‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 4)Chapitre 99 sur 149 · Commentaires, RomEiins IX · texte numérisé non relu

Commentaires, RomEiins IX

^38 LA TRÉDESTINATION

se fait par son jugement occulte et incompréhensible, combien qu"il soit juste et équitable. » Et la discussion est annoncée comme ayant pour luit de prouver cette justice: «Je laisseray ici beaucoup de resvcrics tjue plusieurs fol/ ont forgées pour renverser la prédestination ; je m'arresteray seulement à considérer les raisons, lesquelles ont lieu entre gens sçavans, ou peuvent engendrer quelque scrupule entre les simples, ou bien ont quelque apparence pour faire croire que Dieu n"est point juste, s'il est ainsi que nous tenons'. «

Quand Dieu nous afflige, sans que nous voyons pourquoi, nous devons dire : « Hélas ! Seigneur, je ne say pourquoy tu le fais; mais si est-ce que tu es

juste *. »

Voici Job au milieu de ses terribles épreuves : « Que le nom de Dieu soit béni !... Comment est-il possible que nous bénissions le nom de Dieu, si ce n'est en le confessant juste premièrement?... Celuy qui ne recognoist pas que Dieu est son père et qu'il est son enfant, qui ne rend pas tesmoignage de sa bonté, il ne bénit point Dieu.... Bénir le nom de Dieu emporte que nous soyons bien persuadez qu'il est juste et équitable en sa nature, et non seulement cela, mais qu'il est bon et miséricordieux.... Dieu fait tout par raison, et il ajuste cause. Si nous avions cela bien imprimé en nos cœurs : « tout ce que Dieu fait est fondé » en bonne raison, » il est certain que nous aurions honte de nous rebecqucr ainsi à l'encontre de luy.... Job n'a point imaginé que Dieu feist rien qui ne fust juste et équitable.... Il nous faut estre persuadez que Dieu ne fait rien sans raison. Ainsi donc que nous ne luy attribuons point ni cruauté, ni ignorance, comme s'il faisoit les choses par despit et à la volée, mais cognoissons qu'il procède en tout et partout avec une justice admirable, avec une bonté et sagesse

infinie ■'. «

« Nous voulons tousjours savoir la raison pourquoy Dieu besongne ainsi, nous voudrions qu'il nous fust contable. Or quand Dieu nous afflige et qu'il ne nous fait point sentir pourquoy, sur cela nous sommes estonnez, cela nous fasche. Et comment? Dieu n'est-il pas juste? Ne faut-il pas donc que tout ce qu'il fait soit réglé en raison et en équité '' ? »

« Dieu a la raison des jugemens qu'il exerce, combien qu'elle nous soit inco-

gneue °. »

Et enfin Dieu est juste parce qu'il a une nature, et que cette nature est la justice. 11 appartient autant à la nature de Dieu d'être juste qu'il lui appartient d'être bon : « TiÏQW.par nature, est très juste et très é(\\.\\tah\e (natura justissimus et œqiiissimus) ''. »

C'est ici un des faits les plus méconnus et inconnus. Presque tous les auteurs déclarent que Calvin est disciple de D. Scot sur ce point ; que son Dieu, c'est le caprice sans loi ; que tout ce qu'il fait est juste par la seule raison qu'il le fait, etc.

I. Bf, p. 471. III, XXI, 7. — i. Sermons sur le livre de Job. Opéra XXXIV, p. 59. — :i. Ibiil., XXXIII, p. 101, 102. — 4. Ibid., p. 472. Voir Instruction et confession de foy. Opéra XXII, p. 46. — Treze sermons de Job et Esaii. Opéra LVIII-LIX, p. 38. — o. Sermons sur le Peuliroiiome. Opéra XXIX, p. 32, 23. 35- — 11. Opéra XXX, p. 720.

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE , BSq

Cette quasi-unanimitc des auteurs pourrait nous troubler, si, au cours de nos études calviniennes, rexpérience ne nous avait pas appris que les idées les plus fausses ont été admises par la quasi-unanimité des auteurs, et puis abandonnées par la même quasi-unanimité. — Au surplus, nous avons trouve partout des affirmations, le plus souvent une affirmation sommaire, mais nulle i^art, sauf erreur, une discussion. Tous les textes que nous avons produits sont passés sous silence. Nous attendons qu'on les examine.

