‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 74 sur 149 · Bf, p. 192. III, II · texte numérisé non relu

Bf, p. 192. III, II

i. Bf, p. 193. III, II, 16. — M. le professeur Ernest Martin cite cette parole; il cite la définition de la foi (III, II, 7) ; i! cite d'autres appels de Calvin à l'expérience ; « Les hommes sentent comme Dieu besongne merveilleusement en eux, et V expérience leur monstre quelle variété de dons ils possèdent de sa libéralité. > (I, V, 4.) « Vueillons ou non, l'c.v^fWe/jrf journalière nous contraindra d'estimer que nostre cœur est plustost conduit par le mouvement de Dieu que par son élection et liberté. > (II, IV, 7.) — Et M. E. Martin conclut: «Cette affirmation vise le fait de conscience dont nous faisons la base de la théologie scientifique; elle montre que l'observation directe de l'individu régénéré ou de soi-même n'était pas étrangère à Calvin, car cette remarque n'est pas faite en passant, elle n'est pas perdue au milieu de beaucoup de développements étrangers, elle est placée en tête du troisième livre de V Institution, qui expose la manière de < participer > à la grâce de Jésus-Christ. » C'est le point capital, la base de l'édifice; l'exposition du système tout entier ne pourra être acceptée que par ceux qui partagent la même foi et la même certitude. » (Ernest Martin, La science du christianisme et l'Institution de Calvin, 1875, p. 107.)

.!. BF, p. 193. m, II, i6. — 4. 1559, I, II, I. — 5. I, XIII, 13. — •■'. I, XIII, 14. La seconde partie de la citation a été ajoutée en 1559. — 7 Instruction et confession de foy. Opéra XXII, p. 52.

246 LA Vit CHRÉTIENNE

Il est vrai que durant cette vie la foi reste imparfaite : « Nous ne parvenons

pas à ceste félicité que, estantz purgez de toute deftiance, nous ayons plénitude

de foy en nous. » De là procède une « bataille » entre notre chair et notre esprit.

■ Mais « la fin de ceste bataille est tousjours telle que la Foy vient au-dessus de

ces difficultez '. »

Il nous faut rappeler ici une curieuse et significative discussion. Lorsque Calvin parle des sacrements, et en montre Tutilitc, il insiste sur la faiblesse de la foi des chrétiens, toujours prête à défaillir : « Nostre foy est tant petite et débile que si elle n"est appuyée de tous costez, et soutenue par tous moyens, soudain elle est esbranlée en toutes pars, agitée et vacillante -. »

Sur ce. les adversaires se récrient : « Si nostre foy est bonne, disent-ils. elle ne se pourroit faire meilleure : car ce n'est point foy, sinon qu'elle s'appuyc et arreste sur la miséricorde de Dieu si fermement, qu'elle n'en puisse estre desmeue ne distraite {inconcusse, fivmiter, indistracte). Auxquels il estoit [seroit] beaucoup meilleur de prier avec les apostres que le Seigneur leur augmentast la foy, [plutôt] que nullement se vanter d'une telle perfection de foy, la quelle jamais nul des hommes n"a eue. ny aura en ceste vie ^ — »

Calvin, selon son habitude, en appelle à la conscience, à l'expérience, même à l'expérience de ses contradicteurs : h Ils ne peuvent estre réfutez par nuls plus certains argumens que par leur propre conscience ''. » — • Puis il décrit la foi, la nécessité de ses progrès, qui la rapprochent de plus en plus du but, sans qu'elle l'atteigne: « Nous chrestiens sommes plus que misérables {ter miseri), si nous vieillissons sans rien proufiter, desquels la foy doit avoir ses aages par lesquels elle aille tousjours en avant, jusques à ce qu'elle grandisse en homme parfait. Pourtant en ce lieu : croire de tout son cœur, n'est pas estre parfaitement fiché à Jésus-Christ (non est perfectn credere), mais est seulement l'embrasser de bon courage et de zèle non feint; n'estre point comme saoulé de luy (non eo saturiim esse), mais d'ardente affection en avoir comnie faim et soif, et souspirer après luy. C'est une manière tant et plus commune de parler de l'Ecriture, qu'elle dit estre fait de tout cœur, ce qu'elle veut signifier estre fait de bon courage [ex anima et sincère), et de zèle non feint \ »

