‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 85 sur 149 · I. Schulze, p · texte numérisé non relu

I. Schulze, p

*• 'SSÇ- I. XV, 3. — On peut voir que Calvin a sensiblement modifié son langafje, el même son idée, quand on compare le texte de \' Institution (1559) et le texte de la Psychopannychia (avant 1542). « Le corps, auquel combien qu'une œuvre admirable de Dieu apparoisse par dessus tous autres corps créez, toutesfois on n'y voit point reluire aucune image de Dieu. » {Opéra V, Psychopannychia, p. 180. Opuscules, p. 8.) — « Afin que nul ne constituast ceste image en la chair de l'homme, Moyse récite que le corps a esté premièrement formé du limon de la terre, en sorte toutesfois qu'il ne représentoit aucune image de Dieu. Puis après il dit, que respiration de vie a esté adjoutée à ce corps formé de la poudre de la terre afin que lors premièrement l'image de Dieu commençoit à reluire en l'homme, quand il seroit accompli en toutes les parties. > (Ibid, p. :8i. Ibid, p. 8.) — « Je veux obtenir seulement ceci que l'image de Dieu est hors la chair.... Rien ne peut porter l'image de Dieu, sinon l'Esprit, comme de fait Dieu est esprit!... Ceste image de Dieu en l'homme ne peut avoir son siège en l'homme, sinon en l'Esprit. » (Ibid., p. 181, 182. Opuscules, p. 9.) — a. Sermons sur le Deutéronome. O/era XXVllI, p. 101.

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5. Le corps du fidèle doit être, autant que cela dépend de lui, sain, c'est-àdire dispos « au service de Dieu et de son Eglise. » Il faut faire tout ce qui est « propre et utile » à ce but. Il faut soigner, fortifier son corps. Et le fameux adage : Mens sana in cnrpnre sano, reçoit un sens chrétien. Saint Paul recommande à Timothée de boire un peu de vin. Or saint Paul parle au nom de Dieu: « Dieu nous aime tant qu'il ha le soin de nostre nourriture,... qu'il ha le soin de nos corps. » Il faut donc se garder « d'une austérité trop grande, car Dieu ne veut point que les hommes se tuent d'eux-mesmes, » comme il faut se garder d'être <■< gourmans pour nous crever et pour opprimer nos forces et vertus'. » « Il faut revenir au moyen ^à la voie moyenne] ou médiocrité, qu'on appelle, car c'est là où gist la droite vertu*. »

« Il nous sera bien licite et permis de songner nos corps; et Dieu n'est pas si austère envers nous qu'il ne vueille qu'un chacun regarde ce qui luy est propre pour sa santé, que nous n'usions des commoditez qui nous sont mises entre mains ''. »

Si nous sommes malades, il nous faut user « des remèdes qui nous sont offerts*. » Dieu «veut que nous en usions; c'est un orgueil diabolique de nous en vouloir abstenir ^. »

Il est donc « décent à un apostre de Jésus-Christ d'exhorter un homme à boire du vin ? » Parfaitement. « En tout et partout, jusques au boire et au manger, Dieu veut que nostre vie soit réglée, afin qu'en usant de ses créatures [choses créées] nous le puissions servir, que nous soyons propres pour bien faire. »

Ainsi nos corps, maintenus dans la propreté et dans la piété, dans la joie et dans la santé, atteindront leur maximum de force pour le service de notre âme et de Dieu. Et on comprend pourquoi le corps du calviniste, — non moins que son âme, — a été propre à la conquête du monde moderne par tous les efforts intenses du commerce et de l'industrie, dans l'ancien et dans le nouveau monde.

6. Nous voilà déjà assez loin de l'ascétisme platonicien. Voici qui nous en éloigne plus encore : la croyance à la résurrection des corps.