ÏLt finalement, textes à part, dirais-je, oij voit-on que Calvin parle, — directement ou indirectement, — d'une justice de Dieu différente, en son essence, de notre justice à nous : Calvin ne dit pas : nos idées sur la raison et la justice, ou plus exactement : notre raison et notre justice (car il confond ces deux choses) sont fausses, et nous le verrons un jour. Non. 11 dit: Notre raison, notre justice sont bonnes: et cette raison et cette justice, éclairées plus tard suffisamment, comprendront et approuveront. — Nous ne comprenons pas niciiiilciiûitl. nous comprendrons //// jour^.

Il ne dit pas: llst-ce que tout ce que Dieu fait n'est pas raisonnable et juste? Donc il est juste. 11 dit : Est-ce que Dieu n'est pas juste? Donc ce qu'il fait est juste : « Dieu, par nature, est très juste et très équitable {iiatura jiistissitnus et œquissimits). »

Faut-il aller plus loin encore, et ne pouvons-nous pas, ne devons-nous pas invoquer en faveur de la prédestination les doctrines philosophiques leS plus célèbres de l'antiquité, les plus à la mode aujourd'hui, depuis l'ancien sto'icisme jusqu'au déterminisme actuel?

Oui et non. Et l'examen de cette question va nous amener à quelques précisions importantes.

11 est très certain que les dogmes de la religion chrétienne les plus combattus ont reçu de notre temps comme une base scientifique extrêmement solide. En un sens au moins, quelle base pour la doctrine de la chute et du péché originel que les faits de l'hérédité! Et à propos de l'élection, M. Kuyper n'a-t-il pas pu dire : « On veut de moins en moins de l'élection, mais on veut de plus en plus

1. « Seigneur, nous ne pouvons pas parvenir à des secrets si hauts pour entrer en ton conseil estroit, et savoir ce qui est là enclos; mais il faut que nous adorions ce qui nous est maintenant inconnu. 11 faut donc que nous confessions que tu es juste et bon, et encore, que la raison ne nous soit point patente.... Nous entendons maintenant en partie ce que Dieu fait, mais c'est attendant le jour que tout ne sera révélé... Nous ne verrons point la raison pourquoy ; nous ne verrons point comment, et en quelle sorte il besogne; mais il faut que nous appercevions sa main par foy... sachant qu'il ne fait rien sans juste occasion.. . Tu nous esclaireras, Seigneur, petit à petit, jusques à tant que nous soyons venus en ton sanctuaire. Nous y avons maintenant un pied: il est vrai que nous ne sommes qu'au parvis; nous te voyons de loin; mais tu nous donneras une cognoissance plus familière.... Dieu nous pourroit bien bailler une clarté entière et parfaite aujourd'hui, mais il voit que cela ne nous est point utile; et pourtant il nous en donne quelque portion certaine, il s'accomode à nous. Et ainsi qu'il ne nous face point mal d'avoir w/r7(';;/r';/rt«/ par mesure ceste cognoissance de Dieu, comme elle nous est donnée en l'Escriture, «//('«(/««.s qu'il nous ait dcspouillez de ce corps mortel.» Opéra XXXIIl, p. 503, 504.

LA PREDESTINATION

de la sélection. » Enfin, la « nécessité « dont parlait Calvin nest-ellc pas le déterminisme, aujourd'hui dominant en philosophie et en science?

11 V 'à évidemment des ressemblances frappantes, qu'on ne soupçonnait pas au seizième siècle, et Ton finit par se demander si H. Tainc a émis un pur paradoxe quand il a écrit : « Sur la conciliation et même sur l'identité foncière de la responsabilité et du déterminisme, les plus hautes autorités sont d'accord : Hume, Stuart Mill et Herbert Spencer, Leibnitz et Spinoza, saint Thomas et Calvin. 'Vous pouvez même constater que plus une école est déterministe, plus elle est rigide'. » Alors le calvinisme triompherait,... mais dans ce triomphe même il serait enseveli.

Bornons-nous au déterminisme sto'icien. (Calvin a repoussé, et nous ne pouvons pas accepter davantage, l'identification du « déterminisme » sto'icien et du «déterminisme » calviniste.

