‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 10 sur 166 · RE · texte numérisé non relu

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certes nous estimons et prisons trop la brève usure et les profits de ceste misérable vie, si nous la prisons tant qu'elle doyve COnster par le salaire d'une telle impiété.... La mort n'est qu'un passage, par un sentiment de douleur bien brief, à une vie immortelle et un repos bienheureux.... Mais VOUS me dire/ : il lest bien facile, estant là à ton grand loisir, de jetter ces flambeaux impétueux, comme de philosopher de la guerre en l'ombre : mais s'il falloit venir au danger, tu penserois et jugerois bien autrement1. Certes, combien que je me promette choses beaucoup plus grandes tic la bonté de celuy par la vertu duquel nous pouvons toutes choses, et ne doute point en quelque péril et danger qu'il me laisse et permette tomber, et en estre enveloppé, qu'il ne me confirme et maintienne le courage, jusqu'au dernier soupir: toutes fois je ne veux point que vous jettiez les yeux sur moy. Car je ne vous propose point seulement ce que j ay médité seul en mon estude et à mon privé : mais ce que les invincibles martyrs tic Dieu se sont mis tousjours audevant. au milieu de leurs maux, croix, feux et boucheries de bestes cruelles. Par la mémoire et récordation desquelles choses, s'ils n'eussent esté incitez et picquez, ils eussent facilement renoncé la vérité éternelle de Dieu, laquelle ils ont constamment signez par leur sang. Or ils ne nous ont point précédez, par exemple de constance, en maintenant la vérité, pour dire qu'à présent nous la laissions là, laquelle ils nous ont ainsi donnée, ratifiée et signée : mais nous ont enseignez un art par lequel, estans aidez par la vertu du Seigneur, nous pouvons consister victorieux contre toute l'armée de la mort, des enfers, du monde et de Satan. A Dieu2. »

A peine Calvin avait-il terminé cette première épître, qu'il reprenait la plume pour en rédiger une seconde3. Un nouveau fait venait d'exciter au plus haut point son indignation.

Duchemin était un simple laïque, qui, clans une position difficile, lui avait demandé conseil. Et voici qu'un autre ami, non plus un laïque, mais un pasteur, un de ceux qui avaient le plus aidé la Réforme naissante, Gérard Roussel, non seulement ne lui demandait pas conseil au milieu de graves hésitations, mais acceptait publiquement ces compromissions, ces pollutions, que lui, Calvin, flétrissait au même moment d'une manière si énergique. Gérard Roussel venait de se laisser nommer évèque'* d'Oloron*

1. Calvin n'était pas si loin du danger que pouvaient le penser ses amis de France. Malgré Renée, l'Inquisition pouvait intervenir tout à coup à Ferrare. On le vit bien quelques jours plus tard. — i. Opuscules, p. 96. — :î. Opéra, XXI, p. 127. — i. Gérard Roussel fut « recommandé » pour l'évèché d'Oloron, à la cour de Rome, en septembre 1535, après que l'évêque, Pierre d'Albret, fut mort, le 6 septembre. Dans ses Epigrammata, imprimés à Lyon, en août 1536, J. Voulté donne à Roussel le titre d'évêque. La nomination dut donc être faite au commencement de 1536. (Herminjard, III, p. 312, n. 27.) Calvin écrit au moment où les amis de Roussel rivalisent encore de félicitations à propos de sa nomination récente : « depuis quelques mois qu'il y a que tu tiens ceste esveché {Opuscules, y. 107) : « Maintenant un chacun

Evidemment Calvin tressaille de colère.... Son ton change. 11 a appelé Duchemin « fort homme de bien ; » « son singulier ami ; » « mon très doux ami ; » et, dans tout le cours de la lettre, il ne cesse de le ménager. Tandis que, tout de suite, il intitule sa lettre à Roussel : « Jean Calvin à un ancien ami, de présent prélat. » La rupture est accomplie. Même Calvin, non content de s'adresser à Roussel, s'en prend « à tous ceux qui sont en même dance, » à « toute la trouppe f. »

