LA REVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILLERMINS
collègue. Voilà tout. Et, en effet, Farci fut étonné; et Calvin fut obligé de s'excuser et de s'expliquer auprès de lui : « Il m'est pénible, lui écrit-il, que Saunier n'ait pas agi de meilleure loi avec nous. Car j'ai écrit avec cette idée, et à cette condition, que, selon ton avis, la lettre serait supprimée ou envoyée. Mais puisque par son incurie, il en est arrivé autrement, apprends ce qui, je l'espère te satisfera. » Et il lui raconte comment, après de longs entretiens, Saunier ne consentit à renoncer à son projet de nomination au poste de pasteur à Genève, que si Capiton et Calvin attestaient par lettre ce qu'ils lui avaient dit au sujet de la Cène. « Après avoir refusé deux ou trois fois, enfin j'ai consenti, mais à la condition que tu serais entièrement le maître de retenir ou de publier ma lettre1. » Ainsi, les hésitations^ de Calvin provenaient de ce qu'il pensait, non à lui, mais à Farel.
Ce qui fait ressortir la largeur de Calvin, c'est qu'il est seul à la professer. Farel n'est pas de son avis2, ni Zébédée, qui crie au papisme, ni Du Pinet, qui l'avertit de ne pas tant se laisser influencer par les Strasbourgeois, ni les Guillermins, qui sont scandalisés3. Mais ce n'était pas ce tollé général qui pouvait troubler notre Réformateur. Sans craindre aucune publicité, il répond à tout le monde.
A Zébédée il fait observer qu'il ne tient pas pour suffisant un ministère quelconque, mais un ministère dont la prédication est selon « la doctrine » sur laquelle repose l'Eglise ; et que cela suffit: « Si nous n'usons pas de cette modération, ce sera le schisme à l'infini, car il ne manquera jamais de raisons spécieuses de schisme \ »
A Du Pinet, il explique de nouveau sa pensée : «Je tiens pour accordé que, hors de l'Eglise, il n'y a pas d'usage des sacrements ; c'est à elle que le Seigneur a confié leur dispensation. D'un autre côté, on ne peut davantage nier qu'il n'y ait une pieuse participation aux sacrements là où est l'Eglise. Il faut donc donner une définition de l'Eglise qui convienne au cas présent. Je dis : il y a Eglise où est prêchée la doctrine par laquelle l'Eglise est soutenue comme par un fondement. Quoique la prédication soit souillée de taches, il me suffit que la doctrine fondamentale soit sauve et entière, pour maintenir le nom de l'Eglise. Si tu m'accordes qu'il y a une Eglise à Genève, qu'est-ce qui empêchera que les fidèles y participent aux sacrements de Dieu ?... Mais n'ai-je pas publiquement déclaré que ce serait un sacrilège plutôt qu'un sacrement, si je distribuais la Cène avec eux ? Certainement, et je ne pense pas et je ne parle pas autrement.... » Seulement, Calvin fait observer qu'il faut distinguer entre un pasteur et un fidèle. Un pasteur qui distribue la Cène avec un pasteur illégitime participe à son illégiti-
1. Lettre de Calvin, 29 décembre 1538. Herminjard, V, p. 449, n. 9, 10, 11. Opéra, X*>, p. 439. — Dès le 24 octobre 1538, Calvin s'était hâté de prévenir Farel: < Tu liras ce que Saunier m'a forcé, malgré moi, à écrire aux Genevois. Tu comprends ce qu'il y a lieu de cacher dans ces lettres-ci à toi. > Herminjard, V, p. 172. — Et puis, le 5 janvier 1539, il écrit à Du Pinet : « Quant à Farel, je me suis efforcé non seulement de le satisfaire, mais de le persuader d'ajouter son suffrage au nôtre auprès des frères. > Ibid., p. 212. — 2. Herminjard, V, p. 204. — 3. « Vehementer offensos fuisse nonnullos. » Ibid., p. 211. — i. Opéra, X'\ p. 438. Herminjard, V, p. 451.
mité, non un fidèle qui reçoit la Cène de sa main. « Ceux qui pensent que je suis en désaccord avec moi-même n'ont jamais compris ma pensée1.... Ce que je sentais devant Dieu, je l'ai dit purement et sans ambages.... Pour moi, je ne serai jamais amené à être l'auteur d'un schisme, jusqu'à ce que j'aie reconnu que l'Eo-lise a complètement abandonné le culte de Dieu et la prédication de la Parole 2. »
Et ce n'est pas sur ce point seulement que Calvin prouve sa modération. Il ne se montre pas moins conciliant, une fois de plus, à propos des cérémonies : « Pour ces petites cérémonies (ceremoniolis), écrit-il le 24 octobre à Farel, obtiens des frères [de Vaud, de Genève et du Chablais] qu'ils ne luttent pas contre les Bernois [cam ursinis, les baillis bernois] avec la même obstination. Ainsi, tout sera à nous, et nous, libres de tout, nous serons les esclaves de la paix et de la concorde 3. » — Farel est tourmenté par ses collègues : « Ceux qui sont guérissables, lui écrit Calvin, le 29 décembre, il nous les faut soigner comme nos propres membres. Ceux qu'il vaut mieux couper, supportons-les comme nous pouvons, jusqu'à ce que leur iniquité soit mûre et que l'ulcère se manifeste à tous les yeux. » Et dans cette même lettre, il trace le programme de ce qui deviendra la Réconciliation : « Pour le bien des autres, n'hésitons pas à sacrifier tout ce qui nous est personnel, pourvu que la gloire de Christ et l'honneur de notre ministère restent intacts. Car plutôt [que de les laisser compromettre] je mourrais mille fois '*. »
En vérité, tout cela était prophétique. La réconciliation devait être signée sur le programme tracé par Calvin, mais auparavant il fallait que l'abcès se manifestât et perçât, ou comme le dit plus noblement Bonivard : « Or après qu'il eut beaucop tonné, il failloit qu'il pleust, qu'il grelast, voire qu'il foudroiast pour descharger le temps 5. »
Ce furent les nouveaux pasteurs de Genève qui donnèrent le signal de la dernière crise. Le 3 décembre i538, ils provoquaient l'ordre du Conseil (« que l'on leur fasse le commandement, » dit leur proposition 6) d'établir les baptistères en pierre. En même temps, ils annoncent la Cène.
Mais Farel refusant toujours de se prononcer, les Guillermins, sans tenir compte des conseils de Calvin, redoublent la vivacité de leur opposition contre les prédicants.
Ceux-ci, véritablement affolés, ne s'occupent plus, en chaire, que de leur propre défense et poussent à l'extrême le désordre et la confusion.
Morand attaque la signature même de la confession, la charte même de
1. C'est le cas de Cornélius. — 2. Lettre du 5 janvier 1539. Opéra, X>>, p. 309, 310. Herminjard, V, p. 213, 214. — 3. Opéra, X>>, p. 276. Herminjard, V, p. 171 et 1S5, n. 4. — 4. Herminjard, V, p. 44S, 449. - S. Bonivard, Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, édit. Fick, 1S65, p. 48. — 6. Voir plus haut, p. 661.