PREMIERE PARTIE La foi menacée
E qui caractérise la Réformation religieuse à Genève, nous l'avons vu, c'est son alliance avec l'émancipation politique. Indépendance et protestantisme avaient été, et étaient devenus encore plus, deux facteurs inséparables de l'histoire, de la vie de la cité.
La révolution de 1 538, en exilant les Réformateurs, se trouva avoir compromis tout ensemble la foi et la liberté de Genève. Quand le double danger fut assez évident pour frapper tous les regards, la contre-révolution éclata.
La réaction catholique à Genève a donné lieu aux mêmes discussions que la désorganisation de l'hôpital, de l'école et des mœurs. Certains historiens ont exagéré, d'autres ont nié. Double erreur !
Il n'y a pas lieu d'accuser le Conseil, ni les prédicants d'avoir voulu favoriser le papisme. Il est trop facile de démentir l'accusation par des textes formels '.
). Le 15 décembre 1539, le Conseil, se préoccupant de l'influence des anciens prêtres, assez nombreux, qui séjournaient sur les terres de la seigneurie, les cita à comparaître. Une vingtaine se présentèrent, le
LES ARTICI I \Nls I 1 LA CONTRE-K ÉVOLUTION
Mais, ici comme autre part, il ne s'agissait pas 'le volonté : il s'agissait de logique. Au milieu du désordre, comment le papisme n'aurait-il pas relevé la tête i comment les sympathies secrètes n'auraient-elles pas été avivées: comment les conventicules ne se seraient-ils pas multipliés: « En ce temps, dit Roset, les prebstres relevoient les cornes à Genève, devisans de la messe: or avoient este remys an Conseil quelques papistes qui. au commencement de la refformation, en avoient esté desmys '. » «Le catholicisme, déclare l'historien catholique Kampsrhulte, n'eut pas d'avantage réel au changement de domination.... Seulement, dans la mesure où l'esprit du nouveau gouvernement était moins rude, et où, en particulier, on n'exigeait plus le serment à la confession de foi, dans cette même mesure il peut y avoir eu quelque adoucissement à la situation des crypto-catholiques'.» Contentons-nous de ces concessions : moins de rudesse, un adoucissement. N'était-ce pas assez pour donner lieu à certaines espérances et à certaines craintes ?
D'autant plus que, outre les sentiments, il y avait bien quelques faits typiques. Par exemple, le 18 mars i53q, au moment même où nous sommes, les prédicants viennent au Conseil et disent « qu'il ont entendus que en l'hospital qu'il y az ung prestre que instruy les enfans, et que l'on il advise, affin qu'il ne leur enseigne laz loy papistique 3. » C'est alors que le cardinal Sadolet aurait risqué auprès des pasteurs Marcourt et Bernard une démarche pour les ramener au giron de l'Eglise. Le seul fait que cette démarche ait paru possible n'est-il pas assez significatif? Averti par Farel, Calvin lui répondait: « Si ce que tu racontes est vrai, que ces deux étaient sollicités à faire défection, il était évidemment nécessaire, par une transaction même fâcheuse, de prévenir de tels malheurs '. » Cette situation aboutit à la lettre du cardinal Sadolet.
22, et, avec plus ou moins de désinvolture, renièrent leurs anciennes croyances. Le cas de l'ancien syndic Balard, alors membre du Petit Conseil, est digne de plus de respect. Il répondit par écrit : « Si la messe est bonne ou maulvaise, je respons que je crois au Saint-Esprit, à la saincte Eglise universelle, et ainsi que iceulx la croient, je la crois. » Mal satisfait, le Conseil fait sortir Balard, puis le rappelle. « Je veux, répondil de nouveau, vivre selon l'Evangile, croyant au Saint-Esprit et à la sainte Eglise universelle; je ne peux respondre à cella que je ne sçais. » Alors le Conseil casse le magistrat récalcitrant et le bannit. Mais il fallait l'approbation des Deux-Cents. Balard y paraît et dit : - Puisque le vouloir du Petit et du Grand Conseil est que je dise que la messe soit maulvaise, je dis que la messe est maulvaise, et moy plus maulvais déjuger témérairement de ce que je ne sçais. » On le fait encore sortir, encore rentrer. Le 26, il comparaît de nouveau, et finit par déclarer que « la messe est mauvaise. » Il est réintégré dans le Conseil. Roget, I, p. 159, 160.
