RENJ E DE FRANCE KT SA COI R
y enseignaient, ne se piquaient nullement d'orthodoxie, et les doctrines des novateurs allemands étaient, parmi eux, en grand crédit', o Selon Fontana, •< on y professait des idées fort libres, et supérieures peut-être à celles des novateurs-. »
Celio Calcagnini avait publié un ouvrage dont le titre était : < Que le ciel est immobile, et que la terre se meut. » Cent ans plus tard on l'aurait brûlé :'.
Palingenio Stellato avait offert à Hercule lui-même, qui l'avait accepté, son ouvrage : Zodiacus vitee, dans lequel les moines étaient traités de porcs, le pape d'athée, et Luther de vengeur''.
De nombreux étrangers, qui venaient étudier à Ferrare 5, y apportaient les idées nouvelles, et l'université, « dont l'influence était grande ainsi que le prestige, » semblait prête à favoriser un mouvement d'opposition.
C'est dans ce milieu que Hercule amena Renée âgée de dix-huit ans fi !
On raconte qu'au début elle se montra bonne catholique, se faisant envoyer de Chartres des chemises semblables à celle de la Vierge, portant le cordon, dont saint François de Paule ceignait ses reins 7, bref se disant et se croyant a la très humble et très dévotte fille de Sa Sainteté8. »
Mais nous savons qu'au XVIe siècle les ruptures subites étaient rares : les transitions s'opéraient lentement; les progrès et les reculs alternaient, fréquents. Et il n'est pas besoin de supposer avec M. Cornélius une « confusion » particulière dans l'esprit de la duchesse, et encore moins de la « duplicité » {Zweideutigkeit)9. Ces hésitations ou ces contradictions, qui se manifestèrent à une époque postérieure, alors que personne ne met en doute son attachement à la Réforme, ne prouvent pas du tout qu'au moment où Calvin arriva, Renée n'était pas sous l'influence de sentiments religieux précis et sincères "'.
1. Rodocanachi, p. 108. — 2. Fontana, p. 309. — 3. On disait du reste que Copernic avait étudié à Ferrare. Et lorsque Paul III, par son bref du 12 octobre 1537, convoqua les savants qui devaient préparer la réforme du calendrier, opérée par Grégoire XIII, il fit venir un des professeurs de Ferrare. (Fontana, p. 83,
i. Proh pudor! hos tollerare potest ecclesia porcos
Duntaxat ventri, Veneri, somnoque vacantes. (Fontana, p. 309. n. 1.)
— o. Sinapius y fut envoyé par Erasme. — 6. Son mari disait d'elle : « (est une petite tête dure à convaincre. • (Rodocanachi, p. 61.) — 7. Fontana, p. 86. — 8. Cette lettre est du 26 mai 1536. Seulement il faut remarquer que Renée avait besoin du pape, que celui-ci venait de lui rendre service, et que «lu reste la lettre de la duchesse est écrite avec une finesse, peut-être même avec une malice, bien françaises. Si elle dit à l'ambassadeur français à Rome : « vous, priant de m'entretenir toujours en mes affaires en la bonne grâce et souvenance de sa Sainteté, comme très humble et dévotte fille que je leur suy et seray toute ma vye, selon mon debvoir, » elle a la précaution d'ajouter : « Et le bon exemple que vous scavez que m'ont donné, et donnent encores aujourd'huy tous ceulx de la maison dont je suy. » (Fontana, p. 338.) L'exemple de son père qui avait été un ennemi si violent de la papauté! — '■'■ Cornélius, p. 217.- 10. Nous savons du reste que Renée avait hérité de son père des sentiments très antipapistes. Nous verrons qu'elle les manifestera à Calvin, qui lui avait envoyé un exemplaire de la médaille frappée par Louis XII. Voir plus bas, p. 80, n. 1. Opéra, XX, p. 269. D'après Brantôme, d'après Muratori, ces sentiments antipapistes la conduisirent aux sentiments évangéliques : « Elle nourrissait une haine singulière contre l'Eglise romaine, dit Muratori, parce qu'elle avait devant les yeux les durs traitements infligés au roi Louis XII, son père, et à la maison d'Esté, par le pape Jules II, usant des armes tantôt temporelles et tantôt spirituelles. Cet état d'esprit lui fit paraître belles et bonnes toutes les doctrines contraires à l'enseignement de l'Eglise de Rome. » Délie antichita Estensi continuaeione, p. 339.
5q CALVIN EN ITALIE
Et la preuve, ce sont les poésies de Marot, que M. Cornélius analyse d'une façon décidément trop brève.
