‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 68 sur 149 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

L/œuvre du Médiateur,

I. Les trois charges. — II. L'expiation, i. Obéissance active et passive. 2. La mort expiatoire. 3. Le symbole des apôtres et la descente aux enfers. 4- Les souffrances expiatoires. — III Place de la doctrine calviniste dans l'histoire du dogme, i. Théologie catholique. 2. Théologie protestante. 3. Théologie luthérienne et théologie calviniste. 4. Théologie catholique et théologie protestante. 5. Théologie ultra-protestante. — IV. Le Christ glorifié.

A première partie de la christologie (relative à la dersonne du Christ) a été répétée, sans beaucoup de modifications, dans les éditions successives. — La seconde (relative à Vœuvre du Christ) a été beaucoup développée.

Par une création dogmatique, dont on est d'accord à lui attribuer le mérite', Calvin ramène l'œuvre du Médiateur à trois charges : « Il a esté donné pour prophète, roy et sacrificateur. » — Et quel est le but de cette doctrine ? quelle est la raison de ce dogme ? « 4;?» que laj'ny trouve en Jésus-Christ ferme matière de salut pour se reposer sûrement, il nous convient arrester à ce principe : c'est que l'office et charge qui luy a esté donnée du Père, quand il est venu au monde, consiste en trois parties. Car il a esté donné pour Prophète, Roy et Sacrificateur. »

Le nom môme de Christ désigne ces trois charges : « Sous la Loy, tant les Prophètes que les sacrificateurs et les Rois ont esté oincts d'huile. » Voilà pourquoi « ce nom de Messias, qui vaut autant comme Christ, ou oinct, a esté imposé au Médiateur promis ^. »

1. 1559, H, XV, I. — Voir Kostlin, Si. iimi Kr. p. 445. — Le développement que cette doctrine reçoit peu à peu montre l'importance que Calvin lui attribue. Il l'introduit dans le catéchisme de 1538. (Le catèchhme français, p. 50; Opéra XXII, p. 53.) Il l'expose en 1539 dans \' Iiisliliitioii ; il ajoute une phrase sur Jésus prophète en 1551. Enfin, en 1559, le chapitre est tellement remanié et augmenté qu'il devient nouveau. — 2. II, XV, 2.

LŒLVKE DU MÉDIATEUR 2'25

Christ a été prophète. Dans lisaïe, il est dit de lui : «.L'Esprit du Seigneur Dieu est sur nioy.... » Et il faut noter « que, par la perfection de doctrine qu'il a apportée, il a mis fin à toutes les prophéties '. »

Le Christ a été roi. d'un « règne qui est de nature spirituelle ». Sa puissance permanente, voilà « la forteresse pour maintenir la perpétuité de l'Eglise. » Que les fidèles prennent donc courage «quand ils verront l'Eglise estre opprimée, pour ce qu'elle a un Koy qui la gardera. » « Dont il s'ensuit qu'il est impossible que le diable, avec tout l'appareil et équipage du monde, efface jamais l'Eglise, laquelle est fondée sur le throne éternel de Christ -. » — Pour les fidèles, cette royauté du Christ fortifie l'espérance de l'immortalité : « Quand chacun de nous oit dire que le règne du Christ est spirituel, estant esveillé de ce mot, il se doit transporter à l'espérance d'une meilleure vie, et se tenir asseuré que ce qu'il est maintenant sous la protection de Jésus-Christ, c'est pour en recevoir le fruit entier au siècle à venir ^. » Et encore : « Puisque le règne de Christ n'est ne terrien ne charnel, pour estre sujet à corruption, mais spirituel, il nous attire là-haut et introduit à la vie permanente, afin que nous passions doucement et en patience le cours de ceste vie, sous beaucoup de misères, faim, froid, mespris, opprobres, toutes fascheries et ennuis, nous contentans de ce bien seul, d'avoir un Roy qui ne nous défaudra jamais, qui [qu'il! ne nous subviene en nos nécessitez, jusques à ce qu'ayans achevé le terme de guerroyer, nous soyons appelez au triomphe ''. »

Enfin, le Christ est sacrificateur. « La somme revient là, que la dignité sacerdotale n'appartient qu'à Jésus-Christ, d'autant que, par le sacrifice de sa mort, il a effacé l'obligation qui nous rendoit criminels devant Dieu, et a satisfait pour nos péchez.... Dont il s'ensuit qu'il est intercesseur à jamais, et qu'à sa requeste et en faveur de luy nous sommes agréables à Dieu. Laquelle doctrine, non seulement engendre certaine fiance de prier Dieu, mais aussi rend nos consciences paisibles et asseurées, puisque Dieu nous appelle à soy tant humainement, et nous certifie que tout ce qui est consacré par le Médiateur luy est plaisant^. »

I. C'est à sa charge de sacrificateur que se rattache l'expiation. Comment le Christ a-t-il expié ?

place la longue querelle relative à l'expiation, uniquement par l'obéise passive, c'est-à-dire la mort (d'après une certaine ultra-orthodoxie), uement par l'obéissance dite active, c'est-à-dire la vie (d'après un rationalisme plus ou moins mitigé). Et on a prétendu que Calvin ne faisait pas sa place à l'obéissance active, qu'il lui faisait en tout cas une place moindre que Luther.