1. Roset, Les chroniques de Genève, p. 26S. Gautier, III. p. 53. — i. Kampschulte, I, p. 35' — :!. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 50*. Annales, p. 245. Un prêtre catholique enseignant le catholicisme à l'hôpital! N'avons-nous pas ici une preuve tangible de la désorganisation de l'administration hospitalière, après le remplacement de < l'excellent » Lévrier par le « banqueroutier - Magnin ? Voir plus haut, p. 663. — i. Fin avril 1539. Herminjard, V, p. 290, n. 4- — Les Opéra ÇX>, p. 410, n. 7.) traitent ces bruits « de pures calomnies, répandues par les Guillermins. » Mais Herminjard (VI, p. S6, n. 231 n'est pas de cet avis, ni Cornélius (p. 237), qui dit: « L'isolement des pasteurs genevois, au milieu de collègues hostiles, ne pouvait guère, à la longue, aboutir à un autre résultat. » Et les Opéra eux-mêmes disent d'une façon générale : « La situation politique et ecclésiastique était telle que les évêques, non sans apparence de raison, purent espérer que les citoyens voudraient bientôt restaurer chez eux l'ancienne foi. » Opéra, V, p. xliv.
g78 LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE
Les historiens racontent que l'évêque dépossédé de Genève, Pierre de la Baume, crut le moment opportun de faire une tentative pour recouvrer son siège. Il y aurait eu à Lyon une conférence de prélats, et, après discussion, on aurait chargé le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, d'adresser un appel aux Genevois. La conférence n'est pas très authentique1; mais l'acte du cardinal n'en était pas moins un événement très considérable.
Son opuscule est daté du 18 mars i53g. Le même jour, par une courte lettre, il chargea son concitoyen, Jean Durand, d'aller l'offrir à leurs « Respectabilités », les conseillers de Genève, et de le lui rapporter au cas où ils ne « devraient pas l'accepter volontiers et de bon cœur2. » « Proveable » Jean Durand se présenta le 26 mars 3, avec sa « missive » et son « lyvre en latin, » et le lendemain, 27, le Conseil répondit « que l'on le [au cardinal] fasse responce amyable touchant saz missive, et que, touchant laz responce du livre, que en temps et lieuz l'on ly feraz responce 4. »
Inutile d'analyser et d'apprécier longuement l'opuscule de Sadolet. Il nous suffira de reproduire le jugement de Cornélius : « Comme on peut le penser, le langage était digne du célèbre humaniste. Le ton est poli, prévenant, amical, parfois presque chaleureux. Mais l'auteur ne paraît pas lui-même très vivement ému. Son éloquence est d'une rhétorique habile : elle ne réussit pas à enchaîner et à entraîner le lecteur.... L'écrit pourrait être adressé à une partie quelconque de la chrétienté, et touche uniquement les différences générales entre le catholicisme et la Réformation. Ce sujet est étudié avec une superfîcialité qui remplit d'étonnement.... Le cardinal ignore tous les abus.... La Réformation n'a aucun droit, pas même une excuse : elle tire son origine seulement des mauvaises passions des Réformateurs, et Sadolet les traite avec une injustice qui se distingue à peine de la calomnie 5. »
1. Herminjard la révoque complètement en doute. Elle a été admise sur le récit de l'historien catholique Besson. (Mémoires pour l'histoire ecclésiastique des diocèses de Genève, Tarantaise, etc., 1759, p. 65.) Or, ce témoignage « contient plusieurs erreurs de date et de fait... Besson ne cite aucune autorité. Avant lui, la Conférence de Lyon n'est nulle part mentionnée dans les Annales ecclésiastiques.... Calvin, qui aurait pu en tirer si grand parti dans sa Réponse, ignore également l'assemblée de Lyon, etc. » (Herminjard, V, p. 266, n. 24.) Cependant il pourrait se faire que l'historien Besson ait plutôt exagéré qu'inventé, et quelque chose d'analogue à ce qu'il raconte a bien pu se passer. C'est ainsi que les Registres du Conseil, 26 décembre 1538, nous disent: « L'on az entendus que les évesques, tan le cardinal Turnon que l'évesque jadys de Genève, Lausanne et aultres, font aulcunes conjurations, par ensemble, contre laz ville, et estoyent assemblé àz Lyon. » Registres du Conseil, Vol. 32, f. 252. Cornélius, p. 247, n. 1. — 2. Herminjard, V, p. 261. — 3. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 57. Annales, p. 245. — 4. Ibid., Vol. 33, f. 57". Annales, 246. — Herminjard, V, p. 262, n. 3. — Ni la lettre d'envoi du cardinal, ni son traité, conservés aux archives de Genève (Portefeuilles historiques N° 1208), ne portent de signature proprement dite. L'écriture de l'un n'est pas l'écriture de l'autre. Il est donc probable que ces deux manuscrits, envoyés par le cardinal, étaient des copies qu'il avait fait faire lui-même. L'édition princeps parut à Lyon, chez Séb. Gryphe, 1539. C'est le texte reproduit par les Opéra (V, p. xlvi et p. 369-384). Michel du Bois, imprimeur de Genève,
LES ARTICULANTS il LA CONTRE-RÉVOL1 NON '','.»
Ce traité n'était donc pas précisément dangereux par son contenu, mais il était dangereux par son existence : « Les crypto-catholiques, dit Kampschulte, conçurent de nouveau de l'espoir. Le seul fait qu'un prêtre, considéré et savant, prenait publiquement leur défense, et que sa lettre n'avait pas été repoussée par le Conseil, les encourageait.... La lettre de Sadolet lit le tour des cercles catholicisants.... On entendit de nouveau à Genève l'expression publique de sentiments résolument papistiques. Déjà même quelques émigrés, sur la nouvelle de ces événements, croyaient pouvoir rentrer dans leur patrie1. » Le 28 mars, « le jour après que la dépesche dudict cardinal fust arrivée, » plusieurs citoyens («les compagnons de la ville, » dit le procès-verbal), osèrent se présenter devant le Conseil, demandant qu'on retirât « aulchungs seyrement [serment] et articles, » qui avaient été lus au temple de Saint-Pierre, « attendus que cella est contre nous libertés et franchises, lesquelles confession et articles » sont entre les mains de l'ancien secrétaire Roset -. Il fallait les lui enlever! Retirer le serment, la base sur laquelle on avait édifié la Réforme à Genève !
Il était urgent de répondre. Les ministres genevois n'en avaient, dit Roget, « ni le talent, ni le loisir 3 ! » A Berne, on ne se pressait pas davantage. Le 24 juillet i539, Kuntz proposa de demander à Calvin de se charger de la réponse1. L'autre pasteur de Berne, Sulzer, apporta la lettre de Sadolet à Calvin, qui écrivit, vers le milieu d'août i53q: «Je ne pensais pas à répondre, mais nos amis m'y ont poussé. J'y suis maintenant complètement occupé ; ce sera un travail de
six jours 3. »
Comme pour l'attaque de Sadolet, nous nous bornerons ici, pour la réponse de Calvin, à rapporter le jugement de Cornélius : « Cette réponse ne manque pas de très vives expressions, à certains endroits. Mais il faut accorder à Calvin qu'il ne cherche pas l'occasion de se livrer à des vivacités, et que toujours il revient aussitôt au ton de la discussion sérieuse, quoique vive, animée.... Du commencement jusqu'à la fin, il fait preuve d'une écrasante supériorité.... La richesse des connaissances théologiques, la profondeur et la hauteur de la conception, l'enthousiasme pour son idéal, deviennent ici des forces, des moyens dans la main d'un puissant lutteur.... Il ne cherche pas des artifices de discours ; il ne flatte pas, n'en impose pas ; mais, substantiel, précis, excité et cependant très maître de lui-même, avec une éloquence virile, il enchaîne le lecteur et désarme l'ad-
publia une autre édition, en 1540, « ad exemplar ipsum Sadoleti, recognita. > En quoi les Opéra l'accusent de mensonge, « in eo egregie mentitur. » Mais Herminjard le justifie en admettant que Sadolet corrigea son texte à l'impression, tandis que Michel du Bois s'en tint au texte primitif. Herminjard, V, p. 263, n. 4- — 5. Cornélius, p. 249.