1. Ce n'est pas une petite différence entre les deux systèmes, quelles que puissent être leurs ressemblances les plus apparentes, que dans l'un tout soit ramené à un Dieu impersonnel, qui n'est pas libre, qui même n'existe pas, — tandis que dans l'autre tout est ramené à un Dieu personnel, libre, et souverainement juste et saint: c Les sto'iques, dit Calvin, ont assujéti mesmes Dieu à telles nécessitez.... Or, nous le constituons Seigneur et maistre en pleine liberté -. »

2. Ce n'est pas une petite différence entre les deux systèmes, que dans l'un le libre-arbitre de l'homme, pas plus que de Dieu, n'ait eu ni son jour ni son heure, la chute n'ayant pas eu lieu, tandis que, dans l'autre. Dieu est toujours une volonté sage, juste et libre, et qu'il y a eu un moment où l'homme a été libre d'une liberté qu'il a perdue par la chute et qui lui sera rendue par la Rédemption ^: « Celuy qui est malade, dit Calvin, ne sera pas sain quand il le voudra, et toutesfois peut estre qu'il est malade de sa propre volonté, à savoir s'il s'est acquis la maladie en vivant intempéramment ^. »

I. Voici la lettre curieuse de Tainc à M. Paul Bourget (29 septembre 18S9), à l'occasion de son Disciple, et dans laquelle, en toute franchise, et avec tristesse, il note « les deux impressions totales que lui laissait le livre ; discrOdit de la morale cl discrédit de la science » : « Selon moi, impossible sans le déterminisme de fonder le droit de punir, la justice du châtiment: là-dessus, relisez, dans V Exainiiinlioii 0/ sir IV. Haniillon's Philosophy, l'admirable chapitre de Stuart Mill. Personnellement, dans les Origines de la France contemporaine, j'ai toujours accolé la qualification morale à l'explication psychologique ; dans le portrait des Jacobins, de Robespierre, de Honaparte, mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe, et ma conclusion terminale est rigoureusement judiciaire. [Suit le passage cité dans le texte. Apres quoi, Taine continuel Les puritains pendant trois cents ans, les stoïciens pendant cinq cents ans, ont été les plus pénétrants observateurs, les plus savants médecins, les plus sévères hygiénistes de l'âme ; bien mieux, ils ont donné les plus beaux exemples d'austérité, de vertu, d'énergie morale, et ils étaient les uns prédestinatiens, les autres panthéistes et fatalistes. » H. Taine, Sa vie et sa correspondance, t. IV, 1907, p. 290, 292, 293.

î. Opera\M\\\, p. 202. — •'». Voir W. Cunningham, The Reforniers, p. 161. '1. Contre Pighius. Opéra VI, p. 335. Opuscules, p. 366, 367.

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE 3gi

3. Et enfin ce n'est pas une petite dillcrence entre les deux systèmes que. dans l'un, tout parte d'I'^.n Haut, d'une unité abstraite, d'une certaine conception du monde, et soit déduit, en dehors de tout sentiment religieux proprement dit, par simple dialectique philosophique, tandis que, dans l'autre, tout part d'en bas, de la multiplicité des faits religieux et moraux, posés à la base, comme des pierres intangibles, sacrées : sainteté et justice de Dieu, dépendance et responsabilité de l'homme '.

Dès lors nous sommes amenés à une double conclusion.

A supposer, ce qui est faux, que le calvinisme fût une simple forme du déterminisme philosophique, il se trouverait tout simplement que Calvin est d'accord avec l'élite de l'humanité morale, depuis les stoïciens jusqu'à Stuart Mill et Taine. C'est le moins que Ton puisse dire, et c'est quelque chose, en face de tant d'attaques superficielles et inintelligentes.

Mais il faut aller plus loin et conclure que le calvinisme est très différent du déterminisme philosophique et qu'il lui est supérieur. De telle sorte que le prédestinatianisme calviniste n'amnistie pas le déterminisme philosophique, mais que, au contraire, le déterminisme philosophique, sans compromettre le prédestinatianisme calviniste, lui apporte un certain nombre de raisons et d'explications justificatives, dont il n'est pas possible de ne pas tenir compte. Il faut bien que le prédestinatianisme calviniste soit fondé sur de bonnes raisons métaphysiques et psychologiques, puisque le déterminisme philosophique, malgré ses erreurs si dangereuses, par le seul fait qu'il a enseigné une des vérités enseignées par le calvinisme, a assuré à ses adhérents une remarquable vigueur morale. Quelle est cette vérité ? L'absoluité de l'ordre général, la souverainteté de la loi du monde, sa perfection qui garantit Tordre, même au point de lui sacrifier la

liberté.

Voilà pour la métaphysique, pour l'orientation métaphysique.

