Opéra XXII, p
2. Opéra III, m, 2. — On peut remonter plus haut que Y bistriictioii de 1536-1537. jusqu'à l'édition de \ Institution de 1536. — Evidemment, a priori, il n'est pas probable que, dans l'espace d'un an, Calvin ait modifié ses idées, lui dont on a si souvent dit qu'il n'en avait jamais modifié aucune de 1536 à 1559. Toutefois, on remarque une clarification, dirais-je, des expressions. — Dans Vliisli/ution de 1536, Calvin a bien dit: « Christ d'abord montre les trésors de miséricorde ouverts en sa personne, puis il e.xige la pénitence, et enfin la foi en les promesses de Dieu. . Ce qui met la pénitence entre la foi aux trésors de miséricorde de Christ, et la foi aux promesses de Dieu. La pénitence vient donc après la foi au Christ. (Opéra I, p. 149.) — Et, cependant, quelques lignes plus loin, il écrit: . En un mot, je donne à pénitence le sens de mortification. Cette pénitence nous donne premièrement entrée {primum ingressum aperit) à la connaissance de Christ [et ceci ne semble pas s'accorder avec cela ; car pour croire aux trésors, offerts par Christ, il faut avoir déjà un premier accès auprès de Christ. La pénitence ne peut pas, à la fois, ouvrir le prinmm ingressum, et venir après un primum ingressum], qui se montre seulement aux pécheurs malheureux et affligés, qui gémissent, travaillent, sont chargés, ont faim, ont soif, sont accablés de douleur et de misère. . (Ibid., I, p. 150.) - Or ce passage est repris en 1539 et répété jusqu'en 1559, mais, comme j'ai dit, clarifié par le texte de X Instruction. Au lieu de : < la pénitence nous donne premièrement entrée, . nous lisons : < la hayne du péché, laquelle est le commencement de pénitence, nous donne premièrement entrée,... » etc. [Ibid, I, p. 694; B^ p. 308, et 1559. lU. '". 2°-) Et ce texte se trouve après ceux-ci (identiques de 1539 a .559): .11 nous fault après la foy conséquemment dire de pénitence, veu que non seulement elle est conjoinctc à la foy, mais aussi en est engendrée. . (1539. Opéra I. p. 685, et Br, p. 3P0, i559. 1", m, i.)
et interminables. Nous ne citerons qu'un exemple comme preuve : « Dieu, dit Calvin, ne met point la repentance [le texte latin dit pœniteutiam ; de telle sorte que pénitence et repentance sont, pour Calvin, absolument synonymes] en premier lieu pour dire qu'elle précède la foy en tout et partout (tota prœcedat Jîdem)^ veu qu'une partie d'icelle procède de la foy et en est un effet [voilà bien les deux parties dont l'une précède et l'autre suit la foi1 ; mais pour ce que le commencement [le premier degré, ou la première partie] de repentance est une préparation à la foy, j'appelle commencement, la desplaisance de nous-mesme, laquelle nous touchant au vif de la crainte du jugement de Dieu nous incite à chercher le remède à nos maux'. » — En définitive, les deux degrés de la iKnitcnce ou repentance ne sont pas autre chose que les deux tristesses ou repcntances dont parle saint Paul : « La tristesse du monde qui produit la mort, et la tristesse selon Dieu qui produit une repentance, laquelle conduit au salut et dont on ne se repent jamais-. » Voilà comment Calvin parle quelquefois de la pénitence en un certain sens, avant la foi, et cependant affirme que la repentance ou la pénitence, dans son vrai sens, suit la foi, dont elle est un effet.
2. Notre Réformateur insiste beaucoup sur le fait que, à l'origine de la repentance, il y a l'amour et non la crainte. II est vrai que le mot de crainte revient souvent chez Calvin. Et on en a tire des conséquences nombreuses et fâcheuses. On a seulement oublié la définition que Calvin lui-même en donne.
