CHAPITRE DEUXIÈME
La justification par la foi.
I. La justice de Dieu. — II. Les œuvres de l'homme. — III. La justification par la foi: premier élément, l'Imputation. — IV. Double résultat: honneur de Dieu, paix de la conscience. — V. Second clément de la justification par la foi: la Régénération. — VI. Les contradictions de Calvin, i. Contradiction entre l'Imputation et la Régénération. 2. Les deux Calvin contradictoires, l'un ultra-intellectualiste, l'autre ultra-spiriualiste. 3. Le vrai Calvin. 4. La vie de la piété et de la pensée de Calvin. — VII. L'accusation catholico-romaine. — VIII. Les bonnes oeuvres ne sont-elles pas du moins inutiles ? — IX. Les bonnes oeuvres et la prédestination. — X. La place de la justification dans l'histoire du dogme.
A foi, — celle que Calvin vient de décrire, d'analyser, — est justifiante. 11 n'y a de justification que ' par cette foi *.
Dans un système aussi organiquement un que celui de Calvin, toute étude nouvelle contient déjà certains éléments de l'étude qui suit, et contient encore certains éléments de celle qui précède. — Calvin définit dans les mêmes termes : la Pénitence, la Repentance, la Conversion et la Régénération ^ Le lecteur va donc constater quelques répétitions : heureusement. Car, pour les éviter, il faudrait couper, séparer les membres les uns des autres par quelques-unes de ces opérations chirurgicales dont certaine systématisation est coutumière, mais dont la vie. — et la vérité, — ont horreur.
1. Il est nécessaire de bien s'entendre sur l'épithète seule: la foi sei4te. « Nous n'enseignons pas que la foy, qui justifie, soit seule, ains nous affermons qu'elle est tousjours conjointe avec les bonnes œuvres ; seulement nous débatons que c'est elle seule qui sert et suffit à justifier. .. Nous nions que la vraye foy puisse estre arrachée d'avec l'Esprit de régénération ; mais quand il est question de la cause de justification, lors nous mettons hors toutes œuvres. > Commentaires, Galates V, 6.
i. La dernière monographie sur la justification par la foi dans Calvin; Die RechtfertigungsUhre Calvins und ihre Bedeiitung fur seine Frômmigkeil a été écrite par >f. Willy Lûttge, 1909.
.3. < Le mot qu'ont les Hébrieux pour signifier pénitence signifie conversion ou retour > (III, m. 5). — « La pénitence consiste en la mortification de la chair et la vivification de l'esprit » (III, lll, 8). — « L'effet de la pénitence dépend de notre régénération, laquelle consiste en deux parties : mortification, vivification, » Opéra XXII, p. 50, 51.
Pour nous rendre compte de ce qu'est « la vraye justice », plaçons-nous d'abord en face de Dieu : « Il est facile [en eflFetl à un chacun de gasouiller en un anglet d'eschole. quelle dignité ont les œuvres pour justifier l'homme : mais quand on vient devant la face de Dieu, il fault laisser là tous ces fatras'. » — Calvin met donc Dieu sur son siège judicial. u non pas tel que nostre entendement l'imagine de soy-mesmes, mais tel qu'il nuus est dépeinct en l'Escriturc : asçavoir par la clarté duquel les estoilles sont obscurcies; par la vertu duquel les montaignes descoulent comme la neige au soleil; à l'ire duquel la terre est esbranlée; par la sagesse duquel les sages sont surprins en leurs finesses; duquel la pureté est si grande, que. à la comparaison d'icelle, toutes choses sont souillées et contaminées; duquel les anges ne peuvent porter la justice; lequel ne pardonne point au meschant; duquel, quand la vengeance est une fois entlambce, elle pénètre jusques au plus profond de la terre. Qu'il soit doncque assiz pour examiner les œuvres des hommes: qui osera approcher de son throsne sans trembler ^ ? »
Ce Dieu là ne peut évidemment rien accepter, « sinon ce qui est du tout entier, pur de toute macule, et d'une perfection, où il n'y ayt rien du tout à redire. » Or cela « ne s'est jamais peu trouver en homme vivant, et jamais ne s'y trouvera ^. »
Calvin se sert de plusieurs '' comparaisons. Citons-en une : « Si les estoilles, lesquelles semblent durant la nuict très claires et reluysantes, perdent toute leur lumière quand elles vienent au soleil : que pensons-nous qu'il adviendra à la plus grande innocence, qu'on puisse imaginer en l'homme, quand elle sera comparée avec la pureté de Dieu^. »
En face de ce Dieu, Calvin fait passer^ les diverses classes d'hommes.
