‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 98 sur 149 · Bf, p. 4S2. III, xxm, 7. — -2. 1559. Iôi · texte numérisé non relu

Bf, p. 4S2. III, xxm, 7. — -2. 1559. Iôi

3. Le supralapsarisme et linfralapsarisine datent — comme expressions théologiques — du Sj'node de Dordrecht et de la querelle entre Gomariens et Arminiens. — Le supralapsarisme affirme un décret de prédestination absolu, éternel, antérieur à toute considération, ou prévision, de l'homme et de son existence. I.'infralapsarisme donne pour objet au décret divin les hommes prévus, créés et déchus. Ainsi le premier préordonne et le second subordonne la prédestination à la chute {/apsiis, sii/>ra/apsarii, infralapsarit). — Les catholiques-romains, les Arminiens, et surtout les Sociniens, selon les degrés de leur Pélagianisme, ont été infralapsaircs, cherchant des compromis entre la grâce divine et l'activité humaine, tandis que les luthériens et les calvinistes ont été plus ou moins, avec plus ou moins de rigueur, supralapsaires, se mettant du coté d'Augustin et niant la coopération de l'homme et de Dieu. (Voir Hagenbach, Lelirbiich der Dûgiuotgescliiclile, 2<= éd , 1S47, II, p. 300-306.) Toutefois si l'on entre dans le détail, si on lit toutes les déclarations des supra et des infralapsaircs, ce qui reste dans l'esprit, c'est surtout une série de questions abstruses. — Dieu a-t-il tout décrété à la fois et comme dans un seul et même instant de l'éternité, avant la création du monde : chute, rédemption, choix des élus et des réprouvés ? — Ou bien. Dieu a-t-il décrété, avant la création du monde, la création, la chute, la rédemption, le sort des élus, le sort des réprouvés, mais successivement, à mesure que ces possibilités, encore tout idéales, sortaient l'une de l'autre, comme objets de ses décrets éternels? — Ou bien, Dieu a-t-il décrété (d'un décret où apparaissent des nuances de prescience et de permission) la chute en même temps que la création, et puis, dans le temps, après la chute réalisée, d'abord la rédemption, et puis le sort des élus et des réprouvés.' — Ou bien, Dieu n'a-t-il rien décrété avant la chute, et, seulement après, a-t-il décrété la rédemption et le sort des élus '- - On dirait que toutes ces conceptions se rencontrent, allant du supralapsarisme pur jusqu'à l'infralapsarisme pur, par des nuances qui ne se distinguent pas toujours.

Pour A. Schweizer, le supralapsaiismc est bien « l'orthodoxie intime .',et les « idées » de la grâce irrcsistiMe, et de la grâce iiuiiiiissible, sont contenues tians la notion du Décret éternel, même sont exprimées; mais, ajoute-l-il » je ne crois pas que Calvin se serve des mots irrésistible, inamissible », et le Synode de Dordrecht n'a pas ose « se poser en défenseur du supralapsarismc '. »

Quant aux confessions de foi calvinistes, les historiens du dogme, Schall, Mailer, Warlield, s'accordent à constater qu'elles penchent encore plus vers linfralapsarisme.

On peut considérer le Consensus genevois, rédige par Calvin, comme la jilus importante des confessions de foi calvinistes, en matière de prédestination. Or, dans ce traité, à côté de déclarations qui peuvent être interprétées dans les deux sens, il y en a qui paraissent nettement infralapsaires : « Ceux qui veulent destruire l'élection de Dieu rejettent tous ces deux poincts : c'est que Dieu ait déterminé en son conseil, du temps que ihouune esloit encore en son estât entier, ce qui luy dcvoit advenir, et que maintenant (nunc) il cslisc ceux que bon luy semble de la masse, qui est perdue et damnée"-. » — « La doctrine de la prédestination, dit Schaff, dans sa forme adoucie, infralapsaire, fut incorporée dans le Consensus genevois, la seconde confession helvétique, la confession de France,

etc. ^ »

(( Les confessions, dit Millier, adoucissent en diverses nuances la pleine rigueur de cette théorie. Les plus décidées laissent place à la pensée inlralapsaire, tout en affirmant cependant le particularisme de la grâce et la libre réprobation d'une partie de l'humanité'*. »

Lt enfin Warfield : « Quelques confessions sont explicitement infralapsaires ; aucune n'est explicitement supralapsaire, bien qu'il n'y ait de polémique ni contre Tune ni contre l'autre de ces hypothèses. » Après avoir énuméré les confessions, après avoir mis, parmi les confessions les plus explicitement infralapsaires, le Consensus genevois de i552 et la Confession gallicane de i55g (reproduction à peine modifiée d'un texte rédigé par Calvin •'), et d'autres encore, où il est dit explicitement que Dieu prend les élus dans la massa corrupta, il termine: « Si donc toutes les confessions de foi réformées ne sont pas « distinctement infralapsaires», on peut cependant dire: «Toutes les confessions réformées se tiennent dans les limites de l'infralapsarisme. » — « C'est un lait digne de remarque que ce sont particulièrement les confessions genevoises et celles qui

i. A. Schweizer, Die Glaubenslehre der evaiigetisc/icii rcfoniiiiicii Kirc/nii, 1S47, •'. P- 123, 124. « Dieu est arre et gage infaillible de l'adoption des élus, l'engravurc qu'il met en leur cfcur ne se f>ciil jnintiis effacer. » 1559. III, 11, 12.

i. De a'ienia Dei prœdestitmtione Consensus pasloniin gencvensis ecclesiœ. Optra VIII, p. 297. Opuscules, p. 1254, 1255. — :!. Schaff, À History 0/ flie Creeds 0/ Christendoni, 1877, p. 454-

