‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 87 sur 149 · Bf, p. 713, 714. in, XIX · texte numérisé non relu

Bf, p. 713, 714. in, XIX

2. « L'édification semble avoir remplacé la distraction [Erholtmg). Calvin avait une défiance insurmontable de toute distraction. » (Kattenbusch, Jahrbûcher fur detUsche Théologie, 1878, p. 368.) — < A l'analogie [de l'organisation calviniste] avec la hiérarchie catholique du moyen âge, se joint tout naturellement une analogie dans le domaine des mœurs : celle-ci aussi rappelle le moyen âge. Il est vrai que Calvin a nettement affirmé la liberté du chrétien en face de toutes les choses extérieures, et a toujours célébré chaque état, chaque carrière comme un service de Dieu. Mais c'était conforme à son caractère personnel de mépriser tous les moyens de délassement et d'embellissement [erreur!]. Il était lui-même rempli d'un tel sérieux, d'une telle force de travail, qu'il n'avait besoin d'aucune diversion [nouvelle erreur!]. Et comme il considérait tout du point de vue de l'honneur de Dieu, il en est arrivé à régler, de ce point de vue aussi, toute la vie du croyant et à obtenir, par la contrainte, ce que la faiblesse humaine n'accordait pas librement. L'opposition entre la théorie et la pratique s'est montrée ici de la façon la plus crue, et déjà les contemporains ont vu dans sa législation des mœurs une nouvelle moinerie (Miiiiclirrei). > lîernard liess, Johannes Calvin, dans Unsere religiôsen Erzicher, Eine Geschichte des Christemtums in Lebensbildcn, 1908, p. 81, 82.

•'t. Lie. theol. Martin Schuize, Calvins JenseilsChristentum in seinem Verhàltnisse zu den religiôsen Schriften des Erasmus, 1902. — 4. Schuize, p. 31, et n. t. — ri. Voir Sentions sur le Deuléronome. Opéra XXVI, p. 510,

LA LIBKRTE CHRETIENNE

souvent passé de dîner, le soir, et il s'était ruiné l'estomac. Son jeûne, à ce moment, n'avait aucune tendance mortificatrice : il s'agissait pour lui seulement de fournir une plus grande somme de travail. Et depuis, les maladies s'étaient ajoutées aux maladies, il en avait plusieurs, toutes douloureuses et mortelles. 11 reste cependant homme, au plein sens du mot, et homme du seizième siècle. Banqueter [conviviiim) avec ses amis, rire, se rassasier {saturari), manger un bon morceau, se délecter en écoutant un concert, se dérider en buvant du vin, et du bon vin ; hilavitas, jucwiditas, voliiptas, tout cela est permis. Permis par Dieu. C'est pour cet usage que Dieu nous donne les biens de ce monde.... Car, dans ce tempérament du seizième siècle, il y a un chrétien imperturbable. Tout devant Dieu ! tout pour Dieu !

Et c'est dans ce mélange rare, dans ce contraste violent, dans cette souveraine maîtrise des heurts, dirais-je, de toute la vie humaine et de toute la piété évangélique, que réside la force étonnante du calvinisme. Calvin n'exclut pas la terre au profit du ciel, il s'empare du ciel au vrai profit de la terre; et de la piété la plus spirituelle il fait le ressort de la vie la plus pratique.

Personne ne prendra possession du monde autant que le c'alviniste : parce que personne, autant que lui, n'aura dompté, maîtrisé le monde pour s'en servir, et pour en user, de l'usage qui laisse le plaisir tout en enlevant le danger.

Pour achever de nous rendre compte de la nature de la liberté chrétienne, il nous reste à considérer deux antithèses.

Luther a résumé la première dans ses deux célèbres aphorismes : « Le chrétien est un homme libre, maître de toutes choses; il n'est soumis à personne. Le chrétien est un serviteur plein d'obéissance, il se soumet à tous '. » — Il illustre ces deux aphorismes par deux applications. Il y a des hommes aveugles, endurcis, qui exaltent leurs œuvres cérémonielles comme des moyens de justification. (( Il faut résister à ces hommes, faire le contraire de ce qu'ils exigent, les scandaliser fortement, afin qu'ils ne séduisent point la foule par leur doctrine impie. Il faut devant eux manger de la chair, rompre le jeûne, faire toutes sortes d'actions qu'ils considèrent comme de grands péchés ^ » — Mais, par contre, « les âmes simples, ignorantes, faibles dans la foi,... il faut les épargner, afin de ne point les offenser, et avoir de la déférence pour leur infirmité, en attendant qu'elles soient mieux instruites ^ » N'est-ce pas ce que fit saint Paul, qui consentit à circoncire Timothée et refusa de circoncire Tite '*?

