Herminjard, V, p
g56 LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE
Cependant, tel qu'il était, cet accord avec les Bernois fortifiait momentanément les pasteurs et le Conseil de Genève. Escomptant le succès, les autorités genevoises annoncèrent une prochaine Cène.
Et la question se posa : les fidèles Guillermins devaient-ils recevoir la Cène de pareils pasteurs illégitimes? Ils estimaient que non.
Ils se tournent du côté de Farel, qui refuse de se prononcer : « Je n'ai conseillé ni ceci ni cela ; j'ai seulement conseillé de prier le Père pour qu'il subvienne à de telles calamités1. » Au fond, Farel était de l'avis de ses amis.
Alors, Saunier va à Strasbourg interroger Calvin. « Il n'y a pas eu de désaccord sur ce point entre Capiton et moi, écrit Calvin à Farel. Voici le résumé de notre opinion : il doit y avoir chez les chrétiens une telle horreur du schisme qu'ils le fuient autant qu'il est possible; et un tel respect du ministère et des sacrements que, partout où ils les voient subsister, ils pensent : il y a une église. Quand donc, par la permission de Dieu, il arrive que l'Eglise est administrée par ceux qui sont ce qu'ils sont, s'il y a les signes de l'Eglise, il vaut mieux ne pas se séparer de sa communion. Ce n'est pas un obstacle qu'il s'y trouve certains dogmes impurs : presque aucune église n'est sans retenir quelques restes d'ignorance. Il nous suffit que la doctrine, sur laquelle est fondée l'Eglise de Christ, reste et garde sa place. Et même cela ne nous arrête pas, qu'il ne faille pas tenir pour pasteur légitime, celui qui à la place du vrai ministre, non seulement s'est glissé par fraude, mais s'est introduit par crime violent. Il n'y a lieu pour aucun des fidèles de se laisser embarrasser par de tels scrupules 2. »
Ne pouvant contester cette haute et large sagesse, Cornélius se rattrape en prétendant que le Réformateur « se trouve dans un cruel embarras. Car on ne pouvait le nier : une condamnation formelle du schisme était inconciliable avec son attitude précédente. » Il aurait donc refusé plusieurs fois de donner son opinion, par écrit, à Saunier, et n'aurait cédé qu'à la condition de faire décider par Farel quel usage on devait faire de sa lettre : « D'après ce que nous connaissons des idées de Farel, conclut Cornélius, la lettre aurait été interceptée. Mais Saunier voulait le contraire, et il ne montra pas la lettre à Farel 3. »
Voilà bien l'art d'accommoder les textes ! Où voit-on que Calvin hésite à donner son opinion? En quoi se met-il en contradiction avec lui-même? Ne continue-t-il pas à déclarer ses successeurs illégitimes, violents, criminels ? Peut-on citer une ligne de lui antérieure et favorable au schisme? Il est vrai, Calvin ne voulait pas donner par écrit son opinion à Saunier. Mais de peur de se contredire? Est-ce qu'il se contredisait plus en écrivant qu'en parlant? Non. D'abord il ne voulait pas blesser Farel, et surtout il ne voulait pas lancer au milieu des discussions un document que l'on pouvait exploiter pour le mettre en désaccord avec son
1. Lettre du 14 octobre 1538. Opéra, Xb, p. 263. Herminjard, V, p. 153. — i. Opéra, Xb, p. 275. Herminjard, V, p. 169. — 3. Cornélius, p. 218.