Nous nous bornerons à reproduire le tableau idéal que notre Réformateur trace du ministère évangélique2 : « Il est impossible de dire de quelle ardeur il faudra que tu sois poussé et enflambé, afin de t'y employer en toute diligence, sans rien oublier. Car ce est une besongne qui ne laisse pas dormir et songer son homme.... Le Seigneur déclaire quel guet il veut que tous ministres de son Eglise facent : c'est à savoir que, cependant que tout le peuple est comme endormi, ceux-là soient en une guette et bien haut, regardant de loin tout alentour, que quelque calamité ne le surprenne à despourveu ; que si tost qu'ils verront quelque apparence de danger, ils le facent savoir long temps auparavant, tellement que leur vigilance et soin serve d'yeux à toute l'Eglise; leur voix soit comme le son de la trompette, à laquelle toute la ville s'attende pour avoir advertissement de ce qui sera de faire3.... Le ministre de l'Eglise a affaire à deux sortes de gens. Envers les uns, il faut user d'admonition et exhortation, à savoir envers ceux qui se rendent dociles. Les autres, d'autant qu'ils sont rebelles, il les faut combatre et rembarrer en leur obstination. Et n'est-ce pas ce que nous avions dit par ci devant, qu'il doit avoir esgard tant à paistre les brebis comme à chasser les loups ? Ceux qui ont les aureilles ouvertes pour ouyr la voix du vray Pasteur, ceux qui escoutent volontiers et se rendent traictables, telles gens doyvent estre tenus pour brebis. Soit donc qu'il les faille instruire en leur ignorance, ou resveiller en leur paresse, ou accourager en leur faiblesse ; soit qu'il les faille advertir ou reprendre de leurs fautes, ton devoir est d'y procéder avec une naïfve affection, une douceur et sollicitude telle que monstre le berger envers ses brebis. Cependant aussi il faut que tu ayes tousjours un œil dessus les loups, prenant garde que, par leurs ruses et cautèles, ils ne tirent les povres brebis hors du parc de Christ, pour les surprendre. Par les loups, j'enten deux manières de gens. Premièrement ces contempteurs de toute religion, lesquels, comme toute la saincte Escriture leur est quasi pour fable et risée, prenent plaisir de jetter leur venin contre les simples, et seroyent contens d'infecter les povres consciences d'un mesme contemnement de Dieu et mespris de sa Parole,

va disant que tu es bienheureux... à cause de ceste nouvelle dignité d'évesque qui t'est venue.... Elle t'apporte aussi un gros revenu de deniers, desquels non seulement tu pourras entretenir le train de ta maison.... » (Opuscules, p. 99.) Calvin se trompait. Roussel connut tout autre chose que l'opulence. (Voir Jean Calvin, I, p. 421.) — S. Oloron, en Béarn, comme l'écrit Gérard Roussel lui-même, dans le document dont nous avons donné la reproduction phototypique (Jean Calvin, I, p. 421).

1. Opuscules, p. 97. Voir ce que nous avons déjà dit et cité de cette lettre. Jean Calvin, I, p. 418, 419. — -i- Aucun mot n'indique qu'il en est chargé lui-même à ce moment. — :t. Opuscules, p. 101.

FERRARK

dont ils sont pleins. Puis aptes j'enten aussi les faux prophètes et caphards, qui ne cessent d'obscurcir la vraie et pure religion par leurs resveries et mensonges détestables, la corrompre par fausses doctrines, la deschirer en pièces, et troubler par leurs crieries et débats contentieux '. »

Naturellement la lettre à Roussel n'est pas moins vive, moins excitée, moins passionnée que celle à Duchemin contre les cérémonies romaines. Calvin y dénonce « les petits dieux à milliers, les marmousets et images à pleines charretées* ; » il y dénonce les vicaires, ces « petits vilains laronneaux et brigandeaux, » par lesquels les curés et les évèques « commettent infinies sortes de rapines, extorsions, pilleries, larrecins et brigandages 3. » « C'est une escorniflerie et piperie toute évidente'', » s'écrie-t-il. Il ajoute : « Je te traitte encore bien doucement, quand je t'appelle homicide et traistre. Car voyci un crime mal-heureux et détestable par dessus tous autres, c'est que tous les jours tu vends et crucifies le Fils de Dieu, en tant que toy est 3. »

