‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 75 sur 149 · IV · texte numérisé non relu

IV

1. Le texte dit : perseverantiœ; le français de 1541 : espérance ; celui de 1559 : persévérance.

2. Bf, p. 207. — 3. Bf, p. 208. Ibid., 40. — 4. Bf. p. 208. III, 11, 8.

3. Saint-Thomas, Somme théologiqice (Irad. Lâchât, VII, p. 208), II, u, II, 6 : < (Job I, 14) Les bœufs labouraient, et près deux les ânesses paissaient. D'après le sens de ce passage, les simples qui sont représentés par les ânesses doivent, en matière de foi, s'en rapporter à ceux qui sont au-dessus d'eux, et qui sont représentés par les bœufs, comme le dit saint Grégoire V. »

JEAN CALVIN IV '

25o LA VIK CHRÉTIENNE

despouillé ce corps mortel nous soyons plus approchez de Dieu. Ez quelles choses je confesse qu'il n'est rien plus expédient que de suspendre nostre jugement, et cependant arrester nostre vouloir de demourer en unité avec l'Kghse. Mais c'est une mocqueric d'attribuer, soubz ceste couverture, le tiltre de foy à une pure ignorance : car la foy gist en la cognoissance de Dieu et de Christ'. » — Toutefois, en disant « connaissance ». nous ne disons pas «évidence ». « Car, évidence, dit S. Paul, n'est pas espérance, et n'espérons pas ce que nous voyons. En nommant la foy monstre ou probation des choses non apparentes, l'apostre parle tout ainsi comme s'il disoit que c'est une évidence de ce qui n'apparoist, une vision de ce qui ne se voyt point, une perspicuité des choses obscures, une présence des choses absentes, une démonstrance des choses obscures-. »

2. Si Calvin combat avec cette vivacité et cette persévérance l'intellectualisme dans sa dogmatique proprement dite, que sera-ce dans ses sermons ? On peut le deviner. Mais il est bon de le constater.

D'une façon générale, nous le voyons e.xposer avec insistance son idée dominante que la théologie tout entière doit être pratique, à l'usage de tous sans distinction, à la portée des fidèles les plus simples, comme à la hauteur des savants les plus intelligents :

u Qu'est-ce que la vraye théologie (demande-t-il) ? Ce que nostre Seigneur a voulu "estre commun à tous ses enfans, à grans et à petis ^ » et non pas « tous ces menus fatras, toutes ces spéculations inutiles, qui sont pour destourner les fidèles de la pure simplicité de nostre Seigneur Jésus-Christ. » Dès lors, « tout ce qui sera mis en avant sans aucun fruict, et qui ne servira de rien au salut de ceux ausquels on parle, » ce sont des « fables, ce sont des contes qu'on nous fera pour plaisanter, afin de nous faire passer le temps, voire des contes de la cicongne, comme on dit. » Non ! « Dieu ne veut point ainsi se jouer avec nous, et que nous le tenions pour un basteleur. » Or c'est ce que font de lui « ceux qui cerchent des vaines curiositez en l'Escriture sainte '', » et « employent une o-rande partie de leur vie à disputer des choses dont ils ne peuvent avoir nulle résolution. » Car même ces choses fussent-elles bonnes, « Dieu ne nous a-t-il point constitué nos limites qu'il ne faut point passer ?» — Le résultat de toutes « ces curiosités frivoles, » c'est que, loin de nous « édifier », de nous donner « aucune fermeté de foy, » elles nous « esbranlent et agitent, en sorte que nous ne tiendrons plus ne chemin, ne sentier; nous ne sçaurons que c'est de salut, de foy, ne d'espérance; brief, Dieu nous sera estrange et incognu. » — Et au lieu que la vraie théologie doit être compréhensible à tous « grans et petis », cette fausse théologie finit par être incompréhensible à tous, « gens lettrez et gens idiotz ^ »

1. Bf, p. 210. III, n, 3. — 2. Bf, p. 211. Ibid., 41. — Le texte de iS4i répète par erreur le mot «obscure .. - .'i. Sermons sur la pmmère épiire n Timoihée. Opéra LUI, p. 20. — 4. Ibid., p. 23. - ">. Ibid., p. 25, z6.

Toute la théologie étant ainsi anti-intellectualiste, pratique, à plus forte raison la /b? sera-t-elle elle-même pratique et anti-intellectualiste.

