‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 12 sur 166 · RENÉE DE FRANCK ET SA COUR S · texte numérisé non relu

RENÉE DE FRANCK ET SA COUR S

Par nu ils vont. Quand le navire arrivi

Auprès du havre, il salue la rive, Avec le son d'un canon racourcy ; Ma musc donc, passant ceste court* l'aict elle mal saluant toy, princesse, Toy, à qui rit ce beau pays sans cesse, Toy, qui de race ayme toute vertu, Et qui en a le cueur tant bien vestu ' ? <

Faut-il prendre au pied de la lettre toutes les déclarations admiratives de ce chevalier fidèle: On pourrait avoir quelque doute en pensant qu'Hercule d'Esté, encore fiancé, écrivait à son père, dans un italien trop facile à comprendre : Ma Madama Renea non è bella ~. Brantôme, nous venons de le voir, glisse un mot sur « la gasture de son corps, » ce qui indique qu'elle était un peu contrefaite : «Très gastée de son corps3,» dit-il encore. Et un contemporain, le duc d'Urbain, va sensiblement plus loin, quand il déclare que Renée était un monstre [un mostro) 4.

Trop est trop: ce duc était un malotru, et J. Bonnet n'aurait pas manqué de le lui dire, s'il l'avait rencontré. Que décider ?

Il vaut la peine de faire le voyage de Modène, rien que pour voir les quelques miniatures conservées à l'Estense (la bibliothèque de la ville), et qui se trouvent dans un admirable bijou bibliographique, le livre d'heures de Renée.

C'est un tout petit et tout mince livret recouvert de satin rose, avec des broderies d'argent. Au milieu de la couverture, des deux côtés, est une couronne, aussi brodée d'argent, avec des arabesques.

L'intérieur se compose de jolis feuillets de parchemin ; d'abord quatre feuillets blancs, puis seize feuillets contenant les prières, en écriture d'un caractère très élégant et très simple, et encore quatre feuillets blancs.

Tout est manuscrit, les prières en latin, leurs titres en français. Déjà ici l'or et l'encre se mêlent; de plus, chaque feuillet est encadré par des peintures, représentant des feuilles vertes, des palmes, des coquelicots rouges et d'autres fleurs, et des fruits sur fond d'or; en outre, certaines pages montrent de ravissantes miniatures traitant des sujets religieux et appropriés aux prières : l'Annonciation en face de la Salutation de l'ange; les douze apôtres en face du Symbole. Et enfin et surtout, cinq de ces miniatures représentent Renée, jeune fille, accomplissant ses devoirs religieux '■'.

1. Bulletin, XV, 1866. « Portrait de Renée de France, par Clouet, • p. 387-391- — -• Fontana, p. 28. — 3. Brantôme, Ibid., p. 109. — 4. Fontana, p. 29. — S. Quel est l'artiste qui a dessiné, non les illustrations (la main est moins habile), mais ces miniatures? On est sûr que ce fut un maître ; on n'en sait pas davantage. Un savant (Cavedoni, archéologue des plus distingués, 1866) a écrit dans sa Descrisiotte : On peu dire, ron lutta probabilita, que le livret a été peint à Paris, vers l'an 1525. » La seule indication précise sur

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La première de ces cinq miniatures nous montre Renée à genoux, devant un prie-Dieu: le teint est extrêmement délicat. Son costume se compose d'une sorte de cape violette, d'une robe d1or avec galon noir autour du cou, d'une ceinture

bleue. Derrière sont des tentures rouges '.

Dans la seconde, Renée est en robe blanche avec de grandes manches : elle est agenouillée pieusement devant l'autel ; et tout est si net que, sur l'autel, on distingue trois statues de bronze doré, celle du milieu représentant la Vierge et son enfant ! (Page 3g.)

C'est un prodige de l'art du miniaturiste. Xous voyons ensuite un évèque sur son siège, qui absout Renée, vêtue de blanc, et à genoux devant lui ; et puis Renée à genoux devant Jésus-Christ, et enfin une apparition de Jésus- Christ à Renée.

Il y a lieu de s'étonner que Jules Bonnet ait écrit : « J'ai vainement cherché l'image de la princesse en Italie. » En voilà cinq des plus ravissantes. Elles nous la montrent toutes, comme on l'a décrite, « un peu replète, les yeux bridés, le menton petit et pointu, rappelant par toute l'allure de sa physionomie les paysannes du bas pays breton, avec je ne sais quelle grâce pleine de finesse, errant sur son visage2. »

Le petit livre d'heures, vieux de près de quatre siècles, est admirablement conservé. Sans doute, Renée s'en servit peu : de bonne heure, ses convictions évangéliques durent la détourner de la simple lecture de prières latines. Et comme elle finit par ne plus s'en servir du tout, au moment de son départ, elle négligea de le prendre et le laissa avec ses meubles et les objets inutiles dans ses appartements, d'où il fut apporté, avec la bibliothèque du duc d'Esté, à YEstense de Modène. Il en est le plus ravissant ornement*.