Certainement, Calvin a fait jouer un rôle à la « crainte » ^ au sens où nous entendons ce mot, à la crainte du jugement de Dieu et de la punition éternelle. — Mais ce sens, loin d'épuiser, pour Calvin, le contenu du mot crainte, n'en indique pas même l'élément essentiel; et la vraie traduction du mot latin limor, dont se sert Calvin, serait beaucoup plutôt le mot français révérence : « Que la crainte de Dieu nous soit une révérence meslée de tel honneur et crainte *. »
Or, dans la révérence, le premier élément, c'est l'amour. « La crainte (tinior) de Dieu procède de double affection. Car Dieu ha en soy la révérence (reverentiam) tant d'un père que d'un maistre (patris et domini), » et, pour « l'honorer droictement », il faut se « rendre envers luy fili obéissant et serviteur prompt {obedientem filium et obsequentem servuin)^.n D'abord le Père, puis le Maître; d'abord le fils, puis le serviteur. — En réalité : « Les iniques ne craignent point Dieu ^. » Les fidèles seuls craignent Dieu ; et pourquoi ? « Au contraire, les fidèles craignent plus l'offense de Dieu que la punition. » La première crainte est « servile » ; la seconde seule est « franche et volontaire, comme elle doit estre aux en fans envers leurs pères '. »
I. Commentaires, Actes des apôtres, XX, 21. — 2. Commentaires, 2 Corinthiens, VII, 10. — 3. Rappelons que pour Calvin les mots colère, inimitié de Dieu sont des « manières de parler accomodées à nostre sens. » (n, XVI, 2.) — « Dieu en usant d'un tel style s'accomodc à la capacité de nostre rudesse. » (U, XVI, 3.) — 4. III, II, 26. — S. Bf, p. 198. III, II, 26. — 0. lu, p. 199, III, II, 27.
7. III, II, 27. — Le sens du mot crainte est tel qu'il n'y a pas contradiction entre crainte et confiance. Ces deux sentiments peuvent très bien se trouver réunis dans le cœur du fidèle : « Il n'y a nul cmpeschement que les fidèles ne sentent crainte et tremblement, et ensemble jouissent de consolation qui les
Toujours l'amour au début. « Le prophète dit jentreray en ton temple en la multitude de ta bonté et y adorerai en crainte. >» (Ps. V, 8.) — « A ce sens se rapporte le dire du prophète que les enfans d'Israël craindront à cause de Dieu et de sa boulé*, n (Prov. XX'VIII. 14.) — « Lhomme ne se peut droictement adonner à repentence, sinon qu'il se recongnoisse estre à Dieu, » selon la parole du Psaume, que « Dieu est propice afin qu'on le craigne". » « 11 faut que le commencement de nostre repentance procède de la cognoissance de la miséricorde de Dieu ^. » Le commencement de tout, c'est la clémence et bonté de Dieu.
« Il est impossible de craindre Dieu et de nous adonner à son service, sinon que nous ayons cognu sa bonté.... Nous voyons donc que les hommes ne peuvent avoir nul fondement de crainte de Dieu, jusques à ce qu'ils ayent cognu et appréhendé sa miséricorde, afin de venir franchement à luy et le cercher.... Car sous ce mot |de crainte] il ne faut point que nous pensions que l'Lscriture signifie seulement quelque servitude que les hommes rendront à Dieu, voire comme estans forcez; mais ceste crainte icy emporte que nous soyons pleinement adonnez à nous laisser gouverner par la main de Dieu, que nous cognoissions surtout quelle est sa bonté et sa miséricorde, et que nous luy portions telle révérence que nous soyons vrayement conjoints à luy ''. )>
Et Calvin prend soin de bien expliquer que la crainte ne doit jamais être excessive. Une crainte excessive est une tentation, un piège du démon : « Daniel adjouste : il y ha merci et pardon en toy, Seigneur! Comme s'il disoit : combien que les hommes soient affligés pour leurs péchés, qu'il faut qu'ils prennent courage néantmoins; car il y aura dangier, quand nous serions abatus d'un sentiment de nos péchés, tel que nous devons avoir, que le diable nous vint mettre en
asseure.... La douceur de la grâce de Dieu, quelque souefvc qu'elle soit (diilcedo et siiavilas), apprend les hommes de s'esmcrveiller avec crainte, à ce qu'ils dépendent du tout de Dieu, s'abaissans sous sa puissance. > (,1559, m, II, 23.)