A son tour, Calvin s'appuie sur les exemples de Timothée et de Tite : et il distingue ce qu'il appelle deux sortes de scandales, le scandale des Pharisiens, et le scandale des infirmes. — Comme Luther, il demande qu'on ne tienne pas « compte » du scandale des Pharisiens. « Ils sont aveugles et conducteurs

J. La liberté chrétienne, p. 22, - 2. Ibid., p. ^o, 71. - 3. JImL. p. 7'- - *• H^'^-' P- 62-

d'aveui^les.... Il les tant mépriser et ne se soucycr de leur offense'. » — Mais, quant aux « frères infirmes», il faut se o;arder de les scandaliser, et ne pas croire que nous sommes libres, seulement si notre liberté a « les hommes pour tesmoingz. »

D'aucuns ne se croient pas libres s'ils ne manq;ent « chair le jour du vendredy. Je ne les reprenz point de ce qu'ilz mentent de la chair ; mais il fault rejetter de noz espritz ceste faulse opinion, qu'on n'ayt point de liberté si on ne la monstre à tous propoz. » La liberté « est autant située en abstinence qu'en usage, » et la vraie liberté se contente de savoir que c'est « tout un envers Dieu de menger de la chair ou des œufs, d'estre vestu de rouge ou de noir -. »

La règle supérieure, pour Luther et pour Calvin, c'est la charité, l'édification : « Voilà donc, dit Luther, la règle de la vie chrétienne telle que l'apôtre l'a établie: «Que toutes nos œuvres ayent pour but le bien-être de notre prochain^». « Le chrétien est un homme qui vit non en lui-même, mais en Christ et son prochain: en Christ par la foi, en son prochain par la .charité''. » Il ne faut pécher « ni contre la charité, ni contre l'édification ^, » etc.

Et Calvin : « Il n'y a rien plus clair, ne plus certain que ceste reigle, c'est à sçavoir que nous avons à user de nostre liberté, si cela tourne à l'édification de nostre prochain ; et s'il n'est expédient à nostre prochain, il nous en faut abstenir ''. »

Mais de même que « nostre liberté doit estre compassée et submise à la charité de nos prochains, aussi la charité doit estre assujétie à la pureté de la foy '. » — Il ne faut pas que, « pour l'amour de nostre prochain. Dieu soit offensé ^. «

Sans doute, Calvin " n'approuve point l'intempérance de ceux qui... ayment myeux violentement rompre tout, que descouldre; » mais il n'approuve pas davantage ceux qui pactisent avec l'erreur, sous prétexte de n'être pas en scandale; qui « entretiennent leur prochain en mauvaises et pernitieuses opinions, » disant « qu'il fault le nourrir de laict. » De lait, oui, réplique Calvin, mais « le laict n'est pas venin ''. »

La seconde antithèse est aussi familière à Calvin qu'à Luther.

Luther distingue deux domaines, celui de « l'homme intérieur '" » et celui de « l'homme extérieur" », « l'ordre spirituel '- » et « Tordre terrestre '^ », qu'il spécifie : « Le chrétien n'est pas destiné à posséder et à s'assujétir les choses d'icibas, ainsi que l'ont fait quelques prêtres insensés; non, la terre appartient aux princes, aux rois, aux puissants ". »

I. Bf, p. 716, 714, 715. Le texte français dit par erreur: « maistriser > au lieu de mépriser : contentnendos, III, XIX, 11. — 2. B^, p. 714. III, XIX, 10. — 3. La liberté chrétienne, p. 56. — i. Ibid., p. 67. — .">. Ibid , p. 69. — 6. B'', p. 717. III, XIX, 12. — '.. Cette phrase, qui se trouve dans le texte de 153g (Opéra I, p. 83), n'a pas été traduite en 1541. — HI, xix, 13. — 8. Bf, p. 717. — f. Bf, p. 71S. III, Xix, 13. — tO. Liberté chrétienne, p. 23. — 11. Ibid., p. 45- — '-• Ibid., p. 40. — i:i. Ibid., p. 39. — 14. Ibid., p. 39.