Et pour la psychologie? Je ne puis accorder aux pages de Stuart .Mill, citées par Taine, l'admiration que celui-ci leur accorde. Cependant, Stuart Mill finit par exclure le libre-arbitre des décisions particulières pour le laisser agir dans la formation du caractère". Or, qu'est-ce à dire? Que d'après Stuart .Mill, le déterminisme, selon Calvin et toute la Réformation, met le siège de la moralité, non dans les actes isolés, mais dans la cause et la source des actes, dans le caractère -, que le déterminisme de Stuart Mill, selon Calvin et toute la Réformation, nie la moralité atomistique de Pelage pour affirmer la moralité orga-

1. Voir Candlisch, T/ie evangelical succession, a course of lectures delivercd in Georges Free Church. Edinburgh, 1882-1883. Seconde série, p. 27-31.

2. « La vraie doctrine de la causation des actions humaines soutient, contrairement à ces deux systèmes [le Fatalisme pur, asiatique, et le Fatalisme modiné], que non seulement notre conduite, mais notre caractère, dépend en partie de notre volonté,... que nous sommes moralement obligés de travailler au perfectionnement de notre caractère. » Stuart Mill, La philosophie de Haimlhm, trad. E. Gazelles, 1869, p. 471.

LA PREDESTINATION

nique : tout arbre bon porte de bons fruits et tout arbre mauvais porte de mauvais fruits.

Ainsi le déterminisme a relevé la moralité, parce qu'il a chassé le hasard de Tordre du monde et proclamé la souveraineté de la cause première, de la loi de la nature, parce qu'il a chassé le caprice de la conduite de l'humanité, et. par delà les actes, a considéré le caractère. C'est la justification du prédestinatianisme calviniste, et l'explication des prodiges que celui-ci devait être capable d'accomplir, quand il a eu élevé la cause première à la hauteur de la sainteté personnelle, et affirmé, avec une netteté absolue, que l'acte dépend du caractère, ou bien souillé par le péché, ou bien sanctifié par la conversion.

QUATRIÈMI-: PARTI K

Le prédestiné.

il T maintenant arrivons à la vie, au vivant, et après avoir analysé les éléments de la prédestination, mettons-nous en face du prédestiné.

Le prédestiné n'est-il pas insensible? Au contraire, il sent avec une vivacité plus intense la grande douleur et la grande joie.

Les terribles problèmes, que soulève la perdition des réprouvés, le tourmentent et le rendent triste jusqu'à « la mort » : « Pourquoy donc est-ce que Dieu permet que la plus grande multitude se desbauche ainsi?... Dieu n'y peut-il pas remédier?... Pourquoy Dieu n'a créé les hommes d'une autre sorte, et pourquoy il a permis qu'ils fussent ainsi fragiles?... I':t de fait. le prophète Isaïe aiant dit que Dieu recueilliroit son Eglise de tout le monde,... au lieu de s'esjouir, tantost après il adjouste : Hélas mes entrailles !... Cela est pour nous envelopper en grans tourmens et fascheries.... Nous ne pourrons pas avoir nos esprits du tout reposez, ne si bien reiglez, qu'il n'y ait des troubles. Et cela nous est monstre en Rebecca, quand elle dit : « Si ainsi est, pourquoy est-ce que je vis ? >> Elle désire la mort, et toutesfois c'est la mère des fidèles; elle représente l'Eglise. Or, si cela a esté en celle qui portoit en son ventre l'espérance du salut du monde, que sera-ce de nous? »

Il n'y a qu'une attitude à prendre : « Quand nous serons tormentez de cela, que nous venions à bien, c'est-à-dire que nous escoutions ce qui nous est monstre en l'Escriture saincte. Et puis avons-nous cela? Il faut nous y arrester du tout et estre paisibles '? » ' <'*'^

D'autre part, en pensant à la miséricorde de Dieu à son égard, le prédestiné est ravi d'admiration : « Quand nous voyons que nous ne pouvons pas recevoir l'Evangile, sinon par un don spécial de Dieu,... il est certain que si nous ne sommes plus durs que fer et acier, nous devons avoir toute rébellion fendue et rompue, et faut que nous soions enflammez de l'amour de Dieu, et que nous

\. Treze sermons, Opéra LVIII-LIX, p. 46-48.