1. Ibid., 23. — i. B», p. 301. m, III. 2. — 3. Commentaires, Luc .\V, 17.
i. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 526, 527. — « La foy est une cognoissance de la volonté de Dieu prinse de sa parole. > (III, II, 6.) Or la volonté de Dieu est inséparable de son amour : « J'appelle piété une révérence et amour de Dieu conjointes ensemble {conjiinctam cinn aniore Dei reverenliam), à laquelle nous sommes attirés, cognoissans les biens qu'il nous faut. » {i559. I. U. "•) — « La foy doit chercher Dieu, non pas le fuir. Il appert doncques que nous n'avons pas encores la définition plene, puisque cela ne doit point estre réputé foy, de cognoistre une chacune volonté de Dieu. Et que sera-ce, si au lieu de volonté, de laquelle le message est quelquefois triste et espovantable, nous mettons bénévolence ou miséricorde ? Certes, en ceste matière, nous approchons plus de la nature de foy. Car lors nous sommes doucement induits de chercher Dieu,... sa grâce, en laquelle il testifie qu'il nous est Père propice. » (III, il, 7.) — Qu'on lise encore ce passage : « Si nous n'appréhendions seulement que l'ire de Dieu, il seroit impossible que nous eussions repentance de nos péchés. Or, la vraie repentance qu'il nous faut avoir d'avoir offencé Dieu, c'est quand nous désirons de retourner à luy, que nous ne demandons sinon d'estre des siens, et qu'il nous prenne à merci en nous pardonnant nos fautes. Comment seroit-il possible qu'un homme qui auroit conceu un horreur et crainte de la majesté de Dieu, eust une telle affection en soy, pour dire, je me viendrai renger à luy ? Or nous fuirions Dieu tant qu'il nous seroit possible, qu'un homme ne demandera qu à despitcr Dieu, et à l'arracher de son siège s'il luy estoit possible, sinon qu'il ait eu quelque goust de sa bonté. Il faut donc que nous congnoissions la bonté de Dieu, ou autrement nous ne pourrions venir à repentance. » {Sermons sur le livre de Daniel. Optra XLl, p. S16.)
desespoir pour dire : qui es-tu ? regarde à toy ! Penses-tu avoir accès à ton Dieu? Il faut donc prévenir ce mal là, et le moicn est tel que le met ici Daniel :
« Seigneur, il y ha merci en toy et pardon » Et ainsi, en somme, il ne faut
point nous désespérer, quels grans et énormes que soient nos péchés; mais pour magnifier la grâce de Dieu, et pour monstrcr cju'ellc surmonte tout, il nous faut estre certains et asseurez, qu'encore que nous fussions jusques au profond d'enfer, que Dieu nous retirera de là. Et ainsi notons sur ce passage que la vraie repentance est tousjours conjointe à la foy; il est vray que ce sont choses distinguées et diverses. Si on dit que la repentance est foy, nous pervertirons toute la doctrine, et ce sera une confusion trop grande. La foy doit donc estre distinguée de la repentance. mais tant y ha que jamais Thomme ne sera vraiement repentant ; il n'aura Jamais le péché en haine, pour suivre la justice de Dieu, sinon qu'il soit certain et asseuré que Dieu le recevra à mercy,... et voiant cet amour estre si grand, quand il nous est venu cercher du temps que nous estions comme bestes esgarées, cela nous a incité à avoir le péché en horreur '. »