La vérité est que Renée (son visage étant le fidèle miroir de son âme) exerce un attrait presque irrésistible. Ses visiteurs, en apparence indifférents tout

Modène. Livre d'heures de Renée.

ce sujet est fournie par une des prières, qui demande à Dieu de faire vivre dans la paix et dans la lumière « l'âme de ton serviteur, le roi Louis, mon père, et l'âme de ta servante, la reine Anne, ma mère, que tu as fait sortir de ce siècle. » Ils étaient donc morts l'un et l'autre, ce qui nous reporte après 1515. Toutefois, comme Renée a l'air d'être dans sa quinzième année, et qu'elle était née en 15 10, on peut bien supposer les miniatures de 1525 environ.

I. Fontana dit: « Le portrait est empreint d'une telle réalité que tout soupçon de flatterie disparait. P- 32- — 2. Rodocanachi, p. 14. — 3. Eut;. Mùntz, La Renaissance eu Italie et en France à l'époque de Charles VIII, 1S85, p. 54S, apprécie en ces termes « le merveilleux petit livre >: « Dans ce joyau tout est français, figure comme ornement; on se sent séduit par l'absence même d'art; la naïveté et l'émotion en tiennent lieu. »

RENEE DE PB INC1 M SA COUR

d'abord, deviennent bientôt ses respectueux admirateurs. Et, en définitive. M. Rodocanachi ne s'exprime pas d'une façon très différente de celle de Jules Bonnet lui-même : o Plus tard, dit-il, les traits sont plus affinés, la saillie des joues a disparu, l'ovale de la ligure est devenu très pur. Sans aller jusqu'à prétendre, comme certain contemporain bénévole, qu'elle était « bien belle, blanche et toute jolie, » on peut convenir que telle que certains de ses portraits nous la représentent, dans le beau costume du temps, avec sa robe de velours noir à manches bouillonnées, ses splendides cheveux blonds relevés sous un voile retombant en longs plis par derrière, ses yeux bleus, sa poitrine nacrée que laisse gracieusement entrevoir l'échancrure du corsage, elle a bien réellement ce charme infini que Brantôme a vanté, cet air de noblesse qui révélait en elle, de prime face, sa naissance royale; en sorte que, comme le dit '\ arillas, elle avait plus à se louer qu'à se plaindre de la nature1. » Il ajoute qu'elle dansait avec beaucoup de grâce, qu'elle était charmante dans la conversation et déployait infiniment d'esprit; en un mot que si. avec sa figure Modène. Livre d'heures de Renée, (p. 38. agréable et son corps un peu disgracié. Renée

produisait une première impression complexe, où il y avait quelque déconvenue, ce que les visiteurs finissaient par subir, c'était sa séduction.

Renée avait épousé, le 28 juin 1 528, Hercule II. Or, si Renée était singulièrement bien disposée à recevoir Calvin et ses exhortations, Hercule II, pousse par ses intérêts non moins que par son tempérament, devait s interposer, comme l'adversaire acharné du protestantisme, entre sa femme et le Réformateur.

1. Rodocanachi, p. 14. n. 2 et p. 15. n. 1, p. 16. - Les portraits de Renée sont nombreux : en voici la liste d'après l'ouvrage de M. Bouchot, Les portraits au crayon des M 'F et XVIIe siècles, 1884 : Louvre Dumousticn, crayon de couleur (1534-1535). actuellement, salle V11I; Versailles, Nos 3127, 4°47; ( hantilly; Saint-Pétersbourg, Ermitage, crayon, N° 20; Cabinet Fontette 19; Portrait du livre d'heures. Elle est représentée dans sa quinzième année, à ce qu'il semble. Ce portrait a été reproduit au frontispice de 1 ouvrage de Fontana, et par Mûntz dans son ouvrage sur La Renaissance en Italie et eu France, 1885, p. 548. Renée est représentée en buste de trois-quarts, à gauche, portant une coiffure lisse avec chaperon à templette. Elle semble jeune : les pommettes sont saillantes, le menton petit et pointu. Des deux portraits de la galerie de Versailles, l'un la représente en habit de cour, avec la collerette et un beau collier; l'autre, en noir. Dans le dernier, le teint est fort illuminé. Le portrait de Chantilly est peut-être le meilleur. Bien curieux est