1. Kampschulte, I, p. 353- - *- Registres du Conseil, 2S mars, Vol. 33. f- 59- — Roset, p. 263. - X Roget, I, p. 150. — ï. Herminjard, V, p. 322, n. 3. - 3- Opéra, X>\ p. 361. Herminjard, V, p. 372, n. n et 13. *! 6. Cornélius, p. 251. Les Opéra s'expriment ainsi : « ... Un des plus remarquables, parmi tous ses
53o LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE
La réponse de Calvin avait paru à Strasbourg, en septembre 1 53g. Une édition française et une édition latine furent imprimées à Genève, dès les premiers mois de 1540: l'émotion produite par ces pages fut énorme. La tentative faite par les catholiques tourna contre eux. Tandis que ses trop faibles successeurs, ou rivaux, s'étaient tus, Calvin avait parlé, et sa parole avait écrasé, foudroyé le représentant du papisme. « Ce ne fut pas, dit Kampschulte, Pierre de la Baume, que Paul III consola avec un chapeau de cardinal, et qui mourut quelques années après, ce fut son adversaire et son successeur, Jean Calvin, qui recueillit les fruits.... La réponse à Sadolet lui avait ouvert le cœur de plusieurs de ses anciens adversaires. Sous l'autorité du Conseil parut, au commencement de 1540, une
nouvelle édition ' Le premier pas vers une complète réconciliation était fait.
De plus en plus les regards se tournaient, de Genève, vers Strasbourg. La fin ne pouvait plus guère être douteuse 2. »
autres traités, non moins par l'élégance et la lucidité du style, que par la force de la discussion et de la vérité. » Opéra. V, p. XLV.
1. Le 6 janvier 1540, à une demande d'imprimer l'épître de Sadolet et la réponse de Calvin, le Conseil répond « que l'on il adviseraz » après en avoir conféré avec les prédicants. (Registres du Conseil, Vol. 34, f. 3V. Annales, p. 254.) Puis, le 12 janvier, au lieu de la permission d'imprimer, nous trouvons la décision du Conseil ordonnant < que l'on ballie la dicte épistre [de Sadolet] àz maystre Morand, prédicant, pour feire icelle responce! » (Registres du Conseil, Vol. 34, f. 15. Annales, p. 255.) Cette étrange décision semble bien donner raison à Calvin, écrivant que les prédicants lui ont fait de l'opposition, et n'ont cédé qu'à la pression du Conseil. (Lettre de Calvin à Farel, vers le 13 mai 1540. Opéra, XI, p 38. Herminjard, VI, p. 216 et n. 5.) Du moment que Morand était chargé de la réponse, après conférence avec les pasteurs, c'était bien que les pasteurs voulaient substituer le travail de Morand à celui de Calvin. Mais leur ridicule tentative fut vaine, et le 30 janvier, après que Michel du Bois eut fait une série d'humbles promesses (« il se susmest estre pugnys sans nulle grâce jouxte l'exgigence, au cas... »), le Conseil dit : « Et luy az esté donné liberté d'ymprimer laz Responce fayete par Caulvin aut cardinal Sadolet. » Registres du Conseil, Vol. 34, f. 63. Ce n'est pas empressé, ce n'est pas chaud. Mais enfin, ce n'est pas une interdiction. Du reste, on n'avait pas attendu jusque-là pour entreprendre une traduction française. Une lettre de Calvin à Farel, 27 octobre 1539, nous apprend que deux traductions sont sur le métier, l'une on ne sait de qui, et l'autre d'Antoine Du Pinet. (Voir Opéra, Xb, p. 426, et Herminjard, VI, p 116, n. 36). Une seule parut. Opéra, V, p. xlvi. Le premier catéchisme français de Calvin, notice de M. Dufour, p. CXCII, CCLXIX-CCLXXI. — 2. Kampschulte, I. P- 357, 358-