3. La pénitence, issue de la foi et de l'amour, peut être divisée en deux parties : la mortification et la vivification.
Pour la mortification, il ne faut pas accepter la « phrénésie » de plusieurs anabaptistes, « et telle racaille comme sont les Jésuites et autres sectes'^; » il ne suffit pas « d'ordonner quelque peu de jours à faire pénitence. » « La pénitence doibt estre continuée de l'homme chrestien toute sa vie ^. »
Pour la vivification, il ne faut point penser à la « joye que reçoit une âme quand elle est appaisée de ses troubles et angoisses; » mais « à une affection de bien et sainctement vivre, comme s'il estoit dit que l'homme meurt à soy pour vivre à Dieu ^ »
Nouveau trait caractéristique : Calvin substitue à la joie de l'âme en possession du salut l'activité de cette âme e.xcitée par cette possession même, et, d'une façon générale, au simple sentiment pieux, exprimé par les mots contrition et foi, il substitue l'action morale exprimée par les mots mortification et vivification. — « Toute la religion tend à ce but qu'en vivant saintement et honnestement, nous servions au Seigneur. » « La doctrine de repentance [pœnitentiœ) contient la reigle de bien vivre et requiert le renoncement de nous-mesmes, la mortification de nostre chair et la méditation de la vie céleste ^ » Donc un effort, un effort continu, pendant toute la vie, pour vivre la vie chvéÛQxinQ toute entière: voilà ce qu'est la Pénitence.
On comprend que, pour Calvin, la vraie pénitence soit la vraie conversion : « Le mot qu'ont les Hébrieux pour signifier Pénitence signifie conversion ou retour; celuy qu'ont les Grecz signifie changement de conseil et volunté. » Et voici sa définition : « C'est une vraye conversion de nostre vie à suyvrc Dieu et la voye
I. Sermons sur le livre de Daniel. Ofxrn XLl, p. 543. 544- — ^- Ajouté en 1559. — ■'!. li' , \>. 301. m, m, 2. — 4. 1559. Jbid., 3. — i). Contincnlaircs, Actes des apôtres XX, 21.
qu'il nous monstre, procédante d'une crainte de Dieu droicte et non feincte ; laquelle consiste en la mortification de nostre chair et nostre vieil homme, et vivification de TEsprit'. «
Ainsi dans cette définition complète de la Pénitence, il y a trois points principaux :
La conversion. Comme toujours, Calvin prévient la superficialité, qui serait tentée de s'arrêter à ce qui est extérieur, aux apparences, aux actes. 11 déclare qu'il ne faut pas descendre en nous-mêmes moins profondément que jusqu'à notre cœur : a Nous requérons un changement, non pas seulement aux œuvres externes, mais aussi en l'âme;... un nouveau cœur,... de tout leur cœur et de toute leur âme'-. »
La droite crainte de Dieu. Il y a lieu de renouveler la même observation : Calvin avertit le fidèle que la crainte de la punition n'est rien; ce qu'il faut, c'est l'horreur du péché lui-même. Rncore une fois, de l'extérieur à l'intérieur! La vérité, « c'est quand, non seulement nous avons crainte d'estre puniz, mais hayssons et avons en exécration le péché, d'autant que nous entendons qu'il desplaist à Dieu ^. »
Enfin, la mortification et la vivification. La mortification doit être complète. Il faut que, « étans occis du glaive de l'Esprit avec violence, nous soyons réduits à néant '\ » — Alors vient la « régénération spirituelle » •'"'. Car « il ne suffiroit point de faire les œuvres extérieurement, sinon que l'âme fust premièrement adonnée à l'amour et affection d'icelles. » Tout étant pour Calvin à tel point intime, profond, on comprend qu'il ne se montre guère partisan de la conversion dite instantanée. « Ceste restauration, dit Calvin, ne s'accomplit point ny en une minute de temps, ny en un jour, ny en un an. Mais Dieu abolit en ses esleus les corruptions de la chair par continuelle succession de temps, et mesmes petit à petit : et ne cesse de les purger de leurs ordures, les dédier à soy pour temples, réformer leurs sens à une vraye pureté, afin qu'ils s'exercent toute leur vie en pénitence, et sçachent que ceste guerre ne prend jamais fin qu'à la
mort ^. »
Calvin n'est pas davantage partisan de la doctrine de la sanctification complète qui, elle aussi, a beaucoup agité les esprits, il n'y a pas très longtemps. « Nous enseignons, dit-il, que les fidèles ont toujours le péché habitant en eux, jusques à ce qu'ils soyent desvestus de ce corps mortel \ »
A plus forte raison s'emporte-t-il contre ces « phrénétiques » de l'Esprit, qui ont déclaré que les chrétiens ont été sanctifiés par l'Esprit, et n'ont plus à se soucier de leur chair, théorie antinomiste qui a été renouvelée de siècle en siècle. « Ce seroit une chose incrédible, s'écrie notre Réformateur, que l'entendement de l'homme peust tomber en telle rage, sinon qu'ilz publiassent arro-
1. B'', p. 303. Ibid., s. — â. Ibid. Ibid., 6. — « Repentance est une chose intérieure qui gist au cœur et en l'âme. . (Comme fttair es, Matthieu III, 8.) - 3. B^, 305. III, m, 7- - *• Ajoutés dans la traOuction française de 1560. - 5. B^, p. 305- HI, m, 8. - 6. 1559. Ibid., 9. - 7. 1543- Md., 10.