40 CALVIN KN ITALIE

Hercule, né en i5o8, par conséquent âgé de deux ans seulement de plus que Renée, était un prince accompli, d'après l'idéal de la Renaissance, bien iait, de visage agréable, d'aspect séduisant (ce n'était pas en vain qu'il avait pour mère la célèbre Lucrèce Borgia). Aux exercices du corps, son adresse était remarquable. Il maniait l'épée, la lance et le bâton, comme un homme d'armes ; en fait d'équitation, il n'avait pas son pareil. Du reste, aimant les lettres, écrivant en vers latins si élégants que ses maîtres devinrent, est-il dit, ses admirateurs, excellant dans la musique, « et même clans la diatonique, la chromatique et l'enharmonique1. » Enfin de moeurs faciles, avec maîtresses et bâtards, et de religion bigotte.

C'est bien lui qui revit tout entier sur la magnifique toile du Musée de Modène. {Page 41.) D'une haute et forte stature, les cheveux commençant à grisonner, avec une figure pleine, qui ne manque pas de distinction, il se dresse, vrai type du chevalier. D'une main, il serre la garde de son épée, qui est dans le fourreau ; de l'autre, il tient un bâton de commandement. Son pourpoint de cuir est précieusement brodé d'or, et son armure d'acier est bordée par de minces bandes de cuir doré. Sur sa poitrine se rabat un large col blanc. A ses pieds est son grand casque ; et cette variété des couleurs, du jaune de l'or, du bleu de l'acier, s'enlevant sur le fond noir du cuir, donne l'impression d'une extrême richesse. Brillant représentant de cette brillante époque... de décadence! Jules Bonnet le déclare : « Il était à la fois impérieux et irrésolu, violent et timide, plus jaloux de son autorité que capable de l'exercer avec grandeur, moins ferme dans ses desseins qu'obstiné dans ses préventions et ses rancunes. L'âpreté de sa foi catholique, aussi vaine que sincère, ne lui servit point à régler ses passions 2. »

En partant de Bàle, Calvin avait lancé, comme un défi, sa fameuse préface à François Ier. C'était un autre François Ier qu'il trouvait en face de lui à Ferrare.

Toutefois Calvin, Renée et Hercule, s'ils sont les personnages principaux, ne sont pas les seuls ; et précisément, pour achever de nous renseigner, il nous faut jeter un coup d'œil sur le milieu, dans lequel ils vivent : la Cour, tout au moins cette partie de la Cour, qui se groupe autour de Renée. Le plus simple est de nous rendre au loggialo, à la belle galerie ouverte, que le duc Alphonse II lit bâtir en i5343. {Page 42.) (L'étage supérieur a été ajouté en 1739 seulement.) La galerie était donc à l'époque de Calvin, dans toute sa splendeur, et dans

aussi le portrait de Renée que contient le manuscrit de Roddi, appartenant au Briiis/i Muséum. Il la représente telle qu'elle dut être à Ferrare vers le milieu du siècle : les traits de la physionomie sont marqués, presque durs. Renée a déjà souffert et lutté. Il semble probable que ce portrait est authentique, car il a dû être fait en même temps que le manuscrit, qui est de l'époque, probablement d'après un portrait de la duchesse. »

1. Rodocanachi. p. 31. — i. J. Bonnet, « Hercule II de Ferrare. Les débuts d'un règne ». Revue chrétienne, io juillet 1S85, p. 435. — 3. Cette date et quelques autres détails m'ont été fournis par M. l'ingénieur Borgatti.

RENKE DK FRANCK ET SA COUH

K.Arm<Lii>-3tl;IU.

Modène. Hercule d'Esté, f'p. 40.)

tout l'attrait de sa nouveauté. C'était le rendez-vous o-énéral et nécessaire : car impossible de ne pas s'y rencontrer, en allant ou en venant, du Palais au Château. Voici d'abord Mme de Soubise « d'un cœur aussi haut que sa race, et déjà secrètement inclinée aux doctrines de la Réforme '. » Elle avait accompagné Renée en qualité de première dame d'honneur. Anne de Bretagne, mourante, lui

I. J. Bonnet, t Clément Marot à la cour de Ferrare 11535-1536) >. Bulletin. XXI, 1872, p. 163.

Calvin en italie

avait confié sa fille, non pas comme à une « gouvernante, » mais comme à une

« mère '. »

A côté de Mme de Soubise sont ses deux filles, Anne de Parthenay et Renée,

« qui portaient, dans le palais des ducs d'Esté, le charme sérieux et l'élégance

un peu austère d'une génération formée sur le modèle d'Anne de Bretagne 2. »

Anne de Parthenay avait été promise de bonne heure à Antoine de Pons, comte de Murenne , mais le Duc ne hâtait pas le mariage.