"Voici d'abord l'homme « destitué de la cognoissance de Dieu. » « Depuis le couppet de la teste jusques à la plante des piedz on n'y trouvera un seul grain de bien (scintilla boni)''. » Est-ce à dire qu'il n'y ait aucune « apparence d'honnesteté » en ses mœurs ? Calvin ne se rend pas coupable de cette exagération. « Je ne nie pas que toutes les vertus qui apparoissent en la vie des infidèles et ydolatres ne soient dons de Dieu. Et ne suis si eslongné de jugement humain, que je veuille dire qu'il n'y ayt nulle diflférence entre la justice, modération et équité de Tite et de Trajan, qui ont estez bons Empereurs romains, et entre la rage,
1. ' Dans le chapitre sur la justification, on voit clairement que précisément Calvin, lui aussi, est surtout préoccupé de la question pratique.... Presque nulle autre part il ne parle avec un sérieux plus pathé tique de la nécessité d'élever nos yeux jusqu'au trône judicial de Dieu. » Kôstlin, S/in/. ii. Krit., 1868, p. 437. — i. B>\ p. 364. III, XII, I. — 3. Ibiit Ihid. — i. Bf, p. 365. Voir Ihid., 2. — "i. B''; p. 366. IbiiL, 4- — 0. B'', p. 374. III, XIV, I.
intempérance et cruauté de Caliguki, Néron ou Domitian, qui ont régné comme bestes furieuses; entre les vilaines paillardises de Tybérius et la continence de Vespasian ; et (afin de ne nous arrester en chacuns vices ou vertus) entre l'observation des loix et le contemnement. Car il y a telle diversité entre le bien et le mal qu'elle apparoist mesmes en ceste image morte'. »
Dieu, pour conserver le monde, a imprimé au cœur des hommes cette distinction entre « les œuvres honnestes et vilaines ». Et il a même accordé plusieurs bénédictions de la vie présente à ceu.x « qui s'estudient à vertu entre les hommes-. » — Il y a donc des vertus chez Thomme naturel, des vertus « dons de Dieu », et que Dieu bénit. Il est vrai que ces vertus sont en définitive des « simulachres de vertus», dignes « de nulle rémunération, mais plustost de punition. » Seulement, pourquoi ? Parce que l'acte ne vaut que ce que vaut le cœur: « Leurs œuvres sont corrompues de l'impureté du cœur, comme de leur première originel » C'est toujours la théorie de la ualiire, du caractère, opposée à la théorie des actes isolés, la théorie de l'arbre et de ses fruits K Ce qui doit être changé, c'est la nature : rien de moins. « Le commencement de nostre salut est comme une résurrection de mort à vie ''. » « Dieu suscite l'homme des mortz et le fait nouvelle créature''. »
Après les incrédules, Calvin cite à la barre du tribunal divin les « chrétiens de tiltre et profession,... » les hypocrites « cachant leur perversité sous couverture de preud'hommie '. »
Les uns et les autres ont o une souillure (impuritas) de conscience**. » Or, « le Seigneur proteste qu'on n'acquiert nulle sanctification, que le cœur ne soit premièrement bien purgé (iiisi corde priiis bene purgatn).... Toutes œuvres procédentes des pécheurs sont souillées par l'impurité de leur cœur '••. »
Sans doute, Dieu ne désapprouve aucune observation de sa Loi. Mais il enseio-ne partout que a le commencement... est une crainte cordiale de son nom. Icelle ostée, toutes les choses qu'on luy présente, non seulement sont fatras [niigœ), mais ordures puantes et abominables {fœtidœ abominandœque sardes).... Il fault donc que la purification du cœur précède, à ce que les œuvres provenantes de nous soient amyablement reçeues de Dieu *". »
Lnfin, Calvin en arrive à ceu.x qui, « estant régénérés par l'Esprit de Dieu, s'adonnent de cœur à suyvre saincteté et innocence". » Est-ce que ceux-là du
i. Bf, p. 375. Ibid., 2. — i. Ibid.
