Kostlin, p
L'Ecriture parle de la nature divine de Jésus-Christ : « Ce que Jésus-Christ disoit de soy, qu'il estoit devant Abraham, ne peut convenir à son humanité'. » — Toutefois, Calvin, ayant déjà parlé de la divinité de Jésus-Christ à propos de la Trinité, estime superflu d'en traiter de rechef plus au long, et il concentre ses explications sur ce point « que Jésus-Christ a prins vraye substance de chair humaine";» que Jésus-Christ est homme « vraymcnt engendré de lignée humaine •*. »
L'Ecriture parle de la nature humaine de Jésus-Christ : « Ce qu'il est nommé serviteur du Père, ce que S. Luc récite, qu'il est creu en aage et sagesse envers Dieu et envers les hommes; ce que luy-mcsme proteste de ne point chercher sa gloire, de ne sçavoir quand sera le dernier jour, qu'il ne parle point de soy, qu'il ne fait point sa volonté ; ce que S. Jean dit qu'on la vcu et touché, cela est de la nature humaine seulement '. »
Et enfin l'Ecriture parle des deux natures ensemble : « Qu'il a eu authorité du Père de remettre les péchez,... d'cstre establi juge,... qu'il se dit estre la clairté du monde, bon pasteur,... » etc., « n'est point spécial ny à la déité, ny à l'humanité ^. »
Alors, quel est le rapport de ces deux natures, et où est l'unité de la personne de Jésus-Christ ? « Celuy qui estoit Fils de Dieu a esté fait fils d'homme, non point par confusion de substance, mais par unité de personne, c'est-à-dire qu'il a tellement conjoinct et uni sa divinité avec l'humanité qu'il a prinse, qu'une chacune des deux natures a retenu sa propriété ; et néantmoins Jésus-Christ n'a point deux personnes distinctes, mais une seule » iuniis chrisliis) ^ « Si on peut trouver quelque chose semblable à un si haut mystère, la similitude de l'homme y semble propre, lequel nous voyons estre composé de deux natures: desquelles toutesfois l'une n'est tellement nieslée avec l'autre, qu'elle ne retiene sa propriété. Car l'àme n'est pas corps et le corps n'est pas àme. Parquoy on dit de l'âme particulièrement ce qui ne peut convenir au corps, et pareillement du corps, ce qui ne peut convenir à l'âme; de l'homme total, ce qui ne peut compéter à l'une des parties, ne à l'autre à part soy. Finalement, les choses qui sont particulièrement à l'âme sont transférées au corps, et du corps à l'àme mutuellement. Cependant, la personne qui est composée de ces deux substances est un homme seul et non plusieurs. Telle manière de parler signifie qu'il y a une nature en l'homme, composée de deux conjoinctes, et néantmoins qu'entre ces deux il y a différence. L'Escriture parle selon ceste forme de Jésus-Christ '. »
1. Il, XIV, 2. — -2. Titre du chap. xni. — :!. II, xm, i. — i. II, xiv, 2. — o. II, xiv, 3.
6. . Les anciens ont nomme ceci : Union hypostatique, entendant par ce mot que les deux natures ont été conjoinctes en une personne. > II, xiv, 5- - A propos de l'insistance de Calvin sur l'unité des deux natures et de sa réfutation de Nestorius, Kùstlin dit; « Sur ce point, et en ce qui concerne la différence entre Luther et Zwingle, Calvin se tient décidément du côté de Luther. Mais, d'autre part, il ne fait jamais un effort pour expliquer le comment du mystère des deux natures. . KOstlin, p. 439-
7. II, XIV, I. — Voir Bf, p. 246. — On pourra dire, il est vrai, que cette comparaison a vieilli, que la
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En conséquence, il faut se dciîer des « esprits furieux et phrcnctiques » qui opposent rhumanitc à la divinité, la divinité à l'humanité, et s'efforcent de détruire Tune au moyen de l'autre '.
Il faut avoir « horreur » de l'hérésie de Nestorius, qui, « divisant plustost que distinguant les natures de Jésus-Christ, imaginoit ainsi un Christ double-. » Le concile d'Kphèse le condamna à juste titre.
11 faut tout autant se garder « de la folie enragée » d'Eutychès, « lequel, en voulant monstrer l'unité des personnes en Jésus-Christ, destruisoit toutes ses deux natures. « Les conciles de Constantinople et de Chalcédoine le condamnèrent à non moins juste titre '.
Or, c'est surtout l'hérésie d'Eutychès, que « Servet a renouvelée* ».
Ce « monstre » n'est donc pas « moins pernicieux que ces hérétiques anciens. » Au lieu du Fils de Dieu, il suppose un « fantosme, composé de l'essence de Dieu, de son Esprit, de chair, et de trois élémens non créez. » C'est « une masse ou un meslinge composé d'une portion de Dieu et d'une portion d'homme, » et toutefois « ne Dieu ny homme ^».
