le vent pur et fort seul capable de balayer les miasmes, les brouillards impurs de la casuistique, de l'impcrsonnalité et de toutes les morales au rabais.
lEAN CALVIN IV