‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 56 sur 149 · LA LOI ET LES CHRÉTIENS IQD · texte numérisé non relu

LA LOI ET LES CHRÉTIENS IQD

On peut donc trouver assez juste l'opinion des deux critiques, le premier calviniste, le second luthérien : « Jusquà quel point le juijement de Luther sur l'importance de la loi est incertain, et varie selon l'opposition du moment', c'est ce que montrent les citations de Kùstlin ' '-. " — « Bien que Luther n'affirmât pas l'abrogation de la loi pour le croyant, dans ce sens que les croyants n'étaient plus soumis à la loi, cependant, dans ces déclarations, comprises dans un sens exclusif, prit racine cet antinomianismc, dont Agricola fut le ])rincipal représentant ". »

La différence entre le luthéranisme et le calvinisme se maniteste, extérieurement, par quelques détails.

Ainsi le luthérien ne se préoccupe pas beaucoup de la forme authentique du Décalogue, et conserve la forme, plus ou moins incorrecte, mutilée, que lui a donnée le catholicisme romain. — Le calviniste, au contraire, ramène le Décalogue à sa forme authentique, et insiste beaucoup sur chaque mot. Quand il commence l'interprétation, Calvin dit : « Et maintenant escoutons Dieu mesmc parler ^. »

Dans les Catéchismes calvinistes, l'explication du Décalogue suit l'explication du Credo, parce que le Décalogue est la norme des bonnes œuvres, et que les bonnes œuvres ont pour principe la foi. — Dans les Catéchismes luthériens, au contraire, l'explication du Décalogue précède l'explication du Credo, parce que la loi conduit à la foi : et, quand elle y a conduit, son rôle est plus ou moins fini.

Lnfin le Décalogue est absent de la liturgie luthérienne, tandis que la liturgie calviniste de chaque dimanche commence par la lecture du Décalogue.

Mais ces différences extérieures ne sont que le symbole de différences intérieures.

Pour le luthérien, la foi, c'est l'union mystique, qui assure l'unité du fidèle et de Dieu ; de telle sorte que le fidèle trouve la règle, l'impulsion de son action en lui-même, et n'a plus besoin de rien recevoir du dehors. La loi n'est plus audessus du fidèle comme quelque chose d'étranger à sa volonté ; mais sa volonté s'est assimilée la loi, qui est devenue une impulsion interne, spontanée de son amour, excité par le Saint-Esprit.

« Il est aussi déplacé, s'écrie Luther dans ses propos de table, de dire : le juste doit faire de bonnes œuvres, que de dire : Dieu doit faire le bien, le soleil doit briller, le poirier doit porter des poires, 2 et 3 doivent faire 5 ; tout cela est une conséquence nécessaire, ou, pour parler plus clairement, tout cela vient sans ordre, sans commandement, par une loi propre.... Ainsi il ne faut pas ordonner au juste de faire de bonnes œuvres, il les fait sans qu'il y ait commandement, contrainte, parce qu'il est une nouvelle nature, et un bon arbre. »

Pour le réformé aussi, la foi est l'unité de l'humain et du divin ; mais cette

1. K. Muller, S y„tbo/ik, p. 320, n. 23. Voir KOstlin. II, p. 77 et ss. - i. Œhicr, p. 574. - :'■ ". viil, 12.

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unilc ne tait que commencer. La réalisation cumplctc en est lointaine, très lointaine. En tant que cette unité est réalisée par le Saint-Esprit, la foi produit la volonté, le désir, l'effort, la tendance générale. Mais la rcolc jK.ur cette foi, pour cette volonté individuelles, reste toujours la volonté divine, qui est au-dessus de rindividu, du fidèle.... Dans le Catéchisme de Calvin, le ministre dit à l'enfant: « La loi nous monstre le but où nous devons tendre: afin qu'un chascun de nous, selon la grâce que Dieu luy a faicte, s'elTorce assiduellement d'y tendre, et s'avancer de jour en jour '. o

On dirait que Luther, ici comme ailleurs, dans son éblouissement d'avoir retrouvé l'Evangile, ne tient compte que de l'idéal; Calvin, après expérience et connaissant mieux les hommes, tient compte de la réalité. — Chaque conception, en un sens, est vraie et dangereuse -.

La conception luthérienne peut pousser à un certain subjectivisme, à un certain quiétisme, même à une certaine licence. Le propre ami de Luther, Amsdorf, lance ce paradoxe : « Cette proposition : les bonnes œuvres sont nuisibles au salut, est une proposition juste, vraie, chrétienne, enseignée et prêchée par saint Paul cl par Luther. » C'est le titre d'un traité''.

La conception calviniste peut pousser à un légalisme plus ou moins servile. Un calviniste formulera ce paradoxe : « Il faut vivre comme s'il n'y avait pas d'Evancnle, et mourir comme s'il n'y avait pas de loi. Dans la vie, nous devons agir comme si Mo'ise seul avait le droit de nous commander. »

Ni chez Luther, ni chez Calvin, ces conséquences extrêmes ne se montrent. Mais les disciples exagèrent les défauts de leurs maîtres et quelquefois les révèlent. Reste que la conception réformée possède en elle-même une grande puissance d'action. Le réformé n'est sur de lui-même et de sa domination sur le péché que s'il est agissant par de bonnes œuvres. Sa grande activité, provoquée par la loi divine, s'exerce au dehors: il cherche à transformer positivement le monde d'après la règle divine. Le réformé, par l'Eglise, veut tout de suite réformer l'Etat. Sa loi, 'qui vaut pour le lidèlc, vaut pour l'Etat et pour tout l'ordre social \

Dans cette conception dogmatique de la loi, nous avons, en germe, la notion de l'Eglise et la notion de l'Etat selon le type luthérien et selon le type réformé.

I. Obéra VI, \). Si. — i. Il y a lieu de penser à la différeiice entre la philosoiiliic de Kant et la philosophie de Jacobi : chez Kant, la règle du bien étant un impératif catégorique qui se présente, une sorte de force extérieure, comme une puissance, que la volonté accepte par respect ; - chez Jacobi, la règle du bien étant, non pas une forme abstraite de la volonté, un impératif en face de l'homme, mais une impulsion morale, intime, dans la nature humaine. — :î. K. Mùller, Symbolik, p. 274. — 4. Schneckenburger, Vergleichende Darstellung des lutherischen inui reformirtm Lehrhegriffs, 1855, I, p. 109-120.

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