LA REVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILI.ERMIN
la Réformation : Farel et Calvin ont viole la liberté des fidèles, ce sont des traîtres.
Bernard attaque les réfugiés pour la foi et les dénonce comme de vulgaires malfaiteurs, obligés de quitter leur patrie pour leurs mauvaises mœurs !
Marcourt attaque le système ecclésiastique des Réformateurs ; il proclame, avec un cynisme incroyable, l'autorité souveraine de l'Etat, de la majorité. S'il y avait trente adultères, il ne voudrait pas en avertir un seul de changer de vie, mais il le dirait seulement au Magistrat, auquel il faut indiquer tout ce qu'on veut corriger.
Enfin, les malheureux en arrivent à s'élever contre la lecture de la Bible : « C'est indigne, disent-ils, c'est insupportable que la Bible soit lue par des gens inhabiles; il faut prohiber les traductions françaises, car les femmes mêmes osent discuter et accuser leurs pasteurs.... »
Quelle joie devait-ce être pour les catholiques ! On se serait cru revenu aux premiers jours de l'opposition à la Réforme.
Naturellement, le peuple était démoralisé. On disait : parole du Seigncu. parole d'Andrieu (pour André) ; on disait : parole de Dieu, pétole de chèvre (stercus caprinum) '.
Après des scènes particulièrement violentes (le 22 décembre), Saunier, qui avait été partisan d'une sorte de conciliation, qui avait déclaré que, même seul, il irait prendre la Cène de la main des prédicants, changea d'avis et jura qu'il mourrait plutôt que de participer à ce scandale 2.
Alors on vit les prédicants, d'un côté, modifier la liturgie de la Cène, supprimer les passages éloignant les indignes3, et, de l'autre, faire poursuivre en Conseil leurs adversaires et les forcer, soit à quitter la ville, soit à se présenter à leur table sainte. Saunier et les maîtres du Collège sont bannis'* C26 décembre). Même
1. Herminjard, V, p. 218 et n. 14, 15. — C'est à propos des troubles avant l'exil des Réformateurs que Roset écrit : « Les débauchez alloient de nuict par ville à douzaines, avec haquebutes qu'ils débendoient au devant des maisons des ministres. Ils crioient la petolle de Dieu, parlant de la parole, et puys la parole a" André [d'où < Andrieu >]. On menaçoit les ministres de les jetter au Rosne, s'ils n'accordoient ésdites cérémonies. » (Roset, p. 251.) II n'y aurait, du reste, rien d'étonnant que les mêmes scènes se fussent reproduites au milieu de désordres à peu près semblables. — 2. Lettre de Farel, 15 janvier 1539. Opéra, Xh, p. 311, 312. Herminjard, V, p. 216-219. — L'attitude de Saunier n'est pas très facile à déterminer d'après les documents. Le 26 août, Corauld écrit à Calvin : « Le Conseil veut forcer Saunier à prêcher pour qu'il paraisse ainsi souscrire à notre exil. » (Herminjard, V, p. 93.) Puis il semble que ce soit Saunier lui-même qui ait désiré sa nomination de pasteur à Genève et qu'il ait fait son voyage à Strasbourg pour obtenir le consentement de Calvin. Il insista tellement, dit celui-ci, « qu'il paraissait ne pas devoir partir avant d'avoir extorqué ce qu'il demandait. » Et encore : « Pendant trois jours, il usa de tous les moyens, sauf la violence, envers Capiton et moi, pour que nous lui permissions d'accepter le ministère. > (Ibid., p. 449.) Naturellement, Calvin lui opposa l'objection déjà indiquée par Corauld. II finit par céder. Et puis enfin, de retour à Genève, il se montra plus étroit que Calvin, et refusa de recevoir la Cène.... [Ibid., p. 219.) Peut-être est-ce en pensant à ces fluctuations que Calvin écrivait : < Je n'hésite à préférer, et de beaucoup, Richard du Bois [le pasteur de Payerne] à plusieurs Saunier. » Lettre du 19 mai 1539. Ibid., p. 313, et n. 6. — :i. Herminjard, V, p. 219 et n. 19. — i. Au grand regret, semble-t-il, de l'impétueux Marcourt, qui aurait voulu des pénalités plus sévères encore : « Pendez-les, criait-il, tuez ces vauriens : nous en trouverons de bien meilleurs. » Ibid., p. 215, 216.