3 Br p 376 Ibid., 3. - L'important, c'est de savoir . de quelle affection procèdent les œuvres (ex quo affcctu cordis). . {III, xiv, ..) - Car voici la grande ma.xime : « Ce n'est point par l'acte [non aciibus), mais par la fin [sed finibns) que sont appréciées { f,ensantur) les œuvres (officia). . (III, xiv, 3.) Le texte français dit vaguement : « Ils n'ont pas rapporté leurs œuvres, qu'on a tenues pour vertueuses, a la fin qu .Is
devoycnt. > -, • t
\ , Us peuvent donc produire de beaux fruictz, et mesmes de donlce saveur ; mais .Iz n en peuvent nullement produire de bons. » Ibid. et Ibid., 4. - ■'. Br, p. 379- Ibid., 6. - 6. B^, p. 377- Ib>d., 5- - . Selon que nous sommes de nature, on tireroit plustost de l'huyle d'une pierre que de nous une seule bonne œuvre. » Ibid. - 7. Br, p. 374- - 8. B^ p. 379- Ibid., 7- - 9- B^ p. 380. Ibid., 7. - «0. B^ p. 38..
Ibid., 8. — H. Bf, p. 374.
JEAN CALVIN III
moins n'accomplissent pas la justice de Dieu ? Non ! (]hez eux aussi il y a des « reliques d'imperfection », et Calvin écrit ces lignes, tout inspirées du souffle de la morale calviniste :
(( Que le serviteur de Dieu (sanc/iis Dei scnnis) eslise la meilleure œuvre qu'il pensera avoir faictc en toute sa vie : quand il aura bien espeluché toutes les parties d'icelle, il trouvera sans doulte qu'elle sentira (sapiai) en quelque endroict la pourriture de sa chair : veu qu'il n'y a jamais en nous une telle disposition (alacrilas) à bien faire, qu'elle y devroit estre ; mais qu'il y a grande foiblesse à nous retarder. Or combien que nous voyons les macules dont sont entaschées (respersa) les œuvres des sainctz n'estre point obscures ne cachées, touteffois encores que nous posions le cas que ce soient seulement petites taches {miiiiitissimos uœvos) et menues : asçavoir si elles n'oflfenseront en rien les yeux du Seigneur, devant lesquelz les estoiles mesmes ne sont pas pures'. »
Aussi bien, même si nous faisions quelques œuvres vraiment pures et parfaites, elles seraient comme effacées par un seul péché ; car « celuy qui a offensé en un poinct est rendu coulpable de tous. » Ce serait en vain « que nous produyrions une œuvre ou deux ; » « il est requis d'apporter une obéyssance perpétuelle ". »
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que Calvin déclare les païens, même les plus vertueux, dignes de la condamnation. Il condamne également les chrétiens eux-mêmes : « Jamais, dit-il, il ne s'est trouvé œuvre d'homme fidèle qui ne fust damnable *. »
Dès lors que peuvent valoir pour lui tous les « subterfuges des Sorbonnistes » sur la dignité intrinsèque, la justice partiale, les œuvres de supérérogation ! « Je dy, s'écrie-t-il, que ceux qui babillent ainsi inconsidérément ne réputent point combien c'est une chose exécrable à Dieu que péché : car lors certes ilz entendroient que toute la justice des hommes, assemblée en un monceau, ne suffiroit pas à la récompense [c'est-à-dire à la compensation, compensationi} d'un seul péché '. »
Et il termine par cette raillerie amère et éloquente : « Messieurs noz maistres {ntiosi isti rabbini) peuvent bien sans grande difficulté disputer de ces matières, estans en leurs escholles, assiz mollement [le latin ajoute : siib timbra] sur dez coyssins. Mais quand le souverain Juge apparoistra du ciel en son Throsne judicial, tout ce qu'ilz auront déterminé {ventosa hujusmodi placiia) ne profitera guères, ains s'esvanouyra comme fumée. Or c'estoit ce qu'il faloit icy cercher f/zoc, hnc qiiœrendum erat) : quelle fiance nous pourrons apporter, pour nous dcffendre en cest horrible jugement, et non pas ce qu'on en peut babiller, ou mentir, en quelque anglet dune Sorbonne °. »
i. Bf, p. 382. Ibid., 9. — 2. B', p. 382, 383. Idid., 10. — 3. Ibid. — 4. B^, p. 384. Ibid., 13. ii. Br, p. 386, 387. Ibid., 15. — La traduction est une belle et large paraphrase, et comme un texte nouveau.