Voilà donc Calvin pensant et écrivant à Ferrare, à la cour, chez Renée". Il était dans une période de controverse, de violente polémique contre Rome, d'horreur pour les Pseudo-Nicodémites. Impossible évidemment de nous le représenter

1. Opuscules, p. 103. — -2. Ibid., p. 116. — ;t. lbid., p. 117. — i. lbid., p. 109. — 5. /bit/., p. 108. — 6. On a dit, il est vrai, que le texte primitif de Ferrare, 1536, pouvait avoir été modifié pour l'impression de Bâle, 1537. On a même cru pouvoir signaler quelques additions, du reste insignifiantes, à ce texte primitif. Evidemment on ne peut garantir qu'aucun mot n'a été changé ou ajouté. Mais voici la remarque essentielle. La préface est datée du 12 janvier 1537, et, d'après cette préface, les lettres ont déjà circulé, et beaucoup, de main en main; ce qui a pris plusieurs semaines. Il faut peser les expressions dont se sert Calvin : « Ces lettres ont déjà porté un tel fruit qu'il en espère un plus grand à l'avenir... elles ont été lues par ses familiers, et par d'autres {altos non paucos). » Opéra, V, p. 238. Si les lettres ont été sensiblement modifiées, il faut donc qu'elles l'aient été à peine quelques semaines, quelques jours, après avoir été écrites. Pourquoi? Calvin avait-il l'habitude de modifier subitement ses ouvrages, de modifier subitement ses sentiments ? On sait le contraire. Nous avons donc bien dans ces deux lettres un portrait fidèle de son âme pendant son séjour à Ferrare. Pour le contester, M. O. Douen, cherchant à établir une grande différence de ton entre la lettre à Duchemin et la lettre à G. Roussel, veut montrer que celle-ci a été écrite non à Ferrare, mais à Genève. «Voici en quels termes, dit-il, Calvin ne craint pas de parler à un homme véritablement digne de respect.... Ces injures recommencent à la fin de l'épitre, qui se termine par de véritables calomnies contre la vie du pieux évêque : « Tant que tu seras de la bande de ceux les quels Christ nomme voleurs, brigands et meurtriers de son Eglise, estime de toy ce que tu voudras, pour le moins je ne te tiendray jamais ne pour chrestien, ne pour homme de bien. Adieu. » Et M. Douen de conclure : « Quant à la seconde lettre... c'est un pamphlet. >• « La déclamation qui y règne, contraste singulièrement avec le calme et la sagesse du morceau précédent. On y sent le chef de parti. » « Ou nous nous trompons fort, ou ces invectives ne sont point parties d'Italie. S'il y a eu une lettre manuscrite primitive, elle a dû ressembler assez peu à celle qui est imprimée.» (Douen, I, p. 209, 210.) Nous répétons que le temps et les raisons manquent également pour supposer qu'en quelques mois, ou même quelques semaines, Calvin a écrit une lettre, l'a refaite en entier pour la mettre en circulation, et s'est décidé à l'imprimer. Du reste, cette vivacité de ton, particulière à l'épitre à G. Roussel, s'explique très bien, si l'on pense que Calvin écrit précisément ab irato, au moment où il apprend la nouvelle qu'un des initiateurs de la Réforme vient d'être nommé évêque! Tout autre était la situation de Duchemin. Ajoutons, avec plaisir, que les craintes de Calvin ne se réalisèrent pas, que Roussel resta évangélique et très bon pasteur. Fréquemment, en parcourant son diocèse, il prêchait deux ou trois fois par jour, et toujours dans la langue du peuple; à la vérité, il disait la messe et consacrait le pain en prononçant les paroles sacramentales usitées dans l'Eglise catholique, mais il donnait la communion sous les deux espèces.... « Le soin qui le préoccupait le plus était celui de l'instruction de la jeunesse.... Il provoqua l'établissement d'écoles. » (C. Schmidt, Gérard Roussel 1845, p. 120.) Flo-