François Ie' lui écrivit en décembre 1 533, et, la même année, 10 novembre 1 533 , de Marseille, le pape envoyait « à sa chère fille» le plus curieux cadeau de fian-

Ferrare. Le Loggiato. (p. 40.

cailles, le droit, pour elle, son mari et quatre personnes de sa suite, de se choisir un confesseur, lequel aurait le pouvoir de les absoudre « des homicides, adultères, incestes, sacrilèges, violences envers les prêtres (sauf les évêques), crimes de toute nature, qu'ils pourraient commettre'. » Enfin le mariage fut célébré au commencement de i53q.

« C'est à Anne de Parthenay que l'illustre critique, Lilio Giraldi, dédia le second livre de son Poème des dieux. Il y loue son rare savoir dans les lettres grecques et latines, son goût pour la poésie, dont elle sait apprécier tous les rythmes, son talent pour la musique, enfin son étonnante érudition, qui lui permet de s'entretenir, avec les plus graves docteurs, sur les mystères de la théologie '*. C'est dans le portrait qu'en lit un auteur contemporain, Bernardo de Carpi, émule du Garofalo, que se montre à nous, dans sa grâce décente et son aménité sévère, la jeune comtesse de Pons, avec son port majestueux, ses regards à la fois doux et fiers, ses blonds cheveux relevés sous For d'un diadème, qui laisse étinceler une perle au milieu du front. Telle sans doute, elle parut aux yeux de Marot. dans les bosquets du Belvédère, quand il traça les vers suivants :

I. Rodocanachi, p. 9. — 2. J. Bonnet, lbid. — 3. Kontana, p. 177; Rodocanachi, p. 73. — 1. « Elle avait été un peu femme savante; elle devint « vide de toute fiance en elle-même, » et chercha dans les saintes lettres et auprès du Sauveur de quoi apaiser la soif de connaissance et de vie divine qui la travaillait. Elle fut dès lors une nouvelle créature et une « bonne huguenote. > Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 544.

RENÉE DE FRANCE ET SA COLK ij

\ "lis avez droict de dire, sur mon âme Que le bosquet ne vous pleust oncq si

Car des qu'il a senti venir sa dame Pour prendre en luy parfum et récont D'estre agréable a mis tout son effort. Il a vestu sa verte rolie neuve.

De ce séjour le PÔ tout fier se treuve. Les rossignols s'en tiennent angéliques, lit trouverez pour en faire la preuve, Qu'au départir seront mélancoliques'. »

On se déliera peut-être de l'imagination de ces deux poètes, Marot et .1. Bonnet. Heureusement que nous avons un document plus authentique et non moins charmant. C'est l'unique lettre qui nous ait été conservée, écrite par Anne de Parthenay à son mari, M. de Pons, en ce moment en France i 18 juillet i 539). l.a voici :

« Mon cueur, mon amy, je ne puis trouver fin à mes propos. Si tîniray-je la présente pour te dire que je suis, Dieu mercy. relevée, et pour achever de guérir mon estomach, je délibère de m'en aller tous les matins à l'esbat avec M. de Logerie. puis que M. [le duc ne nous veult laisser sortir de caige. Madame la duchesse] dict qu'elle sera de la partie, Dieu seait comment il en ira.

» N'oublie à me mander comment tu veulx qu'on appelle le petit dernier né. Conseille t'en par dellà, et m'en avertis. Tu sçais bien que c'est le petit prédicateur. Dieu par sa grâce le face tel qui puisse estre appelé son serviteur, et à nous la joye de le voir et de nous revoir bientost !...

» Vostre humble et très obéissante femme et amve,

Ton cueur 2. »

Se peut-il rien de plus intime, de plus simple, de plus aimable que ces sentiments et ce style, où le tu et le vous se mêlent d'une façon si rare, surtout à cette époque ? Les poètes avaient raison : même, pour une fois, ils sont restés au-dessous de la vérité.