JEAN C\LVIN III "
o-amment ceste doctrine. « <> Monstre horrible » ! « Propos desraisonnables, rage brutale '. »
4. Pour la vraie pénitence, les formes extérieures, comme de « jusner et de prier », ne suffisent pas. Il est vrai que cette forme de la piété antique n'est pas toujours « impertinente ». « Les pasteurs ecclésiastiques ne feroient point mal aujourd'huy, si, toutcffois et quantes qu'ilz voyent quelque calamité prochaine, soit de guerre, de famine ou de pestilence, ils rcmonstroient à leur peuple qu"il seroit bon de prier le Seigneur avec pleurs et jcusnes, moyennant qu'ilz s'arrestassent au principal, qui est de rompre les cœurs et non les vestemens -. »
Pour la vraie pénitence, les sentiments de tristesse ne suffisent pas. Et Calvin met de nouveau les âmes en garde contre le désespoir : « Qu'il nous souviene qu'il est besoin de tenir mesure, à ce que la tristesse ne nous engloutisse, pour ce que les consciences craintives sont par trop enclines à trcsbuscher en désespoir. Et Satan use communément de cest artifice, de plonger tant profond qu'il peut en ce gouffre de tristesse, tous ceux qu'il voit abatus de la crainte de Dieu, tellement qu'ils ne se puissent jamais relever. » — Non, les vrais fruits de la pénitence sont « les oeuvres qui se font pour servir à Dieu en son honneur, et les œuvres de charité •'' ; et en somme une vraye saincteté et innocence dévie : brief, selon que chacun s'efforce tant plus de compasser sa vie à la reigle de la Loy de Dieu, en cela il donne tant meilleurs signes qu'il est vray repentant '*. »
5. Bref, la vraie foi conduit à la vraie pénitence, à la vraie conversion; et la vraie conversion conduit à la vraie sanctification.
« La foy se monstrera vraye,... quand elle sera conjointe avec un cœur pur et une conscience bonne et droite. Il faut en premier lieu qu'un homme monstre qu'il a une rondeur et intégrité sans feintise, s'il veut donner approbation de sa foy.... Si la foy n'estoit qu'une cognoissance volage, ou quelque imagination que c'est de Dieu, ou bien quelque doctrine certaine et résolue, mais telle qu'elle n'aura point son siège au cœur, S. Pierre ne diroit pas que les cœurs sont purifiez par la foy. Car quand je scray bien entendu, et grand clerc, et que je sçauray babiller des mystères de Dieu, ce n'est pas à dire que j'aye mon cœur pur. Or est-il ainsi que quiconques a la foy, il a ceste pureté comme S. Pierre le testifie. Concluons donc que la foy ne vague pas au cerveau, que ce n'est point une cognoissance simple et nue ^.
» La foy est celle par laquelle nous sommes transfigurez en l'image de Dieu. Or si les hommes la veulent mesler parmi une mauvaise conscience, n'est-ce pas renverser tout ordre de nature? — Dieu ne peut souffrir une telle infection ^ »
I. BF. p. 83, 84. Ibid., M. — â. Bf, p. 307- Ibid., 17. — :t. i559- HI, m, 15- — '*■ IH. '". '6. — ?>• Sermons sur la première à Timothée. Opéra LUI, p. 35- — '■■ Ibid., p. 112.