Alors les critiques modernes s'étonnent, comme les critiques anciens, et parlent de contradiction. Et cette contradiction ne viendrait-elle pas de quelque tendance intellectualiste ? A la fin du paragraphe ne lit-on pas le mot « entendement '"' » ? — Nous répondons : Calvin n'a pas écrit beaucoup de pages plus humaines, d'une psychologie plus sincère et plus réaliste. On voit, on sent que sa dogmatique n'est pas une leçon faite dans une salle d'anatomie, sur des cadavres d'idées. Il parle de vivants, vivant lui-même, et c'est la vie réelle,

I. Bf, p. 194, 195. III, II, 18. — Voir la comparaison dont Calvin use, Jl>i</., et III, 11, 19. — i. 1536. Opéra I, 102; IV, xiv, 3. — 3. IV, xiv, 7. — 4. JbiU. — ."i. IV, xiv, 8.

6. c Par la lumière de son S. Esprit, Dieu esclaire nostre entendement et donne entrée en nos coeurs et à la Parole et aux sacrements. • — Il s'agit bien du Saint-Esprit, des cœurs; n'importe! il y a le mot « entendement >, et nos critiques se signent devant le spectre de l'intellectualisme!

sincère, avec ses luttes, qui palpite partout dans toute sa riche iliversitc. Luimême n'avait-il pas, plus haut, montré chez le croyant même, et jusque dans sa foi, cette lutte, ce drame de la chair et de l'esprit? Où est donc la contradiction ?

2° Cette connaissance de la bonne volonté de Dieu à notre égard est fondée sur la promesse gratuite donnée en Jésus-Christ.

Encore une fois, il ne suflit pas que la foi tienne Dieu pour '< véritable en tout et partout, soit qu'il commande, ou deffende, ou promette, ou menace. » — Il ne suffit pas davantage que la foi « reçoive en obéyssance ses commandemens, qu'elle garde ses deffenses et craigne les menaces. » L'e.xacte vérité est que la foi « commence par la promesse, s'arreste en icelle, et y prend sa fin, » car elle cherche vie en Dieu. Or la vie « ne se trouve point aux commandemens, ny aux menaces, mais en la seule promesse de miséricorde, et icelle encores gratuite '. » — Et toutes les promesses, nous les « encloùons » (concludinius) en Christ. « Toute promesse est testification de l'amour de Dieu envers nous. Or il est indubitable que nul n'est aymé de Dieu hors de Christ, veu qu'il est le Filz bien-aymé auquel repose l'affection du père-. »

3° La connaissance de la bonne volonté de Dieu à notre égard est révélée à notre entendement par le Saint-Esprit.

C'est nécessaire. Car notre aveuglement, notre obstination, sont tels que les déclarations de la Parole de Dieu ne nous suffisent pas. Il faut encore « l'illumination du S. Esprit 3. » Alors seulement « nous sommes tirez, nous sommes totalement ravyz par dessus nostre intelligence. Car l'âme, estant par luy [le Saint- Esprit illuminée, reçeoit quasi un œil nouveau, pour contempler les secretz célestes, de la lueur desquelz elle estoit auparavant esblouye ''. » — « La parolle de Dieu est semblable au soleil, car elle reluyt à tous ceux ausquelz elle est annoncée, mais c'est sans efficace entre les aveugles. Or nous sommes tous aveugles naturellement en cest endroit : pourtant elle ne peut entrer en nostre esprit, sinon que l'Esprit de Dieu, qui est le maistre intérieur (interior magister], luy donne accèz par son illumination ^ » — Encore et toujours la Maîtrise du Saint-Esprit.

4° Enfin, la connaissance de la bonne volonté de Dieu à notre égard est scellée en notre cœur par le Saint-Esprit.