Porral et Pertemps, les deux chefs Guillermins ', les plus récalcitrants, après plusieurs décisions et citations, doivent comparaître, le 9 janvier, et répondre l'un après l'autre, sans équivoque, « affirmativement aut négativement, » si « ne veult pas vivre selon le cour de laz ville, et prendre laz cenaz comment le commung de laz ville. » Chacun finit par déclarer « qu'il est prest de prendre laz Cenaz 2. »
Et cependant, c'est au moment de ce triomphe universel que les prédicants de Genève se sentent impuissants à faire face davantage à la situation. Le 3i décembre i538, voyant qu'ils sont «journellement réputez pour infidèles, papistes et corrupteurs de l'Escripture, » ils demandent par écrit les noms de leurs accusateurs et offrent leur démission : « Pour l'advenir, qu'il vous plaise, si vous voyez que bon soit, vous pourveoir d'aultres ministres.... Car nous ne povons plus faire fruict, en ce lieu, tel que désirons, estant les choses en tel désordre3. »
Mais, précisément, de ce désordre même et de l'excès du mal, allait sortir le remède.
Farel ne peut plus y tenir: « Maintenant, écrit-il à Calvin le i5 janvier i53ç>,
je suis extrêmement pressé, car la main du Seigneur fait fureur extrêmement
Quels cœurs de pierre ne seraient pas touchés par le spectacle si triste de ces églises.... Il n'y a pas de coq qui, par son chant, n'avertisse Pierre4.» C'était l'opinion de Calvin, qui, dès le commencement d'octobre, avait cherché à calmer3 son ami, au sujet de Kuntz : « Je crois qu'il a été peu sage (caute) de ta part, quand il a été fait mention de Kuntz, de te laisser aller trop librement (impendio liberius) à ta colère. Quoique ta plainte fût très juste, elle nous occasionnera un grand ennui6. » Et le 29 décembre, il lui avait indiqué, nous l'avons vu, le programme
1. « .... Iesquieulx n'on voulsu respondre affirmativement voyr si prendroyent laz cennaz az l'avenyr comment le commung de laz ville et selon ce que en petit, grand, et général Conseil az esté arresté, et que l'on il advise sur eulx affin que ne soyons deshunyt et que ne tenons pas deux fassons es églises chrestiennes. Icy az esté plusieurs oppignyons, toutefoys par laz plus grand voex az esté arresté et résolu que l'on envoyé querre lesdictz Porralis et Pertemps.... et si disent que non que allien dehors laz ville. » Registres du Conseil, Vol. 32, f. 269*. — 2. Ibid., Vol. 32, f. 271*. — 3. Les ministres de Genève au Conseil de Genève. Herminjard, V, p. 209, 210. — 4. Herminjard, V, p. 215, 221. — o. Cornélius le reconnaît à sa manière, p. 222. « Calvin revint à lui plutôt que Farel. •• — 6. Herminjard, V, p. 142. — Tout le passage est à citer. Il s'agit des relations de Farel avec l'avoyer bernois de Watteville, qui avait une propriété à Colombier, près Neuchâtel, y séjournait et pouvait être facilement visité. « II reste, si tu veux nous écouter tous les trois [sans doute Bucer, Capiton et lui], que tu continues à le voir, et autant que l'occasion le permettra, que tu t'insinues dans sa familiarité. Il ne pourra être assez astucieux, pour ne pas t'apprendre bien des choses qui nous seront utiles. Et, en retour, il sera obligé d'entendre de toi bien des choses qui adouciront un peu ou briseront son cœur. Quant à ce qu'il faut dire, ou ce qu'il faut taire.... je serais ridicule de t'en instruire.... La meilleure défense de notre cause, c'est la vérité, de laquelle je m'efforcerais
en vain de te détourner Jamais je ne serai d'avis d'user d'artifices obliques, qui sont les subterfuges
usités dans les mauvaises causes. Seulement, ne négligeons pas les occasions qui ne nous empêchent pas de suivre la route sincèrement choisie. » Calvin à Farel, première moitié d'octobre 1538. Opéra, Xb, p. 278. Herminjard, V, p. 143.