Voici comment, dès le 3o août 1 5 3 5 , l'ambassadeur ferrarais à Venise, Matteo Tebaldi, annonce à Hercule l'arrivée de Clément Marot : « Je crois devoir avertir votre Excellence qu'un Français, du nom de Clément, est venu récemment s'établir auprès de notre sérénissime duchesse, après avoir été banni de tout le royaume de France, comme Luthérien. C'est un homme très capable d'introduire cette peste à la cour, ce dont la bonté divine veuille nous préserver J. »
Et les craintes de l'ambassadeur n'étaient pas complètement chimériques. Clément Marot traversait une crise de religiosité évangélique 2 ; quant à Renée, il n'avait pas besoin de lui donner des idées qu'elle avait déjà. C'est ce qui est attesté par ces vers3, composés en automne 1 535, dans une pièce intitulée: « Avant naissance du troisième enfant de Madame la duchesse de Ferrare. »
Vien donc, petit enfant, Vien escouter vérité révélée, Qui tant de jours nous a esté cellée.
Viens escouter, pour l'âme resjouyr, Ce que caffars veulent garder d'ouyr, Viens veoir, viens veoir la beste sans raison, Grand ennemye de ta noble maison :
Viens tost la veoir atout sa triple creste Non cheute encor, mais de tumber bien preste 4.
1. Bulletin, XXXIV, 18S5, p. 290. — 2. En 1542, Malingre, un des premiers prédicateurs de la bonne nouvelle en France, rappelait à Marot comment « quinze ans passez > (en 1527)
.... tu m'as ouy prescher à Bloys, En exposant l'épistre des Hébrieux, En détestant publiquement la Messe.
Marot était avec Marguerite et la Cour, à Blois. Bulletin, XIX-XX, p. 86. — :\. Ces vers ont été supprimés dans toutes les anciennes éditions des œuvres de Marot. Ils se retrouvent dans celle de M. G. Guiffrey. (Herminjard, VI, p. 452.) — 4. On lit encore dans la même pièce :
Vien hardyment...
Tu trouveras la guerre commencée
Contre ignorance et sa troupe insensée...
Mais tu auras (que Dieu ce bien te face)
Le vray moyen qui tout ennuy efface...
Ce vray moyen, plein de joye seconde,
C'est ferme espoir de la vie féconde,
Par Jésus-Christ, vainqueur et triomphant
De cette mort. Fontana, p. 281.
De luthériste, ilz m'ont donné le nom.
Qu'à droict ce soit, je leur responds que non. Luther pour moy des cieulx n'est descendu, Luther en croix n'a point esté pendu Tour mes péchez....
( ) Seigneur Dieu, permectez moy de croire Que réservé m'avez à vostre gloire...
Et si ce corps avez prédestiné A estre un jour par flamme terminé Que ce ne soit au moins pour cause folle, Ainçoys pour vous et pour votre parolle. Fontana, p. 269, 270, 271-
RENEE DE FRANCE ET SA l 5 i
là de ces vers, il faut rapprocher ceux-ci, écrits aussi en 1 535, - au I du temps de son exil à Ferrare ■> :
Que pleust à l'Eternel Pour le grand bien du peuple désolé.
Que leur désir de mon sang fut saoulé ; ! i tanl '1 abus, dont Hz se sont munis, I ussent à clair descouvers et punis, O quatre foys et cinq foys bien heuri La mort, tant soit cruelle et rigoureuse, (jui feroit seule un million d< Soubz telz abus n'estre plus asservies'... Fontana, p. .
Après avoir lu ces violentes invectives contre Home, il est impossible de ne pas trouver juste le commentaire dont M. Herminjard les accompagne : « L'hostilité de ce langage ne comporte qu'une seule explication : Marot devait savoir par ses entretiens journaliers avec la duchesse qu'elle refusait toute obéissance à l'Eglise romaine, et que, si elle assistait encore aux cérémonies du culte, c'est qu'elle y était obligée par les convenances de sa haute position '. »
Le représentant distingué de l'école documentaire, M. Cornélius, peut bien écrire : « Nous remarquons que jusqu'à présent, et nous sommes au moment où Calvin arrive, dans toutes ces pénibles discussions, la question religieuse n'est pas touchée [nicht beruhrt jvorden isf)*. » (Il s'agit du départ de Madame de Soubise.) Mais, si la question religieuse n'avait pas encore été traitée dans certaines négociations, elle l'avait été entre Marot et Renée, et elle l'avait été de telle façon que la diplomatie papale ne l'ignorait plus ! Le iS mars i536 (Calvin venait peut-être d'arriver à Ferrare), quelques cardinaux amis font observer qu'à la cour de Ferrare se trouvent des luthériens bannis de France ; ils demandent si le duc a connaissance du fait, et ils ajoutent : que le duc. per amor de Dio, veuille y faire attention, et ne consente pas à tolérer une pareille peste isimile peste) dans sa ville, ce qui pourrait facilement fournir au pape une occasion d'agir contre le duc, et même d'en arriver à des excommunications 3.