agissant, à ce moment même, comme l'un d'eux, jetant son obole dans le tronc aux indulgences, prenant de l'eau bénite, s'il lui arrivait d'entrer à l'église, assistant à la messe.... Ce n'est pas tout. Dans les pages de Y Institution et des Deux lettres, Calvin ne se montre pas seulement le grand dogmaticien, Tardent polémiste de la Réforme : il se révèle aussi comme son pasteur, avec toutes les préoccupations, et le sentiment de toutes les responsabilités du pasteur. Est-il possible qu'il se soit abstenu de tout enseignement, de toute controverse et de tout pastorat auprès de ceux qui avaient un si grand besoin d'être éclairés, confirmés et consolés? De l'abondance du cœur la bouche parle. Or nous savons maintenant ce dont son cœur était plein.

Le moment est venu de nous rendre avec lui au Château. La masse rouge se détache sur le ciel bleu, entourée, en bas, comme d'une bande verte par les eaux dormantes du fossé Pamphili.

C'est un énorme quadrilatère, avec quatre fortes tours aux angles. Mais, sur chaque façade, des constructions pour la défense des portes s'avancent, laissant passer l'eau sous des arceaux qui rompent la monotonie de l'édifice, et offrent à l'œil de pittoresques perspectives sur une citadelle enchevêtrée du moyen âge. Tout le long, en haut, court une galerie en marbre blanc, supportée par de petites arcatures qui complètent, grâce à cette ornementation heureuse, l'effet saisissant de l'ensemble: la masse flamboie au grand soleil, immense et rutilante (Pages 29 et 3i).

Nous passons sur le pont-levis. Il y a encore deux images de la Vierge ; et, devant une, brûle la lampe. C'était peut-être après les avoir aperçues que Calvin écrivait, d'ici, à Duchemin qu'il fallait bien voir les images, sans quoi on se condamnerait à ne pas sortir.

La visite commence par les cachots. Je n'en connais guère qui fassent une telle impression. C'est bien ici que Dante aurait pu dire: «Laissez toute espérance! » On descend deux escaliers, on arrive dans un couloir dont les murs, de chaque côté, ont plusieurs mètres d'épaisseur. Dans le mur extérieur, une meurtrière, qui ne laisserait pas passer la main, est garantie par plusieurs grilles de fer. Derrière le mur intérieur, avec une meurtrière aussi, bardée aussi de fer,

rimond de Raemond (Histoire de l'hérésie, 1623, p. S51) a été obligé de lui rendre hommage en ces termes: « Parce que Roussel, considéré par l'extérieur, sembloit estre de bonne vie, que sa meute de chiens et lévriers estoit un grand nombre de pauvres, ses chevaux et son train, une troupe de jeunes enfans eslevez aux lettres, il avoit beaucoup de créance parmi le peuple. » Du reste, le 16 avril 1540, Farel écrivait à Calvin : « On dit que Roussel, mon précepteur, s'efforce d'annoncer la Parole, de faire des aumônes, et d'élever des enfants dans les bonnes lettres. Fasse Christ qu'il continue saintement. > (Opéra, XI, p. 33.) Et enfin Calvin lui-même, dans sa lettre à Marguerite, du 28 avril 1545, et sur une question qui intéresse au plus haut point son honneur, s'en remet sans hésitation à Roussel du soin de le justifier. « Je m'en rapporte, dit-il, à Monsieur de Clérac. • {lbid., XII, p. 6S.)

Il Kl

se trouve le cachot. La lueur pâle, qui arrive du dehors, franchit ainsi septgrilles

de fer! Le cachot est ferme par trois portes petites et épaisses, deux en bois et une en fer ! Que de fer ! que de fer !

Est-ce dans ces prisons que le duc garda deux de ses oncles: L"un mourut

Ferrare. Le château, (p. 28.)

en 1540, après trente-deux ans de captivité, l'autre n'en sortit qu'à la mort du duc lui-même, après cinquante-quatre ans de captivité ' !