Cette résurrection des corps a été complètement inconnue des philosophes paiens, remarque Calvin : « Laquelle chose non seullement est difficile à croire, mais du tout incrédible, si nous la voulons estimer selon la raison humaine. Pourtant combien que plusieurs philosophes n'ayent point du tout esté ignorans de l'immortalité de l'âme, toutelTois il n'y en a pas un seul lequel ayt eu le moindre pensement du monde de la résurrection de la chair*. » — Et cependant

I. Sermons sur la première à Timothée, Opéra LUI, p. 536. — 2. Ibid., p. 533. « L'homme doit avoir soin de sa santé tant qu'il luy est possible, et non tant pour le regard de soy, que pour s'appliquer à bien faire. > Ibid., p. 534. — 3. Ibid., Opéra LIII, p. 575. — 4. A propos de la médecine, voir Jean Calvin, III, p. 689. — 5. Opéra LUI, p. 537. — 6. Br, p. 293. — Ce chapitre est presque tout nouveau dans l'édition de 1559. La phrase, que nous venons de citer, y est modifiée comme suit: « Combien que plusieurs des

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cette doctrine est capitale : & L'importance de la chose doit bien aiguiser nostre étude: car ce n'est pas sans cause que S. Paul remonstre que, si les morts ne ressuscitent, tout l'Evangile n'est que fumée et mensonge '. »

Calvin écarte également la pensée de ceux qui soutiennent qu'après la mort l'àme n'aura pas de corps, et de ceux qui soutiennent qu'elle en aura un autre (tout à fait autre) que notre corps actuel : « I/erreur de ceux qui imai^incnt que les âmes ne reprendront point les corps desquels elles sont à présent vestues, mais qu'il leur en sera forgé de tout nouveaux, est si énorme, que nous le devons tenir comme un monstre détestable. » — On fait une objection : « La chair, dit-on. est souillée d'immondicitc. » Calvin répond : Comme « s'il n'y avoit nulle souillure aux âmes! » Si donc l'objection ne porte pas contre l'âme, elle ne porte pas contre le corps.

D'abord nos corps sont les temples de Dieu : « Ce seroit chose trop absurde que les corps, lesquels Dieu s'est dédiez pour temples, tombassent en pourriture sans espérance de résurrection. » — Ensuite « nos corps sont membres de Jésus-Christ*. » — « Ce qui doit estre accomply en tous les membres, selon l'ordre et degré d'un chacun, a esté commencé au chef^ » — Enfin : Dieu demande que nos « langues, » nos « mains » le célèbrent. S'il fait « un tel honneur à nos corps, quelle rage est-ce à un homme mortel de les réduire en poudre, sans espérance qu'ils doyvent estre restaurez? S) — « Il n'y auroit nul propos que le corps de S. Paul, auquel il a porté les marques de Jésus-Christ^ et auquel il l'a magnifiquement glorifié, fust privé du loyer de la couronne. »

De fait, conclut Calvin, « il n'y a article si bien liquidé en l'Escriture que cestuy-ci, c'est que nous ressusciterons en la chair que nous portons". » « J'ay honte d'employer tant de paroles en une chose si claire ". » Seule l'incrédulité est mère d'une opinion contraire, et fait paraître « incroyable qu'une charongne, qui aura esté consumée de longtemps en pourriture, recouvre son état premier**. »

De nouveau M. Schulze est bien obligé de reconnaître « qu'il y a une réelle différence entre l'eschatologie de Calvin et celle de Platon, à savoir que Calvin veut attacher cependant une grosse importance à la résurrection ^. »

Mais ce fait capital ne gène pas plus M. Schulze que tous les autres qu'il a constatés et éliminés: c'est une contradiction inconsciente de plus, et voilà tout! « Calvin, dit M. Schulze, pendant qu'il insiste si énergiquement n'a pas du tout conscience, que cela ne cadre pas avec son peu d'estime (Abschcit{u/ig) de ce corps, et même dans son état primitif '". » — Calvin pagano-platonicien a tout simplement trouvé la doctrine de la résurrection des corps dans la Bible. 11 l'a

Philosophes ayent maintenu l'immortalitc des âmes, la résurrection de la chair a esté approuvée de bien peu. > 1559. m, XXV, 3.

i. 1559. III, XXV, 3. — i. Ibid. 7. — ;t. Ibitl., 3. Il n'y a pas ici une simple preuve externe, scripturaire; il y a une preuve très interne, organique, t Parquoy il nomme cest Esprit, Vie, quand il habite en nous, pour ce qu'il nous est donné à ceste fin de vivifier ce que nous avons de mortel. > Ibiil. — 'i Ibid, 7. — 5. 1559. III, X.XV, 8. — '■>. Ibid., 7. — 7. Ibid., 8. — H. Ibid., 8. — 9. Schulze, p. 8b. - m. Ibid.

