‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 78 sur 149 · B'', p. 355. /é/rf., 2. · texte numérisé non relu

B'', p. 355. /é/rf., 2.

5. Nous nous bornerons ici à signaler l'idée de Ritschl, que la rémission des péchés, d'après les Réformateurs, a Heu par l'organe de l'Eglise. Il en arrive à dire que la communauté des croyants est considérée comme antérieure au.x expériences de l'individu. (Ritschl. Die christliche Lehre von der Rechtfert,gung und Versôhnung, I. p. .94.) - Dabord Ritschl ne donne pas de preuve et même finit par reconnaître que les Réformateurs n'avaient pas senti le besoin d'en arriver à cette conséquence logique; que la réflexion théologique de Luther et de Mélanchthon n'avait pas été jusque-là. Mais il croit pouvoir mettre Calvin de son côté, en s'appuyant sur la première édition de V Institution {Opéra I, p. 78). où il est dit que nous avons la rémission des péchés « quand nous sommes ascili et inserti dans le corps de I Eglise, . cette

comme juste [in loco jiisti habetur) '.... Estre estimé juste, n'emporte point une qualité d'effet {relative non aitlein ut qiialitatem aliqiiam dcnntct)-.... Dieu nous justifie par le moyen de Jésus-Christ; il ne nous absout point en tant que nous soyons innocenz {non propriœ innocentiœ approbatione); mais c'est en nous tenant gratuitement pour justes {sed justiticv imputatione)^ nous réputant justes en Christ, combien que nous ne le soyons pas en nous-mesmes (pvo jiislis in Christo censeatnur, qui in nobis non sumus)^.... Nous disons, en somme, que nostre justice devant Dieu est une acceptation, par laquelle nous recevant en sa grâce, il nous tient pour justes {pro jusiis habet). Et disons qu'icelle consiste en la rémission des péchez, et en ce que la justice de Jésus-Christ nous est imputée \imputatione) \ »

Deux résultats également précieux sont obtenus par cette imputation, par cette doctrine de la justification par la foi. Elle maintient dans son intégrité l'honneur de Dieu, elle assure à l'homme la paix de sa conscience.

L'honneur de Dieu! « La justice de Dieu n'est point assez esclarcie {illustrata), sinon qu'il soit seul estimé juste, et communique le don de justice à ceux qui ne l'ont point méritée » — « Qu'est-ce que nous tentons... de desrober à Dieu, la moindre goutte {particulam) du monde de ceste louange de bonté gratuite?... Tous ceux qui cuident rien {vel tantillum) avoir de leur propre se dressent contre Dieu pour obscurcir sa gloire ^ » — « Quiconque se glorifie en soy se glorifie contre Dieu '. » — « En somme, il fault conclure que l'homme ne se peut attribuer une seule goutte {micam) de justice sans sacrilège **. »

La paix de la conscience ! « La conscience ne peut avoir repoz et resjouys-

« Eglise catholique qui est le corps mystique de Chirist. > Et cependant Calvin ajoute immédiatement : < La rémission des péchés est la voie par laquelle on accède à Dieu, et la raison par laquelle il nous est concilié; et, pour cela, elle nous ouvre seule l'entrée dans l'Eglise, et nous y retient > {iiiia nobis iugressinn in ecclesiam aperit). — Dans la dernière édition, Calvin conjoint encore la rémission des péchés à l'Eglise, « la Jérusalem céleste ». Toutefois, il dit bien que la rémission des péchés est « nostre première entrée en l'Eglise et au royaume de Dieu » ( priimis nobis in ecclesiam ac regniun Dei ingressiis, peccatoriim reinissio); que « nous n'avons nul accès en la famille de Dieu, sinon que premièrement par sa bonté nos ordures soyent nettoyées > (non patere nobis in Dei familiam aditum); que, « par la rémission des péchés, Dieu nous reçoit en son Eglise (in ecclesiam recipit), nous y entretient et conserve. » (IV, l, 20, 21.) — Voir pour la discussion de cette idée : A. Lang, « A. Ritschl, als Rcformationshistorikcr •, dans Re/onn. Kirch. Zeit. du 24 juillet 1898. Au surplus il s'agit ici, pour Calvin, de l'Eglise des élus, de l'Eglise invi sible, et non de l'Eglise visible.