Oh ! le moyen âge, ses belles dames, ses grands seigneurs, ses beaux velours, ses soies chatoyantes..., quelle horreur! Comme le XVIe siècle a bien fait de sonner ! Comme Savonarole a bien fait de lancer ses invectives aux Boro-ia ! Comme Calvin a bien fait d'ébranler les assises de l'ancienne tvrannie !

Emergeons!

Nous voici juste au-dessus de ces horribles cachots, dont le souvenir poursuit comme un cauchemar, clans la salle de l'Aurore : ce sont les appartements de Renée de France. On y arrive en traversant la salle des Géants, et l'enchantement des peintures recommence.

La salle de l'Aurore est ainsi nommée, parce que le plafond est couvert par

l. Rodocanachi, p. 83, 304.

3o CALVIN EN ITALIE

quatre fresques, représentant les quatre parties du jour : l'Aurore, le Midi, le Soir, la Nuit; et la fresque de l'Aurore est la plus célèbre. L'Aurore tient ses chevaux et se lève... tandis que, pour la Nuit, les chevaux, laissés à eux-mêmes, s'en vont au hasard. Diane descend de son char et se dirige lentement vers Endymion.

Puis, au-dessous, une frise court, gaie et amusante; ce sont de petits enfants, ailés comme des anges, qui sont sur de petits chars, traînés par de petits animaux, tous différents, et qu'ils guident avec des rubans rouges : oiseaux, bœufs, éléphants, serpents, grenouilles, tortues, poissons, lapins.

Ferrare. Salle de l'Aurore.

Au centre, siège gravement le Temps, et tout est encore comme au XVIe siècle, éblouissant de grâce, de couleur et de fraîcheur.

Derrière cette salle de l'Aurore est un tout petit cabinet, où se trouvent trois chefs-d'œuvre, une fresque du Titien, représentant les Vendanges, entre deux fresques de Dosso Dossi représentant, l'une les Noces d'Ariane et de Bacchus, l'autre le Triomphe de Bacchus sur Silène. On ne distingue guère l'œuvre de Dosso Dossi de celle du Titien ; c'est dire quelle couleur, quelle santé, quelle joie, quelle vie plantureuse animent tous ces corps et en débordent.

A côté est une non moins petite chapelle, peinte aussi et dorée, et qui s'ouvre sur la grande salle de réception, où se donnaient les fêtes et les bals ; symbole curieux de cette Renaissance qui célèbre ici son triomphe, de ce mélange de paganisme et de christianisme, de réalités profanes et d'apparences sacrées qui, sous prétexte de charmer les esprits, finit par enivrer d'une liqueur subtile, et d'autant plus pénétrante, l'imagination et les sens eux-mêmes.

Tel était le domaine de Renée de France. Quelles figures, quelles scènes l'ont animé?

Dès le 8 mai i53y, paraît ici Vittoria Colonna, la gracieuse poétesse, la veuve, amie de Michel-Ange, qui ne pense plus qu'au ciel, et dont la terre admire la beauté et le génie. Elle arrive, disciple de Valdès, un des partisans les plus discrets et les plus convaincus des doctrines luthériennes. Elle a quarante ans. Renée en a vingt-sept; et, tout de suite, les deux femmes, faites pour se comprendre, vivent dans une douce intimité. Dès le matin, la marquise vient, sans façon (in habito molto volgare), surprendre son amie. Elles prennent ensemble leurs repas, et s'entretiennent toute la journée des plus hautes questions de la religion et de la foi '.

I. Rodocanachi, p. 133. — Voir l'élégante étude de M. le professeur Giuseppe Agnelli. bibliothécaire à Ferrare: Fulvia Olimpia Morata. Discours prononcé le 23 avril 1892'pour le cinquième centenaire delta libéra Univcrsilu degli studi.