Il ne faut pas oublier complètement que V Institution est un manuel universel de la religion chrétienne. Si elle est une dogmatique, une histoire des dogmes, une symbolique, une théologie biblique, une éthique, elle est aussi un manuel de controverse. — Nous ne pouvons suivre Calvin sur ce terrain, où il déployait cependant une force et une habileté si remarquables. Nous allons seulement, à propos de la pénitence, donner un échantillon de sa polémique anti-romaine '.
D'une manière générale, à une piété extérieure, extériorisée, Calvin s'eH'orce d'opposer une piété intérieure, intériorisée*. Voici une addition de i543:
Les « sophistes », dans « leurs gros bobulaires de livres » (immensis voluminibus)^ réduisent la pénitence à une « discipline », à une « austérité » qui en partie dompte la chair, et en partie sert à châtier et à punir les péchés. Quant à la rénovation intérieure de Tàme et à la vie nouvelle, en un mot, quant à ce qui est intime {de interiori mentis renovatione)^ profond, « il n'est nulle nouvelle en leurs quartiers » {mirum silentium). A quoi iSSg ajoute encore: « Ils gergonnent assez de contrition et attrition, » mais quand il semble qu'ils ont navré les cœurs jusques au profond « ils guairissent toutes les amertumes par quelques asperges de cérémonies (lei'i cœremoniaruni aspevsione) ^. »
Les catholiques distinguent dans la pénitence trois parties : la contrition du cœur, la confession de bouche, la satisfaction d'œuvres. Calvin aborde chaque partie l'une après l'autre.
1. La contrition : Il reproche au système catholique de ne point déterminer « quand quelqu'un pourra estre asseuré qu'il se soit bien acquitté de ceste contrition. » Dès lors, il y a deux dangers inévitables : ou le fidèle ne se contente jamais, ou il se contente trop tôt. « S'ils me veulent accuser de calomnie, qu'ils en monstrent un seul qui, par ceste doctrine de contrition, n'ait esté jette en désespoir, ou bien n'ait opposé une feintise de douleur au jugement de Dieu, pour vraye componction \ »
2. La confession : 11 ne s'agit rien moins que de la fameuse confession auriculaire.
D'abord Calvin se moque des embarras de la scolastique cherchant à fixer si la confession est de droit positif, ordonné par les constitutions ecclésiastiques ou de droit divin. — Il réfute les preuves tirées « d'allégorie, comme si les allégories avoyent grand force à prouver quelque doctrine^. » — Loin d'être d'ori-gine divine, l'usage de la confession n'a été obligatoire qu'à partir d'Innocent III. Et notre théologien en profite pour s'égayer aux dépens du fameux texte de ce pape, ordonnant de se confesser omni utriiisque sexus^ ce qui peut se traduire :
l. Les chapitres IV et V sont consacrés à montrer « combien est loing de la pureté de l'Evangile tout ce que les théologiens sorbonistes babillent de la pénitence. »
i. Voir Bf, p. 309-310. — 3. III, iv, i. — i. Jbid., 2, 3. — o. Ibid., $■
26o LA VIE CHRÉTIENNE
à chaque individu des deux sexes, et s'entendre : à chaque individu qui est des deux sexes. « La seule barbarie des mots, dit Calvin, monstre que la loi ne mérite nulle révérence. Les bons pères commandent que quiconque sera de deux sexes confesse ses péchez, pour le moins une fois l'an à son propre prestre. Les gens facétieux {faceti homines) en concluent joyeusement {lepide) que cet ordre concerne les seuls hermaphrodites; et ne reijardc aucun de ceux qui sont ou homme ou femme *. »
Sur quoi notre auteur s'excite contre « tous les advocats et procureurs du pape et tous les caphars qu'il a à loage. » 11 leur rappelle que la confession n'a pas été universellement établie; qu'elle fut d'abord la fonction, non de tous les prêtres, mais d'un prêtre particulier appelé pénitencier, et que saint Nectaire, à cause des immoralités que cette pratique avait amenées à Constantinople, l'abolit. « Hic, hic\ s"écrie-t-il, aures asiiii isti arrigaut : Que ces asnes dressent les aureilles. Si la confession auriculaire estoit Loy de Dieu, comment eust esté Nectarius si hardy de la rompre et abolir? Accuseront-ils d'hérésie et de schisme ce sainct personnage, prisé et approuvé par tous les anciens -? »