1. Bf, p. 355. III, XI, 2. — 2. 1559. Ibid., 3. — :t. 1543. Ibid.

4. 1543. Ibid., 2. — < La justice de Christ nous est attribuée tout ainsi que si elle estoit nostre, nostre propre iniquité ne nous estant point imputée. » Opéra XXII: « Instruction et confession de foy, » p. 49. — L'imputation est, si l'on veut, plus expressément affirmée en 1536 qu'en 1559. — En 1536, le mot imputation est écrit trois fois : Han cesse Christi jiistiliam, non nostram ; in ipso, non in nobis vitam sed imputatione nostram fieri. lia non vert nos esse jusios sed imputative, ve/ non esse Jiisios, sed pro justis imputatione haberi. Opéra I, p. 60. En 1559, le passage correspondant ne contient qu'une fois le mot imputation : Eam justificalionem in peccatorum remissione acjuslitia Christi imputatione posilam esse, III, xi, 2.

ii. br, p. 371. III, xill, I. — IV 1559. Ibid. — 7. Jbid., 2. — 8. \i^ , p. 372. Ibid., 2.

sance [serenari) devant Dieu,... sinon qu'il nous confère justice de sa bénignité gratuite '. » — « Un chascun seroit ve.\é de doubte, puis après accablé de désespoir, en réputant en soy-mesme de combien gros fardeau de debtes il seroit grevé, et combien il seroit loing de la condition qui luy seroit proposée. Voylà desjà la foy opprimée et esteincte. Car vaquer [pour « vaguer », en i56o ; Jluctuari], varier, estre agité hault et bas, doubter, vaciller, estre tenu en suspens, finalement désespérer, n'est pas avoir fiance : mais c'est de confermer son cœur en une certitude constante et arrestée, et avoir un appuy solide, où on se puisse reposer \ubi reciunbas ac pedem Jîgas) -. »

Suit une de ces pages d'un mysticisme chrétien si caractéristique, et qui est comme un cri de foi, le cri d'un c(eur rempli, débordant de la douceur et de la certitude de ses expériences chrétiennes. « Voyci doncques nostre fiance ! Voyci nostre consolation unique! Voyci tout le fondement de nostre espérance !... La promesse ^de justice" que Dieu a faite est ferme, non point à cause de nos mérites, mais selon sa miséricorde.... » Cette promesse est saisie par la foi. Ht où? dans le cœur du Père. « Il fault qu'en cest endroit la foy nous subvienne... afin que ce qui est caché de nous au cœur du Père, nous soit révélé par l'Esprit et que son esprit, en nous rendant tesmoignage, nous persuade que nous sommes enfans de Dieu ^ » — Puis, en i55g, comme si ce n'était pas assez, il ajoute : « De là vient que Christ est nommé maintenant Roy de paix, maintenant nostre paix.... Parquoy tous ceux qui babillent que nous sommes justifiez par foy d'autant qu'après estre régénérez nous vivons justement, n'ont jamais gousté la douceur de ceste grâce, pour se confier que Dieu leur seroit propice. Dont il s'ensuyt qu'ils ne sçavent que c'est de bien et deument prier, non plus que les Turcs et tous autres Payens. Car il n'y a vraye foy, tesmoin sainct Paul, sinon celle oui nous suawère ce nom tant doux et amiable [suavissimum) de Père pour invoquer Dieu franchement : et mesmes qui nous ouvre la bouche pour oser crier haut et clair Abba, Père \ » — Voilà, avait-il déjà dit, ce « qui ne se peut faire que nous n'en sentions vrayment la douceur {quin suavitatem père senliamus), et l'expérimentions en nous-mesmes [experiamiir in nobis ipsis) \ »

Avons-nous tout dit? Rn particulier avons-nous indiqué le lien que Calvin établit entre la foi et la vie, entre la justification par la foi et les œuvres ?