L'heureux époux d'Anne de Parthenay, M. de Pons, reçut, pendant ce même voyage en France ( 1 53g), une autre lettre, non moins digne de mémoire, écrite celle-là par Renée elle-même. Elle montre quels trésors de simplicité, d'affection, d'intimité cordiale se cachaient quelquefois sous l'éclat de toutes ces dignités et de toutes ces fêtes frivoles : « Loué soit Dieu éternellement ! Quand il fait plus de grâces aux siens, c'est à l'heure qu'il se faut plus humilier et le prier que nous ne perdions sa grâce, et que ce doux visage de père begnin, qu'il nous montre, ne tourne en fureur, ce que je luy supplie jamais ne faire, mais continuer sa grâce.... Louange doncq à luy.... Si ceste présente est mal escripte, le lieu et l'heure servira d'excuse, car c'est au lit et de si bonne heure quand je commence, que je n'y vois guère clair. J'espère continuer ainsi tous les jours jusques au partement du Basque le porteuF. Je commençay hier, qui estoit le

I. J. Bonnet, Ibid., p. 164. — i- Bulletin, XXVI, 1S77, y. y et 10.

matin, après son arrivée, aux enseignes que le petit Cagnolin [petit barbet de la duchesse] me vint faire mille caresses, entre lesquelles me print la plume de la main avecques sa petite gueule, et se vint coucher sur mon bras, et la plume sous sa teste, et s'endormit et moy aussi pour luy tenir compagnie, car je ne sçay qui en avoit le plus de besoing de nous deux. Il a déjà levé sa petite teste pour me regarder ; mais il s'est recouché, car c'est trop matin pour luy.... Puis est venu se coucher sur mes deux bras, et ne vouloit bouger, et quand je le veux oster, il fait le mignont, et me baise pour dire que non1. »

Voilà un tableau qui complète avantageusement les miniatures du livre d'heures et même les portraits de Clouet.

Moins imposante que sa sœur Anne, Renée de Parthenay n'était pas moins admirée, quand, gaie ou rêveuse, elle se mêlait aux entretiens de la Cour. Elle parlait à ravir le français et l'italien, aimait les jeux d'esprit, excellait aux travaux de tapisserie, jouait très bien de la harpe et cultivait avec passion la peinture, où ses jeunes essais dénotaient un vrai talent. C'est à Renée de Parthenay que Marot adressait ces jolis vers :

Quand vous oyez que ma muse résonne, En ce bosquet qu'oiseaux font résonner, Vous vous plaignez que rien je ne vous donne, Et je me plains que je n'ay que donner, Sinon un cueur tout prest à s'adonner.... Mais quel besoing est-il que je vous offre Ce que gaigner d'un chascun vous sçavez"2?

Digne de ces compagnes est une autre jeune fille, dont le visage si délicat, le regard brillant d'un éclat maladif, attire vivement l'attention : encore une Française, venue celle-là du pays Blésois, Anne de Beauregard.

« Fiancée alors, et toute rayonnante de la joie de son âge, elle devait être bientôt appelée à d'autres autels que ceux de l'hyménée. Elle tomba malade, mit aussitôt à profit la Parole qu'elle avait entendue, et, se contentant de Christ seul, méprisa le monde. La mort fit tomber cette belle fleur. Renée la regretta amèrement ; toute la cour la pleura avec elle, et Marot, alors à Ferrare, écrivit sur sa tombe ces paroles mélancoliques :

De Beauregard Anne suis, qui d'enfance, Laissai parents, pays, amis et France, Pour suivre ici la duchesse Renée ; Laquelle j'ai depuis abandonnnée, Futur époux, beauté, fleurissant âge, Pour aller voir au ciel mon héritage : Laissant le monde avec moins de souci Que laissai France, alors que vins ici3. »

I. Bulletin, XXVI, 1877, p. 11. —2. J. Bonnet, Bulletin, XXI, p. 164. — •!. Merle d'Aubigné, o. c, V. p. 546. Ici Merle d'Aubigné ne fait guère que traduire en prose les vers de Marot. M. Douen le prend très vivement à partie : « Si c'est là de l'histoire, dit-il, qui donc n'avouerait qu'elle est aussi fantaisiste et romanesque que possible ? Fabalosits scriptor, ont dit de M. Merle d'Aubigné les plus récents éditeurs de

RENEE DK FRANCK 1.1 SA COUR ^.0

Saluons seulement, en passant, une autre jeune fille, sur laquelle l'influence de Calvin s'exerça tout particulièrement, Françoise Boussiron (nous la retrouverons plus loin), et hâtons-nous d'ajouter que, sous le plafond du Loggiato,

hommes ne sont ni moins nombreux, ni moins remarquables que les femmes.

Voici, l'un après l'autre, les secrétaires de la duchesse : La Planche Cornillan. Jehan Henry, Jehan Moynardeau. Puis viennent son aumônier, Charles de Chaluz, ses chantres de chapelle, Jean Bullac, Jean Poirier....