Voilà les documents et la lumière qu'ils jettent sur le voyage de Calvin. Comment n'aurait-il rien su de ce que savaient tant de Français, rien de l'état général des esprits, de l'opinion de l'université, de la présence d'une foule de ses compatriotes, des idées de la duchesse et de l'existence d'un milieu évangélique agité et de plus en plus important ?
Nous n'allons pas plus loin '*.
i. M. Lecoultre dit aussi : < Kenée avait donc bien rompu dans son for intérieur avec l'Eglise romaine, et elle en convenait volontiers avec ceux qui lui inspiraient de la confiance. > (Lecoultre, p. 8.) — Citons enfin M. Douen : < La piété de Renée, sa ferveur même nous ont été assez clairement révélées par Marot, pour que nous ne puissions les mettre en doute. Elle était pieuse et dévouée à l'Eglise bien avant l'arrivée de Calvin.... Ce ne peut être la piété proprement dite que Calvin, revenu de Ferrare, regrettait de ne pas avoir trouvée en Renée, mais très probablement la fermeté et la résolution nécessaires pour rompre ouvertement avec le catholicisme, et notamment avec la messe. > (Douen, I, p. 206. 1 — 2. Cornélius, p. 210. - •'!• Fontana, p. 307. — i. Il est curieux que le dernier historien, M. Kodocanachi, connaissant tous les
La question politique avait amené un premier éclat : le départ de Madame de Soubise. La question religieuse en amena un second, avec scandale et intervention de l'inquisition. Calvin assista peut-être au premier, certainement au second.
Voici ce qui se passa d'après une lettre d'Hercule (5 mai 1 536) à son ambassadeur à Paris '.
Un Français du nom de Jehannet2, chanteur, avait été pris, depuis onze ou douze mois, par le duc à son service, pour complaire à la duchesse. On lui avait imposé, comme condition, de vivre d'une façon honnête et chrétienne, parce qu'on avait appris qu'il s'était enfui de France sous inculpation de luthéranisme, et même qu'un de ses complices avait été brûlé par ordre du roi.
Or le Vendredi saint, 14 avril 1 536, au moment où chacun se disposait à l'adoration de la croix, Jehannet était sorti de l'église avec ostentation.
Tout d'abord, on sembla ne pas faire attention à cette manifestation. Mais, le soir, le coupable fut arrêté et mis à la question. Au troisième coup de corde3, il parla. Le duc s'exprime ainsi : « Dans le cours de l'instruction, le dit inquisiteur a été informé par un religieux français et par plusieurs serviteurs de la duchesse, que les nommés Clément Marot, Laplance Cornillan et bon nombre d'autres, attachés à la maison de Mme la duchesse, et vivants auprès d'elle, étaient infectés d'hérésie. »
On voulut les faire comparaître devant l'inquisiteur. Mais eux préférèrent (cela se comprend) quitter la ville. Et, pour le moment, on se borna à arrêter, le 4 mai, Jean de Bouchefort, clerc du diocèse de Tournay, suspect « de la perfide et damnée hérésie luthérienne. » (Tétait l'un des plus dévoués serviteurs de la duchesse. Il devait devenir, quand elle habita Montargis, son homme de confiance, son factotum ''.
C'est entre ces deux arrestations que Calvin avait quitté Ferrare 5.
travaux de la critique, et, en somme, les approuvant, aille non seulement plus loin que nous, mais semble en revenir à Merle d'Aubigné et à Jules Bonnet. Nous citons l'un, non pour justifier, mais pour disculper les autres : « Calvin n'avait-il pas des visées ambitieuses?... la suite tendrait à le prouver. » (Rodocanachi, p. 106.) « Il ne suffisait pas à l'entreprenant prédicateur de triompher d'une femme, fût-elle du sang de France. Il ne rêva rien moins que la conquête de Ferrare. » (Ibid., p. 109.) < Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Calvin ait cru possible de fonder à Ferrare, par un coup de main hardi, le gouvernement qu'il établit de semblable façon, quelques années plus tard à Genève (!) et qu'il ait même pu se flatter d'entraîner à sa suite, par cet exemple, le reste du pays. (!!) Quelle fut sa responsabilité dans les événements qui suivirent? Y prit-il une part active ? Se tint-il à l'écart ? F"ut-il tout simplement compromis ? Il est impossible de rien préciser à cet égard. > {Ibid., p. no.)
I. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 291. — 2. Ce Jehannet était un tout jeune homme de vingt ans, Jean ou Johannot. A la cour, on l'appelait Zanetto. Il figurait le 23' sur la fameuse liste des suspects, < ung nommé Jehannet, chantre. » {Bulletin, X, 1801, p. 36, 37.) — :). Fontana, p. 315. — i- Rodocanachi, p. 114. — ri. Empruntant pour une fois le style de l'école classique, M. Lecoultre écrit (p. 22) : « Dans ces circonstances, il est naturel de penser que Calvin, arrivé depuis peu à Ferrare, quitta cette ville à la première nouvelle
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Serait-il vrai que nous aurions sur ce séjour un nouveau document authentique et des plus curieux- M. Fontana croit l'avoir découvert. Il s'agit d'un interrogatoire du 3o avril [536, devant l'inquisiteur ferrarais.
Un père franciscain déclare «qu'il s'est rencontré, à cette quadragésime, dans une certaine chambre du dit palais, en compagnie du père le nom a été enlevé français, et qu'ils eurent ensemble, tant le dit déposant que son compagnon, un entretien avec un certain Français de petite stature (cum quodam gallo parve stature), dont il ignore le nom, mais qu'on disait être secrétaire de Madame, et qu'entre eux s'éleva une grande querelle et discussion sur ce que le dit Français niait et anéantissait toute l'autorité de l'Eglise et du pape, affirmant en outre que le libre arbitre n'existe en nous que pour le mal [nullum in nobis esse liberum arbitrium nisi in malum), et lorsque le dit déposant et son compagnon taxèrent leur interlocuteur d'hérésie, il répondit que ces choses étaient publiquement enseignées par son propre prédicateur'. »
« Interrogé s'il croit que le dit prédicateur, qui est de Crémone, a enseigné ou prêché ces hérésies, il répond qu'il n'en sait rien, bien que le Français dénoncé par lui ait dit que ces choses avaient été enseignées en chaire par son prédicateur, et que tous les assistants aient affirmé la vérité de ce propos.
» ...Interrogé sur le nom et la qualité de ce Français, il répond avoir ouï dire qu'il s'est enfui de France à cause de ses hérésies luthériennes2. »
Il serait intéressant de savoir qui était ce prédicateur crémonais; probablement un aumônier de la duchesse. Quel autre aurait eu cette hardiesse, et où aurait-il eu cette liberté autre part que dans la chapelle du palais?
Mais plus intéressant encore serait de savoir qui était ce Français.
M. Fontana dit : C'est Calvin. Il est vrai que ce sont ses doctrines, en particulier sur le libre arbitre, et il est fort curieux d'entendre ces doctrines défendues « dans le palais du duc de Ferrare, » dans ce palais que Calvin n'avait pas encore, ou avait à peine quitté, et d'apprendre qu'elles ont été prèchées sans doute dans la chapelle ducale. De plus Calvin, Français, était petit.... L'interrogatoire donne presque son signalement. Mais d'autres y répondaient, et se figure-t-on Calvin se réfugiant derrière l'autorité de son prédicateur crémonais 3 ?
Avec plus de raison, MM. Bonnet et Lecoultre ont indiqué, au lieu de Calvin,
de l'arrestation de Jehannet, c'est-à-dire sans doute peu de jours après le 14 avril ; nous croyons voir la duchesse le faisant venir aussitôt auprès d'elle, avec son compagnon Louis du Tillet, et leur procurant à tous les deux les moyens de quitter sans retard un pays si dangereux pour eux. > Toutefois, avec sa scrupuleuse exactitude, M. Lecoultre se hâte de reconnaître que son affirmation n'est pas sûre. « Il se peut, dit-il, que les deux amis eussent déjà quitté Ferrare à cette date : il se peut même, à la rigueur, qu'ils y soient restés une ou deux semaines. »
1. Traduction de J. Bonnet. Bulletin, XXXIY, 1885, p. 293. — 2. Ibid., p. 330, 331. < Calvin à Feri avril 1536. > Lettre au directeur de la Rivista cristiana. — .'!. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 292, 294.
Marot, Français, petit, secrétaire de la duchesse.... Mais c'est une pure conjecture.
Dans la période d'exaltation que le poète semble avoir traversée à ce moment, les propos, rapportés par le Franciscain ne seraient pas trop invraisemblables dans sa bouche.