On pourrait se contenter de signaler la magnifique définition de la toi que voici : « La foy est l'âme de nos âmes, et tout ainsi que nos corps sont vivifiés par lame, aussi est Tàme par la foy '. »

Mais naturellement le prédicateur revient sans cesse sur ce sujet et le met en une admirable lumière.

Il prend soin, — faut-il le dire? — de mentionner l'élément intellectuel que contient la foi. « La foi, dit-il, est une cognoissance de la volonté de Dieu. » — « Si nous n'entendons ces choses qui sont requises comme les principaux poincts que Dieu veut estrc commun à tous [c'est la théorie calviniste des points fondamentaux, de ce que Ton appelle aussi aujourd'hui les grands faits, les grands principes chrétiens;, nous aurons beau dire que nous avons foy; car le S. Esprit prononce en ce passage que Dieu nous tient pour incrédules.... Pour ce que le diable mesle des faussetez beaucoup et de ses mensonges parmi la pure vérité de Dieu, notamment S. Paul déclare que la foy n'est pas une cognoissance volage, mais (]u'il faut qu'elle soit appuyée sur une bonne doctrine et certaine ■. »

Mais cette connaissance (qui connaît une volonté) est sui generis : elle a son siège au plus profond de nos entrailles. C'est avec cette énergie que Calvin s'e.xplique : « Voulons-nous avoir une pure doctrine pour bien régler nostre vie ? Que nous cognoissions qu'en premier lieu nostre Seigneur veut posséder nos affections et comme nos entrailles, qu'il veut là régner et avoir son siège K »

Donc pas une foi du cerveau, car « comme nous en voyons beaucoup de fols qui parlent de la guerre, et leur semble qu'ils doyvent manger tout à un grain de sel, et ce sont gens qui n'ont rien veu ni cogneu, ainsi en est-il de ceux qui ont une foy spéculative '' ! »

Et pas davantage une foi de bouche, car « ce seroit peu de chose de parler des grâces et des bénéfices que nostre Seigneur Jésus-Christ nous a apportez ; nous en verrons beaucoup qui en babilleront assez; et cependant de quoy leur profite-il. sinon de plus grande condamnation? Ce n'est pas donc beaucoup que d'avoir au bout de la langue une confession devant les hommes; mais il faut que la racine soit au cœur, il faut, di-je, que nous ayons la vertu de la mort et de la résurrection de nostre Seigneur Jésus-Christ imprimée en nous.... Donc cognoissons qu'il n'y a autre moyen d'obtenir justice, sinon que nous croyons de cœur^. »

1. Sermons sur In première épitre à Tmwthée. Opéra LUI, p. 313- - -■ Ibici., p. 360, 361. — S- Ib'd-, p. 345. — l. Sermons sur le Deuliroiwme. Opéra XXVIII, p. 603. — '■>■ Ibid., p. 582.

1. Faisant un pas de plus, Calvin explique que cette connaissance de la vérité, c'est-à-dire de la volonté de Dieu, qui est la foi, doit commencer par produire la pénitence ' : « De la foy à pénitence -. »

« Que la pénitence non seulement suyve pas à pas la foy, mais qu'elle en soit produite, nous n'en devons faire nulle doute.... Ceux qui nient qu'elle en procède comme un fruit et produit de l'arbre n'ont jamais sceu qu'elle est sa propriété ou nature"'. »

La Pénitence, après la Foi? C'est une pensée qui étonne au premier abord. 11 faut essayer de l'expliquer.

Dès i536, dans Vliistvuctinn et confession de foy dont on use en l'Eglise de Genève'', Calvin expose comme suit ses idées sur la Pénitence. D'abord il y a un paragraphe pour dire « comment nous sommes restituez à salut et vie. » « Par ceste cognoissance de nous, laquelle nous monstre nostre néant, si à bon escient elle est entrée en noz cueurs, nous est fait facile accès à avoir la vraye cognoissance de Dieu, » ou plutôt, c'est Dieu qui nous a ouvert « comme une première porte en son royaume, » en détruisant en nous « deux très mauvaises pestes » : la « sécurité contre sa vengeance, » et la « faulse confiance de nous.... » Voilà donc ce « degré », établi ^i premièrement » (ce premier degré) par Dieu, « à tous ceulx qu'il luy plaist de remettre en l'héritage de la vie céleste, c'est que estans navrez par la conscience et charge du poix [poids] de leurs péchez, [ils] soient poinctz et picqués à avoir crainte de luy. » Alors, pour nous aider, Dieu nous propose sa loi.