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prise sans s'apercevoir qu'elle contredisait tout son système. " Calvin la trouva dans la Bible, et cela suffisait '. « — Mais « personne ne se soustraira à l'impression qu"il y a ici quelque chose d'ajouté, et d'ajouté extérieurement, sur l'autorité de l'Ecriture.... Calvin, il est vrai, ne s'en est pas plus douté, ou s'est encore moins douté de ce mélange que d'autres docteurs de l'Eglise avant lui, qui avaient eu une même formation intellectuelle -. «

Nous ne contestons pas que Ckdvin n'ait étudié Platon. Il rappelle : « Platon dit quelquefois que la vie d'un philosophe est mcditatinn de mort ^ » — Mais Calvin n'intitule pas moins un de ses chapitres: « Méditation de la vie à venir. »

Les ressemblances de détail ne prouvent pas les ressemblances générales ; les ressemblances de forme, d'expression, n'empêchent pas les différences de fond. — L'austérité, le spiritualisme calviniste est aux antipodes de l'ascétisme platonicien.

Par ces citations de textes, selon nous, mal compris, par l'élimination, sous prétexte de contradiction inconsciente, des textes trop clairs, M. Schulze arrive à conclure qu'il y a dans le calvinisme « une diminution d'estime {Uuterschàtiung) de la tâche de l'homme dans le monde. « (11 est vrai qu'il se croit obligé de distinguer entre la tâche morale individuelle et la tâche humaine sociale. Et il accorde que le calvinisme a professé une estime exceptionnelle de la valeur de la moralité individuelle.) Il dit : « Quant au travail à opérer sur le monde, et quant à son contenu multiple, quelqu'un placé à ce point de vue ne peut pas s'en préoccuper beaucoup \ » Ailleurs il parle « de cet esprit qui est le mépris du monde, l'éloignement du monde (Weltfremdheit), l'amour seulement de l'audelà ^... »

Enfin : « Rien ne montre mieux la tendance à se détourner du monde {den Welt abgewaiidten Charakter) de la moralité au sens de Calvin, que la relation indiquée entre le chapitre « où il est traitté de renoncer à nous-mesmes, » et celui où il est parlé « de soufïrir patiemment la croix, » et celui sur « la médita- » tion de la vie à venir».... Comme théâtre de notre préparation morale au ciel, cette vie, en elle-même méprisable, avait une valeur. Mais cette préparation morale devient une habitude de mépris pour la vie (naturellement considérée en elle-même), et une habitude d'efïort vers la vie à venir. Cela signifie : Cette vie a cette importance que, en elle, nous nous détachions d'elle, et vivions pour la vie à venir. Ainsi le sérieux moral du christianisme calviniste ne triomphe pas de l'état d'âme qui désire la mort {die Stimmung der Todessehnsucht). Au contraire, cet état trouve ici une nouvelle nourriture*. »

7. En vérité, si cette conclusion de la vie chrétienne calviniste est contraire à quelque chose, c'est bien moins encore, si possible, aux paroles, aux idées, aux conceptions de Calvin, qu'à la réalité de tous les faits, de toute l'histoire. Et ce n'est pas sans un grand étonnement que l'on voit un savant, grâce à toutes les

i. Schulze, p. 86. — i. Ibid., p. 88. — 3. B', p. 309- "I, m, 20. — 4. Schulze, p. 16, 17. — .'i. Ibid., p. 19, 20. — 6. Ibid., p. 13, 14.

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subtilités et à tous les tours de force de Texégèse, en arriver paisiblement, dans le demi-jour de son cabinet, à des affirmatit>ns contre lesquelles protestent, au grand soleil de la vie, des siècles et des peuples entiers. Le calviniste perdu dans les nuages de reschatologie ! paralysé par les chaînes de Tascétisme 1 Mais à ce compte personne n'est moins calviniste que le calviniste !

Non! Le calviniste n'est pas l'homme qui se détourne, qui se retire du monde, c'est l'homme, au contraire, qui en prend possession, ]ilus que tout autre homme; qui le dompte, s'en sert pour tous ses besoins; c'est l'homme du commerce et de l'industrie, de toutes les inventions et de tous les progrès, même matériels '.