Ici précisément nous rencontrons un théologien très distingué, qui reproche à Calvin de n'avoir pas établi ce lien, M. Lobstein. Les attaques des catholiques ne lui paraissent pas sans valeur. « Calvin ne réussit pas à montrer comment, dans la confiance qui saisit la justification, sont contenues la force, l'impulsion de bien faire. Aussi longtemps que le fait est affirmé, sans être expliqué

i. BF, p. 372. IbM., 3. - â. BF, p. 373. Ih,d., 3. - ♦ La vrayc foy ne justifie pas doncques pour avoir conceu quelque intelligence de Divinité, mais parce qu'elle fait reposer Ihomme en la certitude de la miséricorde de Dieu. > (lll, xvii, n.) - 3. 1543- III, xiii, 4. - '»• -SSg- J^M-. 4, 5- - •'• '"■ "■ '5-

et démontré, toutes les phrases qui déclarent que la foi est une force opérante sont des déclarations en Fair {unenvicscue Machtspruche). » — « Il en résulte que les adversaires, en afiirmant que la justification gratuite est une doctrine morale dangereuse, ne peuxent être réfutés aussi vite et aussi facilement que le pensaient, et que l'essayaient les Réformateurs. Comme il n'était pas réellement démontré que la justification tendait naturellement à la nouvelle naissance et à l'accomplissement de la loi, la doctrine de Calvin, relative à l'activité nécessaire de la foi, restait incomplète, et, vis-à-vis de la doctrine catholique, elle n'était pas pleinement convaincante *. »

Le reproche de M. Lobstein serait-il fondé, même si nous n'avions que les explications de Calvin sur la nature de la foi? Nous ne le pensons pas. — Mais Calvin nous fournit encore d'autres explications. Et les voici : 1" dans la justification par la foi, Calvin comprend, non pas un élément, mais dciix\ 2° il déclare que ces deux cléments sont inséparables, quoique distincts \ 3" il explique qu'ils sont tous les deux la conséquence, psychologiquement logique, nécessaire, de la foi en Christ.

\. Lobstein, Uie Ethik Calvins, p. 34, 35. — Y a-t-il eu ici une différence entre Luther et Calvin? Beaucoup d'auteurs l'affirment. « C'est à Calvin, a dit .'Xstié, que revient l'immense mérite d'avoir présente; la doctrine de la justification d'une façon suffisamment complète et pondérée pour échapper à cette grave difficulté. Evitant à la fois la tendance extrême des catholiques et des luthériens, il trouve moyen de présenter la doctrine de la justification de manière à tenir compte de tous les éléments de vérité qui s'y rattachent. » (J.-F. Astié : « L'Institution chrétienne et la crise théologique actuelle, » dans Le Chrétien évangélique, de Lausanne, 1861, troisième article, p. 338, 339.) - Par contre, on lit dans R. Seeberg, Lehrhucli der Dogmengeschichie, 1898, II, p. 244, n. i : « L'affirmation, pleine de légèreté, que des adversaires du luthéranisme, appartenant à tous les partis *t à tous les temps, se sont transmise de main en main, et d'après laquelle les œuvres et la moralité n'ont pas un fondement suffisant dans le système d'idées de Luther, a été radicalement réfutée par l'ouvrage de Thieme. Au contraire, on peut dire que chez aucun Réformateur le principe de la moralité ne plonge aussi profondément, aussi directement dans le cœur de la religion que chez Luther. » Peut-être que, voulant prouver trop, l'honorable symboliste risque de ne pas prouver assez. Mais ici, comme presque partout, nous sommes disposé à mettre à part Luther, à innocenter Luther, avec son originalité religieuse si riche, si puissante, et à distinguer entre Luther et le*luthéranisme. Est-il vraiment inexact que le luthéranisme a tout de suite exagéré l'élément judiciaire de la justification ? 11 semble bien que non, et Osiander en est une preuve. « Osiander, dit Astié, déjà au seizième siècle, faisait contre la doctrine de l'imputation, trop exclusivement accentuée par les luthériens, exactement la même objection que nous avons signalée chez Mœhler. » (Le Chrétien évangélique, 1861, p. 341.) — Seeberg déclare que Mélanchthon et Osiander (qu'il considère comme le premier des hommes de second rang, à l'époque de la Réformation) ont séparé ce que Luther unissait, et exagéré l'un l'élément judiciaire, l'attribution, l'autre l'élément moral, la régénération. (Seeberg, Ibid., p 361, n. 2.) C'est donc bien contre une exagération, et une exagération antérieure à 1550, qu'Osiander proteste, puisque, en 1550, 1551 et 1552, il publie des livres résumés ainsi: « Ils [les luthériens] nous enseignent des choses plus froides que glace, à savoir que nous sommes réputés justes seulement à cause de la rémission des péchés, et non pas aussi à cause de la justice de Christ habitant par la foi en nous. » (Seeberg, Ibid., p. 357.) — Calvin discute longuement les idées d'Osiander et les résume comme suit: Nous devenons « justes, substanciellement, en Dieu, par une infusion de son essence. » C'est une « mixtion substanciellc ]iar laquelle Dieu, s'escoulant en nous, nous fait une partie de soy. » (1559. III, XJ, 5.) Calvin prétend que cette monstrueuse fantaisie « est comme une seiche, laquelle, en jettant son sang, qui est noir comme encre, trouble l'eau d'alentour, pour cacher une multitude de queues.» {Ibid., 6.) — L'approbation de Mœhler nous explique un peu la désapprobation de Calvin. « La doctrine d'Osiander devient de tout point conforme à celle des catholiques, quand on explique, dans leur vrai sens, les expressions obscures qu'il cmjiloic, souvent sans les bien comprendre. » (Mœhler, \< p. 161, 162.)