Or qu'est-ce que ce « premier degré », où l'homme est « navré par la conscience et chargé du poids de ses péchés ? » N'est-ce pas la Pénitence ?

Toutefois, Calvin ne se sert pas ici de ce mot : et c'est bien plus loin, après les paragraphes sur la Loi et des paragraphes sur la foi, que vient le paragraphe : « De pénitence et régénération. » « Il est desjà facile à entendre de cecy pourquoy la pénitence est tousjours conjoincte avec la foy de Christ. » Car (I pénitence signifie conversion, par laquelle, la perversité de ce monde délaissée,

\. Kôstlin, naturellement, note cet ordre : « Les chapitres IV à VIII sont un grand développement de ce qui, dans la première édition, formait le sujet du second article |du credo]. i> St. u. Kr., iS68, p. 45, et 437-

2. ' Proximus a fide in pœnitentiam transitus esse débet. » 1539, voir début, III, m, i. — Les idées de Calvin sur la Pénitence ont fait l'objet de beaucoup de discussions. Elles ont été dernièrement étudiées par H. Strathmann, « Calvins Lehrevon dcr Busse in ihrer spiiteren Gestalt », dans Sludien 11. Krilikeu, \" mai 1909. Voir les principaux auteurs cités par Strathmann: A. Ritschl, Rechtfertigung und Versôhniing, V, p. 203 et ss., 210-216 ; Lobstein, Die Ethik Calvins, 1877, ch. VI ; Sieffert, « Die neuesten theologischen Forschungen ùber Busse und Glauben, > dans Halte was du hast 1896, p. 496 et ss.; Lipsius, Luther s Lehre von der Busse, 1896, p. 148 et ss.

3. III, III, I. — « Il nous fault après la foy, conséquemment, dire de Pénitence, veu que non seulement elle est conjoincte à la Foy, mais aussi en est engendrée. » B'\ p. 300.

4. Composée, dit Rilliet, entre le 10 novembre 1536 et janvier 1537, publiée en 1537. — Le Catéchisme français, p. XV.

nous retournons en la voie du Seigneur. » Calvin ajoute : « L'efiect de ceste pénitence dépend de nostre régénération, laquelle consiste en deux parties, sçavoir est en la mortification de nostre chair, c'est-à-dire de la corruption qui est engendrée en nous, et en la vivification spirituelle par laquelle la nature de rhomme est restaurée en intégrité. Il nous faut doncques toute nostre vie méditer que, estans mors à péché et à nous-mesmes, nous vivions à Christ et sa justice '. »

l^assage fort remarquable, et auquel les critiques feraient bien de se rapporter, pour y voir que, lorsque Calvin parle de la mortification de la chair, « il entend par chair la corruption qui est en nous; » que lorsqu'il parle de la méditation de la mort, il entend la méditation « de la mort à péché et à nousmesmes » pour la vie en Christ et sa justice. De plus, ce passage montre que, en plaçant la Pénitence après la foi. Calvin ne nie pas les angoisses, les remords, les tourments d'esprit qui précèdent la foi. A ce « premier degré » (cette « première porte )>) il ne confère pas le nom de Pénitence, mais il ne nie pas ce « premier degré ». Accordons, si l'on veut, qu'une certaine confusion est dès lors assez facile. Les savants théologiens n'ont pas moins tort de la commettre. C'est ainsi que, dans les éditions ultérieures de son Institution, tout en affirmant nettement que la foi précède la pénitence, Calvin continue à parler des douleurs de « conscience » qui peuvent amener au « service de Dieu ». Mais, dit-il, «c'est une crainte comme on la voit aux petis enfans, qui ne sont point gouvernez par raison. » Et, laissant de côté la question de savoir « en combien de sortes Jésus- Christ nous attire à soy, » il affirme qu'il n'y a pas là encore « droicture » de pénitence ^ — Ainsi deux sens du mot Pénitence, ou deux degrés, dont l'un précède et l'autre suit la foi. Et nous avons la clef des prétendues variations ou contradictions de Calvin, lesquelles ont donné lieu à tant de discussions inutiles

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