Et cependant, il ne faut pas l'oublier, c'est bientôt, tout de suite après son arrivée à Venise qu'il tiendra au dauphin de France un langage faisant prévoir son abjuration prochaine à Lyon. Il demande un sauf-conduit pour rentrer en France, et ne doute pas que le roi ne le lui accordât, s'il connaissait ses sentiments :
11 le feroit, si savoit bien comment Depuis ung peu je parle sobrement ; Car ces Lombars avec qui je chemine M'ont fort appris à faire bonne mine, A ung mot seul de Dieu ne deviser, A parler peu et à poltronniser ; Dessus ung mot une heure je m'arreste; J'en parle à moy, je respons de la teste '.
Renée était profondément émue, blessée par l'arrestation brutale de ses serviteurs les plus intimes. File écrivit à Marguerite; elle fit intervenir le roi, qui réclama Jehannet comme son sujet. Le duc ayant refusé, elle fit intervenir le pape, auquel on parla a des mauvais traitements incroyables » que la duchesse subissait, et, par un bref du 10 mai, le pape ordonna à l'inquisiteur ferrarais de livrer au gouverneur de Bologne « Jean Bouchefort et ceux qui auraient pu être arrêtés du même chef que lui *2. » Hercule, profitant des exigences contradictoires du roi et du pape, garda, en attendant, les prisonniers. Même le 4 juin3, une nouvelle arrestation fut opérée, et Jean Cornillan, homme de confiance, serviteur particulier et trésorier de la duchesse, fut jeté dans un des pires cachots du château, un de ceux sans doute que nous avons décrits4. Renée parle « des terreurs où elle se trouve, » et la situation est plus tendue que jamais.
Tout à coup elle se détend. Le plus important des prisonniers s'évade, et cette évasion amène la mise en liberté des autres. C'est le duc lui-même qui, le 14 juillet, la demande au pape: «On n'a pas de preuves suffisantes pour les faire mourir, et on aurait de la peine à se les procurer, parce que les témoins se trouvent en France, et à cause de la fuite d'un personnage (uno che) qui se trouvait dans le pays, et de qui on pouvait espérer d'apprendre toute la vérité 5. »
Qui était ce personnage ?
C'est ici que se place la légende dramatique de l'arrestation de Calvin, et de sa délivrance des mains de l'inquisition.
1. Voir Douen, I, p. 225. — 2. Rodocanachi, p. 115. — 3. Ibui., p. 117, rectifiant Lecoultre, p. 9, n. 2. — 4. Cornélius, p. 213. — 5. Fontana, p. 385.
kl. NI i: DE FRANCE ET SA COUR 55
Le célèbre historien italien. Muratori, a parlé de Calvin dans ses deux grands ouvrages, o Le pire, dit-il dans le premier, fut que Jean Calvin lui-même,
auteur à la fois, et grand missionnaire, de sa secte pestilentielle, se détermina a venir trouver la princesse.... Reçu avec faveur par la duchesse, il eut avec elle des conversations familières, et il aiguisa son éloquence pour la persuader' que Luther, dans sa réforme de l'Eglise, était resté à moitié chemin, et qu'il fallait aller plus loin.... Mais craignant d'être découvert par les vigilants inquisiteurs, il ne séjourna pas longtemps (non sifermo molto) à Ferrare1. »
Et dans son second ouvrage, Annali d'Italia, Muratori ajoute le- lignes si souvent citées depuis : « Ce loup, se voyant découvert, s'enfuit à Genève. Quelqu'un qui a vu les actes de l'inquisition de Ferrare. m'assure que cet agent déperdition (pestifero mobile) fut jeté en prison, mais pendant qu'il était conduit de Ferrare à Bologne, il fut, sur la route, délivré par des gens armés. Chacun comprit aisément d'où venait le coup 2. »
Telles sont les lignes, les pages, qui depuis ont défrayé tous les récits de tous les narrateurs 3.
Rilliet reproduit les dernières lignes, sans observation, sans critique d'aucune sorte1.
Merle d'Aubigné les développe avec son imagination dramatique. » Calvin, averti de ce qui se passait, était dans le palais del Magistrato. où il habitait, ainsi que du Tillet, et préparait en hâte son départ. Mais les inquisiteurs étaient au guet: leurs officiers arrivèrent, se saisirent du « perturbateur empesté » (pestifero mobiles et l'emmenèrent prisonnier. Leur intention n'était point de le laisser dans un lieu où le docteur évangélique possédait de puissants amis. Ils résolurent de faire instruire son procès à Bologne, ville des Etats du pape, peu éloignée de Ferrare, et où ils seraient entièrement les maîtres. Le jeune Français fut donc remis à quelques familiers du Saint-Office, et dut prendre, au milieu d'eux, le chemin de cette antique cité, qui s'honorait de posséder dans ses murs les cendres de Dominique, père de l'inquisition.