La justification I'AK LAhul 27I

1. A lélément judiciaire de la justification, à V attribution^ vient se joindre rélément moral, la régénération * ou la sanctification.

Ces deux éléments sont distincts L'attribution est complète, absolue et se fait d'un coup. — La régénération est lente, progressive, dure toute la vie. Icibas l'homme ne parvient pas à la sainteté que Dieu réclame - : si Dieu ne nous tenait pour justes complètement que quand nous sommes complètement régénérés, nous ne serions jamais justes devant lui. « Il faut donc » que les « justes » soient « justiriez d'une autre façon (longe aliter) qu'ils ne sont régénérez en nouveauté de vie. » En effet, « Dieu commence tellement à réformer ses esleus en la vie présente, qu'il poursuit cest oeuvre petit à petit et ne le parachève point jusques à la mort •*. 1-Zn sorte que tousjours ils sont coulpables devant son jugement. I) — Tandis que pour la justification : Dieu « ne justifie pas en partie,... car une portion de justice n'appaiseroit pas les consciences *. »

2. Mais pour être distincts, les deux éléments ne sont pas séparables : « La grâce de justifier n'est point séparée de la régénération, combien que ce soyent choses distinctes "*. » — « L'homme est justifié par seule et pure acceptation et pardon de ses péchez [sola fuie et niera gratia]^ et toutesfois la saincteté réelle de vie [realis vitœ sanciitas), comme on dit, n'est point séparée de telle imputation de justice ®. » — « Comme on ne peut point deschirer Jésus-Christ par pièces, aussi ces deux choses sont inséparables,... justice et sanctitication. » — Aussi distinctes et aussi inséparables que la clarté et la .chaleur du soleil. « On ne sauroit trouver rien plus propre que ceste similitude, pour vuider ce différent,... voylà une liaison mutuelle et inséparable : et toutesfois la raison ne permet point que ce qui est propre à l'un soit transféré à l'autre". »

3. Nous voilà arrivés à l'explication profonde : et l'on peut s'étonner qu'un psychologue comme M. Lobstein ne Tait pas aperçue, .^ussi certain, aussi nécessaire est-il que le soleil éclaire et chauffe, aussi certain, aussi nécessaire

1. Cette « régénération consiste en deux parties, sçavoir est en la nwrtificatioit de nostrc chair, c'està-dire de la corruption qui est engendrée avec nous, et en la vivification spirituelle, par laquelle la nature de l'homme est restaurée en intégrité. > Instruction et confession de foy (i536-'537). XXII, p. 50, 51. On remarque que la définition de la Régénération est la même que celle de la Pénitence.

i. Calvin a été un grand adversaire de la prétendue sanctification complète : « Quant à ceux qui se forgent, par songes, une telle perfection, qui nous exempte de ceste nécessité de supplier pour obtenir pardon, qu'ils aycnt tels disciples qu'ils voudront, moyennant qu'on sache qu'ils arrachent à Jésus-Christ tous ceux qu'ils acquièrent à eux : vue que Luy, en induisant les siens à confesser leur coulpe, ne reçoit ny advoue que les pécheurs. Non pas qu'il nourrisse les fautes par flatterie, mais pourcc qu'il sçait que les fidèles ne sont jamais tellement despouillez des infirmitez de leur chair qu'ils ne soyent toujours redevables au jugement de Dieu. » (III, xx, 45.)