Erreur à ajouter à tant d'autres erreurs. Kostlin l'a corrigée en ces termes :

1. II, XV, 2. — i. Ibid., 3. — .3. Ibid. — t. Ibid., 4. - '^. Ihid., 6.

JEAN CALVIN IV *9

0 En dehors des écrits de Luther et de la Brandenbiirg-Xurnbergev Kirchenordiiiiug de i533, je ne connais aucun écrit luthérien, de cette époque, où l'obéissance active et les souffrances expiatoires de Christ soient aussi nettement affirmées que dans \' Institution de Calvin, dès sa première édition. Au contraire, Mélanchthon, dans ses Loci et dans les Confessions rédigées par lui, néglige cette obéissance active '. »

Du reste, que signifie exactement la doctrine des trois charges, sinon que Tœuvre du Christ ne consiste pas dans un détail, dans une partie de sa personne ou de son œuvre, pas même dans son sacrifice, mais dans l'ensemble de son être et de sa vie ?

Au surplus, voici les déclarations expresses de Calvin, dans la dernière édition : « Jésus-Christ a fait et accompli cela par Imtt le cours de son obéissance.... S. Paul estend à toute la vie de Jésus-Christ la grâce d'absolution.... Rrief, depuis qu'il a vestu la forme d'un serf, il a commencé à payer le pris de nostre délivrance -. »

2. Seulement, d'accord avec 1" Ecriture, Calvin n spécifie notamment que nostre salut gist en la mort de Jésus-Christ. »

En eflfet, cette mort, point culminant de l'obéissance, n'a pas été une mort quelconque. « 11 ne suffisoit point pour abolir nostre damnation que Jésus-Christ endurast une mort telle quelle ; mais pour satisfaire à nostre rédemption, il a falu eslire un genre de mort, par lequel il prinst à soy ce que nous avions mérité, et nous ayant acquittez de ce que nous devions, nous délivrast. Si les brigans luy eussent couppé la gorge, ou qu'il eust esté lapidé et meurtri par sédition, il n'y eust point eu pour satisfaire à Dieu. »

Mais nous voyons que Jésus-Christ est amené devant le tribunal ; il y a quelque formalité de justice. La bouche qui le condamne à mort commence par l'absoudre et le proclamer juste. On voit donc bien qu'il ne souffre « point la mort pour la justice, mais pour le péché; » qu'il « paye ce qu'il n'avoit point ravi; » qu'il « est chargé du péché des autres et non point du sien. » — Et c'est en cela que « gist nostre absolution'' ».

Naturellement, dans ce genre de mort, la croix a une signification et une importance spéciales. « La croix estoit maudite » par la loi de Dieu, et les offrandes pour les péchés étaient elles-mêmes appelées péchés ''.

Sur la valeur, le rôle de cette mort, Calvin s'explique en faisant l'éxégcse de (jalates III, i3 : « Il est escrit, maudit est quiconque pend au bois. Christ y a esté pendu. Il a donc porté ceste malédiction. Or maintenant il est certain que ce n'a point esté pour soy qu'il a enduré ce genre de mort : il s'ensuit donc, ou qu'il a esté crucifié pour néant, ou que nostre malédiction a esté imposée sur luy, afin que nous en fussions délivrez. Il ne dit pas que Christ ait esté maudit : mais . qu'il a esté fait malédiction., ce qui est bien plus. Car il signifie que la malédiction de tous hommes a esté enclose en luy. Si quelqu'un trouve ceci dur à dire,

I. Kôstlin, st. II. Kr., [>. 442- - •^- H, xvi, 5. — :i. J/)id. — i. II, xvi, 6.

qu'il ait aussi honte de la croix de Christ, en la confession de laquelle gist toute nostre gloire. Car Dieu n'ignoroit pas quelle devoit estre la mort de son Fils, quand il disoit ceci : Maudit est quiconque est pendu au bois. — Mais quelquun dira : Comment se fait cela, que le Fils, qui est le bien-aimé du Père, soit maudit ? Je respon qu'il faut yci considérer deux choses, non seulement en la personne de Christ, mais aussi en son humanité. La première est, qu'il estoit l'Agneau de Dieu sans macule, plein de bénédiction et grâce. La seconde, qu'il avoit prins nostre personne, et pourtant il estoit pécheur, et coulpable de malédiction, non pas certes tant en soy qu'en nous : en sorte toutesfois qu'il faloit qu'il fut mis en nostre place. Et pourtant, il n'a peu estre hors de la grâce de Dieu, et toutesfois il a soustenu son ire. Car comment eust-il peu faire nostre paix envers le Père, s'il l'eust eu pour ennemi, et si le Père eust esté courroucé contre luy? Par quoy, le Père a tousjours prins son bon plaisir en luy. D'avantage, comment nous eust-il délivrez de l'ire de Dieu, s'il ne l'eust retirée de nous pour la transporter sur soy-mesme ? A ceste cause, il a esté frappé pour nos péchez, et a senti la rigueur de Dieu comme d'un Juge courroucé. C'est ici la folie de la croix, admirable mesme aux anges, laquelle non seulement surmonte, mais aussi engloutit toute la sagesse du monde, (i Cor. I, i8.)' »

Voilà une page d'exégèse qui caractérise Calvin. Pas d'érudition inutile : tout lecteur peut suivre. Et, cependant, c'est si exact, si complet, si scientifique, que l'exégèse ultérieure, l'exégèse la plus radicale du di.x-neuvième siècle et du vingtième, celle d'un Pfleiderer, d'un Holtzmann, ne fera que la confirmer mot à mot! Nous prions le lecteur de lire attentivement la preuve de cette assertion dans la note ci-jointe -.

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