JEAN CALVIN IV

SO

La PREDESTINATION

aions la bouche ouverte pour bénir et priser la grâce qu'il a démonstrée si excellente et si magnifique envers nous '. »

Evidemment ce sujet a fort préoccupé le cœur de Calvin ; et c'est bien son cœur qui, — manifestant ou plutôt trahissant un mysticisme touchant à l'extase, trop contenu, trop ignore, — se laisse aller à ces explications, troublées et troublantes, où l'on sent toute la lutte intérieure : « Dieu nous recommande le salut de tous sans aucune exception ; ainsi que Christ a souifert pour le péché de tout le monde.... Je voy d'un costé le troupeau du Seigneur, qui est en danger; je voy de l'autre part le loup, qui a l'instigation de Satan circuit, çà et là, pour le dévorer: assavoir si la sollicitude de l'Eglise ne doit pas tellement engloutir toute ma pensée, que je viene à désirer que le salut d'icelle soit racheté par la ruine du loup? Et cependant toutesfois ce n'est pas à dire que je désire la perdition d'aucun; mais l'amour et la solicitude de l'Eglise me ravit quasi en ecstasc, que je n'ay autre souci que du salut d'icelle. Nul donc ne sera vray pasteur de l'Eglise, s'il n'est embrasé d'un semblable zèle -. »

Et encore : « Un mesme cœur peut recevoir ces deux affections^ assavoir que regardant en Dieu, il ne sera point marri que ceux-là périssent, lesquels Dieu a déterminé de destruire, et que d'autre part se tournant à considérer les hommes, il ait compassion de leurs maux. Ceux-là donc s'abusent bien, qui requièrent que les fidèles, afin de ne contrevenir à l'ordonnance de Dieu, soyent despouille{ de toute affection de compassion et de douleur ^ »

Et enfin : « Quand Dieu nous appelle pour courir, est-ce seulement pour donner le prix à un seul, et pour rejeter les autres qui suivent après? Nenni; mais nous aidons les uns et les autres en commun ; tellement que je soye le centième, voire qu'il vienne après un million, moyennant que je tend à Dieu, ceux qui seront desjà parvenus me tendront les bras pour me recevoir en la compagnie des saincts martyrs qui nous ont précédez, et des saincts prophètes qui nous ont encore attendus plus longtemps*. »

Mysticisme, extase : ces termes sont-ils inexacts?

Le prédestiné n'est-il pa?, présomptueux ? — Certainement, l'orgueil n'est pas pour lui un danger chimérique. Il n'en est pas moins vrai que Calvin a toujours mis au premier rang des vertus, pour le théologien et le fidèle, l'humilité. Or, cette humilité trouve dans la vraie doctrine de la prédestination un appui presque inattendu.

A propos d'Esaù et de .lacob, Calvin dit : « L'un est débouté et l'autre est

1. Treze sermons, Opéra LXIII-LIX, p. 51. — < L'inéqualitC- dcmonstrc que sa bonté est vrayement gratuite. » (III, xxl, 6.) — « Si cela estoit commun et inilrffércnt, cncorcs aurions-nous de quoy magnifier Dieu. Mais quand nous en voyons les uns estrc endurcis, et les autres volages, et qui s'en retournent sans recevoir aucun fruict de ce qu'ils ont entendu, les autres sont du tout stupides : il est certain que cela nous donne plus grand lustre de la grâce de Dieu. » Ofirra LI, p. 264.

i. Commentaires sur Galates V, p. 12. — .l. Commentaires sur Romains IX, 2. — 4. 0/>er(i LIV, p. 339.

EXPOSÉ DK LA DOCTRINE JqS

receu ; run est esleu et l'autre est réprouvé. Ainsi donc nous voions que ceux qui ont lieu pour un temps en lliglise, et qui ont le titre de fidèles et enfans de Dieu, peuvent bien avoir telle réputation devant les hommes; mais ils ne sont pas escrits au livre de vie ; Dieu ne les recognoist pas ni avoue pour siens. Par cela nous sommes admonnestez de ne point nous enorgueillir, ni estre enyvrez d'une foie présomption, quand Dieu nous aura fait la grâce de nous introduire en son liglise; mais cheminons en pureté, et avisons de ratifier nostre élection, et d'en avoir le tesmoignage en nos coeurs par le S. Esprit, et ne point nous confier seulement à l'apparence et au titre extérieur, que nous pourrions prétendre devant le monde '. »

Ici nous nous trouvons devant une nouvelle antinomie.