Autour de qui se forme donc ce groupe si animé? un homme, petit et vit', parle, gesticule. C'est Clément Marot. A la suite de la fameuse affaire des Placards, il s'était trouvé le 7e sur la liste des suspects, menacés du feu. Le 22e nom était celui de « Maistre Mathurin Cordier, » et le 41e, celui de « Lion Jamet, aussi clerc des fïnences, compaignon à Clément Marot". » II s'était hâté de sortir de Paris, de s'enfuir à Nérac ; puis quittant « l'ingrate, l'ingratissime France, et passant « les grands froides montaignes, » il s'était réfugié en Italie, à Ferrare, avec son ami Lyon Jamet, poète aussi. Ils devinrent, Marot. secrétaire de la duchesse, et Jamet, secrétaire du duc 2.

Enfin voici deux gentilshommes, qui s'avancent vers le groupe où pérore « le poète gallique. » L'un d'eux est regardé par quelques-uns avec une attention particulière, faite de respect et de curiosité. Il est vêtu tout de velours noir; sur sa tête est une toque de docteur, de même étoffe, et une collerette blanche lui serre le cou austèrement, mais non sans élégance, cependant. Il tient un de ses gants blancs à la main et laisse voir, à l'un de ses doigts, un anneau d'or. Sa figure est à la fois sévère et noble, quoique fatiguée par des veilles, dirait-on, ou des soucis. Mais ses yeux sont grands et fendus avec finesse, et tout son être respire une distinction particulière, une simplicité de bon ton, qui le met également a l'aise avec les savants et avec les dames.

C'est un o-entilhomme récemment arrivé, qui se fait nommer Charles d Espeville, c'est Calvin 3.

Calvin. • (Douen, Clouent Marot, I, p. 206.1 Et cependant M. Douen n'a-t-il pas poussé la fantaisie et le roman (sans compter la passion injuste, dont Merle d'Aubigné est exempt) plus loin encore que l'auteur de V Histoire de la Réformation, par exemple en présentant Marot comme le Réformateur qu'il fallait à la France ? M. Douen n'en est pas moins d'ordinaire un historien très digne de considération et souvent remarquable d'exactitude. Il ne faut donc pas condamner en bloc Merle d'Aubigné.

1. Bulletin, X, 1S61, p. 36, 37.-2. M. O. Douen a donné une liste assez complète des hommes distingués qui se trouvèrent à Ferrare, sinon au moment où y séjourna Calvin, du moins pendant que Renée y tint sa cour : « A côté d'une tribu de poètes latins... on y voyait l'Arioste, Bernardo Tasso île père du Tasse), le Titien, Dosso Dossi, François Clouet, un grand nombre d'autres artistes, et les savants les plus éminents de l'Italie et de l'Allemagne, dont quelques-uns professaient la Réforme: Ccelio Calcagnim Morato, Bartholomeo Riccio, Marzello Palingenio, les deux frères Sinapi, Curione, Ochino, Flarainio, P. Martyr Vermigli. « (O. Douen, I, p. 170.) « On y vit encore, mais non réunis, Rabelais loctobre 1536 Calvin, son cousin Olivétan, traducteur de la Bible, qui alla y mourir (1538) des suites du poison qu'on lu. avait administré à Rome; plus tard, Hubert Languet, le célèbre publiciste, et jusqu'au calomniateur émérite. Jérôme Bolsec. » (Ibid., p. 172. 1 - Prière de rectifier l'affirmation de M. Douen sur Olivétan, d'après Jean Calvin, I, p. 119. — :!■ D'après le beau portrait de Hanau que nous avons reproduit au commencent, ce volume,

Vraiment, il est en pays de connaissance. Car dames, jeunes filles, gentilshommes, poètes sont pour la plupart Français. On dirait, entre les colonnes du beau Loggiato, d'une petite France gouvernée par Renée, semblable à la petite France que Marguerite gouvernait, sur les bords de la Baïse, sous les ombrages de la Garenne, à Nérac : petite France et France évangélique.

Précisément ce fut la double cause des conflits qui peu à peu éclatèrent entre Hercule et Renée, et aux premiers éclats desquels Calvin assista.

Hercule avait fait, avait voulu faire un mariage politique. Il avait cru servir ses intérêts en s'assurant l'alliance française, et. pour cela, en épousant une fille de France.

Renée, en effet, était française jusqu'au fond de l'âme. Seulement elle le resta, quand le duc, changeant de politique, s'éloigna de François Ier pour se rapprocher de Charles-Quint. On a reproché à Renée cette fidélité. Est-ce avec raison?