» Calvin avançait, entouré des gens chargés de le conduire. Il eut pu dire alors de lui-même ce qu'il dit plus tard d'un autre : « Combien qu'il espère encore, » le voilà assiégé de cent morts, en sorte qu'il n'a ouverture, tout petite qu elle » soit, pour échapper. » (Sur Actes. XII, 6.) Le tribunal de l'inquisition, qui n'était jamais tendre, ne le serait pas sans doute envers un hérésiarque de cette
I. Muratori, Délie Antichita Estensi Continuazione, 1740, p. 389-391. — 2. Muratori, Annali d'Italia, 1749, X, p. 275. — .'!. Tiraboschi, presque aussi célèbre que Muratori, parle des troupes allemandes qui, par leurs discours et leurs exemples, propagèrent non poco\ les erreurs luthériennes, et il ajoute : « Plus funeste encore pour l'Italie fut le séjour qu'à cette époque fit secrètement Calvin, sous le nom de Charles d'Espeville, à la cour de Ferrare, vers 1535, parce que non seulement il confirma dans ses erreurs la duchesse Renée, mais encore en séduisit bien d'autres. » S/oria délia letteralura ilaliana, VII, p. 291. — 1. Rodocanachi croyait avoir découvert dans la bibliothèque de Saint-Gall une lettre de Bu!lin^> Vadian, 19 déc. 15421 < qui jette quelque jour sur cette obscure question; » mais il a mal lu. Dans cette lettre il est question de Coeliit* (Curione) et non de Calvinus. Ainsi ont lu M. Ilerminjard, qui cite une partie de la lettre, VIII, p. 144, et les éditeurs des Opéra, XI, p. 480.
espèce. L'escouade qui le menait, se dirigeant vers le Midi, traversait un pays fertile et s'avançait sans obstacle vers la ville des Etats pontificaux. Calvin et ses gardiens avaient déjà fait une bonne partie du chemin, quand parurent tout à coup des gens armés. Ils arrêtent la troupe et ordonnent qu'on relâche le prisonnier. Y eut-il résistance? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, les inquisiteurs, peu accoutumés à céder, se virent enlever le docteur qu'ils traînaient à une mort certaine. Calvin fut mis en liberté, et ne pensa plus qu'à quitter l'Italie '. »
Tout cela est fort beau : il ne manque à ces scènes que... la vérité. Mieux informé, non seulement que Merle d'Aubigné et Rilliet, mais que Muratori luimême, nous pouvons aujourd'hui séparer la légende de l'histoire.
Il y a eu une évasion et non un enlèvement. Cette évasion n'a pas eu lieu sur la route de Ferrare à Bologne, mais tout simplement de la prison de Ferrare. Il s'agissait non de Calvin mais... de quelqu'un autre.
Muratori n'avait pas vu lui-même les actes de l'inquisition. Il parlait d'après ce qu'on lui avait raconté, et le narrateur avait commis des confusions. Il avait vu en particulier Tordre du pape de mener les prisonniers de Ferrare à Bologne : il n'avait pas fait attention qu'un autre ordre avait dit de les garder.
De plus, le nom de Calvin ne figure dans aucun document : il est seulement question d'un personnage. Quel est-il? M. Fontana dit Calvin. MM. Bonnet et Lecoultre disent Marot. Il n'y a aucune preuve. Tout ce qu'on sait, c'est que cette évasion était récente le 14 juillet : or, à ce moment, Calvin était sans doute parti depuis plusieurs semaines, et, le i5 juillet, Marot envoyait de Venise une épitre en vers à Renée, et disait :
Après avoir, par maints jours, visité Cette fameuse et antique cité...2
Ainsi les légendes se forment et s'évanouissent.
Evidemment ce qui nous intéresserait le plus, ce serait de savoir un peu exactement ce que furent les relations de Calvin et de Renée3. Les documents précis manquent à notre légitime curiosité. Du moins ne négligeons pas les quelques indications que nous possédons.