Si quelqu'un a prêché l'assurance du salut, c'est Calvin. C'est une des trois idées principales de sa doctrine de la prédestination et de tout son système . « Ceux que Dieu a vrayement retenus à soy, il faudroit que le monde fut reviré plustost mille fois, avant qu'un des éleus de Dieu périst : cela ne se peut faire. »

Et cependant les incrédules seuls se croient « asscurez ». Mais « il y a grande diversité entre ïasseuraiice qu'ont les fidèles, pour estre bien persuadez de leur salut et estre en repos, et une nonchalance qu'auront ceux qui ne regardent à rien, mais ayans jette la plume au vent (comme on dit) pensent que nul mal ne peut leur adevenir. » Les croyants, eux, travaillent à leur salut avec crainte et tremblement : « Or, cependant, les fidèles ne laissent pas de craindre, combien

qu'ils s'asseurent sur la bonté de Dieu Toutefois, si ne laissent-ils pas de

veiller tousjours sur les efforts que leur fait Satan. Et puis, d'autre part, ils cognoissent leur fragilité, et cela les solicite de recourir à Dieu, et de le prier qu'il ne les laisse pas au besoin,... Ils se solicitent eux-mesmes à repentance, ils invoquent Dieu.... Voilà doncques comme les fidèles estans asseurez ne laissent point de craindre, comme au contraire les incrédules ne craignent point, n'estans pas toutesfois asseurez Si nous faut-il tousjours soliciter à prières et oraisons, et puis, il ne nous faut point abuser de la grâce de Dieu ; mais d'autant que nous sommes dédiez à luy, cheminons en crainte et solicitude et advisons de n'estre point enveloppez parmi la condamnation des meschans ". »

Le prédestiné n'est-il pas étroit ? — Le fait capital, sur lequel Calvin insiste tellement, qu'en définitive nous ne savons pas qui sera sauvé, est de nature à inspirer des sentiments de largeur et de tolérance.

« Pour ce que nous ne sçavons pas ceux qui appartiennent au nombre et à la compagnie des prédestinez ou non, nous devons estre aftectionnez à souhaiter le salut de tous {sic nos affici debere^ ut omnes velimiis salvos fieri). Si ainsi est, nous tascherons de faire tous ceux que nous rencontrerons participans de nostre paix ^ »

I. Tr<3c sermons. Opéra VIII-I.IX, p. 33. — i. Opéra LIV, p. 165, 171, 172. — 3. 1559. III, xxiii, 14.

Les mêmes sentiments sont de mise dans TEglise. 11 ne faut pas en faire une secte étroite de saints. Tel, qui paraît saint, est destiné à la damnation : ce n'est pas un vrai membre de l'Eglise. Tel, qui paraît chargé de vices, est un élu: « Il y en a qui sont comme povres créatures et misérables ; on diroit que Dieu les a du tout reboutez. Et les uns sont dissolus en leur jeunesse, les autres sont povres idolâtres, et quelque dévotion qu'ils ayent, néantmoins c'est tousjours pour s'aliéner tant plus de Dieu, et pour provoquer son ire, mesme ils seront quelquefois ennemis de toute vérité, comme nous en voions l'exemple en S. Paul, lequel a esté une beste sauvage pour espandre le sang innocent ; il n'a cerché sinon à dissiper, comme un loup ravissant, toutes les églises. Voilà les Corinthiens qui ont esté paillards et adonnez à toutes vilenies, comme S. Paul le remonstre. Autant en est-il des Romains '. »

Ainsi il ne faut pas oublier qu'il y a des brebis hors de la bergerie et des loups dedans. C'est ce qu'a vivement exprimé le prophète: «Le prophète ne crie pas: Hélas, les mains! hélas, les jambes! Mais il crie: Hélas, mes entrailles : comme s'il disoit que ce mal là est tellement enraciné en l'Eglise, qu'il faut qu'elle soit comme meslée de gens tant divers, qu'elle nourrisse en son ventre ses propres ennemis, comme nous en voions la figure en

Rebecca -. »