A rencontre de ces dangereuses rêveries, il faut maintenir l'éternité du Fils unique de Dieu. Dieu n'aurait pu être nommé Père dès le commencement « s'il n'y eust eu dès lors une correspondance mutuelle au Fils unique. » Dieu serait devenu Père seulement avec la création de l'homme ; et c'est de la terre que viendrait la paternité du ciel. Tandis que c'est du Père céleste que « provient tout parentage, ou paternité, au ciel et en la terre ''. » « Dieu n'a jamais esté Père des hommes ni des anges qu'au regard de son Fils unique.... » Car les hommes sont séparés de Dieu par leur iniquité. « Nous sommes enfans par adoption, pource que Jésus-Christ l'est de nature '....» « Nous avons receu de pur don ce qu'il possède de nature '^. » — « Jésus-Christ nous a faits avec soy Fils de Dieu, en vertu de la conjonction fraternelle qu'il a avec nous, pour ce qu'en la chair qu'il a prinse de nous, il est vrayement Fils unique de Dieu '*. »
Et si, d'un côté, Servet ramène Dieu au Dieu du déisme, d'un autre côté, à l'imitation des Manichéens, il tombe dans le panthéisme, en ne mettant dans le Fils que l'esprit divin, et le faisant engendrer par la Parole de Dieu. « Qui espluchera de près ses fantasies, il s'cnsuyvra que les pourceaux et les chiens sont aussi bien iils de Dieu, d'autant qu'ils sont créez de la semence originelle de sa parole. Et combien que ce brouillon compose Jésus-Christ de trois élémens non
philosophie a dépassé la conception dualiste de l'homme.... Il est facile de répondre que les mots ont passé, mais que les choses, c'est-à-dire les difficultés, sont restées, et que, pas plus aujourd'hui que du temps de Calvin, on n'est arrivé à identifier la pensée et la matière. Du Bois-Reymond a mCnic définitivement classé cette dualité au nombre des Ignorabiiniis de l'humanité.
1. II, XIV, 4. — 2. II, XIV, 4. — D'après Nestorius le Fils de Dieu « avoit hal)ité en chair •, mais « n'estoit point pourtant homme ». II, Xiv, 5. — .3. II, Xiv, 4. — 4. II, xiv, 8. — .'i. 1559. II, .xiv, 5. — tj. II, XIV, 7. — 7. II, XIV, 5. — «. 1559. II, XIV, 6. — '.». II, XIV, 7.
créez, pour dire qu'il est engendre de l'essence de Dieu, toutestois il le constitue tellement premier-nay entre les créatures, qu'il y a une même divinité essencielle aux pierres selon leur degré '. »
Il y a lieu de noter l'insistance avec laquelle Calvin affirme la pleine humanité de Christ.
11 y aurait même lieu de noter son insistance à parler non seulement de l'humanité, mais du corps et même de la chair de Christ. Kostlin dit: « D'abord en combattant la confusion des deux natures, Calvin avait en vue Servet et les doctrines anabaptistes.... A partir de l'édition de i539, il commence, dans la doctrine sur la sainte cène, une lutte ouverte pour la vraie humanité de Christ contre l'ubiquité luthérienne du corps, ubiquité qui supprimerait l'humanité. Du reste, il s'agit vraiment ici pour Calrin d'un intérêt essentiellement religieux. Il veut garantir notre espérance en la résurrection de notre propre chair*.... En même temps, Calvin, dans sa doctrine sur la sainte cène, surtout depuis l'édition de i339, lutte il'une façon caractéristique pour donner à la chair de Christ une importance rédemptrice (heilsmittleriscliej, universelle et permanente.... La chair de Christ doit assurer la communication de la vie, de la part du Christ glorifié. C'est l'élément positif le plus caractéristique dans le développement de la christologie de Calvin, bien qu'il n'en parle pas dans les paragraphes consacrés à la personne du Christ^ ». — Mais nous retrouverons plus loin cette question du corps et de la chair de Christ. Pour le moment, ne par- Ions que de son humanité.
Et ici il suffit de citer un passage célèbre, où Calvin montre que le Christ a été homme jusque dans les angoisses de son àme : « Car il n'a pas offert son corps seulement pour le pris de nostre réconciliation avec Dieu, mais aussi en son àme il a souffert les peines qui nous estoyent deues, et ainsi il a esté fait vrayement Homme de douleurs, comme parle Isa'i'e. Et de faict, c'est bien mal entendu à ceux qui, laissans ceste partie de nostre rédemption, insistent seulement au torment extérieur de la chair. Car afin que Christ feist la satisfaction et le payement pour nous, il a falu qu'il se soit représenté devant le siège judicial de Dieu comme coulpable. Or il n'y a rien plus horrible que de sentir Dieu juge, du quel l'ire surmonte toutes morts. Ainsi donc, quand ceste tentation s'est présentée à Christ, comme si, ayant Dieu pour sa partie adverse, il estoit desjà jugé à damnation, il a esté saisi d'une telle frayeur et espovantement que c'eust esté assez pour engloutir et abysmer cent fois tous les hommes du monde : mais luy il en est venu au-dessus par la vertu singulière et miraculeuse de
1. Il, XIV, 8. — 2. « Toute l'espérance que nous avons de venir au ciel est là, appuyée que Jésus- Christ y est monté... Or, je vous prie, combien ceste fiance seroit-elle débile, sinon que la mcsme chair que Jésus a prinse de nous fust entrée au ciel? . IV, xvil, 29- Ofiera I. p. 1005. et II, p. 1029. 1030. - 3. Kostlin, p. 440. — Voir enfin ce qui est dit d'Osiandcr, III, XI, 9.