Le Réformateur et la duchesse eurent certainement des entretiens fréquents et intimes1. « Autant, raconte Bèze, que l'état actuel des choses lui permettait de le faire, il la confirma dans le véritable amour de la piété5. »
1. Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 567, 568. — ï. Herminjard, VI, p. 448-455. — :i. Rodocanachi dit (p. 106): « Renée fit bon accueil à Calvin, et lui remit, ce semble, quelque argent. > En note 4 de cette page : < On voit, d'après Bonnet, le nom d'Espeville inscrit sur le registre des dépenses de Renée, en mars 1536, mais sans indication de somme : je n'ai pu, pour ma part, l'y trouver. » Il faudrait des attestations autrement précises pour admettre le fait que M. Rodocanachi semble enregistrer. — 4. Nous ignorons pourquoi certains historiens prétendent que ces entretiens eurent lieu de nuit. M. Fontana dit : « Bien
RENÉE DE FRANCE ET SA COL'R 5j
Il est vrai que M. Cornélius se hâte de dire : « ... Autant que l'état actuel des choses lui permettait de le faire, » cela veut sans doute signifier que l'état des choses ne le lui permit pas beaucoup.... D'après ce que nous connaissons de la situation de la duchesse, nous comprenons que la visite de Calvin pouvait difficilement tomber à un moment moins favorable pour les vœux et les efforts du Réformateur1. » 11 nous semble au contraire que Calvin arrivait à un moment où Renée devait être tout particulièrement bien disposée à l'écouter. N'était-elle pas dans une grande douleur? Ne venait-on pas de lui arracher celle qui avait été si longtemps comme sa mère, Madame de Soubise ? Marot ne la comparait-il pas à un « lis au milieu des espines ? » Et au même moment, la crise religieuse ne se confondait-elle pas avec la crise domestique ?
Quelle occasion favorable pour un pasteur et pour un docteur! Calvin la saisit, et « de telle sorte, dit Bèze, que depuis lors elle Ta aimé d'un amour unique". » Et quand, après la mort du Réformateur, ce même Bèze dédiera, le 20 mai i566, à la duchesse les Opuscules, se reportant évidemment à ces jours de Ferrare, il lui écrira : « Je say quelle estoit la révérence que le défunct vous a portée toute sa vie, comme à celle qu'il a en partie enseignée, en partie aussi confirmée en la doctrine de vérité, de plus longtemps que Dame qui soit aujourd'huy vivante3. »
C'est bien cette influence « intime et discrète, » où le cœur agit autant que l'intelligence, qui produit des amis encore plus que des disciples, qu'un critique comme Rilliet a devinée et décrite en ces termes, aussi élégants que ceux de l'historien le plus classique : « A en juger par le portrait qu'il fait de lui-même, on peut se représenter Calvin sous les voûtes du palais des Este, s'efforçant moins de briller et de paraître dans ce cercle d'élite, où des seigneurs, des lettrés et des dames s'occupaient en commun des doctrines nouvelles, que se montrant avide de communiquer, dans des entretiens intimes et discrets, 1 ardeur des convictions qui remplissent son àme et qui maîtrisent son esprit. Voilà ce qui le pousse vers Ferrare et vers la petite Eglise qui, sous l'inspiration et la protection de Renée, se nourrit de l'Evangile, dans les lieux mêmes où l'Arioste fait lire avec délices, par une société légère, les stances harmonieuses et
que ses pensées ne fussent pas toutes pour Renée... l'explication de ses doctrines dans l'appartement de Madame était la chose la plus naturelle et peut-être l'unique thème de discours possible. » p. 312. - 5. Opéra, XXI, p. 125.
i. Cornélius, p. 205 et 216. — 2. Voilà un document. M. Cornélius ne l'accepte pas. « Le biographe raconte que Renée a toujours été très dévouée au Réformateur, et lui garde après sa mort un souvenir reconnaissant ; et il indique que ces sentiments sont la conséquence de cette visite. Mais cette affirmation n'est-elle pas contredite par le long silence de Renée et de Calvin ? Il est vrai que plus tard, beaucoup plus tard, Renée est entrée en relations étroites avec le directeur de conscience de Genève. Mais la ques tion est : Bèze a-t-il le droit de rapprocher les choses séparées par un si grand espace de temps et de voir la cause de ces relations dans la visite de 1536? » (Cornélius, p. 206.) Notre auteur oppose donc à l'affirmation de Bèze un argument... a silentio. On sait ce qu'il vaut en général. Il faut observer en outre que, d'après M. Cornélius, le « long silence > (das lange Schweigen, in sehr langen Zeit, p. 205, 206) a duré... un an au plus, puisqu'il y a une lettre de 1537. — 3. Opéra, V, p. XVIII.
piquantes de sa spirituelle et très libre épopée. Calvin n'est venu chercher en Italie que les jouissances secrètes de la piété, et former avec des âmes vouées aux mêmes convictions que lui les liens durables de l'amitié religieuse '. »
Aussi ne sommes-nous pas disposé à accepter la légende d'une prédication de Calvin dans la chapelle du château 2, ni la légende d'un portrait de Calvin peint à ce moment par le Titien3, ni la légende des réunions musicales, où l'on chantait des Psaumes, et d'où Calvin dut s'exclure lui-même, faute de ffoùt artistique '\
Les conversations particulières, les entretiens d'un catéchiste avec ses catéchumènes, c'est-à-dire avec Renée et quelques-unes de ses demoiselles d'honneur, comme Françoise Boussiron, répondaient aux exigences de la situation, et suffisaient au but du Réformateur.