Cette confession est impossible : « Comment entendent-ils qu'on puisse nombrer tous ses péchés ? » Non ! On ne peut faire un récit entier : tant « de testes porte ce monstre de péché, » et tant « longue queue il tire après soy ^. »
Elle est inutile, d'après les Ecritures : « Tous ceux que nous lisons avoir obtenu de Christ la rémission de leurs ]:)échez ne sont pas dits sestre confessez à laurcille de quelque messire Jehan'*. »
Klle est dangereuse : Les pécheurs n'ont jamais o si grande hardiesse et licence de mal faire,... sinon quand, ayans fait leur confession au prestre, ils estiment qu'ils peuvent torcher leur bouche et dire : je n'ai rien fait ^. » — Aussi bien, qui se réjouit de cette confession auriculaire ? « fort possible les prestres, qui se délectent joyeusement de réciter leurs faits les uns aux autres, comme de faire plaisans contes? Je ne souilleray beaucoup de papier à réciter les horribles abominations desquelles est plene la confession auriculaire,... chose si pestilente et en tant de manières pernicieuses à l'Eglise^. »
3. Toutefois, à la confession catholico-romaine, Calvin substitue une confession protestante. Il était trop profond psychologue pour contester l'utilité de la confession, selon le précepte de saint Jacques : « Confessez-vous les uns aux autres. » — Et il s'eflForce d'éviter toute équivoque en précisant sa pensée.
La seule confession obligatoire, c'est celle que le pécheur fait au Seigneur pour lui demander grâce et pardon.
Mais « un chascun fidèle, quand il se sentira en telle perplexité de conscience, qu'il ne se pourra ayder sans ayde d'autrui, aye cette considération de ne point négliger le remède comme il luy est offert de Dieu : asçavoir qu'il se descouvre premièrement à son Pasteur, pour estre soulagé, en tant que l'ofHce est de con-
I. Ibid., 7. — Passage de 1559, que nous avons traduit d'après le latin, le texte français étant tout-àfait insuffisant. — 2. Ibid., 7. — :i. Ibid., 16. — 4. Jbid., 18. — o. Ibid., 19. — t>. Ibid.
soler le peuple de Dieu par la doctrine de TEvangile, tant en i)uhlic qucn particulier. »
On gardera l'usage, tout en évitant Tabus, si Ion se donne toujours garde de ces trois choses :
1° Le pasteur n'est pas un prêtre. « L'Escriture, en ne nous assignant persone auquel nous nous deschargions, nous laisse la liberté de choisir d'entre les fidèles qui bon nous semblera pour nous confesser à luy. Toutesfois, pour ce que les Pasteurs doyvent estre par dessus les autres propres à cela, c'est le meilleur de nous adresser plustost à eux. »
2° « Telle forme de confession doit estre en liberté, tellement que nul n'y soit contraint, mais seulement que Ton remonstre à ceux qui en auront besoin, qu'ils en usent comme d'une aide utile. »
3° « Ceux qui en usent librement pour leur nécessité ne doyvent estre contraints par commandement, ni induits par astuce à raconter tous leurs péchez : mais seulement en tant qu'ils jugeront estre expédient, pour en rapporter une vraye allégeance'. »
Cette question de la confession a été traitée par Calvin avec divers correspondants, par exemple avec Farel (i540) -. Xaturellement, Calvin a «horreur des superstitions »; il ne veut « enlacer la conscience d'aucun filet; » il reconnaît que la pente est dangereuse. D'autant plus nécessaire est-il de « prescrire les limites». Cependant, une fois les précautions prises, il n'hésite pas à écrire: « Souvent je te l'ai affirmé : il ne me paraît pas utile d'abolir la confession dans les Eglises, si on ne met en son lieu ce que j'ai récemment établi ^ » 4. Enfin les catholiques parlent de satisfaction.