A la suite de Vittoria Colonna, entre un moine, un franciscain de la Stricte Observance. Sa robe de laine est retenue à la taille par une simple corde, et son capuchon en pointe retombe sur ses épaules. C'est le type de l'ascète convaincu. Pendant quatre heures consécutives, il est resté en méditation devant son crucifix, et son regard est ardent, illuminé. Au palais, comme clans la rue, il se soumet avec une rigueur égale aux règles de son ordre. C'est à peine s'il accepte une maigre portion d'un seul plat; il refuse les vins recherchés; il se contente de quelques gouttes d'eau. Au lieu de se reposer sur le lit luxueux qui lui a été préparé, il dormira sur le plancher, enveloppé clans son manteau.

Charles-Quint dit un jour: «La parole d'Ochino a une telle puissance qu'elle tirerait des larmes d'une pierre ; » et les foules avides se pressent autour de sa chaire. Même, ne pouvant plus pénétrer dans les églises, les auditeurs montent sur les toits, et les crèvent, pour écouter '.

L'influence de l'ascète n'est pas moins grande sur les nobles et les grands. Et ce ne devait pas être un tableau banal que celui formé par la mystique marquise Colonna et la noble duchesse Renée, perdues dans leurs méditations, aux pieds du moine, frémissant d'enthousiasme. Elles obtinrent pour lui et pour ses Frères une petite maison, dans un faubourg de la ville. Certainement, au cours de ses entretiens longs et fréquents, le franciscain jeta dans leur âme plus d'un o-erme de cette hérésie qui allait bientôt l'entraîner lui-même hors de l'Italie, jusqu'à Genève.

Et puis, voici presque une enfant, une enfant-prodige qui devait rester (c'est peut-être un prodige plus grand) une femme distinguée, la célèbre Olympia Morata. « A l'âge de quinze ans (elle était née à Ferrare, en i52b), elle écrivait élégamment en latin et en grec, et traduisait Homère comme Virgile. Curione, l'ami, l'initiateur de son père aux doctrines nouvelles, rappelait en ces termes, longtemps après, ses succès littéraires : « Alors nous l'entendions, déclamant en latin, improvisant en grec, répondant avec esprit à toutes les questions qui lui étaient adressées. On eût dit une de ces doctes vierges de la Grèce ou de Rome, auxquelles on pouvait justement la comparer2. »

A peine âgée de treize ans, elle avait été appelée au Palais, pour tenir compagnie à la fille aînée de Renée, Anne, et ensemble elles étudiaient Aristote, Pomponius Mêla, Ptolémée, Euclide, Ovide, Erasme, Cicéron :î ; ou bien elles s'accompagnaient sur le luth ; ou bien elles improvisaient ; ou bien elles jouaient des comédies latines....

Tandis qu'on parcourt ces salles toujours splendides, mais vides et silencieuses, on s'imagine à chaque instant que quelqu'un de ces personnages va entrer, va glisser sur ces beaux parquets, au milieu de ces peintures, va s'asseoir sur ces sofas ou ces fauteuils, brodés, dit-on, de la main même de la fille de Renée, va paraître au balcon.... [Page 33.)

I. J. Stou«hton, Souvenirs de lu Réformation ni Italie, p. 98. — 2. Rodocanachi, p. 179. Voir J. Bonnet, Récits du XVI' siècle « La famille de Curione, » p. 262. — :(. Ce sont les livres achetés et notés sur les carnets de comptes de Renée. Rodocanachi, p. 183.

H.Arm4r..-

Ferrare. Le château. Balcon de la salle de l'Aurore, (p. 34.)

Calvin en Italie

Ici fut rassemblé tout ce que le bonheur avait de plus riant, tout ce que la douleur avait de plus mélancolique, tout ce que la grâce avait de plus séduisant, tout ce que la beauté avait de plus noble, tout ce que le mysticisme avait de plus sentimental, tout ce que la dogmatique avait de plus abstrait, tout ce que la Renaissance avait de plus artistique, tout ce que le calvinisme avait de plus moral.

Car ici, sans doute, eurent lieu les entretiens de Calvin et de Renée.

Marque de Pierre de Wingle,

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