Brantôme dit : « Or si ceste princesse estoit habille, spirituelle, sage et vertueuse, elle estoit accompaignée d'autant de bontez, qu'elle estendoit si bien sur les subjeetz de son mary, que je n'ay veu aucun, dans Ferrare, qui ne s'en contentast, et n'en dist tous les biens du monde ; car ilz se ressentoient surtout de sa charité, qu'elle a eu tousjours en grande recommandation, et principalement sur les François : car elle ha eu cela de bon, que jamais elle n'a oublié sa nation ; et, bien qu'elle en fust très loing, elle l'a tousjours fort aymée. Jamais François passant par Ferrare, ayant nécessité et s'adressant à elle, n'a party d'avecq' elle, qu'elle ne luy donnast une ample aumosne, et bon argent, pour gaigner son pais et sa maison ; et s'il estoit mallade, et qu'il n'eust peu cheminer, elle le faisoit traiter très soigneusement, et puys luy donnoit argent pour se retirer en son pays1. »

Elle n'aimait pas les moines, mais elle sacrifiait ses répugnances religieuses à sa bonté patriotique. Et ses livres de compte portent : « A un pauvre religieux françois.... A deux cordeliers du couvent de Rouen.... A un carme2.... »

C'est avec peine qu'on voit un historien, comme M. Cornélius, ne trouver ici qu'une parole, fort sèche, de blâme. Renée aurait gaspillé (verschwenderisch) l'argent du trésor, dont elle disposait, en faveur des siens et des Français qui venaient à sa cour 3. Et cependant Renée n'avait-elle pas, il y a longtemps, répondu aux critiques malveillantes de ses adversaires : « Que voulez-vous ? ce sont pauvres François de ma nation, et lesquelz, si Dieu m'eust donné barbe au menton, et que je fusse homme, seroient maintenant tous mes sujetz : voyre me seroient-ils telz, si ceste meschante loy sadique ne me tenoit trop de rigueur''. »

1. Brantôme, o. c, p. no. — 2. Rodocanachi, p. 103, n. 1. — 3. C.-A. Cornélius, Der Besucli Calvin' S bei der Hersogin Renata, etc., p. 207. — ï. Brantôme, p. m.

RENEE DK FRANCE ET SA COUF 17

Les froissements entre le duc et la duchesse ne tardèrent pas à se produire. C'est le Ier novembre 1 534 que Hercule succéda à son père. Le même mois. Renée écrit à Montmorency pour qu'on lui fasse avoir « plus de contentemenl bien en ce lieu qu'elle n'a eu jusques à présent; » le besoin quelle a de la faveur du roi est plus grand qu'elle ne « peut » ni « veut o écrire1. Un an plus tard environ, janvier 1 535, Rabelais, secrétaire de l'ambassadeur français à Rome, raconte que l'ambassadeur de François Ier à Ferrare s'est retiré en France. » Il y a danger, ajoute-t-il, que Madame Renée en souffre fascherie. Le dit duc lui a osté Madame de Soubise. et la fait servir par des Italiennes, qui n'est pas

bon signe a. »

En effet, l'antipathie du duc contre les Français s'était concentrée sur Madame de Soubise, qu'il déclarait être un pessimo instrumenta*. Et les filles lui paraissaient pires encore que leur mère. Madame de Soubise dut partir, le 20 mars i5364. Peut-être que Calvin assista à ce départ.

Il assista en tout cas au deuil que Renée mena sur cette cruelle séparation. o Depuis que Madame de Soubise est partie, écrit un témoin oculaire, Madame la duchesse n'a plus paru en public, ni mis les pieds dehors, excepté dans un petit cabinet où elle est servie par ses demoiselles d'honneur, et où personne n'est admis à la voir •'. »

Cornélius fait un nouveau crime à Renée de cette tristesse. « Renée donna, dit-il, à son chagrin sur la perte de son amie l'expression la plus blessante possible {môglichst verlet{endcn)c'. » Le critique moderne, malgré tous ses documents, n a pas compris le cœur de Renée, et le poète léger qui s'appelle Marot faisait de l'histoire plus vraie, quand il écrivait à Marguerite de Navarre :

I. J. Bonnet, « Hercule II. Les débuts d'un règne, 1 534-1 535- " Revue chrét., iSSs.p. 436. — 2- Jbid., y. 439'

— .!. Ibid. p. 443, n. 3. M. Fontana semble avoir hérité du duc ses sentiments sur la malignité de M"'e de Soubise. (Fontana, p. 148 et 149.) Ce serait d'après les conseils de M"" de Soubise que Renée aurait abandonné le costume portugais, qu'il était alors de mode de porter en Italie, pour reprendre le costume français, ■ plus décent et plus saint. » Au lendemain de son mariage, au contraire, Renée s'était fait confectionner des vêtements à l'italienne, afin de ne pas sembler une étrangère au moment de son entrée dans ses futurs Etats. « Madama Renea vorria venire in Italia al modo di là, » écrit l'ambassadeur ferrarais. (Rodocanachi, p. 61 >