4. La confession appelée plus tard de la Rochelle. Opéra IX, p. 744-

."). Karl Mûller, Syntbolik, 1896, p. 481, et n. 40 : « Ce particularisme fut exprimé dans les discussions Ihéologiqucs par la formule : le Christ est mort seulement pour les élus. CeUe formule montre que la doctrine réformée ne connaît pas la pure objectivité d'un acte historique {sac/dic/i), mais tient toujours compte de l'acceptation personnelle. >

ont été composées sous rinfluence genevoise qui sont explicitement infralapsaires '. »

lu un théologien aussi calviniste que le professeur Bavinck conclut : « Ce nest pas une différence de principes, mais seulement une différence de tractation, quand on diffère dans la conception de l'ordre des décrets : pour cette différence l'Eglise réformée et la théologie de tous les temps ont laissé place et liberté -. »

Alors commence une lutte étrange, prodigieuse, dans la pensée même de Calvin, entre sa logique et sa logique. — Nous avons déjà vu que pour Calvin la corruption totale n'est pas totale, etc. Qu'est ce mystère en face de celui-ci : Tout est prédestiné, et cependant le pécheur est responsable de toute sa destinée? C'est une régression à rinllni de: « oui, mais non », « non. mais oui », « oui, mais non ». jusqu'à ce que la pensée se perde, sans que la logique consente à tomber d'un côté ou de l'autre, à s'arrêter jamais, jamais, jamais! — C'est le «labyrinthe» (le mot revient plus d'une fois sous la plume de Calvin^), d'où la logique ne peut sortir.

La matière est trop étonnante, trop importante, et a été trop peu souvent traitée, pour que le lecteur nous en veuille de mettre sous ses yeux plusieurs exemples.

1. Prenons d'abord le passage classique de V Institution où Calvin répond à l'objection : Si l'homme a été créé « à telle condition qu'il deust, après, faire tout ce qu'il fait. » on ne saurait lui imputer des fautes qu'il ne peut éviter. « Advisons comment se pourra souidre .ceste difiiculté '*. » — Et, certes, cette difficulté, Calvin ne l'escamote pas. Il commence, au contraire, par en écarter toutes les atténuations.

C'est alors que. traitant toute intervention du libre-arbitre de « froide invention », et proclamant « le conseil secret » qui « dispose toutes choses », et ft lequel ne dépend point d'ailleurs, » il fait son célèbre aveu : n Je confesse que ce décret doit nous espovanter (d^ecrt'/z/m quidcm horribile, fcitcor)''\ » — Puis,

1. The Presbylerian and Re/ormed Review, janvier 1901. — B. Warficld, Prédestination in tlie Re/ontied Confessions, p. 128. — 2. De vrije kerk, 1893, p. 63.

.■J. < La prédestination de Dieu est vraycment un laliyrinllic, duquel l'esprit de l'homme ne se pourroit en sorte que ce soit, desvelopper.... > Commentaires sur fépltre aux Romains, IX, I, 4. — <■ Certum est nos in labyrinthum, ex quo non deturcNitus, casuros. >• Opéra XXX, p. 43S. — Mais ce n'est un labyrinthe qu'en dehors de la parole de Dieu: ♦ Où sont maintenant ceux qui ont eu horreur et fuyent la doctrine de la prédestination, romim- un labyrinthe duquel on ne peut sortir, qui la jugent non seulement inutile mais quasi pernicieuse? Mais, au contraire, il n'y a point de doctrine qui soit plus utile, pourveu qu'on le traite deuëment et sobrement. > Commentaires sur Ephésiens, I, 4. — t. B^, p. 4S1, III, xxill, 6.

.ï. 1559. III, XXIII, 7. — Reproduisons la vieille remarque d'Ancillon, Mélanges critiques de littérature, recueillis des conversations de feu M. Amillon, T. II (1698), article XXXII, Calvin : p. 37, 38 : « Voilà le crime : On dit que Calvin prononce un blasphème. A cause qu'il se sert en cet endroit du moi horribile, on prétend qu'il dit que les décrets de Dieu sont horribles, comme s'il le disoit de tous les décrets en général. Il est

JEAN c.\Lvis IV 48

LA PREDESTINATION

une lois Je plus, repoussant avec dédain les distinctions commodes entre la volonté et la prescience, entre la volonté et la permission', il écrit : u La volunté de Dieu est la nécessité de toutes choses; » ce qui ne lempéche pas de protester immédiatement contre les Pélagiens, les Manichéens, les Anabaptistes, les F.picuriens, qui « allèguent, pour leur excuse, /a nécessité dont ilz sont contrainctz par la prédestination de Dieu. » — Alors vient le passage capital : « Car si la prédestination n'est autre chose que Tordre et dispcnsation de la justice divine, laquelle ne laisse point d'estre irrépréhensible, combien qu'elle soit occulte : puisqu'il est certain qu"//,- n'estaient pas indignes d'estre prédestine^ à telle Jin, il est aussi certain que la ruine en laquelle ilz tombent par la |M-édestination de Dieu, est juste et équitable. D'avantage leur perdition procède tellement [en telle sorte"' de la prédestination de Dieu, que la cause et matière en sera trouvée en eux (in ipsis}. Le premier homme est cheut, pour ce que Dieu avoit jugé cela estre expédient. Or pourquoy il l'a jugé, nous n'en sçavons rien. Si est-il néantmoins certain qu'il ne l'a pas jugé, sinon pour ce qu'il voyoit que cela faisoit à la gloire de son nom. Or quand il est fait mention de la gloire de Dieu, pensons aussi bien à sa justice : car il fault que ce qui mérite louengc soit équitable. L'homme donc trébuschc. selon qu'il avoit esté ordonné de Dieu, mais il trébusche par son vice {suo vitio). Le Seigneur avoit prononcé un peu auparavant, toutes les choses qu'il avoit faictes estre fort bonnes : dont vient doncques la perversité de l'homme, sinon qu'il s'est destourné de son Dieu? Afin qu'on ne pensast qu'elle vinst de sa création, le Seigneur avoit approuvé par son tesmoignagc tout ce qu'il avoit mis en lu}'. Il a doncques, par sa propre malice [propria malitia), corrompu la bonne nature qu'il avoit receue du Seigneur. Et ainsi par sa cheute a tiré avec soy, en ruyne, tout son lignage. Parquoy contemplons plustost en la nature corrompue de l'homme la cause de sa damnation. laquelle luy est évidente-, que de la cercher en la prédestination de Dieu, où elle est cachée et du tout incompréhensible. Et qu'il ne nous face point mal de submettre jusques-là nostre entendement à la sagesse infinie de Dieu, qu'il luy cède en beaucoup de secretz. Car des choses, qu'il n'est pas licite ne possible de sçavoir, l'ignorance en est docte : l'appétit de les sçavoir est une espèce de rage. » — Et tout le paragraphe suivant est une répétition de ces importantes déclarations: « C'est perversement faict à eux de vouloir entrer aux secretz de Dieu (;';/ recondita divini consilii adyta), ausquelz on ne peut atteindre, pour cercher l'origine de leur damnation, et laisser derrière la corruption de leur

