APRÈS LA MORT
Calvin commence par poser la distinction complète de l'àme et du corps : l'àme a été faite à l'image de Dieu, mais pas le corps. « L'image de Dieu est hors de la chair '. » — « Rien ne peut porter l'image de Dieu, sinon l'esprit : comme de fait Dieu est esprit -. »
Comme nous l'avons déjà fait observer, nous avons ici un des points fort rares, sur lesquels Calvin a modifié sa manière de voir. Plus tard, il relève le corps et admet qu'il y a aussi en lui quelque image de Dieu. La contradiction est formelle et fort intéressante (nous l'avons signalée ailleurs).
Et alors, d'après Calvin, le corps périt, dort, puis ressuscite, mais l'àme ne dort pas, ne périt pas, elle est immortelle. Résurrection pour le corps, immortalité pour Tâme. — Peut-être vaut-il ici la peine de remarquer qu'aujourd hui c'est par un parfait abus de langage qu'on fait souvent de résurrection un synonyme d'immortalité, alors qu'en réalité les deux mots et les deu.x idées s'excluent. Ce qui est immortel ne peut ressusciter, puisqu'il ne meurt pas. Pour pouvoir ressusciter, il faut être mnrl d'une façon quelconque.
« Combien que plusieurs philosophes n'ayent point esté du tout ignorans de l'immortalité de l'àme, touteffois il n'y en a pas un seul lequel ayt eu le moindre penscment du monde de la résurrection de la chair '. »
Autre observation de Calvin : « Le mot de Dormir ne se peut approprier qu'aux corps, dont aussi est venu le mot de cimetière, qui vaut autant comme dorniitoire '*. »
Enfin, bien que Calvin n'ait pas connu la question crématoire, et bien que, pour lui, il neùt pas été indifférent de penser: Dieu peut retirer le germe même du corps, du milieu de la terre pourrie ou du milieu des cendres calcinées, on voit qu'il attache à l'ensevelissement une grande valeur symbolique. « La sépulture a esté introduite de Dieu. Ce n'est pas une invention humaine qui n'ait point de fondement; mais Dieu l'a ainsi ordonné, afin que ce nous fust un tesmoignage de la vie éternelle et de la résurrection. Quand les hommes sont ensevelis, on les met là en terre, comme en garde, jusqu'à ce qu'ils soyent ressuscitez au dernier jour : ainsi la sépulture nous est comme un miroir de la résurrection ^ »
i. Opuscules, p. 9. — i. Ihid. — 3. Bf", p. 293. — < Combien que plusieurs des philosophes ayent maintenu l'immortalité des âmes, la résurrection de la chair a été approuvée de bien peu. > 1559. III, xxv, 3.
■i. III, xxv, 8. — De liormitoire, on a fait dortoire, et puis dortoir, tous dérivés du verbe latin dormire. — Mais, en grec, dormir se dit xot(xiu, et du verbe y.oijtàm on a tiré le substantif xotfinTM/îiov, cimetière ; de telle façon qu'un cimetière, c'est un dortoir, et qu'un dortoir, c'est un cimetière. — Quand on accompagne la dépouille humaine au cimetière, on parle grec. Si l'on parlait latin, on dirait qu'on la porte au dormitoire, au dortoir. Quand on dit au.x élèves d'un lycée d'aller au dortoir pour se coucher, on parle latin : si on parlait grec, on les enverrait au cimetière.
5. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 493. — c Ne pensons point que la façon d'ensevelir les corps soit venue d'une superstition sotte, ou que les hommes ayent imaginé cela. Il est vray que les païens en ont usé, et ce leur a esté un tesmoignage contre eux ; et, au dernier jour, ils seront convaincus de ce qu'ils ont usé d'une cérémonie, qui les dcvoit enseigner d'attendre la résurrection dernière; et ce qu'ils n'y pensent point, cela est inexcusable. » Sermons sur le Deutéronome. Opéra XXVIII, p. 399. — 1559. III, x.xv, 5.
Calvin combat alors le sommeil des âmes par une lonoue série d'arguments exéo-ctiques, dont nous indiquons seulement les principaux :
La descente aux enfers. « S. Pierre dit que Jésus-Christ a presché à ceux qui estovent en chartre [ou prison"', à savoir aux esprits, et non seulement aux esprits des fidèles, ausquels il a presché rémission en salut, mais aussi des infidèles, ausquels il a annoncé confusion'. » — Quels qu'aient été le sens, la portée de la prédication du Christ, ceux qui l'ont écoutée, entendue, ne dormaient pas.
La parabole du mauvais riche, où il est question « d'Abraham, de ce riche o-louton et de Lazare-.» Calvin, avec beaucoup d'anciens docteurs, estime que nous avons là un récit historique, preuve en soit les noms propres. Mais histoire ou parabole, peu importe. — Avant la résurrection, les âmes vivent, parlent, s'entretiennent. Quant au sein d'Abraham, c'est le repos. Seulement, « par ce repos, nous n'entendons pas une paresse, ou endormisson, ou quelque autre chose semblable.... mais une tranquillité et bonne asseurance de conscience''. » Calvin reconnaît que les saintes Ecritures, « faisant mention de ceste paix, « usent « familièrement de la figure de dormir et de reposer, » — d'autant plus que la langue hébraïque se sert du mot sommeil « pour signifier toute seureté et fiance \ » — Et il discute, non sur le mot, mais sur la chose. « Nous ne rejettons point, dit-il, le mot de somne, sinon d'autant qu'il a esté fort corrompu et presque poilu par leurs mensonges ". »
Et les déclarations de Jésus sur la vie éternelle, que possèdent ceux qui entendent sa voix'' ": Ils allaient de foi en foi, et cheminaient de vertu en vertu, et jouissaient de la béatitude en pensant à Dieu; et on les met " dedans des couches, comme assommez de sommeil, et du tout abbattus d'oisiveté. Comment interprètent-ils cest avancement qu'elles font ? Pensent-ils que les âmes s'avancent à perfection, quand elles s'engraissent en dormant, afin qu'elles soyent oflPertes en la présence de Dieu bien refaites et polies, quand il sera assis pour juger"? »
Et les âmes des martyrs qui nous sont représentées comme « criant à haute voix sous l'autel : jusques à quand, ô Seigneur, ne venges-tu point nostre sang contre ceux qui habitent en la terre ? Et à chacun d'eux furent données robbes blanches.... "Vous autres, esprits dormeurs et yvres, comment interprétez-vous, je vous prie, ces robbes blanches? Ne sont-ce point des coussins ou oreilliers pour les faire dormir?... D'avantage si les âmes des morts crioyent à haute voix, elles ne dormoyent pas. Quand donc commencèrent-elles d'estre assopies
de ce somne*? »
Et la réponse au pauvre brigand sur la croix ? « Celuy qui est partout promet d'assister au brigand et luy promet paradis,... et ne le renvoyé point à longues années, mais, à ce jour-là mesme, il l'appelle aux délices heureuses de son
). opuscules, p. 12. — i. Ibid., \>. 14- - '•^- ll>>''< P- '5- — 4- Ibid., p. 17. — •'• ll>id., p. i5- - "■ 11>><I , p. 21. — 7. Ibid., p. 24. — 8. Ibid., p. 25.