De ces entretiens, nous croyons retrouver un écho dans la lettre que Calvin écrivit plus tard à Renée : « J'ay congneu en vous, lui dit-il, une telle crainte de Dieu et fidèle affection à luy obeyr, que....5 » Il n'avait pas vu Renée depuis Ferrare. Quelques lignes plus loin, parlant de la messe, Calvin dit : « Je doubte si je me y doibs arrester, d'aultant que j'estime cela vous estre tant résolu, que la messe est ung sacrilège le plus exécrable que l'on puisse penser, que je crains de
1. Rilliet, p. 26. — 2. « A côté de la salle de l'Aurore, où se réunissaient d'habitude Renée et sa cour, se trouvait dans le château ducal une chapelle décorée par le pinceau du Titien.... Calvin était prêt. Renée l'invita à parler dans la chapelle du Titien. N'avait-il pas prêché dans les Eglises catholiques de Noyon, de l'Angoumois, du Poitou? ... Dans cette époque glorieuse pour l'Italie, où Curione enseignait à Pavie, protégé par l'admiration de ses auditeurs ; où Aonio Paleario glorifiait à Sienne Jésus-Christ, ■> le » roi de tous les peuples; » où Mollio exposait à Bologne les épitres de saint Paul, au grand scandale du pape ; où Juan Valdez, Pierre Martyr, Ochino remplissaient Naples de la parole évangélique, où la vérité de Christ semblait se glisser jusque dans Rome même, un Français, sous le patronage d'une princesse française, annonçait à Ferrare le même évangile, mais d'une voix plus distincte encore. Quel avenir pour l'Italie, si Rome n'eût éteint ces lumières! » (Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 544, 545.) — •"!• Il sera question de cette scène dans un des volumes suivants, quand nous étudierons les portraits de Calvin. — 4. A côté des légendes racontées par Merle d'Aubigné , il faut placer celle dont M. Douen s'est fait l'éditeur responsable : « Il nous semble bien difficile d'admettre qu'aucun de ces cantiques n'ait été mis en musique, soit par Marot, soit par les deux artistes, filles de Mme de Soubise, et n'ait été chanté à Ferrare, durant le séjour qu'y fit Calvin. Mais celui-ci assistait-il aux réunions musicales, pour lesquelles il n'avait aucun goût? Dans tous les cas, lorsqu'il résolut d'introduire dans le culte le chant des Psaumes, il ne paraît pas s'être souvenu de la traduction du Psautier entreprise par Marot. » (Douen, I, p. 219, n. t.) — Faut-il rapprocher cette légende du renseignement, non moins légendaire sans doute, fourni dans l'entrefilet suivant: «Dans la collection intitulée Chefs-d'œuvre de l'art italien, publiée par la librairie Paul Neff, à Stuttgard, on trouve (iome livraison) un célèbre tableau de Giorgione, le Concert. Ce tableau aurait, à côté de sa valeur artistique, la valeur d'un document historique. On rapporte [qui ?], en effet, que lorsque Calvin se rendit à Ferrare, auprès de la duchesse Renée de France, ceux qui le virent furent frappés de sa prodigieuse ressemblance avec la tête du joueur de clavecin, dans le tableau du Giorgione, peint cependant une trentaine d'années auparavant. - (Journal de Genève, du 26 octobre 1879.) — 5. Opéra, XI, p. 323. Voilà encore un document. M. Cornélius ne l'accepte pas. Après avoir donné un démenti à Bèze, il donne un démenti à Calvin. « Ou bien, dit-il, Calvin s'est laissé tromper, ou bien, par une habile bienveillance, il met le fait à la place du vœu et de l'exhortation. > (So liât er sich entweder tàuschen lassen, oder er setzt mit kluger Nachsicht die Thatsachc an die Stelle....) (Cornélius, p. 217.) Calvin n'a que le choix : il a manqué d'intelligence ou de franchise : sans quoi la thèse de M. Cornélius serait insoutenable. Elle est acceptée cependant de confiance dans T/ieol. Jahresbericlit, année 1893 (publié en 1894, p. 271.)