certain que cette remarque est très malicieuse, et qu'on ne l'a faite uniquement qu'à dessein de rendre Calvin odieux, mais très injustement ;j:ar Calvin, par ces mots, n'a prétendu dire autre chose, sinon que ce décret doit nous « épouvanter > ; c'est ainsi qu'il s'exprime lui-même en François dans cet endroit des Insfitiilions. Rivet, Tom. 3, dans son traité qui a pour titre Apologeticns pro suo de verœ et sincerœ pacis ecclesiœ proposilo contra Hugonis Grolii voliini, montre fort bien qu'on ne doit pas donner un autre sens à l'expression de Calvin. >

I. Dans ses Sermons sur te Deulcronome, Calvin déclare que la < permission >, est un « déguisement», un « subterfuge trop frivole », une < chose trop ridicule », une « eschappatoire », comme « si Dieu faisoit du borgne ». [Opéra XXVI, p. 43, 47.)

i. Le texte de 1559 ajoute: quce nobis propinquior est. Ces mots n'ont pas été traduits en 1560.

nature, dont clic procède à la vcritc [unde illa vcre scatiirit).... Combien t^ue par la providence éternelle de Dieu, Thomme a esté créé pour venir en ccstc misère, en laquelle il est, il a néantmoins prins la matière d'icelle de sny-mesme, et non pas de Dieu. Car il n'est péry pour autre cause [niilla alla ratione), sinon pour ce qu"il a dégénéré de la pure nature, que Dieu luy avoit donnée, en perversité '. » Kst-cc raffirmation ou la négation du libre-arbitre ? Kst-ce du supra- ou de l'infra-lapsarisme ? On comprend que les deux doctrines aient trouvé dans ces liones des arguments en leur faveur.

2. De l'exposé dogmatique, passons à la prédication. Voici un premier développement, emprunté au cent soixante-quatrième sermon sur le Dcutéronome : Nos facultés sont « corrompues et vicieuses ». Les hommes « ne peuvent marcher un seul j-jas pour s'advancer au droit clicmin.... S. Paul ne dit pas que les hommes soyent si malins qu'ils ne vucilloit pas comprendre les choses de l'Esprit; mais il dit qu'ils ne peuvent du tout; la faculté et la vertu n'est point en nous.... Il faut que Dieu d'un don singulier nous illumine.... Dieu donne les yeux et les aureillcs à qui bon luy semble. » Alors, si nous faisons le mal, ce n'est pas notre faute, puisque nous ne pouvons pas faire le bien? Calvin proteste: " (^uand nous avons bien débatu nostre cause, il est certain que nous demeurerons tousjours en nostre condamnation. Et pourquoy ? Car le mal vient de nous. « — Notre conscience suffit pour nous en convaincre : « N'est-ce pas assez qu'un homme soit son tesmoin, sans qu'on luy forme procez d'ailleurs, ne qu'on prenne information ? Quand un homme entrera en soy, encores qu'il soit un esclave de péché..., encores qu'il ne puisse aspirer au bien en façon que ce soit, si est-ce que de son propre mouvement et de sa franche volonté (comme on dit) il sera tousjours attiré à mal, non point qu'il y soit forcé.... Or, quand nous sommes conveincus de n'avoir péché que de nostre vouloir, n'est-ce pas assez pour nous clorre la bouche? « Alors c'est nous qui voulons?— Calvin proteste : « .\loyse dit : que Dieu ne luy [à Pharaon ! avoit point donné ni le cœur, ni les yeux, ni les aureilles.... Povres gens..., cognoissez donc que vous estes du tout aveuo-les, que vous estes comme povres bestes brutes; oubliez toute gloire,... vous ne pouvez rien du tout que mal. « — Alors nous ne pouvons rien ? — Calvm proteste : « Sur cela nous sommes incitez à prier, voyant qu'il faut que Dieu besongne en nous,... puisqu'il luy a pieu une fois de nous choisir.... Et là-dessus que nous venions à nostre Dieu, pour le prier qu'ayant pitié de nous, il pourvoye à tous nos deffauts,et que doresenavant il nous donne et les aureilles, et les yeux et le cœur, pour voir, ouyr et entendre ce qu'il nous dira ^ » — Ainsi, en fin de compte, nous devons demander, prier.... Alors nous pouvons quelque chose de bon ?