Dieu, tout sainteté; l'homme, tout péché. — On voit sur quel terrain la question est posée: sur le terrain relit^ieux et moral par excellence. Ainsi posée, la question est résolue. Devant ce Dieu, l'homme ne peut avoir aucune justice : il n'y a pour l'homme qu'un seul refuge de salut, la foi. Si Dieu exige de l'homme la justice pour le pardonner et le sauver, il faut qu'il la lui donne : c'est la justification par la foi, le « principal article de la religion chrétienne*. »
Comme on a voulu, sur ce point, établir une diflFérence*, et quelquefois très grande, entre Calvin et Luther, lisons attentivement : « Qu'il nous souviene bien que c'est le principal article de la religion chrétienne [prœcipiium sustinendœ religionis cardinem), afin qu'un chascun mette plus grande peine et diligence à en sçavoir la résolution ^. »
Et voici la définition : « Celuy sera dict justifié par foy, lequel estant escluz de la justice des œuvres, appréhende par foy la justice de Jésus-Christ: de laquelle estant vestu, apparoist devant la face de Dieu, non pas comme pécheur,
mais comme juste ^ »
Le premier élément de la doctrine de la justification par la foi est donc X imputation^ : «Celuy est justifié qui n'est point estimé comme pécheur, mais
1. - Dans la première édition de X Institution, la doctrine de la justification par la foi n'occupe pas un chapitre particulier. Mais il faut le remarquer, elle concorde avec la doctrine des éditions postérieures et non moins avec la doctrine des réformateurs allemands. Si elle n'occupe pas un chapitre particulier, elle n'en parait pas moins le sujet principal de tout l'enseignement chrétien. . (Kôstlin, Stud. und Kritik., 1868, p. 452.) — Le chapitre de « la justification de la foy et des mérites des œuvres, • introduit en 1539 (ch. VI), a fourni, sans beaucoup de changements, les chapitres XI à XVIII de 1559.
i. M. Liittge (p. i-io) résume les opinions des théologiens sur la place de la justification par la foi dans le système de Calvin. Ces opinions sont innombrables, aussi diverses (et même contraires) que possible. Pour les uns la prédestination est au centre du système, et la justification n'a qu'une importance secondaire. Pour les autres la justification est essentielle et son importance n'est diminuée en rien par la prédestination. Entre ces opinions extrêmes toutes les opinions intermédiaires sont représentées.
;î Br, p. 354. III, XI, I. - Toute la somme de l'évangile est contenue dans ces deu.K chapitres : la pénitence et l'a rémission des péchés. Institution de 1536. Opéra I, p. .49- - « Ce n'est pas ici une discussion à propos de l'ombre d'un âne : il s'agit de la chose la plus importante de toutes, de la rém.ss.on des péchés. S'il importe de savoir une chose dans toute notre religion, il importe surtout de comprendre et de tenir ferme ceci : comment est obtenue la rémission des péchés. . Ibib., p. 151. - ♦ Enlevez la connaissance de la justification par la foi, et la gloire de Christ est éteinte, et la religion est abolie, et 1 Egl.se est détruite, et il n'y a plus d'espoir de salut. Ce dogme est donc le principal summu», est dans la religion. . Lettre à Sadolet, Opéra V, p. 396, 397- - M. Luttge reconnaît que « le sentiment religieux, dte rel,giûse Stiimming, se manifeste dans toutes ces pensées. >