3. « Ceste restauration ne s'accomplit point ny en une minute de temps, ny en jour, ny en un an. » 1559. m, III, 9. - Cette rémission des péchés ne se fait pas d'un coup, non seniel, comme quelques-uns le pensent bêtement, stolide. Opéra I, p. 47-

4. 1559. m, XI, II. - < J'cntens qu'il nous convient en nous humiliant, attribuer la louange de nostre salut à la bonté de Dieu, qu'il nous a faite par le moyen de son filz, et appuyer là toute nostre confiance : mais que nous ne sommes point participans d'un tel bien, qu'en nous réduisant à Dieu, pour faire fruictz de bonnes œuvres et sainctes. Et de fait, que jamais l'un de nous est donné sans l'autre. » Excuse de Jacques de Bourgogne, 1548 (éditée par M. Cartier), p. 40, 41.

5. 1559. m, XI, II. — li. I559. ni, III, I. — '. 1559- ni. XI. 6.

LA VIE CHRETIENNl,

est-il que Christ justifie et régénère ses fidèles. Or, la Justification par !a foi, c'est Tunion du fidèle à Christ par la foi.

Pour qu'il y ait justification, c'est-à-dire pour que la justice de Christ nous soit « alloée », il faut que nous ne soyons pas « liors de Christ et séparez d'avec luy » (extra tios C/irisliis, et ab eo separati) \ que Christ ne soit pas « loing ou hors de nous» [extra nos prociil)-; il faut que nous soyons « vestus de luy et entez en son corps » (ipstim induimus, insiti simiis in ejiis corpus), que nous fassions « un avec luy » (uninn nos seciim)^; la foi qui sauve nous unit à Christ (nos Christo copulat), a nous ente au corps de Christ » (nos in Christi corpus inscrit) ''. — Vient le passage célèbre : « Par quoy j'eslève en degré souverain la conjonction [conjunctio) que nous avons avec nostre chef, la demeure [liabitatio) qu'il fait en nos coeurs par foy, l'union sacrée {mystica unio) par laquelle nous jouissons de luy". » Ce passage est de iSSg; mais, dès i53g, tout était déjà affirmé : « Nous ne songeons poini; une foy qui soit vuide de toutes bonnes œuvres, ou une justification qui puisse consister sans icelles : mais voylà le neud de la matière : que jà soit que [quoique] nous confessions la foy et les bonnes œuvres estre nécessairement conjoinctes ensemble, touteflFois nous situons la justice en la foy, non pas aux œuvres. La raison pourquoy est facile à expliquer, moyennant que nous regardions Christ auquel la foi est dirigée, et dont elle prend toute sa force. Car dont [d'où] vient que nous sommes justifiez par foy ? C'est pource que par icelle nous appréhendons la justice de Christ, laquelle seule nous réconcilie à Dieu. Or nous ne pouvons appréhender cette justice que nous n'ayons aussi sanctification. Car quand il est dict que Christ nous est donné en rédemption, sagesse et justice, il est pareillement adjousté qu'il nous est donné en sanctification. De cela s'ensuyt que Christ ne justifie personne qu'il ne les sanctifie quant et quant. Car ces bénéfices sont conjoints ensemble comme d'un lyen perpétuel, que quand il nous illumine de sa sagesse, il nous rachette ; quand il nous rachette, il nous justifie ; quand il nous justifie, il nous sanctifie. Mais pour ce qu'il n'est maintenant question que de justice et sanctification, arrêtons-nous en ces deux. Combien donc qu'il les faille distinguer, touteflFois Christ contient inséparablement l'un et l'autre. 'Voulons-nous donc recevoir justice en Christ? 11 nous fault posséder (>hrist premièrement. Or, nous ne le pouvons posséder que nous ne soyons participans de sa sanctification, vu qu'il ne se peut deschirer par pièces. Puisqu'ainsi est, dy-je, que le Seigneur Jésus jamais ne donne à personne la jouyssance de ses bénéfices, qu'en se donnant soymesme, il les élargist tous deux ensemble, et jamais l'un sans l'autre. De là il appert combien est ceste sentence véritable, que nous ne sommes point justifiez sans les œuvres, combien que ce ne soit point par les œuvres; d'autant qu'en la participation de Christ, en laquelle gist nostre justice, n'est pas moins contenue sanctification". »