Un autre développement dans le vingt-deuxième sermon sur Daniel va nous instruire davantage : « Dieu ne nous menace point en intention d'e.xécuter sur nous sa vengeance, s'il y trouve quelque correction et amendement. Quand

1. Bf, p. 481, 484. III, -xxiii, 8, 9. — i- Sermons sur le Deuléronoine. Opéra XXVIII, p. 487-494-

38o LA PRÉDESTINATION

donc nostre Seigneur crie, après qu il nous menace, ce n'est pas cjuil nous vueillc punir du premier coup, mais il attend de voir ce que nous ferons,... jusques à tant qu'il voie qu'il y ait une obstination désespérée. » 11 veut nous « atirer à repentance », nous « recevoir à merci ». — Donc nous pouvons être attirés ou ne pas être attirés à repentance? En effet, nous avons quelque chose à faire pour éviter la « ventjcnce de Dieu » ? « C'est à sçavoir que nous prions nostre bon Dieu, à fin de nous divertir de nos iniquités et de retourner à luy. » Nous n'avons pas, en effet, le pouvoir de changer nous-mêmes nos cœurs et nos volontés. " Nous n'avons pas la repentance en nos manches. » Donc » ])rions Dieu qu'il nous face divertir de nos vices. « — Alors nous pouvons prier, mais de notre propre mouvement ? Calvin proteste: «' 11 faut que Dieu besongne en nous, combien qu'il soit impossible qu'un homme s'elforce à bien faire d'un vray désir, sinon que dcsjà Dieu ait besongne en luy. » <> Il ne sçauroit avoir une bonne affection en nous, que Dieu ne l'y ait mise iKir son S. Esprit. » « Cela n'est pas en l'homme de prier, car comment pricri(jns-nous sans foy?... La foy procède du S. Esprit. Ainsi donc la prière que nous faisons à Dieu pour venir à luy, il taut qu'elle procède de sa pure grâce. » — Alors, si nous ne |)ouvons pas prier pour avoir la foi, qui est nécessaire pour prier, que pouvons-nous: (>alvin conclut: « Ainsi donc, à l'exemple de Daniel, quand nous aurons esté élongnés de nostre Dieu, que nous connoissions que le seul remède de retourner à luy, c'est quand, par foy, nous le prions qu'il luy plaise nous divertir de nos iniquités '. » — Oui, non, et puis non, oui.

Un autre développement, encore dans les sermons sur le Dcutéronome (sermons XIII et XIV), peut-être le plus remarquable de tous, semble tlirc oui. — Il s'agit du roi Sihon, auciucl » Dieu envoyé un message de paix et toutesfois déjà il a conclu que cela ne profitera rien ^. » Dieu lui-même endurcit le cœur du roi. Après avoir repoussé les vains subterfuges, Calvin pose nettement la question : Comment concilier l'action de Dieu et la responsabilité de l'homme ? « II nous faut regarder, comment c'est que Dieu endurcit les cœurs, et cependant (]u'il n'est point coulpable de la durté qui est aux hommes, et le mal ne luy peut et ne luy doit estre imputé''. »

Et Calvin donne quatre explications : i° « Combien que Dieu endurcisse les cœurs, les hommes ne laissent pas de s'endurcir eux-mesmes, car ces deux, ici, se peuvent bien accordera » Est-ce vraiment du synergisme? Est-ce le partage dont Calvin ne veut pas ? — 2" Il peut y avoir une cause qui précède l'action. <' C'est un moyen qu'il ha de punir les hommes,... s'il y ha cause précédente, il nous le faut glorifier. Et pourquoy ? Il fait office de juge''. » — 3" Calvin observe qu'il y a toujours une cause qui précède : « Qui sont ceux qui honorent Dieu et qui le servent, quand ils jouissent des biens qu'il leur fait en ce monde ? Tous sont ingrats, tous sont malins.... Et ainsi toutesfois et quantes que Dieu

l. Sermons sur le livre de Daniel. Opéra XLI, p. 546, 550. — i. Sermons sur le Dciilcroiinmc. Of>cra XXVI, p. 35. — 3. Ibid., p. 43. — '». Ibid., p. 43. — 3. Ibid., p. 44.

EXPOSÉ DE I.A DOCTRINE 38l

endurcit les iKjinincs, il «ous faut penser qu'il lui juste raison de ce faire ^ à cause que nostrc malice et ingratitude se trouve partout '. » — 4° Ainsi quand Dieu punit, endurcit, il est toujours juste. La seule diflicultc, c'est qu'il y a « diversité » dans l'action de Dieu. Dieu choisit quelques hommes et les empêche de s'endurcir. VA\ bien! ici aussi, il y a une raison, une raison juste : mais elle nous échappe: « Nous ne pourrions pas alléguer la raison, nostre esprit est trop rude et trop débile, lit puis. Dieu nous a osté son conseil en cest endroit. Que laut-il donc? Combien que nous soyons ici confus, apprenons de faire cest honneur à Dieu, quil est juste et équitable en tout ce qu'il fait. » — « Ce sont des orgueilleu.K belistres, qui se dressent contre Dieu et s'enflent comme des crapau.v. » « Cognoissons que Dieu ha tousjouis juste raison^ mais ce n'est pas à dire qu il nous soit tousjours licite de la savoir. » « Dieu sait pourquoy il en use ainsi, combien qu'il ne le vueillc point révéler, voire jusques au jour tjue les choses qui nous sont maintenant cachées nous seront manifestes".» — « Nous ne comprendrons jusques à ce que nous soyons despouiilez de nostre chair''. »

Encore voici des déclarations en faveur de la franche volonté contre la contrainte: « Il faut que nostre cœur marche en premier degré; car si nous servons à Dieu par force, tout cela ne sera rien.... Le principal, c'est que nous le servions d'une affection pure et franche.... Moyse veut c|ue le cœur soit rond et pur..., que nous servions Dieu en rondeur de cœur.... Cependant, si nous faut-il efforcer tle venir à Dieu, voire avec un service volontaire, que nos cœurs soyent disposez tellement [de telle sorte] que nous prenions plaisir à luy estre obéissans '*. I) — « Dieu ne veut point arracher de nous une sujcttion servile et forcée, mais il veut que, de nostre bon gré, nous acquiescions à son dire.... Je vous pourroye contraindre à me servir, mais je veu.x avoir de vous une franche volonté, et que vous soyez comme un enfant qui prendra plaisir d'obéir à son |K're et de luy

complaire: je ne vous veux point tenir comme esclaves ou forsaires [forçats]

Dieu ne nous veut point traîner par force ; il ne nous meine point avec cordes ou avec chaînes.... F^t voilà pourquoy aussi l'Escriture saincte use de ces mots amiables: Je vous exhorte; je vous prie\ » — Bien plus : nous sommes exhortés à nous mettre du côté des élus et à ne pas nous perdre avec les réprouvés : « Advisons d'estre de la semence que Dieu retient à soy.... Advisons de ne nous point desbaucher avec le plus grand nombre''.»