Dieu, disent-ils, « a remis la coulpe » du péché; mais il a retenu « \i\peiuey), et c'est cette peine qu'il « faut racheter par satisfaction ». — «A tels mensonges, j'oppose la rémission des péchez gratuite, laquelle est si clairement exposée en l'Escriture que rien plus''. »
Il faut distinguer, disent encore les catholiques, entre les péchés avant le baptême (péché originel) et les péchés après le baptême. La grâce de Dieu nous remet les premiers, mais il faut que nos œuvres coopèrent avec la grâce de Dieu pour obtenir le pardon des seconds. — « Fables et mensonges! » — « Partout où il est parlé de la pure gratuité de Dieu en pardonnant les péchez, le propos ne s'adresse point à ceux qui ne sont point encore baptisez, mais aux enfants de Dieu, lesquels ont esté régénérez et nourris longtemps au sein de l'Eghse^ »
Les catholiques distinguent enfin entre les péchés mortels et les péchés véniels qui « se peuvent purger par remèdes faciles. » — « Jeu et mocquene de Dieu. )) Sans être pareils, les péchés sont tous mortels, car le salaire du péché, c'est la mort, et ils sont tous véniels, car la grâce peut les efi'acer*.
I B.' p. 3.9 Ibid, .2. - 2. Voir Jean Calvin, II, p. 4.3 et n. 3. - 3. Opéra XI. p. 41 (^9 mars .540). - Voir er^core sur ce sujet: « Les pasteurs de Zurich à Farel », 4 avril .54. (Opéra XI, p. .83). et une lettre de « Farel aux pasteurs de Zurich . du 30 avril .54.. [Opéra XI, p. 2..). - Hcrmmjard. VI, p. 200. i. Ibid., 25. — o. Ibid., 27. — 0. Ibid., 28.
Et ainsi Calvin poursuit « ces serpents et les estreint tellement qu'ils ne peuvent pas seulement plier le bout de la queue*. » En particulier, il exerce toute «a critique et toute sa logique contre ces deux inventions papistiques, venues de « cette source de satisfaction », les indulgences et le purgatoire.
5. Certes, ceux qui soutiennent les indulgences « sont plustost dignes d'estre mis entre les mains des médecins que d'estre convaincus par argumens. » Et. cependant, il faut discuter la cause de ces « traftiques, tromperies, larrecins, rapacitez. »
« Le trésor de l'Eglise » est constitué par les « mérites de Christ, des apôtres et des martyrs, n De ce trésor le pape a la garde « essentielle ». De là les indulgences qu'il donne, « plénières », ou « pour certains ans » ; — « celles que donnent les cardinaux pour cent jours et les évcsques pour quarante. » — Mais qu'est-ce donc que tout cela, sinon « une pollution du sang de Christ et une fausseté du diable-? »
L'Ecriture dit que la rémission des péchés est par Christ: les indulgences disent que la rémission des péchés est par saint Pierre, saint Paul et autres.
L'Ecriture dit que le sang de Christ nous lave de tout péché : les indulgences disent que le sang des martyrs nous lave de nos péchés, etc.
6. Ici Calvin ne conteste pas que la croyance au purgatoire ne soit ancienne. Mais l'objection ne saurait l'arrêter. « Les anciens se sont trop conformez à l'opinion et sottise du vulgaire. » Ils ont usé « d'une singerie perverse ». « Ils ont esté hommes en cest endroict, et pourtant il ne faut point tirer en imitation ce qu'ils ont fait ^. » « Il faut donc crier à haute voix que purgatoire est une fiction pernicieuse de Satan ''. »
I. Jbitl, 29. — â. m, V, I, 2. — :!. Ibi(/., 10. — 4. It)ie/., 6.