De même Calvin distingue deux « régimes » : le régime « spirituel » et le réo-ime « politic » ; deux «juridictions», l'une «spirituelle», qui appartient à « la vie de l'àme » et « ha son siège en l'âme intérieure: » l'autre « temporelle », qui « sert à ceste présente vie » et « forme les mœurs extérieures '. » Et il spécifie à son tour: Ce que l'Evangile enseigne de la liberté spirituelle ne doit pas être « tiré contre droict et raison à la police terrienne, comme si les chrestiens ne devoyent point estre sujets aux lois humaines, d'autant que leurs consciences sont libres devant Dieu ; ou comme s'ils estoyent exempts de toute servitude selon la chair, pour ce qu'ils sont aflfranchis selon l'esprit. » — Autre chose est la « police », autre chose est la « conscience ».

Et, en 1559. Calvin termine son chapitre par une série de définitions, peut-on dire, de la conscience, où il exprime, avec son énergie habituelle, tout ce que nous entendons aujourd'hui jxir le sens moral, le sentiment de l'obligation, l'impératif catégorique, la voix de Dieu en Ihomme. La conscience, dit-il, est « un sentiment (setisus) du jugement de Dieu, qui est aux hommes comme un second tesmoin (sibi adjunclus testis), lequel ne souftre point {non sinii) d'ensevelir leurs fautes, mais les adjourne devant le siège du grand juge et les tient comme enferrez -. » — La conscience est « une chose moyenne entre Dieu et les hommes » {quiddani médium), presque une entité : « un sentiment isensus) qui attire [sistit] l'homme au siège judicial de Dieu, est comme une garde qui luy est donnée {quasi appositus ciistos) pour le veiller et espier, et pour descouvrir tout ce qu'il seroit bien aise de cacher s'il pouvoit. Et voylà dont est venu le proverbe ancien : Que la conscience est comme mille tesmoins {conscientia mille testes) \ »

Les œuvres sont pour les hommes; la conscience est pour Dieu. « La conscience a son but et adresse à Dieu. Parquoy nous disons qu'une loy lie les consciences, quand elle oblige simplement et du tout l'homme, sans avoir regard aux prochains, mais comme s'il n'avoit affaire qu'à Dieu.... Quand il n'y auroit homme vivant sur la terre, je suis tenu en ma conscience de garder cette loy ^ »

On peut dire que le traité^ de Luther a précédé d'une vingtaine d'années environ le traité de Calvin. Calvin donnait à ses idées leur forme à peu près définitive en i53q, Luther avait envoyé son célèbre traité au pape Léon X en i52o. — Et ce n'est pas, certes, un petit honneur que d'avoir le premier formulé ces idées profondes, qui contiennent toute l'essence de la foi et de la piété chrétienne et protestante, avec cette clarté, avec cet entrain, avec cet élan joyeux et vainqueur. En ce sens, l'œuvre de Luther est magnifique, incomparable.

Il n'en reste pas moins que ces idées sont celles de Calvin ; que Calvin les a

^. B"', p. 719. in, XIX, 15. — 2. Le latin n'a pas cette dernière proposition. — :i. 1559- 'H. ^'^^ '5- — Ces considérations sur la conscience sont reproduites textuellement dans le quatrième livre de 17«s/;lulioii, X, 3. — 4. Ibid., 16. — 3. < Cet admirable petit livre de /a Uberté chrétienne, une des œuvres les plus fines, les plus profondes, de simplicité et de vie qui soient sorties de sa plume. > (F. Kuhn, Luther, sa vie et son œuvre, 1883, I, p. 434.)

acceptées en les façonnant d'après son tempérament et son caractère, qu'il les a si bien insérées dans la trame de sa doctrine et de son expérience qu'elles en paraissent le produit logique et inséparable. Ce sont bien ses idées. Dès lors, ce qui est dit, non pas de Luther, mais de sa conception de la liberté chrétienne, se rapporte exactement, sinon à Calvin, du moins à sa conception de la liberté chrétienne. Les deux conceptions, — avec leurs physionomies originales, — se ressemblent comme deux sœurs jumelles. Et les mérites reconnus à l'une ne peuvent pas être contestés à l'autre.

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