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de pacification à réaliser. Déjà, passant par dessus ses répugnances personnelles, Farel s'était mis en relation directe avec les Bernois.
Ceux-ci n'étaient pas moins préoccupés des événements que nos Réformateurs. L'avenir ecclésiastique de Genève devenait de plus en plus sombre. Le canton de Vaud n'était guère moins troublé. Comment venir à bout de ces difficultés croissantes, sans l'autorité de Farel? Les ouvertures furent donc reçues avec empressement. Le 27 décembre i538, Farel écrit à Calvin : « Depuis le départ du dernier messager, j'ai reçu une lettre de Kuntz, me disant que la mienne lui a été très agréable ; il me répond très amicalement1. » Le i5 janvier i539, il ajoute : « Je conçois le meilleur espoir de Kuntz, d'après ses lettres et tout ce qu'on m'en rapporte "". »
Le même jour (i5 janvier) Farel avait chez lui son ami Fabri, qui allait à Berne, précisément pour délibérer sur les événements genevois. Kuntz l'avait convoqué par des lettres « très pieuses, très amicales. » Farel tressaille. 11 est aux portes de Berne.... Tout ne le presse-t-il pas d'y voler? Il donne alors une lettre à Fabri pour Kuntz, qu'il appelle « très docte. » « Qu'est-il besoin de tant d'affaires? Dieu a placé entre tes mains cette concorde.... Allons, très cher frère.... Que le triomphe et la gloire de Satan soient changés en confusion et en
ignominie :). »
Calvin l'encourage : « Ce que tu me racontes de la réponse de Kunz m'a rempli de joie {valde exhilaravit). .le t'en prie, mon frère, profitons, de bonne foi, de ces commencements si heureux, de si bon augure 4. »
Et, malgré tout, ces encouragements étaient nécessaires, car, à ce moment même, Farel était plus opposé que jamais à voir les fidèles accepter la Cène des mains des prédicants. Si bien qu'on peut se demander quel genre de réconciliation il rêvait. Voici, en effet, comment M. Herminjard traduit et commente la lettre de Farel à Calvin, du 5 février i53o. : « Ne prenez pas tant de peine pour me prouver qu'il importe de réconcilier les deux partis qui divisent l'Eglise de Genève. Je crois que leur séparation devient chaque jour plus nécessaire : et je la voudrais complète. Mais je n'ai rien fait cependant pour la provoquer5.» C'est bien, en effet, ce que le texte semble signifier.
Mais Calvin, toujours occupé à apaiser son ami, lui répond, le 16 mars : « Il n'y a pas lieu d'être si opposé à la réconciliation que j'ai conseillée. Je disais que mon plus vif désir serait que tous les fidèles se retirassent le plus possible. Mais ce que je combattais, c'est qu'ils déchirassent par un schisme l'église quelle
l. Opéra, Xb, p. 303. Herminjard, V, p. 204. — 2. Opéra, Xb, p. 313. Herminjard, V, p. 221. — Ce n'était plus le temps où Kuntz (mai 153S), à Nidau, sur les bords du lac de Bienne, s'écriait qu'il quitterait plutôt le ministère que « d'aider » les exilés (Herminjard, V, p. 27 et n. 26); ni le temps où il écrivait à Myconius (22 juin) : * Les cicatrices de la tragédie de Farel continuent à se putréfier misérablement, et cela parmi ces Allobroges [les Genevois], auxquels sa manière plaisait tant. Il y en a qui roulent tous les jours ce rocher, nourrissant toujours les vieilles contentions. Ces têtes ne se calmeront que quand nous leur fermerons nos oreilles. » Herminjard, V, p. 27, n. 26. — •'!. Herminjard, V, p. 222, 224. — 4. Lettre delà deuxième moitié de janvier 1539. Opéra, Xb, p. 315. Herminjard, V, p. 228. — 5. Herminjard, V, p. 234. n. 16.