Et d'autre part, encore une fois, nous ne pouvons rien; tout notre effort ne peut venir que de Dieu : « O voire, mais cependant il faut nous efforcer [dit l'homme'. — Et dont viennent ces efforts-là j'éplique Calvin[? Ces misérables n'entendent point que c'est Dieu qui nous pousse et nous sollicite : et tous ce que les hommes s'esvertuent, c'est d'autant qu'ils sont instrumens du S. I'>sprit'. »

Et la série des affirmations, qui se heurtent, se déroule. D'un côté : « Quand Dieu nous donne sa loy, ce n'est pas que nous puissions venir à bout de ce qui

1. Serinons sur le Deutcnmome. Opéra XXVI, p. 44- — -• Ibid., p. 45, 46. — .1. Ibid-, p. 35. - 4. Ibid., XXVIII, p. 2S3-385. — ii. Ibid., p. 209. — 6. Ibid., XXIX, p. 157. — 7. Ibid., X.XVIil, p. 3S0.

L,>i Luiuenu en icelle:... mais c'est assez quayanl connu nostre infirmité, nous allions au remède, que nous le prions qu'il supplée à nostre dcllaut. » — De l'autre côté : 11 ne sas^h pas d'une <■ bonne disposition » chez les hommes, de telle façon qu'ils « commencent ».... Pas de » parteige ». — Et de l'autre coté : « Ce n'est pas à dire que nous soyons des troncs de bois; ...mais il nous faut cheminer en crainte et solicitude. <> — l^t de l'autre côté : « Dieu nous donne le vouloir et le parfaire. » — Et de l'autre côté : « C'est afin qu'un chacun de nous se présente pour s'employer voire sous la conduite du S. Ilsprit '. » « Qu'un chacun de nous se présente ! « Encore : « (^u'un chacun s'efiForcc et se contraigne de corriger ses appetis mauvais"-.... N'attendons point que Dieu frappe sur nous, mais cependant que nous appercevons qu'il est juge du monde, que cela nous touche, et qu'un chacun se sollicite à repentance ^ » — « Ainsi nous faut-il faire: que nous n'attendions pas que Dieu frappe sur nous à grands coups, mais si tost que nous l'aurons offensé, que nous venions cercher en sa loy quel est nostre estât et condition.... Apprenons donc de nous liien conduire \ »

N'oici enfin qui est peut-être plus étonnant encore : o Dieu a un tel soin du salut des hommes, qu'il n'attend point que le mal soit advenu pour y remédier.... 11 n'a point attendu que le peuple se fust destourné après les idoles; mais, sachant bien que cela devoit advenir, l'a voulu admonnester et a essayé voir si une médecine préservative le pourroit empeschcr qu'il ne se desbauchast,... afin que le peuple fust retenu, s'il estoit possible, par ce moyen-là, ou bien qu'il fust inexcusable. » Ainsi, bien que le résultat soit prévu, déterminé irrévocablement. Dieu « essaie voir « s'il peut le changer. 11 sait que ce n'est pas possible, et il essaie " s'il est possible ». Alors c aucuns blasphémateurs » diront >■ que Dieu s'est mocqué quand il a usé d'un tel remède, lequel il savoit n'estre pas suffisant. »

Poussé jusque dans ce dernier retranchement, Calvin revient, une fois de plus, au fait de la conscience morale, au remords. Il ne conteste pas que le remède n'ait pas été suffisant. « Dieu savoit cela, reconnaît-il. (^ue n'y provoit-il donc? » 1-^t cependant voici qui suffit pour <> rembarrer la présomption » des contredisants : « Dirons-nous qu'il y ait (|uelque contrainte? Dirons-nous que la coulpe n'en soit point en nous? Il est impossible. » — La conclusion, c'est que nous devons demander que Dieu agisse en nous, mais avec efficace : « Au reste, demandons-luy que, non seulement par la bouche des hommes il nous instruise, mais aussi qu'il imprime sa paroUe en nos cœurs et qu'il la fasse valloir, afin qu'elle ne soit pas sans vertu"'. » — Demandons! — Et nous pouvons continuer à errer ainsi indéfiniment dans le labyrinthe.

I. Scniioits .-iiir A Dciilainioiiic. Opéra XXVIll. ].. 559-563- - -■ H'''!-, P- 529- — ^L H'iti-, \>- 536- — i. Ibiil., p. 523-526. — -'i. Ibid., p. 621-623.

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Les Réponses.

"l-".Sr le moment d'essayer de nous rendre compte des principales réponses que (Calvin oppose aux objections

accumulces contre sa tloctrine.