— \. A ce moment, et à ce propos, Merle d'Aubigné iV, p. 66) met dans la bouche du duc ces mots: < Quant à M. d'Espeville, sachez, Madame, que, s'il est découvert, il sera à l'instant traîné au supplier a cause de la religion. » Cette même parole est reproduite par O. Douen 1,(7. Marot, I, p. 212, n. 1 ). Les deux auteurs citent, comme référence, Urelincourt, p. 337- Mais O. Douen s'est borné à copier, sans le dire. Merle d'Aubigné, lequel avait dramatisé un renseignement emprunté par Drelincourt à P. Masson, lequel se bornait à raconter que Calvin n'était pas resté longtemps en Italie (ajoutant comme une réflexion à lui, P. Masson), « de peur qu'étant découvert, il ne fut à l'instant traîne au supplier a cause de la religion. La parole du duc n'est donc pas authentique, et ne se trouve pas dans Drelincourt. — ■>■ Bulletin. XXVI, 1877, p. 4. < Une mission d'Antoine de Pons à la cour de France, 1539- » - Renée elle-même, écrivant à Marguerite d'Angoulème, s'exprime ainsi: . Je ne fais point de doute, ma sœur, que de ceste heure madame de Soubise ne vous ait fait bien au long entendre les termes où je me trouve, et mesme les assaulx m'ont esté livrez depuis son partement, qui ont esté tels que oneques nul ne me cousta plus à supporter, et sans l'aide de nostre Seigneur, je ne scay comme j'eusse pu eschapper jusques icy, veu que de jour e jour on me renouvelle les vexations. » J. Bonnet, Bulletin. XXXVII, 1888, p. 11S. • Marguerite d'Angoulème, reine de Navarre, et Renée de France, 1535-1536. ■■ — 6. Cornélius, p. 210.

Tu sais comment hors son pays alla Et que parents et amis laissa là.

Mais tu sais quel traitement elle a

En terre étrange....

Ah ! Marguerite, écoute la souffrance Du noble cœur de Renée de France, Fuis, comme sœur plus fort que d'espérance Console-la.

Certainement, ce qui n'a pas peu contribué à provoquer les critiques du XVIe siècle et du XIXe, c'est que, à la cour de Renée, qui disait : français, disait plus ou moins : évangélique. La question de nationalité était au fond une question de doctrine.

Ici nous rencontrons M. Cornélius et sa thèse. Kampschulte, nous l'avons montré, passe aux yeux de beaucoup de protestants, et pas des moins savants, certes, pour l'historien à peu près idéal. Cornélius, vieux catholique comme Kampschulte, son ami, l'héritier de ses notes, un des types les plus autorisés de l'historien documentaire, jouit de la même réputation. Pour nous, le successeur a beaucoup des qualités, mais il a aussi les défauts de celui dont il continue savamment les travaux. Ni l'un ni l'autre n'ont su s'affranchir de certains préjugés, ni surtout de certaines antipathies vis-à-vis des protestants.

Au sujet de Renée, la thèse de M. Cornélius est celle-ci : à l'époque où Calvin arriva et séjourna en Italie, Renée ne s'occupait pas de religion. C'était tout simplement une princesse qui faisait, en Italie, de la politique française. Comment elle devint évangélique, plus tard, longtemps après le passage de Calvin, on l'ignore. Tout ce qu'on peut espérer, c'est que MM. Fontana et Herminjard nous l'apprendront quelque jour1. C'est la négation radicale de la tradition, et le voyage de Calvin n'a plus d'importance, ni même de signification.

Nous pourrions peut-être nous borner à opposer à M. Cornélius.... M. Cornélius, écrivant : « Le soin que Renée prend des hérétiques persécutés, trahit quelque chose de ce sentiment, que, du côté de Calvin, on nomme piété. [Voilà une de ces expressions qui prouvent ce que nous avons appelé les préjugés, les antipathies de Kampschulte et de Cornélius : eUvas von jener Sinnesart, die man auf Calvin' s Seite Frômmigkeit nennt]. Dans cette idée nous confirment les poésies que Marot composa à cette époque à son honneur. » Et encore : « Ainsi donc il y a chez elle une certaine sympathie pour le mouvement religieux. Mais à côté de cela, elle conserve une attitude ecclésiastique correcte -. »

Mais voyons les faits : ce sera préciser les circonstances dans lesquelles Calvin arriva à Ferrare.

Quoique l'hérésie n'eût été introduite que récemment dans cette ville, l'esprit critique y était fort développé, surtout dans l'université : « Les professeurs qui

I. Cornélius, p. 222. — Or Fontana a émis une opinion toute contraire. (Fontana, p. 282.) — 2. Cornélius, p. 216.

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