qu'elle soit. Bien qu'elle soit très corrompue dans ses mœurs, qu'elle soit infectée de doctrines exotiques, cependant elle n'est pas complètement privée de la doctrine sur laquelle saint Paul nous apprend qu'est fondée l'Eglise de Christ !. » Et selon son habitude, Calvin se déclare pour le juste milieu. « Essayons tout, pour qu'il apparaisse que ce n'est pas notre faute si les églises ne sont pas en meilleur état.... » Il vaudrait mieux tout oublier. Seulement, oublier n'est pas corriger. Alors, vaudrait-il mieux tout discuter ? « Mais qu'est-ce qui empêche de choisir un juste milieu (médium aliquod tenere), de telle sorte que l'honneur soit rendu à notre ministère, qu'un remède soit apporté à cette Eglise malheureuse, perdue, que les scandales entre les frères soient ôtés, en dissimulant et en supprimant les maux dont il est inutile de recommencer l'examen ? Car il y a des blessures que le toucher exaspère et qui sont plutôt guéries par le repos et l'oubli 2. »
Or, quatre jours avant, le 12 mars, à Morges3, conformément à ces paroles si sages, la réconciliation avait été signée, dans un Colloque présidé par les deux pasteurs bernois Ritter et Sulzer.
Le premier article de la réconciliation était celui-ci : « D'abord, les très chers frères de Genève [les prédicants qui avaient succédé aux Réformateurs] avouent qu'ils auraient agi mieux et plus prudemment {satius et consultius) en consultant, avant leur entrée dans l'Eglise de Genève, plusieurs hommes instruits (plures doctos viros), en premier lieu Farel, Jean Calvin et Corauld, très chers frères qui étaient les fidèles pasteurs de ce lieu, et connaissaient mieux l'état de l'Eglise4.» La formule était heureuse pour donner satisfaction aux trois exilés, sans condamner leurs successeurs au point de les forcer à se retirer. Il est bien évident que si De la Mare, Bernard et les autres avaient demandé à Farel et à Calvin : « Est-il opportun de venir prendre votre place ? » ils ne l'auraient pas prise.
Mais il y a plus. Le second article désavoue toutes les attaques que l'on a voulu voir dans les discours des prédicants contre leurs prédécesseurs, « leurs très chers frères, » et conclut : « Nous promettons de veiller avec le plus grand soin, autant qu'il nous sera possible, à ne blesser qui que ce soit par un mot imprudent. »
1. Herminjard, V, p. 248, 249. — 2. Opéra, Xb, p. 323, 325. Herminjard, V, p. 252. — 3. Voir Opéra, XI, p. 360, et Herminjard, V, p. 243, l'acte de réconciliation signé par Calvin. Farel semble être accouru à Morges, sans avoir attendu sa convocation (ultro cucurrisse), « pour confirmer la concorde avec les prédicants, afin que ses très chers trésors (mea charissima pig)iora) puissent être mieux nourris sous les ailes de Christ. » Lettre de Farel aux pasteurs de Berne, première moitié de décembre 1540. Opéra, XI, p. 125. Herminjard, VI, p. 387. — 4. Olivier Perrot, l'auteur de la vie (manuscrite) de Farel, donne le texte de la réconciliation en le faisant précéder de ces mots : « Le magistrat, recognoissant le tort fait à Farel, Calvin et Coraut,... leur en fist recevoir convenable satisfaction.... » Herminjard, V, p. 243, n. 2. — Cornélius, lui, trouve que les prétentions des exilés n'ont trouvé aucun écho {niclit den geringstcn Anklang) dans l'assemblée de Morges. (Historische Arbeiten, p. 238.) « On ne pouvait moins dire en leur honneur.... » ( Ihiil.) Il est vrai que Cornélius l'avoue : son explication ne cadre pas complètement avec le texte. Que faire ? Penser que le texte se contredit, tout simplement. « Comme explication, il ne reste guère que cette hypothèse : les rédacteurs des articles ont voulu donner tort aux pasteurs genevois vis-à-vis de leurs prédécesseurs, et ils n'ont pas osé donner raison à ceux-ci; de là leur gêne: ils sont devenus obscurs et se sont contredits. » (p. 239.)