Donc patience, support. Savons-nous si ces vicieux ne sont pas des élus, qui finiront par se convertir "r Soyons donc patients et ne nous lassons pas d'appeler tous les hommes. — « Encores que nous voyons les hommes desbauchez pour ■un temps, sinon qu'il y ait une certaine malice, qu'il y ait rébellion délibérée, contre Dieu que nous taschions de les amortir et les donter, car ils sont en la main de Dieu.... Si la conversion des incrédules ne vient si tost qu'il seroit à souhaiter, il ne faut pas pourtant les placquer là, car Dieu les ha en sa main.... La conversion des hommes ne vient point d'eux ^... Empescherons-nous Dieu qu'il ne besongne d'une façon miraculeuse.... Ainsi donc attendons de la grâce de Dieu plus que nous ne pouvons concevoir.... Quand il y aura des ignorans, qu'on les supporte, et que tousjours on les attire,... et cependant advisons de nous acquitter de nostre office, c'est d'attirer tout le monde à salut, en tant qu'en nous sera''. »

Et nous voyons Calvin être prudent, très prudent. Il ne damnera pas le duc de Guise % il ne damnera pas SaiiP, et remettra leur sort définitif entre les mains de Dieu.

I. Treze sermons, p. 64. — i. Ibid., p. 46. — :t. ^ La doctrine de la prédestination préserva Calvin de l'erreur donatiste ; elle lui enseigna que l'excommunication hors de la communion humaine ne coïncide pas nécessairement avec le jugement de Dieu. » Lang : « Albrecht Ritschl als Rcformations-Historiker, • dans la Reform. Kirch. Zeiluitg, 7 août 1898. — 4. Sermons sur la seconde à Timothée. Opéra LIV, p. 207, 208.

•;. « De le damner, c'est aller trop avant, sinon qu'on eust certaine marque et infaillible de la réprobation. En quoy il se fault bien garder de présomption et de témérité. » Voir Jean Calvin, II, p. 82.

II. Après avoir parlé de la condamnation de Saul par Dieu, du suicide de Saùl, et l'avoir comparé à une bCte cruelle et fière iimtnanis et ferox belliia), Calvin continue : « quoique tout cela soit clair, nous ignorons cependant ce que, après sa mort, est devenue son âme, et il n'est pas permis de le rechercher- » Homitiœ in I Lib. Sam. Opéra XXX, p. 721.

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE Sçy

Le prédestiné n'est-il pas nonchalant '.

Il nous faut imiter Calvin, qui revient sur le même sujet deux ou trois fois en divers endroits de son Institution, et revenir sur un sujet déjà abordé par nous, le rapport entre la prédestination et les œuvres.

Très certainement, comme nous l'avons montré, la doctrine de la prédestination est en droit, a été en fait, un éperon merveilleux pour pousser les calvinistes à l'activité. Car prédestination et sainteté, donc prédestination et bonnes œuvres sont termes corrélatifs, inséparables, et ceci est la manifestation de cela.

On en a conclu : la grande preuve de la prédestination, ce sont les bonnes œuvres. Il y a du vrai; une certaine vérité; mais ce n'est pas la vérité. Car alors le calvinisme, par un détour, serait revenu à ce rôle des œuvres qu'il ne cessait de dénoncer, si àprement, dans le catholicisme. Mais Calvin n'est pas tombé dans cette inconséquence.

Ce qui nous prouve vraiment notre élection, ce ne sont pas nos œuvres, c'est notre foi. « Nous ne pouvons pas nous asseurer de notre salut que par la foy. Car si un homme dit : Et que say-je si je suis sauvé ou damné? Par cela il se monstre que jamais il n'a cognu que c'est de foy ne de l'asscurance que nous devons avoir en Dieu, par Jésus-Christ. Veux-tu donc bien savoir si tu es élu? Regarde-toy en Jésus-Christ. Car ceux qui, par foy, communiquent vrayement en Jésus-Christ, se peuvent bien asseurer qu ils appartiennent à l'élection éternelle de Dieu ot qu'ils sont de ses enfants.... Voilà Dieu qui s'abaisse à nous; il nous monstre de quoy en son Fils; comme s'il disoit : Me voicy, contemplezmoy, et cognoissez comment je vous ay adoptés pour mes enfants. Quand donc nous recevons ce tesmoignage de salut qui nous est rendu par l'Evangile, de là nous cognoissons et sommes asseurez que Dieu nous a esleus. Et ainsi il ne faut point que les fidèles doutent de leur élection, mais qu'ils aycnt cela pour tout résolu, que depuis qu'ils sont appelez à la foi par la prédication de l'Evangile, ils sont participants de ceste grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ, et de