JEAN CALVIN IV
o]S LE MEDIATEUR
l'Espiii. ^icpendant, en se coniplaignant qu'il est dclaissc du Pcrc, il ne parle pas par feintise, ou comme jouant quelque personnage, et prononceant un rollc de bouche. Et ce qu'aucuns allèguent qu'il a dit ceci suyvant l'opinion du peuple, c'est une cavillation inepte et sans couleur. Car la tristesse intérieure qu'il sentoit en son esprit a esté si violente et ardente qu'elle l'a contraint de faire un tel cri. Et la rédemption qu'il a accomplie ne consistoit pas seulement en ce qu'on voyoit à l'œil : mais comme il sestoit présenté piège pour nous, aussi il a voulu vrayement soustcnir le jugement de Dieu en nostre nom. Mais cela semble absurde, qu'une voix de désespoir soit eschappée à Christ. I.a solution est facile : combien que le sentiment de la chair appréhendast la condamnation, que toutesfois la foy est demeurée ferme en son cœur, par laquelle il a contemplé la présence et assistance de Dieu, lequel il se complaind estre absent de luy. Nous avons dit en un autre lieu comment la Divinité a donné lieu à l'infirmité de la chair, en tant qu'il estoit besoin pour nostre salut, afin que Christ accomplist toutes choses requises à l'office de Rédempteur. Nous avons aussi touché la différence qui est entre le sentiment de nature et la cognoissance de foy. Et pourtant il n'y a rien qui empesche que Christ n'ait conceu en son esprit cest eslongnement de Dieu, selon que le sens commun l'y conduisoit : et qu'il n'ait quant et quant comprins et retenu par foy que Dieu luy estoit propice. Ce qui appert bien clairement par les deux membres de sa complainte. Car devant qu'exprimer la tentation, il j^roteste qu'il ha- recours à Dieu, comme à son Dieu : et ainsi par le bouclier de la foy, il repousse vaillamment ceste apparence de délaissement qui .se présentoit à l'opposite. Brief, en ce torment extrême, sa foy est demeurée sans blesseure, tellement que se complaignant d'estre délaissé, il n'a point laissé de s'asseurer en l'aide propice et favorable de Dieu. Au reste, il appert que ce propos estoit surtout digne d'estre noté, veu que le sainct Esprit, afin de le mieux engraver en la mémoire des hommes, a voulu qu'il fust escrit et enregistré en Langue syrienne, de laquelle on usoit lors communéement au pays. Car cela est autant comme s'il introduisoit Christ récitant les propres mots, lesquels il prononça lors de sa bouche. Et d'autant plus doit-on avoir en grande détestation la nonchalance et lascheté de ceux qui passent légèrement, comme en jouant, une si grande tristesse, et un espovantement si horrible que Christ a senti. Mais quiconque considérera bien que Jésus-Christ a prins 1 office de Médiateur à ceste condition, de sentir nostre condamnation tant en son âme qu'en son corps, ne trouvera point estrange qu'il ait eu combat contre les douleurs de la mort, comme si ayant Dieu courroucé contre luy, il eust esté jette en un labyrinthe et confusion e.xtrème de maux'. »
Citons Œhler et Schneckenburger : « La théologie calviniste, dit le premier, cherche spécialement à maintenir l'homoousie humaine de Christ, et c'est là son mérite. Christ n'a d'importance pour les élus qu'autant qu'il est \rai homme -. » — 0 L'effort de la christologie calviniste, dit le second, consiste à maintenir la
1. Commentaires sur l llannoiiie évangélique, Mat. XXVII, 46. — -■ CEhIcr, SyiiiboUk, p. 42t,.
complète réalité de la nature humaine de Christ, à mettre en relief la parfaite homoousie entre cette nature humaine et la notre '. »
Voilà pourquoi à l'axiome luthérien - : « la nature humaine est capable de Dieu, » le calviniste oppose 1 axiome : « le fini nest pas capable de l'infini. » Sans doute cette seconde formule peut avoir un sens faux et fâcheux. .Mais, en ce qui la concerne, la théologie calviniste ne songe pas à contester que l'homme soit de race divine. Elle s'oppose seulement à toute confusion panthéiste. Kt, second avantage, non moins précieux, » elle rend plus facile à comprendre le développement humain de la personne du Dieu-homme^. »