Les théologiens de la Sorbonne se trompent en effet trop lourdement quand ils pensent « que la foy est un simple consentement à la Parole de Dieu, lequel consiste en intelligence » {nudum ac simplicem ex nolitia assensum)^, et quand

1. B'', p. 200. m, II, 29, et la suite qui répète et insiste. — 2. Br, p. 201, 202. lùùL, 32. - •'>. B>, p. 202. — 4. B', p. 203. Ibid., 34- — 3- B>', p. 204. I/^id., 34.

6. . Ce n'est point une chose petite ne vulgaire de cognoistre la vérité de Dieu. Et de faict, on ne dira point qu'un homme cognoisse Dieu, quand il aura comprins en son cerveau qu'il est, et qu'on luy propose son nom ; mais il faut que la racine soit jusques au cœur. . Or, cette connaissance de la vérité ou cette foi consiste à adorer Dieu et à lui obéir; et par nature nous ne demandons qu'à nous exempter du

ils laissent de côté « la fiance et certitude du cœur » {cordis fidiicia et securiiasy. Il est nécessaire aussi que ce que Venleiidement a reçu soit « plante dedens le cœur. Car si la paroUe de Dieu voltige seulement en la teste (/// summo cerebro), elle n'est point encores receue par foy. » Rlle n'a « sa vraye réception que quand elle a prins racine au protond du cœur {/;/ inio corde radiées egit) pour estre une forteresse invincible à soustenir et repoulser tous assaulx des tentations. Or s'il est vray que la vraye intelligence de nostre Esprit soit illumination de l'Esprit de Dieu, sa vertu apparoist beaucoup plus évidemment en une telle confirmation du cœur. Asçavoir d"autant qu'il y a plus de deffiance au cœur que d'aveuglement en l'esprit ; et qu'il est plus difficile de donner asseurance au cœur, que d'instruyre l'entendement. Parquoy le S. Esprit sert comme d'un seau pour sceller en noz cœurs les mesmes promesses, lesquelles il a premièrement imprimées en nostre entendement, et comme d'une arre pour les confirmer et ratifier -. »

On comprend ce cri, dirais-je, par lequel Calvin trahit son « ardeur » et par lequel nous terminons ces citations :

« Ceux qui séparent la foy de la confiance font comme si quelqu'un s'eflTorceoit d'oster au soleil sa chaleur ou lumière ^ » — « La foy doit tellement embraser le cœur d'un désir de la gloire de Dieu, que la flamme s'en monstre par dehors.... C'est une niaiserie trop évidente de dire qu'il y a du feu là où il n'y a ne flamme ne chaleur aucune''. »

1. Pour achever de préciser le sens exact de la définition de la foi, Calvin réfute les « mensonges des sophistes ».

Ils disent : c'est une présomption téméraire de s'attribuer une connaissance « indubitable » de la volonté divine. — Réponse : Oui, si nous voulions assujettir « à la petitesse de nostre entendement le conseil incompréhensible de Dieu ».... Mais il s'agit de ce que l'Esprit de Dieu nous révèle. « Or si c'est un sacrilège horrible de souspeceonner aucune révélation venant de luy, ou de mensonge, ou d'incertitude, ou d'ambiguité, qu'est-ce que nous faillons afïermantz la certitude de ce qu'il nous a révélé ^ ? »

joug de Dieu. « Il faut donc que nous soyons dontcz en ccst orgueil naturel, ou jamais nous n'approcherons de Dieu pour luy estre bons cscholiers. » {Sermons sur la seconde épitre à Timoihée. Opéra LUI, p. 209 ; voir aussi p. 210 et 218.)

1. Br, p. 202. Ibid., 33. — 2- Bf, p. 204. Ibid., 36. — 3, Coiiiinentaires, Ephésicns III, 12. — i. Commentaires, Romains X, 10.