1. Notons encore les te\tes suivants, destinés à montrer que la doctrine de la prédestination ne doit pas, d'une manière générale, rendre le fidèle nonchalant : « Sachons à quelle fin il faut rapporter ceste doctrine.... Les hommes en se cognoissant hommes, c'est-à-dire povres créatures inutiles à bien, que ce ne soit point pour s'anonchaloir, et qu'un chacun dise : « Je ne puis rien faire ; que Dieu besongne, s'il » veut ; » mais plustost, que nous ayons nostre recours à luy, sachant que son propre office est de remédier à nos vices et deffauts.... Il n'y a aucune disposition ou mérite en nous ; Dieu le fait [ce qu'il fait] par sa bonté gratuite. Là-dessus S. Paul dit : « O ! est-ce à dire qu'un chacun se repose, et qu'un chacun soit » sans souci ? » Mais, au contraire, il nous exhorte à parfaire nostre salut en solicitude et en crainte,... à baisser la teste, et invoquer nostre Dieu, et cercher tout nostre bien en luy.... Quoyqu'il en soit, qu'on ne se flatte point et qu'on ne s'endorme point, sous ombre que nous sommes infirmes, voire inutiles du tout; que cela nous incite plustost à passer outre. > Sermons sur le Deiitéronome. Opcra XXVIII, p. 505, 506. — « Quand Dieu déclare quelque chose de nous, cela gist en luy qu'il l'accomplisse.... Mais ce que Dieu se déclare nous doit aiguillonner, que nous devons, en plus grande solicitude, nous efforcer à venir là où nostre Dieu nous appelle.... Si ne faut-il point que, sous ombre de l'élection de Dieu, les fidèles s'endorment et s'anonchalissent ; mais plustost ils se doyvent appliquer à recevoir les promesses de Dieu, lesquelles §onf certaines et infalliblçs. » Opéra LIU, p. 9§.

3q8 la prédestination

la promesse qu'il leur a faicte en son nom. Car nostre Seigneur Jésus-Christ est le fondement de ces deux*. »

Et par foi, il faut entendre le Saint-Esprit-, qui seul donne la foi cl rassuraïuc de Télection. « Si quelqu'un objecte qu'il y en a beaucoup, lesquels après avoir une fois receu la parole de Dieu, puis après en déchéent, je respon que le seul Esprit de Dieu est à chacun certain et féable tesmoin de son élection ^ »

Il est donc certain que le gage, la prciipc de l'clection, c'est la foi et le témoignage du Saint-Esprit, et il est non moins certain que le but de cette élection c'est l'honneur, la gloire de Dieu : « La fin d'icelle est que le nom de Dieu en soit magnifié*. » Si cela est vrai des réprouvés, à combien plus forte raison des élus! La gloire de Dieu par la vie sainte des élus! De telle sorte que l'on peut dire : l'élection a deu.\ buts : la gloire de Dieu et la sainteté des élus. « Afin que nous fussions saincts. L'apôtre touche \ajîn la plus prochaine, mais non pas la principale. Car il n'y a point d'inconvénient qu'une même chose ait deux fins.... En nostre élection, la gloire de Dieu est la principale^», au-dessous de laquelle, et comme en second lieu, nostre sanctification en est aussi la Jin^. » Dans ce sens, la sanctification et les bonnes œuvres sont donc une marque, une preuve de l'élection. « Or ceste est la marque très certaine pour discerner les enfans de Dieu d'avec les enfans du monde, asçavoir s'ils sont régénérez par l'Esprit de Dieu à saincteté et innocence ''. »

Voilà comment, en définitive, et dans la pratique, la doctrine de l'élection a été, comme la doctrine de la justification par la foi, un puissant facteur d'énergie, d'activité, d'activité bonne, de bonnes œuvres, — sans qu'on soit justifié par les œuvres, et sans qu'on soit élu à cause des œuvres. « Les adversaires de vérité usent encores d'une autre calomnie, pour renverser la prédestination, c'est que, quand elle est establie, toute solicitude et cure de bien vivre est abbatue. » — " Il ne peult chaloir comment ilz vivent, veu que la prédestination de Dieu ne peult estre empeschée ne advancée par ses œuvres.... Il y a d'aucuns porceaux qui souillent la prédestination de Dieu de telz blasphèmes.... Au contraire, S. Paul enseigne que la fin de nostre élection est à ce que nous menions vie saincte et irrépréhensible. Si le but de nostre élection est de sainctement vivre, cela nous doibt plus tost poulser et stimuler à méditer saincteté qu'à chercher couverture de nonchallance '. »

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