I. D'abord la prédestination est un fait qui repose sur une série de faits, sur une série d'expériences faites par les croyants; plusieurs même, les plus générales et les plus incontestables, par les incrédules eux-mêmes, par tout homme: « i.a prédestinatiiin. par laquelle Dieu en a ordonné aucuns à salut et assigne les autres à damnation éternelle, quiconques voudra estre tenu pour hommc craignant Dieu (pins) n'osera pas simplement la nier '. »

Mais, outre l'expérience des fidèles, il y a l'expérience de tous les hommes, pour lesquels leur destinée propre et la différence des destinées humaines sont absolument incompréhensibles. — Kt cependant, obligés d'avouer ijue ni eux, ni les autres, ne sont les auteurs de leur destinée, par une expérience universelle, ils sentent qu'ils en sont responsables, ils font l'expérience du remords :

c( Que les hommes tracassent tant qu'ils voudront, et qu'ils mettent autant de peine qu'il leur sera possible à se tromper : Si est-ce que jamais ils ne s'abrutiront tellement qu'ils ne retiennent un sentiment de leurs péchez, engravé en leurs cœurs \sciisiiiu pcc-dili in corJibiis suis iiisciilplimi). Parquoy c'est en vain que l'impiété s'efforce d'absoudre l'homme, lequel est condamné par sa propre conscience isiia ipsiiis conscientiat'-. « — <■ Si les hommes disent qu'ils ayent esté

1. 1559. III, XXI, 5. — « De l'expérience fondamentale de l'homme pieux, qui sait que sa foi est un don libre de Dieu, découle la conviction que la libre détermination de Dieu décide du sort de chaque homme. . K. Muller, Syiiibolik, p. 480. — - Pour les Réformateurs, la doctrine de la prédestination était donnée directement dans la conscience de leur dépendance, comme pécheurs, de la libre grâce du Dieu qui sauve : elle était une partie du contenu de leur plus profonde conscience religieuse. . Warficld, janvier 1901, The Presby. a. Réf. Review.— < Il n'y a pas un homme converti, croyant, sur la terre, dans la conscience duquel il n'existe pas, au moins un germe, comme un embryon de témoignage en faveur de ce qui est essentiel dans la doctrine calviniste de l'élection. Si Dieu ne l'avait pas choisi, il n'aurait jamais choisi Dieu ; si Dieu, par son Esprit, n'avait pas exercé sur lui une inHuencc décisive, il ne serait jamais venu des ténèbres à la lumière. Et cela est réellement le résumé, la substance du calvinisme. . W. Cunningham, The Reformes, 1862, p. 209. - i. Ofeva VIII, p. 314, 3i5- Opuscules, p. 1269.

I,A PREDESTINATION

navrez d'ailleurs, ils ont le remors intérieur \intcriur aninii sciisus) de leur conscience, qui les contraint de sentir que le mal est provenu de la rcyolte, qui a esté volontaire au premier homme. Je say bien que la chair est si desbridée, qu'elle ne se peut tenir de nnirniurer ici contre Dieu.... Mais quand tout cela aura esté dit, si est-ce que chacun sera pressé d'un remors intérieur de son cœur {in 1er ior cordis seiisiis), lequel ne souffrira point que nul se puisse absoudre, encore qu'il fust son juge'. »

Et plus nettement encore, si possible, du haut de la chaire : « Chacun porte son procez tout formé en soy. Comment ? Les plus meschans se redarguent, encores que tout le monde les voulust excuser, et qu'ils fussent absents et de grands et de petis : si est-ce qu'ils ont là dedans [et ici sans doute Calvin se frajîpait la poitrine"! un remors, qu'ils sentent bien que quand ils faillent et qu'ils pèchent, que c'est de leur bon gré, que c'est d"une certaine malice, que c'est de leur propre vouloir. Il n'y ha celuy des hommes (]ui ne cognoisse cela : je di les plus grans contempteurs de Dieu, ceux qui se sont abrutis tant qui! leur a esté possible ; toutesfois si ont-ils ce cautère qui les brusle là dedans [et de nouveau Calvin répétait son gestej, qu'ils cognoissent que leurs péchez ne viennent point sinon de leur propre mouvement et de leur affection maudite et meschante. Puis qu'ainsi est donc, les hommes se sentent coulpables, il ne faut plus disputer sur cest article-là -. »

Calvin n'ignore pas « quelle apparence d'absurdité et contradiction » il y a dans la doctrine pour « les gens profanes et contempteurs de Dieu. » Mais, « quoy qu'ils babillent ou abbayent, » le fait subsiste : le remords, « la conscience (le latin dit : una conscicutia) nous doit bien servir de mille tesmoins •'. »

« Quand doncques je leur confesseray cent fois ce qui est très vray, que Dieu est authcur de leur damnaticHi, ils n'effaceront point pourtant leur crime, lequel est engravé en leur conscience, et leur vient devant les yeux à chacune fois ^ »

I. Opéra VIII, p. 296. Opuscules, p. 1254. — 2. Sermons sur le Deulcronoiuc. Opéra XXVI, p. 43. — .'t. Opéra VIII, p. 294, 295. Opuscules, p. 1252.

i 1559. Hfr, xxill, 3. — Nous ne pouvons pas donner ici même un résumé Je l'étude si fine, si caractéristique, de Schneckenburger, dans les Studien und Kritiken de 1847 sur la Prédestination. Il montre que le facteur qui a produit cette doctrine, c'est non pas une déduction de l'idée de Dieu, mais l'analyse d'un sentiment du fidèle. Voici seulement quelques passages : ■> Déjà la place que Calvin donne à ce dogme, et la manière dont il le développe, en montrant qu'il ne recule devant aucune conséquence théologique, indique la genèse de ce dogme, et comment il est né sur le sol du subjectivismc, c'est-à-dire d'un sentiment, d'une expérience de péché » (p. 973). — « Pourquoi les orthodoxes ne veulent-ils pas se laisser détourner de cette conviction : \'clu {elecfus) est, avant la régénération, tout à fait égal au pécheur, en réalité un filiut ira-, un d/iiiimindus ; la nouvelle naissance et la conversion sont un changement essentiel, comfdct, et pas seulement la conscience naissante de l'être véritable, qui gît, en germe, dans la personne? Ils ne se lassent pas de répéter ces affirmations, malgré le principe qu'ils affirment aussi : ce vrai pécheur, ce Jilius ira- est déjà compris dans les décrets éternels, comme un fidclis, un salvniulus ; et, quant à son être final, quant à la détermination éternelle de cet être, il est différent lolo caio du réprouvé {rcjcclus), auquel il est tout à fait semblable comme pécheur. — Quelle peut être la cause de ces deux affirmations, sinon. que le dogme de la prédestination n'est pas une conséquence théologique, pas une conséquence déduite du sentiment de l.i dépendance absolue ; mais que ce dogme est né d'une détermination du senti-