Calvin fait plus encore, et, comme l'auteur le plus moderne, il écrit, dans

1. 1559. III, 1, 1. — 2. 1559. III, XI, 10. - .'t. ibid. — 4. 1550. m, II. 30. — .■;. 1559. m, xi, 10. —

fi. Br, p. 399, 400. III, XVI, I.

LA JUSTIFICATION PAR LA FOI 2ji

une analyse minutieuse, la psychologie de la régénération, « l'explication des fruits et efFects que les fidèles sentent en eux » {effectus qiins senlimiis) '.

Dabord le fidèle éprouve l'horreur du péché. « Toute la conversion à Dieu » peut être « comprinse sous le nom de pénitence -. » « Quand quelqu'un est amené à la vraye cognoissance de son péché, adoncques il commence à le hayr et à le détester, adoncques vrayement il se desplaist en son cœur, et se confesse misérable et confus, il se souhaite estre autre qu'il n'est. Outre, quand il est touché du sentiment du jugement de Dieu (car l'un incontinent s'ensuyt de l'autre), lors humilié, espovanté et abatu, il tremble et se desconforte, et perd toute espérance ^. »

La rémission des péchés est la délivrance de cette misérable servitude. « Nul ne peut embrasser la grâce de l'Evangile qu'il ne se retire de ses desbauchemens pour suyvre le droict chemin, et applique toute son estude à se réformer*. »

A l'horreur du péché, qui nous éloigne du péché, se joint le sentiment de la sainteté de Dieu, qui nous rapproche de cette sainteté. « Quand nous oyons qu'il est fait mention de la conjonction de Dieu avec nous, il nous doit souvenir que le lien d'icelle est sainteté. Non pas que par le mérite de nostre saincteté nous venions à la compagnie de nostre Dieu, veu qu'il nous faut premièrement que d'estre saincts, adhérer à luy, afin qu'il espande de sa saincteté sur nous, pour nous faire suyvre là où il nous appelle : mais à cause que cela appartient à sa gloire, qu'il n'ait nulle accointance avec iniquité et immondicité, il nous luy faut ressembler [non pas pour que nous soyons, mais] puisque nous sommes siens "*. »

Et enfin ce Dieu saint est notre Père: Horreur du péché, désir de sainteté, amour de Dieu : « Celuy qui répute quel Père nous est Dieu ha suffisante raison, voire encore qu'il n'y eust nul enfer, d'avoir plus grand horreur de l'offenser que de mourir.... Les fidèles craignent plus son offense que la punition ''. »

On est étonné après tout cela que M. Lobstein puisse écrire : « Le lien psychologique entre la foi et les œuvres manque '. »

Par la foi, c'est-à-dire par l'union spirituelle, mystique avec Christ, l'homme devient une nouvelle créature; un changement s'opère en lui de nature semblable à celui qui est produit dans un arbre par une greffe. Dès lors dire à Calvin : vous n'expliquez pas comment l'homme, justifié par Christ, doit accomplir des bonnes œuvres, c'est dire à un horticulteur: vous n'expliquez pas com-

1. 1559. m, III, I. — 2. Ibid., 5. — :i. Ibid., 3. — '». Ibid., 1.

5. m, VI, 2. — ♦ Ce qui est vraiment caractéristique chez Calvin, c'est que, au souci du salut, de la réconciliation, de la certitude du salut, immédiatement, dès le début et avec autant de force, se joint l'insistance sur la transformation de la vie, sur la sanctification devant le Dieu saint. La seconde édition marque même ici un progrès sensible sur la première, un progrès dans l'exposition didactique de ce qui appartient spécifiquement à l'esprit calviniste. > Kostlin, Sftid. und Kril., 1868, p. 465-

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