."). B'', p. 206. Ibid., 39. — Le croyant n'est pas celui qui est poussé par « une bouffée et impétuosité soudaine, » mais celui qui « persiste ferme et de pied coy.... » C'est « de là que l'espérance de la vie éternelle sort, et ose comme s'esgayer la teste levée. » Les sophistes parlent d'une « conjecture morale, c'est-à-dire un cuider, » et enseignent « que personne n'est certain de persévérance finale. » Non, non ! Il y a, •• pour le présent, ferme sentiment ou cognoissance certaine, et, pour l'advenir, persévérance arrestée et indubitable. . {Commentaires, Romains V, 2.) — « Il faut qu'il y ait [dans la foi] une si grande certitude que quand elle seroit assaillie de toutes les puissances d'enfer, elle ne tombe point, mais dure, et sous-

Ils disent : si ce n'est pas la certitude de la volonté divine, c'est du moins « la certitude de nostre espérance ' qui demeure en suspendz. » — Réponse : Ce « seroit une belle confiance de salut, « si nous ne pouvions « que réputer par conjecture, quilz appellent morale, que nous sommes à présent en la grâce de Dieu, ne sçachantz ce qui doibt demain advenir. Lapostre parle bien autrement, disant : quil est certain que ny anges, ny puissances, ny principautez, ne mort, ne vie, né les choses présentes, ne les choses futures, ne nous pourront séparer de la dilection de laquelle Dieu nous embrasse en Jésus-Christ -. » — lit « quelle resverie est-ce de limiter la certitude de la foy à un petit de temps {punctiim temporis), à laquelle ^il convient proprement d'oultrepasser la vie présente, pour s'estendre à l'in-nmortalité future ^ ? »

Ils disent : il y a une foi « informée » ou informe, qui consiste en une simple connaissance, et une foi « formée », quand à la connaissance vient s'ajouter « une bonne affection » ou la charité. Mais, quoique inférieure, la foi informée est une foi. — Réponse : Séparer la foi de la bonne affection, c'est montrer qu'on ignore de quelle nature est le « consentement » par lequel la foi reçoit la vérité de Dieu. Cette foi « informe » est un « frivol consentement ». Car, il faut le répéter, le « consentement de la foy est plustost du cœur que du cerveau, et de Tafirection plustost que de l'intelligence : pour laquelle cause la foy est nommée obéyssance, à laquelle le Seigneur ne préfère nul autre service \ «

Ils disent : il y a une foi « implicite », qui est privée de connaissance, et une foi «explicite », quand au sentiment vient s'ajouter la connaissance ^ Quoique inférieure, la foi implicite est une foi. — Réponse : C'est une « resverie » ; la foi « implicite » n'est pas la foi. « Certes, la foy ne gist point en ignorance, mais en cognoissance, et icelle non seulement de Dieu, mais de sa volunté. » Car nous n'obtenons point salut, sinon « en tant que nous cognoissons Dieu nous estre père bien-veuillant, pour la réconciliation qui a esté faicte en Christ, et pour ce que nous recevons Christ, comme à nous donné en justice, sanctification et vie. C'est par ceste congnoissance, et non point en submettant nostre Esprit aux choses incongneues que nous obtenons entrée au Royaume céleste. » — « Bien est vray que je ne nye pas que, comme nous sommes enveloppez d'ignorance, beaucoup de choses ne nous soyent cachées, et seront jusques à ce que ayantz

tienne constamment tous assaux. ^ (Coiitiiieiilaires, 1 Corinthiens II, 5.) — Cette certitude atteint un degré qui nous étonne, qui nous épouvante, dirions-nous : « C'est signe d'une grande confiance, quand l'apôtre ose bien réputer pour réprouvez tous ceux qui rejettent sa doctrine. Or il faut aussi que tous ceux qui veulent estre estimez ministres de Dieu, soyent garnis d'une telle confiance ; en sorte qu'en conscience bien asseurée ils ne doutent point d'adjourner devant le jugement de Dieu tous les adversaires de leur doctrine, à la charge que de là ils rapportent condamnation certaine. » (Commentaires, 2 Corinthiens

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