2. Cette doctrine, fondée sur l'expérience, n'en est pas moins, comme doctrine, un mystère.

Cl Je n'ay point honte de dire que c'est un secret profond do la croix, un secret des jugemens de Dieu que je ne cognoy point et dont il ne nous est pas licite de nous enquérir.... Cela est trop haut pour moy : c'est un abysme, c'est une profondité de la croix'. »

En i55q, Calvin ajoute les lignes suivantes: «L'audace des hommes n'est point supportable, si elle ne souffre d'cstre bridée par la Parole de Dieu, quand il est question de son conseil incompréhensible, lequel mesmes les anges adorent. » — « Et de faict, c'est une rage prodigieuse aux hommes, quand ils prétendent d'enclorre ce qui est infmi et incompréhensible en une si petite mesure {modulo} comme est leur entendement -. »

Mais c'est surtout en chaire qu'il nous faut écouter Calvin, expliquant à ses auditeurs l'incompréhensibilité de l'action divine : « Les œuvres de Dieu sont parfaites.... iMoyse a entendu qu'en tout ce que Dieu fait, il nous le faut glorifier, confessans que tout est disposé en bonne raison, en justice, en une sagesse admirable.... Que nous cognoissions que ce qui nous semble folie, c'est-à-dire là où on n'apperçoit point la sagesse de Dieu, il y a de la sagesse pour nous rendre confus. » Et en cela « l'on voit la rage des belistres » qui « babillent contre tout ce qui leur est trop haut pour leur capacité; » contre l'élection éternelle de Dieu, contre sa providence. « Ces canailles, avec leur gloire, diront : «O! je ne compren point cela! » — Et beste, qui es-tu? Quand tous les plus

ment de la conscience religieuse, et d'un sentiment d'une conscience, où l'idée morale était si forte, si nette, si vivante, que même les conséquences les plus proches, détachées de leur sol natal, étaient repoussées ? Puisque les docteurs orthodoxes tiennent ferme contre une conséquence du dogme de la prédestination l'affirmation contraire de la conscience morale, puisque les docteurs orthodoxes accordent à cette conscience morale une réalité, contre laquelle ne pcul pas prévaloir même une conséquence déduite de l'acte éternel, divin, déterminant tout, de l'acte de l'élection, il est impossible que cette conception de la prédestination soit née simplement, originalement, de l'idée de Dieu. Car, en vertu de cette origine théologique, elle aurait fait sauter les obstacles anthropologiques auxquels elle se heurtait. Puisque les orthodoxes s'en tiennent obstinément à ce que Vcleclus est, avant la nouvelle naissance, complètement dans le même état que le rejectus, comme lui, sous Vira Dei; puisque la nouvelle naissance est un changement de nature, il faut que l'élection, cause de la nouvelle naissance, dans sa distinction de la réjection des autres, soit une idée due à la réflexion théologique (<■/« Iheologisch reflectirter Getiaiike). une idée pour expliquer l'inexplicable mystère de la vie intérieure et pour exprimer le sentiment que je suis ce que je suis par la grâce de Dieu. Et seuls les adversaires et les fanatiques extrêmes tirent du dogme une conséquence que l'Eglise réformée aurait dû elle aussi tirer, si le dogme était né sur le terrain théologique . (p.976).— < Précisément le dualisme de la prédestination, dualisme si sévèrement maintenu et souvent défendu avec tant de peine, même de maladresse, ce dualisme auquel on n'était pas arrivé en allant de haut en bas [de Dieu à l'homme] montre qu'on avait suivi la voie contraire, de bas en haut [de l'homme à Dieu]. Et même l'expérience, ou la spéculation, auraient eu peine à fixer ce dualisme dans l'essence même de Dieu, si le sentiment moral, avec toute sa force, n'avait toujours accompagné le sentiment religieux, le sentiment du salut, et n'avait été le vrai berceau de tout le dogme de la prédestination. Car ce n'était pas la simple conception mécanique du monde qui empêchait d'enseigner un rétablissement général ; cet hiatus ne pouvait être que le produit du sentiment moral » (p. 977)-

4. 1559, III, II, 35.— Calvin expose que « croire est de don non point de mérite >, que la foi est < œuvre • -^ bon plaisir . . faveur gratuite . de Dieu. — i. 1559- IH, xxill, i et 4

JE.\N CALVIK IV '

o-rans docteurs du monde y voudroyent appliquer leur sens, ils n'y pourront ]5as atteindre avec toute leur subtilité ' ; mais encores, il n'est point question de quelques caphards qui se déguisent et qui contrefont les docteurs en despit de nature; mais quand les antres de paradis viendroyent, il faut qu'cncores ils adorent les secrets admirables de Dieu,... et cependant sous ombre que nostre cervelle ne comprendra point en sa mesure ce que l'Escriturc nous monstre de Dieu, nous rcjettrons cela !... (Confessons simplement (jue les œuvres de Dieu sont parfaites, assavo.ir en sagesse, en justice, en bonté, en tout; qu'il n'y a que mordre (comme on dit) ■. »

Calvin a écrit sur la légitimité, on peut dire; sur la nécessité du mystère une foule de pages, où son style pittoresque est alternativement sublime et brutal. Et on sent qu'il parle d'expérience, ici comme ailleurs:

« ...Si toutefois il est loisible de comprendre en paroles un si grand mystère, lequel je voiz bien que je ne puis comprendre en mon esprit.... Ce que je confesse volontiers, afin que nul ne mesure la grandeur d'iceluy à mes parolles, qui sont si débiles qu'elles succombent beaucoup au-dessous.... Kt combien que l'entendement ayt plus de vertu à penser et estimer, que la langue à exprimer, néantmoins iceluy mesme est surmonté et accablé par une telle grandeur. Pourquoy il ne me reste autre chose en la fin que de tomber en admiration de ce mystère : au quel, à droitement penser, l'entendement ne peut suffire, comme la langue aussi n'est capable de l'expliquer ^. «