8. Et cependant cette incroyable erreur n'est plus pour nous, — au point où nous sommes arrivé de nos études, — trop difficile à expliquer. Les critiques de notre Réformateur, se trouvant devant les antinomies que nous n'avons cessé de signaler, se bornent à choisir l'un des termes de l'apparente contradiction, et ne recherchent pas l'explication psychologique qui concilie ces deux ternies, et fait de l'un la cause profonde de l'autre. Que de critiques ne comprennent pas comment la doctrine du serf-arbitre, poussée à l'extrême par les calvinistes, a précisément fait des calvinistes les fondateurs des libertés civiles et de la liberté morale? C'est cependant un fait, vérifié par la contre-épreuve du pélagianisme, lequel, parti du libre-arbitre absolu, aboutit au complet esclavage moral et social. Nous l'avons vu. Eh bien! à propos du renoncement à la vie et de l'usage de la vie, il se passe exactement ce qui s'est passé à propos du serfarbitre et de la liberté. En dépit des apparences, l'un n'est pas la négation, mais l'un est la cause de l'autre.

Pour Calvin, en effet, le renoncement n'est pas une simple conception négative, la négation de l'égoïsme, comme le pense M. Schulze, qui s'épouvante de voir Calvin dépasser toute limite, et déclare que pour éviter un extrême « il tombe lui-même dans l'autre -. »

Loin de nous trouver ici en face d'une exagération plus ou moins réelle, nous nous trouvons en face d'un principe, d'une loi, de l'une des plus grandes lois du monde spirituel: per cnicem ad lucem ! Ce qui tantôt veut dire : par

I. Les protestations de plus en plus nombreuses semblent s'élever contre l'hypothèse de M. Schulze. Dans son étude, M. Luttge corrige très souvent soit le sens, soit le commentaire des textes cités par M. Schulze. « La reproduction correcte de la doctrine de Calvin ne laisse apercevoir aucune tendance {Fasstmg) intellectualiste dans la notion de la foi, ni aucune indication (Bestiniiittluit) eschatologique dans la notion de la justification > (Luttge, p. 73). — M. Luttge cite maints passages où Calvin parle du présent. Il montre que les mêmes reproches pourraient s'adresser à Luther. (Ihid., p. 57 n. i ; p. 60.) — Et quant à la définition de la foi, il dit: < Sans compter que, pour préciser la notion de la foi, M. Schulze ne tient compte que du paragraphe où Calvin cherche à donner une sorte de définition, et laisse de côté une foule d'autres textes {das sonstige reiche Material), il me semble que même sa reproduction du paragraphe n'est pas exacte. » (Ibid., p. 58.)

i. Calvin n'est point du tout aussi exagéré qu'on le dit. Il connaît les restrictions: < Nous ne sommes point nostres : oublions-nous doncques nous-mêmes, tant qu'il sera possible (quoad licet). » (B'',p. 7S9. lU, VII, I.) — « Cccy est aussi une grande vertu que, ayans quasi oublié nous-mesmes {iiaslri piriie obliti).... » (B', p. 790. III, vil, 2.)

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la servitude à la vraie liberté ! et tantôt : par le renoncement à la vraie possession, etc.

Cette loi a été formulée avec clarté et solennité par le Christ lui-même : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » (Mat. XVI, 25 ; et Mat. XIX, 29; VI, 32.)

Même en laissant de côté toute intervention spéciale de Dieu, toute bénédiction miraculeuse, la loi psycholoi^iquc reste aussi simple qu'incontestable. Renoncer, pour tout donner à Dieu et à ses frères, c'est être dans l'état religieux et moral le plus propre à assurer la liberté d'esprit, la sûreté de l'action, l'usage des moyens normaux, moraux. — L'égoïsme, les passions, les vices, ne sont pas les vrais moyens de dominer le monde, de tirer du monde ce qu'il contient. Ce qui domine le monde, c'est le calme, la possession de soi-même, la vertu. La matière ne tire rien de la matière. C'est l'esprit qui fait de la matière ce qu'il veut.

Celui qui cherche le monde, le perd. Celui qui le perd, à cause de Christ, à cause de Dieu, à cause du Bien, le gagne. — Celui qui ne renonce pas à soimême n'est rien : il se perd dans tout ce qui n'est pas lui. Celui qui renonce à soi-même, à cause de Dieu et de ses frères, gagne sa personnalité, sauve son vrai moi, son moi supérieur, spirituel, moral. Celui qui renonce à son moi, pour mettre à la place de son moi, le bien, le Christ, Dieu lui-même, devient, comme Dieu, créateur dans tous les domaines.

Le prétendu pessimisme de Calvin a été, psychologiquement, la cause profonde et la garantie du réalisme calviniste, que l'histoire atteste.

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