Nous donnons en note une page aussi remarquable par le style que par la pensée'', et nous nous bornons à signaler la réfutation que cette conception du mystère permet à Calvin de faire d'une théorie toujours plus ou moins à la mode, fort en vogue de nos jours, la théorie dite de V assimilation^ et qui, en réalité, est tout simplement la théorie du Rationalisme :

1. <Eh bien, si cela est trop obscur, apprcn de t'humilier, et appren en patience jusques à ce que Dieu t'ait fait profiter. > Sermons sur l'cpitre à Tite. Opéra LIV, p. 588.

i. Sermons sur le Deutéronome. Opéra XXVIII, p. 666, 667. — Voir les développements sur Saul, sur l'extermination des femmes et des enfants.... Opéra XXX, p. 25-27, 76, 80-83.

:i. Bf, p. 634. IV, XVII, 7.

4. < Nous avons allégué que ici il nous faut apporter une humilité, pour adorer ce qui nous a esté caché.... S. Paul, qui est compagnon des anges, par manière de dire, se trouve ici esmerveilié et tout confus. Et que ce sera-ce de ces coquars, qui n'ont pas à grand peine leiché du bout de la langue un seul mot de l'évangile et de la Loy?... or de nostre part, revenons à ce qui nous est monstre : O homme qui es-tu ' — Quand donc nous ferons comparaison de Dieu avec nous, ([ui est Dieu ? en quelle mesure le pourrons-nous enclorre ? sera-ce en nostre cerveau ? Et nous n'avons pas une demie once de sens, et cependant, Dieu qui ferme son poing pour tenir tout le monde comme un grain de poucière, comme dit Esaie, et lequel n'est comprins ni au ciel, ni en la terre, lequel a sa vertu, et justice, et sagesse infinies, et qui a ses conseils incompréhensibles, et cependant il faudra que nous le venions assujettir à nostre foie fantaisie ! Et où estce aller ? Et puis qui sommes-nous ? Hommes, dit S. Paul. Sous ce mot-là il signifie que nous ne sommes rien du tout; comme s'il disoit : et faut-il que tu présumes tant de te vouloir enquérir des secrets profonds de Dieu, veu que tu n'es que fange et bouc? et puis; quel est ton sens? Tu es plein de péché et d'iniquité, tu es un povre aveugle. Et cependant tu voudras que Dieu te rende conte; et viendras conclure, que si tu ne trouves ce qu'il fait estre bon et raisonnable, tu le pourras accuser, et qu'il faudra qu'il passe ici par ton

bureau Il n'y a rage si grande ne si énorme, que quand nous vouions plus savoir que Dieu ne nous

monstre.» {Treze sermons de Jacob et Esaii. Opéra LVIII-LIX, p. 34.)

« Voilà, il est impossible que cela entre en ma teste. J-'t mon ami, si tu es un povre aveugle, le soleil sera-il obscurci qu'il ne luise pourtant'»? — Mais notre théologien ne s'en tient pas là, et il développe toute sa pensée, avec sa verve violente et magnifique : « Ils veulent renger Dieu à leur fantaisie, et ils n'appréhendent point sa sagesse admirable pour l'adorer, combien qu'elle nous soit cachée. Voilà donc des bestes arrogantes qui ne peuvent point accorder à Dieu qu'il soit tout-puissant, sinon qu'ils l'assujettissent à leur guise et à leur appétit : et ceux qui sont les plus ignorans sont les plus hardis, selon le prcwerbe. « O voilà, diront-ils, je ne le comprcn point. » Et qui es-tu? « ...Je ne compren point cela, et pourtant je ne m'y sauroye accorder. » Et quand ce seroit le plus savant homme du monde et le plus subtil, encores faudroit-il qu'on luy craschast au visage, et qu'on l'eust en détestation quand il oseroit ainsi lever les cornes à l'encontre de Dieu....

« Faisons comparaison de nos esprits avec la puissance de Dieu : la pourronsnous enclorre en nostre cerveau ? s'il est question de Fenclorre au ciel et en la terre, ceste mesure seroit trop petite. Or maintenant un homme se viendra eslever jusques-là : et je vous prie, n'est-ce pas un monstre qui ne cognoist plus s'il y.a un créateur ou non, et qui ne regarde point que c'est de luy? — Retenons bien donc ce qu'est ici déclaré, c'est assavoir, que combien que nous trouvions ceci bien difficile que Dieu a en sa main et en sa conduite ceux qui déçoivent et ceux qui sont déceus, il est ainsi néantmoins. Pourquoy? Car Dieu ne seroit pas tout puissant, si les choses se faisoyent en ce monde contre sa volonté, et sans

qu'il s'en mesle....

» Il faut que Dieu soit recognu sage et puissant; et si tu n'apperçois point encore la raison, et bien! atten en silence et repos que Dieu te révèle ce qui est maintenant incognu. Car qu'est-ce que veut dire que nous verrons face à face ce que maintenant nous ne pouvons contempler, sinon comme en un miroir ou en obscurité? voulons-nous falsifier l'Escriture? Ces glorieuses bestes qui corrompent et obscurcissent la providence de Dieu, sous ombre qu'ils ne comprennent point la raison, et qu'ils ne peuvent digérer ce qui est contenu en l'Escriture saincte, voudroyent que Dieu ne réservast rien au dernier jour". »

3. Seulement, s'il y a mystère, c'est un mystère de justice. Les deux affirmations sont en réalité inséparables, nous venons de le voir. Dieu est, reste juste.

Aux si nombreuses déclarations que nous avons déjà enregistrées, ajoutons

encore celles-ci ^ :

« Pour le commencement, S. Paul respond ipie ceste pensée doit estre exécrable et détestable à tous, de cuider qu'il y ait injustice en Dieu ''. » — « Cela

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